‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 31 sur 116 · I4 LEÇON DE · texte numérisé non relu

I4 LEÇON DE

modalalions successives. Au reste, Tune et l'autre se servent des niômas lois.

Comme on est plus souvent obligé de rendre compte de vive voix on par écrit des pays que Ton a parcourus, que de les dessiner ou de les peindre, nous allons donner quelques exemples des lois qu'ont suivies les meilleurs poètes dans les descriptions de leurs végétaux ou de leurs paysages. Elles peuvent servir également à la peinture, à la poésie et à la prose, parce que ce sont celles de la nature même.

Nous citerons en premier lieu quelques vers de Quinault , qui peuvent servir de modèle dans le style fleuri :

Ce fut dans cou jardins on , par mille détours , Inachus prend plaisir à prolonger son cours ; Ce fut sur ce charmanl rivage Que sa fille volage Promit de m'aimer toi^ours.

Le zéphir fut témoin , l'onde fiit attentive , Quand la nymphe jura de ne changer jamais ; Mais le zéphyr léger et Tonde fugitive Ont hientôt emporté les sermens qu'elle a laits.

Dans ce riant paysage, Tair, Teau, la terre et les jardins sont en harmonie d'après les lois que nous avons précédemment indiquées ; les eaux courantes surtout y abondent. Le poète établit des rapports charmans entre les détours du fleuve, la légèreté du zéphyr, la fluidité de l'onde et les sermens de la nymphe inconstante. Ce tableau est rempli de reflets physiques et moraux; mais ce n'est après tout qu'un joli éventail. Sa couleur est brillante , mais sans chaleur; il y manque un rayon de soleil, ou même de lune, qui ajoute tant d'intérêt aux amours. J'y désirerais aussi un peu d'ombre. J*aurais donc substitué un bocage au rivage , pour produire plus d'efTet et de variété. Mais Quinault a sans doute mieux fait de mettre plus de consonnance entre le fond et le sujet de son tableau. Ce poète est d'ailleurs celui des Grâces , et Voltaire a eu raison de rétablir sa réputation , que l'austère Boileau avait attaquée avec trop d'humeur.

Cependant , je préfère de beaucoup à sa manière celle de notre inimitable La Fontaine; elle a plus de couleur, de vérité et de variété. Quinault n'a , pour ainsi dire, célébré que l'amour et ses égaremens, auxquels il oppose ceux de la gloire militaire , passion non moins dangereuse. La Fontaine a chanté toutes sortes de sujets sur tous les tons. C'est le poète moral par excellence ; c'est aussi celui du sentiment. H y a dans ses vers je ne sais quoi d'antique et d'atUque, qui n'appartient qu'à eux. Ce sont des enfans de la nature comme les objets qn'ils représentent : le temps, loin de les vieillir ,

BOTANIQUE

ajoute à leur beauté ; ils plaisent pins dans leor négligé , que d'autres , enlans de l'art , dans toute leur parure. Pour juger de la supériorité de sa touche sur celle de Quinault , il suffit de comparer an paysage que nous avons cité , celui de la foble du Chêne et du Roseau :

Le chêne , un jour , dit au Roieau :

Vous avez bien si^et d'acaiser la nature; i:n roitelet pour vous est un pesant Cardeau ;

Le moindre vent qui , d'aventure,

Fait rider la face de l'eau ,

Vous oblige à baisser la tête :

Cependant que mon fhMit , au Caucase pareil . Non content d'arrêter les rayons du soleU .

Brave l'effort de la tempête.

Tout vous est aquilon ; tout me semble léphir. Encor si vous naissiez h l'abri du feuilla^

Dont je couvre le voisinage,

Vous n'auriez pas tant h souffrir.

Je vous défendrais de l'orage;

Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides Ijords des royaumes du vent. La nature envers vous me semble bien ii^uste ! — Votre compassion , lui répondit rarhosle , Part d'un bon naturel ; mais quittez ce soud : Les vents me sont moins qu'à vous redoataMet : Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici ,

Contre leurs coups épouvantables.

Résisté sans courtier le dos :

Mais attendons la fin. Conune il disait ces mots , Du iKMit de l'horizon accourt avec Airie

Le plus terrible des enfans Que le Nord eAt portés jusque là dans ses flancs.

L'arbre tient bon , le Roseau plie;

Le vent redouble ses efforts,

El fait si bien qu'il déracine Celui de qui la tête au ciel était voisine. Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

La Fontaine représente toutes les puissances de la nature en action dans ce paysage. On y Toit le soleil , le vent , Forage , Feau , une grande montagne, un chêne et un roseau, enfin un roitelet , puissance animale. Il n'y a pas de doute que si son sujet , comme celui de Quinault , eût comporté nn personnage humain , et surtout une nymphe , il ne Feût rendu plus intéressant. Mais, à son défont, il personnifie ses deux acteurs inanimés; il donne au chêne un front « au Caucase pareil » , un dos qui ne courbe jamais, une tête au ciel voisine, et des pieds qui touchent à F empire des morts. U lui suppose des sentimens convenables à sa taille , un orgueil protecteur , une compassion dédaignense; il lui oppose un faible roseau , jouet des vents, mais humble , patient , content de son sort, et qui trouve sa sûreté dans sa faiblesse même. Il relève ensuite par des expressions sublimes son site , naturellement circonscrit , et y syoute des lointains par des images accessoires. Il appelle les marais, a humides

bords des royaumes da vent»; il peint lèvent luimême en le persooniGant :

Du boat de l'horizon accourt avec tarie

Le plus terrible des enfans Que le Nord eût portés jusque là dans ses flancs.

