LIT
ESSAI SUR LA VIE
mour, qui l'y ramenait au mîKeu de tant de périls, ne pot toocher la femille de sa maîtresse: on eiigea de lui qu'il recueillit encore de noordles palmes, et, pour avancer le bonheur qu'on lui promettait , il se décida à retourner de suitesur le théâtre de la guerre. Assuré de son passage sur un brick armé pour Gharlestown, il prévient de son départ le gou? emeur de Saint-Domingue , M. le comte d'Argout, et cherche à donner au stratagème qui TaTaii déjà sauvé un nouveau degré de traisemblanoe qui puisse le sauver encore. Il y avait alors au Gap un Anglais, prisonnier de guerre, appdé StoU ; le voyageur lui conBe mystérieusement son projet-contre la Géorgie, et se fiiit donner des lettres de reconunandation pour la Jamaïque. Mais cet homme, qui était sous le jugement de l'amirauté pour s'être mal battu , ne craignit pas d'ajouter la hnhisoo à sa première lécheté , et dénonça Dutailly au gouvernement français.
Arrêté au spectacle dans la loge même du gouverneur, on le jette dans un cachot; il y est oublié quatre mois, et n'en sort que pour être conduit en France et renfermé à la Bastille. Dans cette situation déplorable, il a recours à M. de Saint-Pierre: celui-ci rédige aussitôt un mémoire qu'il adresse au ministre et qu'U fait appuyer par Franklin , alors ministre plénipotentiaire à la €Our de France. Il prouve que la ruse est le premier des lalens dans un homme de guerre ,- et que les héros de la Grèce , si bons juges du mérite militaire , lui ont donné 4an8 Ulysse et dans Théniistode d^ux fois le prix sur la valeur ; enfin il rappelle ses propres serviees, et demande que la liberté de son frère en soit la récompense. Ge mémoire eut tout le succès qu'il devait en attendre. L'innocence de Dutailly fut reconnue, mais on ne put lui rendre que la liberté. Représenté comme un traître , U s'était vu enlever son état, sa fiiyrtnne, son bomeur et . -l'espérance d'obtenir la main de celle qu'il aimait. Sa raison ne put résister à tant de pertes, et il ne sortit du cachot que pour tomber dans les accès d'une noire mélancolie. Sa fureur n'en&ntait que des projets sinistres: il voulait retourner à Saiat-Domingue, se venger et mourir. Plein de cette idée , il résolut de se rendre auprès de Dominique pour en solliciter quekpies secours, et il lui écrivit au moment même de son départ. Gette nouvelle jeta l'alarme dans la retraite paisible de ce dernier : il eût volontiers accueilli son firère ; mais sa femme, d'un caractère doux et timide , s'effrayait du caractère violent de Dutailly , et die suppliait Dominique d'éloigner, par toutes sortes de sacrifices, un hôte qui lui paraissait si redoutable. « Ton frère, lui disait-elle, aime le fÎBste et la richesse, il méprisera ta femme et ta chaumière; en nous voyant pauvres, H ne pourra nous croire heureux, et il t'entraînera dans des entreprises périlleoses. » Dominique se rendit aux vœux de sa femme avec d'aotant plus de fiKilité , que lui-même redoutait les emportemens de Dutailly. Mais il ne put échapper à son sort, et toute sa prévoyance ne fit que héter sa perte par la plus horrible des catastrophes. Averti du jour de l'arrivée de son frère, il veut prévenir sa visite, lui ouvrir sa bourse et le décider à rester au Havre. Dès le matin il se met en route. La distance n'est pas longue , il doit revenir le soir même. Que de joie il se promet à
son retour ? alors toutes les inquiétudes seront (fissipées, tous les arrangemens seront pris, rien ne pourra plus troubler la paix de leur solitude. L'infortuné! il se disait encore les phis riantes images de favenir! Vers le milieu du jour, sa femme croit le reconnaître à l'extrémité d'une petite avenue. Son premier mouvement est de voler au devant de lui ; mais à mesure qu^eOe s'approche , la ressemblance s'efface ; bientôt l'air égaré , hi marche rapide , les habits en désordre de cet homme la remplissent d'effroi ; eUe saisit le bras de sa sœur et veut reprendre le chemin de sa maison ; l'inconnu double de vitesse et se jette brusquement h son cou : fl la nonmie sa sonir, elle reconnaît Dutailly, mais déjà la terreur avait glacé ses sens : elle était grosse , les douleurs la saisissent , une fausse couche se déclare, et pendant qu'on se hâte d'aller chercher du secours, l'infbrtunée expire en appelant son mari qu'elle ne doit plus revoir * .
