‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 32 sur 116 · IM LEÇON DE · texte numérisé non relu

IM LEÇON DE

Enfin Virgile , dans l'Enéide , divinise toutes lespaissanoesde la nature , à l'exemple d*IJomère. ht soleil y c'est Apollon; l'air, Junon ; l'eau , Neptune; la terre, Cybèle; le feu terrestre, Vulcain; les eaux fluviatiles, telles que les rivières et les fontaines, sont des nymphe et des naïades; les arbres des forêts, des syl vains, des dryades, des bamadryades, des oréades. La puissance animale est sous l'empire de Pan; mais <»lle des hommes est, elle seule, sous celui de plusieurs divinités. Les enfantemens de leurs mères appartiennent à Lucine; leurs amours, à Vénos; leur colère à Mars; leur sagesse, à Minerve; leurs vendanges, à Bacchus; leurs mois sons, à Cérès; leurs chasses, à Diane; leurs morts, aux Parques et à Pluton. La plupart de ces dieux se mêlent des héros de l'Enéide , à l'exception de Jupiter, ou plutôt du Destin, qui a ordonné de toutes choses.

Je serais bien fâché qu'on jugeât des morceaux de Virgile que j'ai cités, par ma faible traduction. La poésie a des harmonies qui lui sont propres, et qu'on ne peut rendre en prose. Pour s'en convaincre , on n'a qu'à mettre en prose les plus beaux vers de Racine ou de La Fontaine; leur plus grand charme s'évanouit. C'est encore pire lorsqu'on veut traduire des vers latins si concis, en prose française si diffuse. A la vérité, notre prose a aussi ses harmonies, dont les principes sont les mêmes que ceux de notre poésie, mais dont l'application est fort différente. Nous reprendrons cet intéressant sujet aux harmonies morales. Je n'ai voulu indiquer ici que l'art que Virgile a employé pour produire des harmonies physiques : d'ailleurs , je n'offre ces bibles essais que comme des études encore bien imparfaites.

Ce que j'ai dit de Virgile peut s'appliquer à tous les autres poètes de l'antiquité , et surtout à Théocrite , son modèle dans l'églogue. On y trouvera les mêmes contrastes dans les végétaux, les oiseaux, et les personnages, opposés de caractères deux à deux. Les sujets de Théocrite ont même quelque chose de plus neuf et de plus varié , parce que ce poète, étant né dans l'ile de Sicile, a peint la terre a\ec la mer, des coquillages mêlés aux fleurs, et des pêcheurs aux bergers. Les marines, comme nous l'avons observé, ajoutent au charme des paysages, qui ne deviennent jamais plus intéressans que quand les eaux y abondent. On peut encore dire que Théocrite doit son originalité à la nature, qui, seule, lui a servi de modèle, tandis que Virgile a souvent imité le poète de la Sicile; mais si l'églogue doit son invention au poète grec, elle est redevable de ses perfections au

BOTANIQUE

poète latin : le pinceau de Virgile est plus suave et ses sujets sont mieux dessinés. Ses perspectives, plus variées , ont aussi plus d'étendue , et ia^^pirent , par la magie de leurs couleurs , une mélancolie douce, qui vous plonge dans des méditations ravissantes. Je ne suis point surpris que les Romains demandassent, le soir, après leurs grands spectacles tragiques, la lecture d'une églogue de Virgile : c'était un oreiller d'édredon , sur lequel ils voulaient reposer leur tête avant de s'endonnir. Cependant, comme je fais le plus grand cas du mérite de l'invention , j'aurais comparé ici quelques passages de ces deux poètes, pour faire connaître la différence de leur manière; mais, par malheur, je ne sais pas le grec : or, ne citer qu'une traduction d'un bon poète , c'est ne montrer que l'envers d'une belle élofTe.

Je pourrais trouver encore quelques bons tableaux de paysage dans de grands poètes latins , tels que Lucrèce, Ovide, Horace, Catulle, Properce, TibuUe, Lucain, Juvénal; mais aucun d'eux n'égale Virgile dans ce genre. Lucrèce a bien autant ^ de talent pour le moins, mais il n'avait étudié la nature que dans le système d'Epicnre. On ne voit dans ses vers aucun de ces contrastes de végétaux qui produisent de si agréables harmonies, ni de ces reflets de la Divinité qui vous élèvent de la terre vers les cieux. H faut en excepter sa sublime et voluptueuse invocation à Vénus. Mais si, contre ses principes, il en a fait une divinité, c'est qu'il en avait trouvé le sentiment dans son propre cœur. Au reste, il ne voit que des atomes tombant dans l'univers; et son génie aveuglé n'a peint , dans I3 nuit où il se précipite avec eux , que la sombre physique de l'athéisme. L'ingénieux Ovide, au contraire, a mis des divinités partout dans ses Métamorphoses; les dieux y sont pêle-mêle avec les animaux. Ses métamorphoses sont des métempsycoses : le corps d'une pie renferme l'ame d'une princesse. Au reste , ses sites sont charmans; mais il les peint souvent à la manière de Qninault , avec un peu trop d'enluminure. Horace a plus de précision dans ses dessins et de vigueur dans sa toudie; habitant de la cour, il décrit, avec sa muse plutôt qu'avec son ame , une campagne où il n'aimait pas à vivre. Il prend ses sujets champêtres dans les environs de Rome, et non dans de profondes forêts, ou dans les liantes montagnes, qu'il montre cependant à l'horizon. TibuUe, Properce, Catulle, se ressentent de la mollesse de la fin du siècle d'Auguste, 011 ils vivaient. Leurs peintures ont beaucoup de grâce et même de vérité ; mais elles sont souvent efféminées. Sous le règne cniel de Néron, les nuises champêtres gardèrent le silence. Comment au-

A PAUL ET VIRGINIE

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raient* elles osé élever sous un prince qui, ayant perdu tout sentiment naturel , méprisait Virgile , et disait qu'il n'avait pas d'esprit? Lucain cependant osa se montrer. On admire encore sa descriplion de la forêt de Marseille : mais ses sujets sont rembranis comme le temps affreux où il vivait, et où il ne tarda pas à être la victime du tyran. La mose de Javénal parut aussi à la fin de ce siècle malhearenx , terminé par Tibère ; elle y contracta one grande âpreté. Aucun poète n'excella comme loi à peindre les crimes de Rome. Au milieu de tant d'infomies , comment aurait-il pu peindre des paysages?