Enfin arrive la catastrophe , pour servir d'éterndle leçon aux grands et aux petites. La moralité de cette fable n'est point récapitulée en maxime au commencement ou à la fin , comme dans les antres &Ues de La Fontaine ; mais elle est répandue partout, ce qni vaut encore mieux. C'est le lecteur Ini-méme , et non Fauteur, qui la tire. Lorsqu'elle est entremêlée avec la fiction , la fable ressemble à ces riches étoffes où l'or et la soie sont filés ensemble. Cependant la morale de celle-ci paraît se montrer dams les expressions mêmes de sa dernière image. EUes conviennent également au chêne orf^ueîlleux déraciné par le vent, et aux grands de la terre renversés par des causes souvent aussi légères :

Celui de qui la tête au ciel était voisine ,

Et dont les pieds toucbaieut à l'empire des morts.

Je ferai ici nne observation assez singulière: c'est que cette feble si philosophique est presque la senïe on La Fontaine ait mis deux végétaux en scène. Par la manière dont il l'a traitée, on voit qu'il aurait trouvé aisément des symboles de toutes les passions humaines dans les herbes et les arbres, dont les genres ont des caractères si différeus. Il en prend assez souvent dans des objets morts ou inanimés , tels qu'une lime , une montagne , le vent. H dit lui-même , dans sa fable de l'Ours et de l' Amateor des jardins :

Les Jardins parlent peu , si ce n'est dans mes vers.

Cependant, je n'ai trouvé, dans toutes ses £sibles, cTautresinieiiocuteurs, en végétaux, cpie le chêne et le roseaa , et l'arbre dans celle de l'Homme et da Serpent. H est vrai que les animaux lui en fourninent on grand nombre, par des caractères plus aoalognes aux nôtres et plus déterminés. Quoi qu'il en soit, il n'a pas négligé d'enrichir sa poésie de tons les diarmes que lui fournissent les autres puissances de la nature, et surtout la végétale. On peut dlreqa'il a donné à chaque fable un paysage. Il avait puisé œ goût dans les poètes anciens. C'est surtout dans Virgile qu'on en peut trouver de fréquens exemples. Il y en a une foule, non-seulement dans ses BnooliqaesetsesGéorgiques, maisdans son Enéide. Sor œ point , comme sur plusieurs autres , il a pris Homère pour modèle ; car le poème épique n'est qu'on tableau de toute la nature. Pour le rendre

A PAUL ET VIRGINIE

plus sublime, l'un et l'autre en ont divinisé toutes les puissances. Afin de donner aux enfans quelque avant-goût des ouvrages du prince des poètes latins, et de leur faire naître le désir de l'étudier dans sa langue originale , je ferai ici quelques observations sur ses Eglogues. On verra qu'il n'en a rendu les descriptions si intéressantes qu'en y développant les harmonies générales, dont nous avons démontré l'existence dans la nature.

Dans la première, intitulée Tityre et Mélil)ée, il introduit l'infortuné Mélibée, dépouillé de son patrimoine par les guerres civiles, et obligé d'abandonner sa patrie, auprès de Tityre couché a l'ombre d'un hêtre épais , occupé uniquement du soin de chanter la belle Amaryllis , et d'en faire répéter le nom aux échos des bois :

Tityre , tu patul» recubans sub termine faa^i Formosam resonare doces Amaryllida sylvas.

Je ne parlerai point ici du contraste moral de situation de ces deux bergers , qui rend leur dialogue si intéressant , surtout lorsqu'on se rappelle que Virgile lui-même a peint sa propre situation , ou plutôt celle de son père , sous le nom de Tityre. Je ne m'arrêterai qu'aux principaux traits de son paysage. Après avoir représenté, sur le devant de son tableau , un hêtre bien touffu dans le voisinage d'une forêt, il y met, aux environs, des rochers, des prairies, des eaux et de l'air; il y ajoute le sentiment de la Divinité , et une foule d'affections tendres et douces , qu'il fait résulter de plusieurs images champêtres, et qu'il tire des puissances animale et humaine. Pour en rendre la description plus touchante , il la met dans la bouche du malheureux Mélibée, privé de son propre domaine. Il dit à l'heureux Tityre :

Fortunate senex ! ergo tua mra manebunt ! Et tibi magna satis, quamvis lapis omnia nudus, Limosoque palus obducal pascua junco.

Non insueta graves tentabunt pabula fœtas, Nec mala vicini pecoris contagia Lsedent. Fortunate senex! hic inter flumina nota Et fontes sacros, frigus captabis opacum. Hinc tibi , qus semper vicino ab limite sepes HyUaeis apibus florem depasta salicli , Saepe levi somnum suadebit inire susurro ; Hinc altâ sub rupe canet frondator ad auras. Nec tamen interea raucae, tua cura, palumbes. Nec gemere aéria CMsabit turlur ab ulmo.

« Heureux vieillard ! vos champs vous resteront donc ; et

• ils sont assez grands pour vous, quoiqu'une roche stérile » et un marais entoureut d'un jonc limoneux toutes vos prai- ■ ries. Au moins des pâturages étrangers ne tenteront point 9 VOS brebis pleines, et elles ne seront point infectées de la

• contagion d'un troupeau voisin. Heureux vieillard! ici sur > les bords accoutumés de ce fleuve, et parmi ces fontaines

il6

» sacrées ..tous joufrez delà fratcheur de l'ombrage. D'ici , le

> bonrdonnemeot des abeilles qui pâturent k» fleui*s de

• cette baie de saules qui borde votre héritage, vous invitera

■ souvent à vous livrer au sommeil par son léger munuure.

