‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 38 sur 116 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

HARMONIES TERRESTRES

l^A terre , encore dans la première enfance de l'année , nous permet d'examiner les couclies de son berceau. Le soleil a enlevé une partie des neiges qui l'enveloppaient comme des langes , et qui la préservaient des rigueurs de l'hiver j on n'en voit plus que quelques lambeaux sur les sommets des montagnes; la couleur brune de son humus apparaît de toutes parts; on aperçoit, sur les escarpemens de ses ravins , différens lits de fossiles déjà parés de primevères et de violettes; la vie végétale s'annonce dans les cteux. Les Autans, endormis dans leurs cavernes ténébreuses, surpris d'y revoir tout à coup la lumière, se réveillent furieux. Ces fiers enfkns de l'hiver et de la nuit renversent les môles de glaces qu'ils avaient élevés aux sources de l'Océan, et se précipitent en mugissant vers l'astre du jour. Chemin faisant, ils bouleversent les mers, secouent les forêts, chassent dans les airs les brumes épaisses, et, parleurs tempêtes mêmes , préparent à notre hémisplière de nouvelles aurores et une nouvelle vie.

O toi , que l'antiquité nomma la mère des dieux, Cybèle, terre qui soutiens mon existence fugitive, inspire-moi, au fond de quelque grotte ignorée, le même esprit qui dévoilait les temps à tes anciens oracles !

Cest pour toi que le soleil brille , que les vents soufflent , que les fleuves et les mers circulent; c'est toi que les Heures , les Zéphirs et les Néréides parent à l'envi de couronnes de lumière , de guirlandes de fleurs et de ceintures azurées ; c'est à toi que tout ce qui respire suspend la lampe de la vie. Mère commune des êtres , tous se réunissent autour de toi : élémens, végétaux, animaux, tous s'attachent à ton sein maternel comme tes enfans. L'astre des nuits lui-même t'environne sans cesse de sa pâle lumière. Pour lot , éprise des feux lYim amour conjugal envers le père du jour, lu circules autour de lui, réchauffant tour à tour à ses rayons tes mamelles innombrables. Toi seule, au milieu de ces grands mouvemens, présentes l'exemple de la constance aux humains inconstans. Ce n'est ni dans les diamps de la lumière, ni dans ceux de l'air et des eaux , mais dans tes flancs qu'ils fondent leur fortune , et qu'ils trouvent un éternel repos. O terre, berceau et tombeau de tous les êtres, en attendant que tu accordes un point stable ^ ma cendre, découvre-moi les richesses de ton

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