‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 33 sur 116 · LEÇON DE · texte numérisé non relu

LEÇON DE

les forêts, peuplées de vieux sylvains, plus majestueuses. Mais si la raisou ne nous montre plus de divinités dans chaque ouvrage de la nature , elle nous montre aujourd'hui chaque ouvrage de la nature dans la divinité. Eclairée par le génie des grands pliilosophes et par rexpérienoe des siècles, elle nous fait voir (pi'un Être infini en durée, en puissance, en intelligence et en bonté, a mis un ensemble dans toutes les parties du monde , et les balance par des contraires. La vérité a maintenant pour nous plus de charmes et de merveilles que la fable. La métamorphose d'une chenille velue en brillant papillon est au moins aussi surprenante, et sans doute plus agréa< ble que celle de Philomèle en rossignol. Une simple fleur est un témoignage de la Providence divine. Elle est en harmonie avec tous les élémens, oonmie an paysage entier ; elle Test avec le soleil, par les réverbères de ses pétales ; avec Tair , par les paravens de son calice ; avec les plaies, par les aqueducs de ses feuilles ; avec la terre , par les cordages de ses racines. Mais c'est surtout en rapportant les végétaux aux besoins des êtres sensibles que se manifestent lears plus toochantes harmonies. Le nid d'une fauvette est défendu par un buisson épineux, et celui de la tourterelle par la hauteur de l'arbre au sommet duquel il est posé. Les familles des hommes étant les plus bibles, sont les mieux protégées : une haie, hérissée d'églantiers et de ronces, entoure leur diaumière; un chien fidèle, dont la gueule est bordée de dents plus tranchantes que des épines, veille nuit et jour à leur conservation. Cependant des nichées d'enfans se réjouissent en paix au sein des prairies et sous l'ombre des vergers.

On apprend aux enfons à parler, mais on ne leur apprend point à mettre en ordre leurs idées. 1.es rudimens et les traités de granunaire et de logique ne leur conviennent point , parce qu'ils ne leur présentent que des idées abstraites. Pour former leur style , il faut leur montrer d'abord des modèles agréables dans de bons écrivains ; on leur en développera ensuite le mécanisme : il sera facile alors de les exercer à rendre d'une manière simple et intéressante ce qu'ils ont vu ou pensé. Si le plaisir précède la leçon, il ne tardera pas à la suivre. Il leur en resterait toujours beaucoup, quand ils ne conserveraient que de l'affection pour les premiers objets de leurs études. Souvent ils ne nous inspirent que de la haine , par les larmes i|u'il nous ont fait verser dans l'enfance ; mais , quand nous y avons trouvé des images riantes du bonheur ou des consolations, nous y revenoas étant hommes. Plusiem^ personnes ont foit les dé-

BOTAMQUE

lices de leur vie d'un Homère , d'un Virgile, d'un Horace, parce que ces poètes avaient bit celles de leur adolescence. Nous aimons à nous accoler à un auteur favori : c'est une colonne qui nous soutieot contre les tempêtes du monde.