■ D'ici vous entendrei le bftcheron , à l'ombre d'une grande

> roche , faire retentir les airs de ses chansons. Cependant les

• ramiers, que vous aimez tant, ne cesseront de roucouler, » ni la tourterelle de gémir sur la cime de cet orme qui se

• perd dans les airs. ■

Tityre , en rapportant à Aujçwste la coRservation de son domaine, ajoute des perspeclives atmosphériques et aériennes à ce paysage :

Ante levés ergo pascentur in xlbere cervi , Et fréta destitueut nudos in littore pisces ; Ante, pererratis amborum finibus, exsiil Aut Ararim Parlbus bibet , aut Germania Tigrim : Quàm nostro illius labatur pectore vultus.

« Aussi les cerfs légers paîtront au haut des airs, les mers » laisseront leurs poissons à sec sur les rivages, et en chan- * géant de climat le Parthe boira les eaux de la Saône , et le

> Germain celles du Tigre, avant que son image ne s'efface

> de mon ccrur. ■

Virgile, après avoir opposé au paysage naturel si bien peint par Mélibée le contraste d'un paysage contre nature de Tityre, en offre de nouveaux et presque d'aussi étranges, mais qui ne sont que trop vraisemblables dans ceux que Tavenir présente à Mélibée. H foit dire à ce nialheiu^ux berger:

At nos hinc alii sitientes ibimus Afiros :

Pars Scythiam , et rapidum Cretx veniemus Oaxem ,

Et penitus tolo divisos orbe Brilannos.

En unquam patrios , longo post tempore , fines

Pauperis et tugurt congeslum cespite culmen ,

Post aliquot, mea régna videns, mirabor aristas!

Impius haec tara culta novalia miles habebit!

Barbants bas segeles ! En que discordia cives

Perduxit miseros ! en quels oonsevimus agros !

< Pour nous, malheureux exilés, une partie de nous ira

■ chercher un asile sur les sables brûlans de l'Afrique; une B autre dans la froide Scythie , «ni en Crète , suf tes bords de

■ roaxe impétueux, ou parmi les Bretons séparés du reste B du monde. Eh quoi ! après de si longues années , ne rever-

■ rai-Jedonc ni la terre de ma patrie, ni ma pauvre chau-

■ mière recouverte de gazon ! n'admireraHe plus ces douces

■ moissons qui comblaient tous mes désirs! Un soldat iusa- > tiable possédera ces champs cultivés avec tant de soin . un » barbare moissonnera ces guéreti. Voilà donc où la di»- B corde a conduit nos malheureux citoyens! voQà ceux pour

■ qui nous avons semé nos champs ! »

Mélibée rélève par ce contraste le paysage intéressant de sa patrie , et il ajoute à ses sites par les regrets de son bonheur passé , qui produisent de nouvelles images. Tityre, pour le consoler, l'engage à se reposer la nuit dans sa maison, et à y accepter un repas champêtre :

Hic tamen banc mecum poteris requiesoere noctem Fronde super viridi ; sunt nobis mitia poma ,

Castaneae molles, et pressi copia lactls.

Et Jam summa procol villarum culmina fumant,

Mj^resque cadunt altis de montibus umbrse.

• Cependant vous pourrez vous reposer ici cette nuit aver

• moi sur une verte feuille ; nous avons des pommes douces . » des châtaignes tendres et des fixMnages eo abondance. D^a

■ les fumées s'élèvent au loin des toits des hameaux , et les

■ ombres des hautes montagnes grandissent au fond des val- » lées. »

Le poète donne ici le coup de lumière mir son paysage. Il l'éclairé des derniers rayons du soleil couchant; ou plutôt, comme le sujet en est tout mélancolique , il n'y exprime que des ombres , et les approdies du froid de la nuit , par la condensation des filmées. Non-seulement il y caractérise l'heure du jour, mais aussi le mois de l'année, qui est à peu près celui d'octobre, temps où l'on recueille en Italie les pommes et les châtaignes, et où l'on fait les provisions de fromage poar l'hiver. Il en détermine aussi le site, qui était dans le voisinage des Apennins. C'est ce qu'exprnne le dernier vers :

Majoresque cadunt altis de montibus umbrr.

Lorsqu'un paysage ne renferme précisément que les puissances primitives , il a le caractère d'une sditude (profonde, et même une teinte de mélancolie, quelque agréable qu'il soit d'ailleurs. C'est ce que nous pouvons voir en prenant au liasarddes vers où Virgile n'exprime que les rapports de quelques arbres avec difTérens sites. Tels sont ces deux vers de la septième églogue :

Fraxfaïus in sylvis pnicherrima , pinos ht bortis, Populus in fluviis, abies in montibos altis.

• Le frêne est trés^beau dans les bob, le pin dans les jar-

> dins , le peuplier sur les bords des fleures, le sapin au som-

> met des hautes montagnes. >

Quoiqu'il n'y ait ici que des contrastes physiques, le poète eniemploie cependant de nouveaux en mettant chaque végétal au singulier et leurs* sites au pluriel, afin d'agrandir son horizon. S'il avait mis les végétaux au pluriel et les sites «n singulier, ceux-ci n'auraient plus en la même étendue. Il aurait circonscrit ses différentes scènes s'il avait dit : « Les frênes sont très-beaux dans un » bois, les pins dans im jardm, les peupliers sur » le bord d'im fleuve , les sapins au sommet d'une » haute montagne. »

Il peint encore d'une plus large manière lorsqu'il met à la fois les arbres et leurs sites au pluriel , comme dans ces vers des Géologiques ' :

Fluminibus salices, crassisque paludibus aini ^'a8cuutur : stériles saxosis montibus omi ;

' Liv.n, vers 110.

A PAUL ET VIRGINIE

Litton myrtetit faelifaima : deniqae apertos Baochus amat ooUes, atiuikioem et frigora taxi.