Si je désire qu'on commence par les poètes pour apprendre à décrire la nature, c'est que la poésie a été le premier langage des hommes, comme nous le verrons ailleurs. Toutes les nations ont eu de grands poètes avant d'avoir de grands écrivains , en prose. Homère, Hésiode, Sophocle, Euripide, ont existé chez les Grecs avant Platon, Xénùphon, Démosthène, Thucydide, Plutarque ; Ennius, Lucrèce, Térence , parurent chez les Romains avant Gicéron ; et si ce prince des orateurs a excellé en éloquence, c'est qu'il s'était nourri des poètes grecs, comme on le voit par ses ouvrages ; mais Virgile , Horace , Ovide , ont précédé Tacite , les deux Plines, etc. , etc. Chez nous, P. Corneille et Racine , Quinault et La Fontaine ont paru avani nos bons orateurs et nos grands écrivains , au nombre desquels je mets principalement Bossuet , Fénelon, Voltaire, BnfTon et Jean -Jacques. Malbearensement nous n'avons point eu de poètes éplqoes ni bucoliques ; car j'entends par poètes épiques ceux qui peignent toute la nature, tels <|u'Homère et Virg^e. Voltaire, dans sa Henriade, n'a décrit que des combats et des caractères politiques. Nos coutumes barliares ayant, pour ainsi dire , divisé tonte la nation en nobles guerriers et en serfs cultivateurs, elle n'a point eu d'homme libre pour étudier la nature et en faire de grands tableaux. Notre religion, aussi, n'a pu en diviniser les puissances, comme chez les Grecs et les Romains. Cette grande pensée d'un Dieu créateur, maître de l'univers , est plus fevorable à la morale qu'à la poésie. Notre poésie n'a pu s'enrichir que des dépouilles de celle de l'antiquité , dont les plus précieuses ne sont plus à notre usage. Nos grands écrivams n'ont donc pu puiser des images chez nos poètes ; ils n'y ont étudié que les grâces et les harmonies du style ; et voilà pourquoi ils sont , à mon avis, inférieurs à ceux de l'antiquité, qui avaient de plus grands modèles. A la vérité, la philosophie nous a ramenés , dans ces derniers siècles, à la nature^ mais c'est bien plus pour en

faire l'anatomie que pour en composer des tableaux . Depuis la botanique jusqu'à l'astronomie, toutes nos sciences ne nous présentent que de tristes analyses. La physique a fini par nous rendre métaphysiciens. Cependant , ceux de nos écrivains qui ont étudié la nature dans la nature même, et telle qu'elle se montre à nons avec toutes ses harmonies, vont de pair avec les plus célèbres de l'antiquité. Leur style est rempli d'images, de mouvement et de vie : tels sont, entre autres, Fénelon , Bufibn et Jean-Jacques.

Pour apprendre donc à nos enfans à rendre leurs idées avec précision et avec grâce, je leur montrerais quelques bons modèles de style dans les meilleurs poètes et écrivams de notre langue ; j'y jomdrais aussi la traduction de quelques morceaux de l'antiquité les plus intéressans pour eux. Je m'en tiendrais d'abord à la peinture de quelques harmonies végétales, et je passerais de là à la description de quelque paysage; je n'y admettrais pas le momdre habitant , pas même un insecte. Dès qu'un animal parait au sem de la puissance végétale , il attire à lui toute notre attention , parce qu'il a plus de rapports avec nous. Je ne les occuperais pas, comme dans nos anciens collèges, à des traductions étemelles ou à de stériles amplifications; mais je leur montrerais d'abord l'ordre harmonique et sûnple suivant lequel ils doivent disposer leur sujet , en y mettant successivement les élémens et les végétaux ; ensuite , après les avoir familiarisés avec un certain nombre d'expressions et de tours agréables , je leur dirais : Vous savez maintenant écrire ce que vous voyez, et votre palette est suffisamment diargée de couleurs : allez donc dessiner et peindre. Si votre ame est sensible, votre pinceau sera immortel. Sentez et écrivez, vous serez sûrs d'inspirer de l'intérêt. Je choisirais une belle matinée du printemps pour essayer leur goût. Pendant que les jeimes filles, au milieu des fleurs d'nne prairie, s'amuseraient à en faire des bouquets, des guirlandes , des chapeaux , leurs jeunes compagnons s'occuperaient à les décrire. Parmi ceux-ci , les plus habiles feraient une description d'une partie du paysage qui les environne. Après l'avoh* orienté sur le soleil , et avoir peint le ciel , les eaux , les collines et les arbres ; s'ils ne peuvent placer une naïade à la source d'un ruisseau, qu'ils y peignent quelques-uns des rayons de l'intelligence et de la bonté divine. U n'est pas douteux que le séjour d'une divinité , dans les paysages des anciens poètes , n'y versât des influences célestes , qui en faisaient des lieux enchantés. Les prairies paraissaient plus gaies avec les danses des nymphes ; et

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