Jean-Jacques portait presque toujours le Tasse avec lui. Un jour , après une brouillerie qui m'en avait éloigné pendant quelques semaines, noos nous rencontrâmes tête à tête dans un café des Champs-Elysées. C'était précisément dans un petit pavillon du jardin de l'ancien hôtel d'Elbeuf , qui avait servi autrefois de cabinet de bain à la marquise de Pompadour ; ce que je remarque à cause de l'étrangeté du site. Nous étions seuls. Après noos être salués , sans nous rien dire, il entama le premier la conversation. On vante beaucoup aujourd'hui , me dit-il , la perfection de nos arts ; mais voici un petit livre relié, depuis plus de trente ans , en parcbemm : il est aussi frais que s'il étail neuf.— Quel estce livre ?lui dis-je. — C'est, merépond-il, le Tasse, que j'aime beaucoup.— Yoiis le traitez sans doute , repris-je , comme vos amis : vous n'en faites pas souvent usage? Il se met à rire , et me dit : Je le porte très-souvent dans ma poche. Alors il m'en fit l'éloge ; il m'en dta plusieurs strophes, entre autres celle du tableau d'une armée mourante de soif, et quelques-unes de l'épisode touchant d'Olmde et Sophronie. Je loi opposai , de mon côté , Virgile et quelques passages des amours malheureuses de Didon. H convint de leurs grandes beautés; mais il ajouta qu'il préférait Armide à Didon , parce qu'il trouvait qu'elle était plus femme. Après cette aimable conversation, nous fûmes nous promener ensemble, meilleurs amis qu'auparavant. Cet excellent honmie n'avait point de ressentiment; jamais il ne m'a dit de mal de ses plus grands ennemis : tous ses défauts étaient dans sa tête, souvent troublée par le ressouvenir de ses malheurs passés , et par la crainte des malheurs à venir. Le Tasse n'était pas le seul livre où il avait cherché des consolations ; il en avait trouvé beaucoup , dès son enfonce, dans les Hommes illustres de Plutarque. Ce fut le seul livre de sa bibliodièque qu'il se réserva , quand le besoin le força de la vendre. Stu* la fin de ses jours il s'était foit un petit livre de quelques feuilles de l'Ancien et du Nouveau Testament : c'étaient, entre autres, celles de l'Ecdésiaste et du sermon sur la montagne. Il le portait toujours avec lui; mais il me dit un jour avec chagrin qu'on le lui avait volé.

Les âmes ahnantes cherchent partout im objet aimable qui ne puisse plus changer, elles croient le trouver dans un livre ; mais je pense qu'il vaut

A PAUL ET VIRGINIE

pov dkt Rattacher à la nature qui, comme nom, diaoge toofaiin. Le Ihrre le plus sobliroe ne noos rappefle qu'on aoteor mort, et la plus humble piaiilf nous parle if on aoteor toujours Thraot; if aiOefin, le mdlleur ouvrage sorti de la main des hoDMnes peut-fl égaler jamais celui qui est sorti de h inwfjnr» de Dieu ? L'art peut produire des milliers de Théocrites et de Yirgiles, mais la mmc teole crée des milliers de paysages non- Teanc en Europe, en Afrique, aux Indes, dans les deox mondes. L'art noos ramène en arrière dans un passé qui n'est plos ; la nature marche airee noos en avant, et noos porte vers un avenir qui vient à nous. Laissons-noos donc aller comme dfe an ooois du temps : cherchons nos jooissanoes dans les eaux, les prés, les bois, les deux, et dans les révoiutîons que les saisons et les sièdes y M nMiwit. Ne portons point, dans notre vieillesse eadnqne, nos regards et nos regrets vers une jeunesse fagitive; mab avançons-nous avec joie, sous b proleetion de la divinité, vers des jours qui doivent être étemels.

L'élnde de la nature est si étendue, que chaqœ cnbnt peut y trouver de qooi développer sou talent partîcalier. On dit qoe D'AnviUe , étant an eofi^, n'étndia dans Virgile qoe lesseob voyage» d'Ênée : fl en fit un fort bon itinéraire ; toutes les benités de la poésie disparurent pour lui ; il ne vit dans le poète qu'on géographe , et il prouva ainsi qu'A le deviendrait lui-même. Mais la natureoffre à rhomme on poème bien pins étendu qoe cehn defÉnéide : laissons chaque enfiuit Fétodier solvant son instnict; fl en rérâltera toujours quelque bien pour la société. Un pré leur suffit , c'est un fivre à piusienrs feuillets ; le botaniste y verra des systèmes , le médecin des simples , le peintre des gmrlaades, le poète des harmonies, le guerrier un champ de bataille, Pâmant un lien de repos, le paysan des bottes de fbm; mais qnand Us ne devraient tons y voir que des bouqueU, hissez-les en coMomer leurs jeunes compagnes : les jeux naSb et innocens de renfimoe valent mieux que les étndes pénibles et jadooses des hommes.