« Les aules naiwcnt sur le bord des fleures, et les aunes ■ dans les marais iraoœax; les ormes stériles sur les moûts » oooTerts de rocbes. Les myrtes donnent aux rivages un

• aspect riant. Enfin les vignes aiment les collines sans om-

• brage. et les 16 l'aquilon et ses glaces. »

CHnenroDS d'abord que Virgile fait cootraster les artires avec les aiiires , et les sites avec les sites, pour produire plus d'effet par leur opposition. Ainsi y dans le premier exemple , il oppose le frêne ao pin, le peuplier an sapin, les bois aux jardins, les fleuves aux mootagnes. Dans le second, il fait contraster les saules à l'ombrage léger, et les aunes au finiillage épais; l'orme et le myrte, les vignes et les ifii. U en est de même des sites. Uoppose les fleuves aux marais stagnans , les monts hérissés de roches aux grèves sablonneuses; les collines exposées an soleii , aux lieux âpres , battus des vents du nord : ipais il foit consoniier les arbres avec leurs paysages pour en étendre les perspectives. Les grâces et l'étendue naissent des consonnances , ctHnme les caractères vieiment des contrastes. En effet, le frêne a je ne sais quelle analogie avec les bois par sa verdtuie bleuâtre qui se perd dans les cieux , et le pin avec les jardins ; le peuplier par ses feuilles murmurantes , avec le cours des fleuves; le sapin pyramidal, avec les hautes montagpes souvent terminées par des grès. Les acanthes, dont le vert est glauque, ont des afOnités avec l'eau azurée des fleuves; les ormes stériles , avec les roches; les myrtes, arbrisseaux de Vénus , avec les rivages de la mer qui l'ont vu nal re; les vignes serpentantes ea arcades, avec les courbes des coUines; et les ifs hérissés , avec les givres de i'aquiloo.

Mais nous parlerons de ces genres de contrastes et de convenances aux harmonies morales. U me suffit de foire observer que l'absence de tout être animé dans un grand paysage y répand une mélancolie sublime. U semble alors qu'on n'y soit qu'avec Dieu et la nature. C'est un effet que j'ai Muvent éprouvé dans mes promenades solitaires. J'ai tâché de le rendre dans le paysage qui sert de frontispice à ma pastorale de Paul et Virginie , afln d'y annoncer d'avance les caractères et les malhcHirs de ces deux amans infortunés. Pour remplir ce but, j'y ai introduit quelques fabriques humaines, le Port-Louis an loin, et des cabanes ruinées dans le voisinage; mais je ne doute pas que je ne l'eusse rendu plus sauvage et plus romantique, si je n'y avais peint que les puissances primitives de la nature.

Au reste , Virgile, qui se propose un but op|>usé

dans ses Eglogues , met dans tous ses paysages des êtres animés, pom- leur donner du mouvement et de la vie : des abeilles, des cigales, des oiseaux, des troupeaux, des bergers, et même des dieux. Il est très-remarquable que parmi ses interlocuteurs il n'introduit point de bergères. Il y est cependant souvent question de leurs amours; mais elles sont toujours hors de la scène. Nous en dirons bientôt la raison, dont je ne sache pas que ses commentateurs se soient jamais occupés , quoiqu'ils l'aient ressassé de toutes les manières, Pour moi, malgré la vénération et l'amour que je lui porte, je ne balance pas à dire qu'il a privé ses Eglogues de leur plus grand charme, en en bannis* sant les femmes. Les plus touchantes harmonies qu'il y ait dans la nature sont celles des deux sexes, conmie frère et sœur, comme amant et amante , comme époux et épouse , comme père et mère. Gessner les a saisies, et elles font le principal mérite de ses pastorales, bien inférieures , au reste , à celles de Virgile , par le coloris et la touche du pinceau.

Cependant je ne puis me résoudre à condamner im poète aussi naturel et aussi sensible , sans chercher â le justifier. Comment a-t-il pu manquer de goût dans le choix et l'ensemble de ses sujets, lorsqu'il en a tant dans les détails? Pourquoi celui qui a peint dans l'Enéide, au milieu dies guerriers, tous les charmes de Vénus et les amours passionnées de Didon, s'est-il abstenu de mettre des fenomes en scène avec des bergers qui chantenl leurs amours? Il n'y en a pas tme seule qui soit en action dans ses dix eglogues. U y est souvent question d'elles , mais elles sont reléguées au fond du tableau , comme des otyets tragiques qui pourraient blesser la vue. J'oserai hasarder ici mes conjectures sur une aussi étrange réserve : je l'attribue uniquement aux mœurs de son pays et de son temps, qui séparaient, dans l'éducation, les garçons d'avec les fllles. Il en résultait des affections platoniques, souvent très-dangereuses, comme dans nos éducations de pensions, de convens et de collèges. Virgile les éprouva dans le développement de son génie. Ce poète était naturellement si modeste, qu'oïl lui avait donné le surnom de vierge, parce qu'il rougissait en parlant. Cette pudeur est toujours le caractère d'une sensibilité profonde. Lorsqu'il éprouva donc, dans son adolescence , les premiers feux de l'amour, et en même temps ceux de la poésie, il dirigea ses sentimens non vers de jeunes filles qu'il ne voyait pas, mais vers de jeunes garçons, ses compagnons d'âge et d'étude. L'amitié lint long-temps dans son coDur la place de l'amour. Aux premières époques de la

vie, on aime son anii comme on aimerait une maitresse. D'abord la sensibilité de Virgile se porta snr les malheurs de son père, dépouillé de son domaine, et il le peignit, dans sa première églogne, sous le nom de Tityre. Devenu plus tranquille sm la restitution de son patrimoine , les premiers feux de l'amour, qui cherchaient en lui à se fixer à un objet aimable, venant à se combiner avec le sentiment de la nature, au défaut d'une amante, l'attachèrent à un jeune ami, et lui inspirèrent sa seconde églogue , intitulée Alexis. Elle est pleine de la plus touchante mélancolie. Mais, après tout, ce n'est qu'un monologue où le poète, au milieu de son délire, se reproche son égarement. Dans la troisième , l'amour des femmes commence à se montrer dans le dialogue de deux bergers qui disputent du cliant. Ils commencent par se dire des injures; mais ils prennent ensuite les objets de leurs amours pour ceux de leurs chansons. Damétas, après avoir d'abord invoqué Jupiter, chante tour à tour Galathée, Phyllis, lolas, et finit par l'éloge de Pollion. Ménalque, de son côté, invoque Apollon, et chante Amyntas, Phyllis, lolas, puis il revient à Amyntas, et, après avoir célébré aussi Pollion , il dit quelques injures de Bavius et de Mœvius. L'amour, dans ces deux bergers, n'est qu'un feu volage qui passe d'un sexe à l'autre, et des dieux à un protecteur. La quatrième églogue est un monologue où le poète, songeant uniquement à Êiire sa cour à 0<^ve, chante la naissance de son fils Dmsus. Dans la cinquième, il célèbre , sous le nom de Daphnis, la mort et l'apothéose de quelque grand personnage qui nous est inconnu. C'est un modèle d'élégie. Mais, dans la sixième, il revient à son caractère amoureux. Il se rapproche des femmes et se familiarise avec elles en peignant le vieux Silène au milieu des nymphes qui le barbouillent avec des mûres. La septième renferme encore une dispute de deux b^^rs. Corydon chante Galathée et Phyllis ; Thyrsis, à son tour, chante Galatliée et le beau Lycidas. Mais l'avantage reste à Corydon qui n'a chanté que des femmes. Enfin, dans la huitième églogue, il n'est plus question que de l'amour. Après un magnifique préambule, on y trouve ces expressions remarquables :

Nunc 8cio qukl sit amor

< C'eut à présent que je sais ce que c'est que l'amour. >

Les femmes y paraissent en quelque sorte sur la scène : à la vérité, c'est en seconde ligne. Alphésibée met en dialogue avec d'autres femmes une bergère éperdue d'amour qui veut rappeler à elle son amant par des sortilèges. La neuvième églogue

roule à peu près sur le même sujet que la première. Mais la dixième renferme le taUeaa le plus louchant de l'amour mallieureux de GaUus pour une maltresse infidèle. Virgile a ensuite montré combien il était rempli des sentimens natorels de cette passion dans l'épisode d'Orphée et Eorydioe, qu'il a inséré dans ses Géorgiques, et smtootdans son Enéide, où il a peint avec de si vives oodlears les amours de Didon.

Cependant si V^irgile , dans ses premiers débats, n'a osé mettre des bergères en scène , ce sont elles qui y répandent les plus grands diarmes; lean amours animent les bergers. Quoique absentes, elles sont le sujet principal de leurs chants : il les place dans le lointain , comme des astres qui réfiandent la lumière et la chaleur snr les paysages; il en tire une multitude de reflets et de demiteintes pour en colorer ses végétaux , même après avoir fait dire à Thyrsis dans sa septième églogue :

FraxJnus in sylvis pulcherrima, pinus in borlis. Populus in fluviis, abies in montibus altis.

Ce berger ajoute :

Sspius at si me , Lyctda formose , revisas , Praxinus in sylvis cedat tibi , pinus in bortis.

« Le frêne est très-beau dans les forêts; le pin, dans k» » Jardins ; le peuplier, sur les bords des fleuves ; le sapin , sur » les hautes montagnes. Mais, charmant Lyddas, si vous » venez me voir plus souvent, le frêne dans nos torét» , et le > pin dans nos Jardins, les embelliront moins que vous. >

Cette strophe, malgré sa tournure agréable, n'est qu'une faible consonnance de la précédente. Thyrsis n'y exprime que les rapports d'agrément de quelques arbres avec leurs sites et ensuite avec son ami; mais Corydon, dans la sienne, est parti d'abord des harmonies de quelques arbres avec des héros, des déesses et des dieux, pour en Ëiire hommage à un. simple arbrisseau aimé de sa maîtresse :

Populus Alcids gratissima, vitis lacdio, Formoss msrrtus Veneri , sua laurea Phcebo : Phyllis amat corylos ; illas dum Phyllis amabit . Nec myrlus vincet corylos , nec laurea Phœbi.

« Le peuplier est très-agréable à Hercule; la vigne, à Bac- » chus; le myrte, à la bcUe Vénus; le laurier, à Apollon. » Phyllis aime les coudriers; tant que Phyllis les aimera, le » coudrier l'emportera sur les myrtes de Vénus et sur les » lauriers d'Apollon. »

Thyrsis n'emploie que des couleurs dures dans ses paysages , et Corydon de simples reflets. D'ailleurs Thyrsis ne fait qu'imiter les couplets de Corydon. Corydon loue dans les siens Codrus, son ami; Thyrsis lui adresse des injures. Corydon peint les premiers jours du printemps et l'automne

- A PAUL ET VIRGINIE

avec ses fruits; Thyrsis, au cootralre, peint Tété brûlaot et l'hiver giacé. Aussi Mélibée ne balance pas à donner le prix à Corydon :

Use meoiiiii , et victum frustra oootemlere Thjnim. Bz Olo Gorydoo, Corydoo est tempore nobis.