lions n'avions parlé jusqu'ici que des harmonies des v^étaux avec les y eux des enfims ; mais celles qn'efles présentent à leurs antres sens, notamment à «fan do goàt, les intéressent encore davantage. Noos avons d^ bit observer qne la plupart des arbres fhnticrs sont moins élevés et plus aisés à escalader que ceux des forêts : tels sont surtout ceux qoi portent des fruits tendres qui se seraient brisés dans leur chute , comme les pommiers , les figoieis, les abricotiers , etc. ; Us ont besoin d'être cueillis â la main. Au contraire , les arbres qui

portent des fruits dms sont de la plus grande laiDe: teb sont les châtaigniers, les noyers; et leurs fruits sont enveloppés cf un brou tendre, comme les noix, ou d'une coque hérissée de pointes non piquantes, dont le ressort est élastique, comme dans les diâtaignes, de sorte qu'ils peuvent tomber sur les rodies les plus dures sans s'endommager. J'ajouterai à ces observations que la maturité des fruits tendres s'annonce par des parfums qui Ibttent agréablement l'odoniL Cest une harmonie de plus que la Providence a mise entre nos sens et nos besoins. Les frnits bien mûrs en ont encore avec nos yeux par leurs vives couleurs, avec nos mains par leurs formes arrondies , avec nos dents par leur tendreté , quelquefûs avec notre booche par leur diamètre , ei^n avec notre goôt et les diverses humeurs de notre tempérament par des saveurs délicieuses et variées suivant les saisons. Les fruits rouges et rafraichissans , comme les fraises et les cerises, paraissent an commencement de l'été, saison où notre sang, dont ils ont la couleur, entre en efTerveMxnce. Les fruits fondans et sucrés, comme les prunes , les abricots et les pêches , viennent vers la fin de cette saison ardente, afin de rafraîchir doucement notre sang dont les humeurs s'alcalisent. Les fruits vineux et cordiaux , tels que les pommes, les poires et les rakins, mûrissent en automne pour fortifier notre corps épuisé par les transpirations trop abondantes de Tété. Les fruits échaufZans par leurs huiles , tels que les noisettes , les noix, les amandes, framissent de la dialenr à notre estomac, et une bile digestive à nos intestins. Enfin les semences céréales et légumineuses , comme les blés, les haricots, les pois, nous donnent en tout temps des substances farineuses , qui renouveOent les diverses humeurs de notre tônpéraroent par une digestion qui, mieux que nos fermentations chimiques, les décompose en addes, en sucs, en esprits et même en huiles. Les herbes et les racines comestibles nous présentent une partie de ces mêmes propriétés, chacune à part.

On vient de trouver en Prusse Fart de tirer des navets un sucre abondant et excellent. L'oseille noos fournit un adde qui est un des plus puissans antidotes contre la bile surabondante ; le chou est un très-bon antisoorbutique; la chicorée est pectorale ; le persU, échauffimt ; et la laitue , rafraldiissante et laxative. Les anciens faisaient im grand usage de la mauve pectorale : 3/a/r<r sahihresearfori, dit Horace. Les enfrms peuvent donc trouver à la fois leurs alimens et leurs remèdes dans les plantes de nos jardins, dans les fruits de nos vergers. Le goât particulier qu'ils ont pour les

fruits est on instinct de la nature; et cela est si vrai que ce goût se perd à mesure qu'ils avancent en âge, et que leur sang a moins besoin d'être rafraîchi. Mais il faut avoir soin que ces fruits soient d'une maturité parfaite; car autant ils sont salutaires alors , autant ils sont malsains quand ils sont verts ou pourris. Tout le monde sait que les cerises guérissent plusieurs maladies du printemps. Le médecin philantrophe Tissot assure que les raisins frais sont im remède assuré contre la dysenterie. Il cite en preuve un régiment suisse qui

, en fut guéri eu séjournant au milieu de vignobles; cependant nous avons vu de nos jours Tarmée du roi de Prusse contracter cette terrible épidémie dans ceux de Verdun , où elle fut forcée de s'arrêter. C'est que les raisins de la Suisse étaient mûrs y et que ceux de la Champagne étaient verts. La plupart des fruits qu'on apporte dans nos mar-

. chés ont ce dernier défaut, parce que nos paysans cupides se hâtent de les cueiih'r trop tôt; aussi font-ils beaucoup de mal , et c'est par cette raison que les maladies sont fort communes dans les années abondantes en fruits : mais ces mêmes fruits seraient très-salubres s'ils étaient cueillis à leur point. La bonté des alimens naturels ne consiste que dans les harmonies instantanées comme la vie qu'ils soutiennent ; c'est à notre goût à en jnger ; tout ce qui se mange avec plaisir se digère avec facilité : il en est de même des remèdes de nos maladies ; ceux qui sont désagréables au goût ne nous donnent que des indigestions, que nous appelons purgations. Je le répète , contre tous les systèmes reçus par nos médecines et nos moralistes , je ne connais de médecines utiles au physique et au moral que celles qui nous sont agréables.

Mais si nous autres hommes, au milieu du climat fertile de la France et des préjugés nombreux des corps, nous ne pouvons renoncer à nos alimens carnassiers , ni aux affreux déboires de notre médecine qui en paraissent être la punition, donnons au moins des habitudes plus innocentes et plus douces à nos enfans : ils ont naturellement le goût du régime végétal. Craignons plutôt qu'ils ne s'y livrent avec excès. Us sont passionnés pour les fruits , empêchons-les seulement de les cueillir avant leur maturité. Ce n'est que lorsqu'ils ne sont pas mûrs , ou lorsqu'ils sont corrompus ou trop desséchés, qu'ils peuvent leur uuire. J'ai vu des enfans se guérir promptement des suites de la rougeole en mangeant à discrétion des cerises ; et ma fille , âgée de trois ans et demi , se guérit d'une coqueluche terrible qui avait résisté à tous les remèdes, avec des groseilles dont elle était insatiable .

Je n'ai pas besoin de dire qa'il ne fiiut pas accoutumer les enfans aux boissons enivrantes ; il est dangereux surtout de leur faire boire du vin , quoi qu'en disent et qu'en fassent les vignerons. D'abord , les enfans , ainsi que les Sauvages , ont de la répugnance pour cette liqueur fermentée. Jugez de ses effets sur leur tempérament plein de feu , par ceux qujil produit siu* celui de tears pères. Voyez entrer ceux-ci dans un cabaret. Us y sont d'abord tranquilles , ensnite joyeux et pleins de cordialité les uns envers les autres; maïs si vous passez dans leur tabagie deux heores après, ils font retentir la rue de juremens , de querelles et de blasphèmes. Bientôt ils en viennent anx mains ; ils se jettent à la tête les diandeliers , les sièges et les lourds landiers. J'en ai vu, pouvant à peine se soutenir, cliercher leur couteau pour éventrer leur compère. Leurs femmes échevelées accourent de toutes parts pour les séparer. On en remporte toujours quelqu'un horriblement balafré, qui va porter sa blessure à un chirurgien et sa plainte à un commissaire. Tous ces bons amis sont devenus dans un instant des ennemis féroces. Tant de haines et de fureurs sont sorties d'un tonneau. Vous me direz : Elles étaient renfermées dans le cœur de ce malheureux» Cela peut être, mais c'est le vin qui les a mises en évidence ; il est le feu qui a donné l'explosion à la mine : c'est donc une liqueur bien dangereuse que celle qui exalte les passions , et surtout qui les rend préoo-. ces. Le vin ne comlent point au tempérament ardent des enfans. Quelques médecins pensent qu'il le développe et le fortifie, mais ils sont dans une grande erreur. Comparez la taille et la force des Turcs et des peuples qui ne boivent que de l'ean, ainsi que la fraîcheur de leurs fenunes , à la taille raccourcie et au teint bourgeonné des deux sexes dans les pays de vignobles ; vous en verrez la prodigieuse différence. L'usage fréquent de l'ean-devie est incomparablement plus dangereux; elle abrutit tous les sens. C'est elle encore , plus que la guerre qu'elle excite, qui a détruit peu à peu les nations sauvages de l'Amérique septentrionale. Elle nuit sans doute aussi à la population du peuple chez plusieurs nations de l'Europe : on devrait donc s'en abstenir entièrement. Quant au vin, il ne doit être employé pour les enfons que comme remède. Pris avec modération par les hommes , il peut entrer parmi leurs alimens, comme une boisson bienfaisante et cordiale. Il augmente les forces du corps et de l'ame , il dissipe les chagrins , il est utile à ceux dont le sang est glacé par les années ou par la mélancolie; mais il est nuisible aux enfaas dont les soucis légers se dissipent d'eux-

A PAUL £T VIRGIME.

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