Mais c'est surtout dans la dixième et dernière églogoe, intitulée Gol/us, que Virgile a réuni tontes les beautés cbanipètres aux plus tendres affections de TanHNir; c'est un poème achevé. Il montre dans ses perspectives la fontaine d'Arethnse , la mer de Sicile , les forêts avec leurs échos, les solitudes du mont Ménale, les rochers do froid Lycée, les plaines brûlantes de l'Etliiopie, etc. II y introduit des troupeaux, des bêtes féroces, des bergers, des naïades, Apollon, Sylvain; Pan, le dieu de FArcadie, ^c. ; et il en fait le fond du tableau où il décrit l'amour malheureux de son ami Gallus. Cythéride, fomeuse comédienne, l'avait abandonné pour suivre Antoine à la guerre de la Germanie : Gallus lui adresse les regrels les plas douloureux, sous le nom de Lycoris. Il l'invite à revenir auprès de lui :

Hk edidi tontes, hic mollia prata, Lycori : Uic nemus; bic ipso teciun consomerer svo.

• Id sont de Kmpides fontaines ; id sont de nioUes prai-

• ries, A ma dière Lyooris! id une nu^jestueuse forêt : c'est » id qu'avec loi je voudrais être consumé par le temps. •

Il se la représente suivant sou rival au milieu des armées et des hivers, et il oppose au doux site qu'U vient de lui tracer ceux de la rude Germanie :

Tu procul à patriâ (nec sit milii credere tantùm) Alpinas, ab ! dura, uives, et frigora Bheni Me sine sola vides. Ab ! te ne fKgora bedant! Ah ! tSii ne teneras glades seoet aspera plantas!

« Pour toi , loin de ta patrie , (que ne puis-Je en douter en-

• core! ) seule, sans moi , cruelle, tu braves les neiges des

• Alpes et les frimas du Rhin. Puisses-lu ne pas resseutir la

• rigueur des frimas ! puissent leurs âpres glaçons ne pas tes pieds délicats ! »

Virgile , après avoir réuni dans son poème les plus touchantes images, les couvre du voile de la nuit :

Sui^;amus : solet esse gravis cantantibus umltra .

• Juniperi gravis nmbra ; nocenl et frugibus urabra?.

Ite dnmum saturae , venit Hesperus , ite , capells.

c LevonMious : l'ombre et surtout l'ombre des genévriers

• a coutume d'être dangereuse à ceui qui cliaiitcnt. Les om-

• bres sont encore nuiâbles aux fruits. Allez , mes cbèvi^cA,

• allei^ous-en rassasiées à la maison : l'étoile du soir parait.»

Virgile , pour ajouter à la mélancolie de son site , se suppose occupé à tisser une corbeille de brandies de houx , assis au pied d'un genévrier , arbrisseau non moins hérissé quelelioux.il y répète trois

fois le mot d'ombre, comme pour rembrunir son paysage.

Nous remarquerons qu'il répand toujours les derniers rayons , ou plutôt les dernières ombres du soleil couchant sur ses paysages, lorsqu'il y introduit un sujet mêlé de tristesse. Telle est la lin de l'églogue où il a peint les mallieurs de Mélibée :

Et jam summa procul villarum cubnina fumant, Mjdoresque cadunt altis de montibus umbrx.

Telle- est encore celle de sa deuxième églogue , où Corydon se plaint de l'indifférence de son dier Alexis :

Aspice : aratra jugo referunt suspensa juvend ,

Et sol cresoentes deoedens dupUcat umbras ;

Me tamen urit amor : quis enim modus adsil aniori?

« Voyez ces bceub qui ramènent leur charrue suspendue » au joug. Df^a le soleil, à la lin de sa course, a doublé les

> ombres qui se prolongent rlans les vallons; cependant » l'amour me brûle de tous ses feui. L'amour ne connaft-il » donc point de repos? »

Il représente, dans ses dernières et sombres demi-teintes, sa vigne surchargée de feuilles, restée à demi taillée sur l'ormeau :

Semi-putata Ubi frtmdosa vitis in ulmo est.

Virgile colore de la même manière la fin de sa sixième églogue , intitulée Silène , où ce demi-dieu finit ses cliants par les aventures de Sylla, des Syrènes,de Thérée :

lUe canit : pulsae relèrunt ad sidéra valles. Cogère doiîec oves stabulis , numerumque referre Jussit , et invito processit vesper Olympo.

< Ainsi chanta Silène : les échos des vallées portèrent ses » accou jusqu'aux astres. Cependant l'étoile du sdr, s'élevant >dans les deux, obligea les bergers de rassembler leurs » troupeaux et de les ramener aux bergeries. »

Mais lorsque le sujet de l'églogue comporte un dénouement heureux , comme dans la huitième , où une amante ramène Daphnis par ses enchantemens, le poète en éclaire le commencement par l'aube matinale :

Frigida vix cœlo noctis deoesserat umbrji, Ciim ros in tenerà pecori gratissimus berliâ est, Incumlteiui tereti Dampn siccœpit olivo? : Nascere, pncque diem veniens âge, Lucifer, abnuni.

« L'ombre froide de la nuit avait à peine dévoilé les cicux ; » c'était l'heure où la rosée rend l'herlie tendre si agréable* » aux troupeaux, lorsque Uamon, appuyé sur sa boulette 1 d'oUvier, ht entendre ces mots : « Uâte>toi de briller, étoile 1 du matin. Lucifer, loi qui annonces le jour, rends-le favo-

> rable à nos vœux. »

Nous observerons ici que Dainon, qui conçoit d'abord des espérances, s'appuie sur ime houlette d'olivier. Il n'y a plus, comme dans la dixième églogue,

de houx et de genévrier sur ravant-scène. Noiu»

reinarqueroiii» encore que Virgile , qui connaît si bien Teffet des singuliers harmonies avec les pluriels, n'emploie dans ces quatre vers que des singuliers , parce qu'il a employé beaucoup de pluriels de suite dans les vers qui les précèdent, et dans ceux qui les suivent. Pour nous , nous les avons entremêlés dans la traduction de ces vers isolés, pour lui donner plus d'harmonie, parce que nous ne rap[x)rtons pas avec elle celle des autres vers. Aucun n'a mieux exprimé tous les genres de convenances et de contrastes que Virgile^ il en résulte des charmes innombrables dans sa poésie. Nous les saississons à mesure qu'ils se montrent, comme des preuves incontestables de nos lois harmoniques.

Virgile , non content d'éclairer ses paysages les plus intéressans de la lumière du soleil , y joint souvent celle de la Divinité qu'il invoque au commencement de ses ouvrages. Il a senti que si le soleil était en quelque sorte le dieu de la nature pliy^ sique, Dieu était le soleil de la nature intelligente. En effet , si la lumière du soleil se subdivise en gerbes de rayons et se décompose en mille et mille couleurs qui réjouissent les yeux de notre corps , la Divinité, quoique invisible en elle-même, se manifeste à nous par ses diverses puissances , et se décompose en harmonies innombrables qui ravis-<> sent notre intelligence , la vue de notre ame. Ces puissances , telles que celles du soleil , de l'air , de l'eau, de la terre et leurs harmonies, ont été adorées par tous les peuples , sous les noms de différentes divinités qui, suivant Orphée, le plus ancien des poètes , n'étalent que des attributs et des émanations de l'Être tout-puissant et bon qui avait ordonné l'univers. C'est d^ps cette idée , naturelle à tous les hommes, que Virgile associe souvent, aux divinités subalternes et bienfôûsantes , deshonunes recommandables par leur pouvoir et leurs bienfaits, tels que ses protecteurs mêmes.

Ainsi, dans sa première églogue, son père, sous le nom de Tityre, répond au triste Mélibée, qui admire son ]x)nheur au milieu des troubles qui affligent leur patrie commune :

O MœlilKEe ! Deiu nobis haec olia fecit ; Namque erit iUe mihi seinper Deus

« O Mélibëe! c'est à un dieu que je suis redevable de ces • doux loisirs; car il sera toujours pour moi un dieu *

Ce dieu est Auguste qui lui avait fait rendre son domaine.

Dans la seconde églogue , Corydon amoureux n'appelle à son secours que des nymphes et des naïades : tels bergers, tels dieux. Il dit à Alexis :

Uuc ades, 6 formose puer; tibi iUia ylaàa Kcce ferunt nympive calathis : tibi candida naÉlt Pallentes violas et 9umniâ papavera carpens, Narcissura et florem Jungit benë olentis anellii : Tum casia atque aliis intexens suavibos berbis, MolUa luleola pingit vaccioia callha.

■ Viens à moi, charmant enfant; void les nympiiea qui » l'apportent des lis à pleines corbeilles. Une Manche nOade » te compose un bouquet de pâles violettes et de télés de pa- > vots ; elle y joint le narcisse et la fleur de l'anet parfbmé; » elle marie aux rameaux souples du vacdet la couleor Jaune • du souci , le romarin, et d'autres plantes de l'odeur la plus » suave. •

Corydon , dans i^on délire amoureux y ne promet point de présens aux nymphes pour les rendre favorables à ses amours; ce sont lesDympbes^ au contraire , (fu'il appelle pour foire des présens à Alexis. Au reste, leurs fleurs sont mélanodiqaes comme lui : elles seules forment une élégie. Ce sont de pâles violettes , des pavots funèbres; le narcisse, dans lequel fut changé Narcisse, amant de lui-même; de l'anet, espèce de fenouil dont les fleurs sont jaimes; le vacciet, dont les grains sont noirs; enfin des soucis. Toutes ces fleurs ont des analogies avec ses amours et ses chagrins. Mais personne ne compose mieux un bouquet que Virgile, par des consounances et des contrastes. On retrouvera les mêmes harmonies dans les fruits qoe Corydon promet à Alexis. Ces beautés sont si communes dans Virgile, qu'il me suffit de les indiquer une fois pour toutes. Elles font le plus grand dmrme de ses vers. Il y fait contraster non-seulement les mots , mais les choses , et il les lie par les plus aimables consonnances : Juncturd poUet,

Dans sa troisième églogue, Damétas invoque Jupiter, et Ménalque Apollon. L'un et l'autre s'accordent à se mettre sous la protection de Pollion , le protecteur de Virgile.

Le poète, dans la quatrième églogue , invoque lui-même les muses de Sicile , qui avaient inspiré Théocrite, son modèle : il fait descendre des cieux plusieurs divinités pour fovoriser la naissance de Drusus : Astrée, la chaste Lucine, Apollon; enfin , il leur adjoint en quelque sorte son bienfaiteur , le consul Pollion. Dans la cinquième , deux bergers, Mopstis et Ménalque, célèbrent l'apothéose de Daphnis , qu'on croit avoir été un célèbre poète bucolique. Mopsus introduit d'abord les nymphes qui le pleurent, et Paies avec Apollon qui regrettent sa perte. Ménalque , pour consoler son ami , n'hésite plus à mettre Daphnis au rang des dieux. Il élève quatre autels , dont deux pour Daphnis , et deux pour Apollon .*

En quatuor aras;

Ecce duas tibi , Daphni , duoque altaria Pbccbo.

A PAUL ET VIRGINIE

Virgile y dans sa sixième églogue , introduit Apollon, qui loi donne pour conseil de ne pas quitter le chadumeau champêtre pour la trompette. Il en foil ses excuses à Varus, son prolecteur, dont il voulait chanter les exploits, et il invoque les muses, qui lui inspirent des chants sublimes sur Torigine des cfioses. On voit que son génie commence à prendre un grand vol. Sous le nom de Silène , il tente 9 pour ainsi dire, des cliants différens de tons, ckMit il n'annonce que les sujets, mais dont il forme de vastes perspectives dans son paysage. Au reste, toujours fidèle à la reconnaissance, U divinise Gallus, un autre de ses amis, en Tintroduisantsurle Parnasse, dans les diœurs d* Apollon et des Muses.

Dans la septième, où deux bergers d'Arcadie dispatent du chant , chacun d'eux fait son invocation, saivantsoo caractère particulier. Le modeste Gorydon , d'un goût poli et délicat, comme nous l'avons d^a remarqué , invoque d'abord les nymplies de la fontaine Libéthride en Béolie :

Nympbs, noeter amor, LibeUirides, aat mihi carmea, Qiule meo Godro , conoedite (proxima Pbcebi Vcnibas iOe fodt); aut. si dod possumus omnes» Hio aignta sacra pendebit fistuU pinu.

• Nymphes de Béolie, mes amours, Inspirez-moi des chants » tels que ceux de mon ami Codrus, semblables à ceux d'A- » poOon^ou, si tous ensemble nous ne pouvons l'égaler. Je 9 suspendrai Id ma flûte rebelle A ce pin sacré. >

Il est bon d'observer ici, en passant, qu'il y a quelque analogie du son aigu d'une flûte an bruissement des pins agités par le vent.

L'orgueilleax Thyrsis , d'un caractère rude et grossier, et sans imagination , imite la strophe de son rival en sens contraire. Celui-ci a fait un compliment à Codrus, Thyrsis lui adresse des injures:

Pastores, hederâ crescentem omate poetam , Arcades, inTidiâ rumpantur ut ilia Godro. Ant , si ultra pladtum laudarit , baccare frontem Cinsite, ne vati noceat mala lingua fiituro.

« Bergers d'Arcadie, couronnez-moi de lierre, moi qui

> suis votre poète naissant , et que Codrus en crève de dépit. • Ou, si mes beaux vers lui arrachent des éloges malgré lui , » entourez mon front de baccar pour mettre votre poète fti-

> tur à l'abri de sa mauvaise langue. >

Corydon prie ensuite Diane d'être fkvorable à Mycon. J'ajouterai encore ici cette strophe entière, parce que je ne crois pas qu'aucun traducteur en ait jamais rendu le sens, faute d'avoir senti le caractère généreux de Corydon, tout-à-fait opposé à cehn de Thyrsb , qui ne songe qu'à ses intérêts :

Setoii caput hoc apri tibi, Ddia, parvus pt ramosa Mycon vivads comua cervi.

Si proprium hoc Aient , levi de mamiore tota Puniceo stabis suras evincta cothumo.

« Déesse des forêts, le pauvre Mycon vous a offert la tête > velue d'un sanglier, et le bols rameux d'un vieux cerf; si » vous le prenn sous votre protection, je vous élcverai une t statue d'un marbre poli , avec des cothurnes de pourpre. »

Voici ce que le lourd Thyrsis oppose à cette strophe sentimentale : « Priape, dit-il, bois ce vase » de lait; il te suffît d'en attendre autant tous les v ans. Tu es le gardien de mon pauvre jardin; je » t'ai érigé une statue de marbre, suivant mes » moyens; mais, si mon troupeau se nuiUiplie , je v t'en ferai une d'or. »

Virgile dédie sa huitième églogue à Pollion. Damon , un des interlocuteurs , invoque l'étoile du ma* tin et les dieux en général. Il leur adresse des plain* tes amères sur Fmfidélité de sa chère Nisa, qui va épouser Mopsus. Alphésibée prie les Muses de l'inspirer. Il oppose aux chants de Damon ceux d'une femme qui ramène enfin heureusement à elle , par des invocations magiques, Daphnis son époux. Le poète emploie partout des contrastes, dans les su* jets comme dans les mots , les images et les caractères. Il introduit encore deux bergers dans sa nou* velle églogue; mais, comme il n'y est question, comme dans la première , que des maux de la fortune , il n'y apparaît d'autres dieux que ceux qui les font sur la terre, et quelquefois les réparent : tels sont Varus, et l'astre de César qui brille au haut des cieux. Cet astr^ était une comète qui apparut quelque temps après la mort de César, et que le peuple prit pour son ame. U est remarquable que c'est le malheureux Mœris qui est disposé à les invoquer; le tranquille Lyddas ne s'adresse qu'aux Muses.

Virgile a distribué une ou deux divinités dans chacune de ses églogues, comme dans autant de temples; mais dans l'invocation de ses Géorgiques, on peut dire qu'il en a rassemblé un pantliéon. Il s'adresse d'abord à Mécène; ensuite il invoque le soleil et la lune , brillans flambeaux dul monde ; le gai Bacchus et la bonne Cérès , les vieux faunes et les jeunes dryades ; Neptune , le dieu des mers, et Arislée,dieu de Cée, ami des forêts; Pan, et la sage Minerve ; Triptolème, qui enseigna l'usage de la charrue, et Sylvain avec son ra*meau de cyprès. Enfin, après les avoir mis, pour ainsi dire , en contraste deux à deux , il invoque César, au choix duquel il laisse les domaines des autres dieux, tels que les saisons, les moissons, les vergers ; ou l'Océan , conune gendre de Téthys; ou une constellation dans les cieux , entre le signe de la Viei^ et le Scorpion, qui s'empresse de lui faire place.

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