Ge dernier choc acheva d'égarer la raison de DutaiOy : il abandonne cette maison qu'il vient de remplir de deuil, et s'enfonce dans on bois voisin. On présume qu'il erra long-temps dans la campagne sans prendre aucune nourriture ; car trois jours après, des paysans le trouvèrent évanoui sur le bord de la mer , à plus de vingt lieues du Havre. On le porta chez un curé du voisinage , et il vécut encore plusieurs années dans un état de démence qui du moins servit à lui dérober les oiaus dont il avait accablé sa fiimllle.
Gependant Dominique se héle de regagner sa maison; il s'attend à voir accourir comme de coutume sa feimne et ses enfians ; mais il la cherche vainement au miUea de la campagne étincelante des derniers fsux du jour. Pleio . d'inquiétude il précipite ses pas ; il arrive ; un bruit lugubre tnppe son oreille , la porte s'ouvre : Dieu ! quelle horrible vision *. sa femme couverte d'un linceul, les* yeux fermés pour jamais! ses enfins agenouillés au pied du lit et pressant les mains glacées de leur mère ! un vé^ nérable ecclésiastique qui prononce la prière des morts ! H voit tout et ne sent rien. Frappé de stupeur , le fhiot livide, les yeux fixes. Il reste attaché au seuil de la porte , en attendant que la douleur le réveille.
Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'il put croire à son malheur; ses espérances s'éteignaient et renaissaient sans cesse. Mais lorsque de chute en chute il eut mesuré la profondeur de l'aMme , la mort hii parut le seul remède à ses maux, et la fortune ne servit que trop bien son désespoir. Depdis quelque temps le ministre cbei^ Chait un marin asseï hardi pour aller recueillir les restes d'une colonie qui périssait de la fièvre jaune sur les côtes de la Floride. Dominique saisit avidement cette occasion de sauver des malheureux ou de terminer sa vie , et tt obtint sans peine une mission que tout le monde repoussait. Arrivé au lieu de sa destination , il y trouva onze personnes frappées du même mal qui avait dévoré la colonie. Le seul moyen de les sauver était de les transporter dans un autre climat : Dominique s'em-
* Noos venons d'apprendre, parles lettres de Bernardin de Satait-Pierre à M. Henin. que cet événement eut Keu à un premier voyage de Dutailly. tfvaot son emprisonnemnit à h Bastille. Il y a donc k4 une transposition.
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
do Ici ffecocMHr , €t te diriges fen dei term Toi- », où H eÊpénU troatet do leeoarf. Qnelqties le- ■niiiei apiée , un vabnea » dont les Toiles et le gmiTei^ mil nmbtaieBt ateodonnéB, ftit poussé par les flots ▼en les eôles de F Amérkiiie. Des pèobeors voohireiit le reooootltre : ils montèreot sur le tiOac ; il était d^îsert : réqaipege, les pawagcrs , le eapitatoe , tout était mort, et «Me ftmeste embarcation ne portait plus que des cadarrea. Tel ftat le sort de Dominique. Il perdit la vie dans tnÊta honorable expédition, et le del ne iKHivait ndeox récompenser ses vertus. Ame eourageuse ! ne crains pas que je plaigne une aussi belle destinée! Ce n'est pas être maOïeareni que de mériter en mourant resllmeet la reooonaissaDoe des hommes.
M. de Saint-Pierre apprit cette dernière catastrophe an rnoment oà fl Tenait de perdre une gratification an* meOe de t,000 tr,, son unique rcsaouree ; cependant H nese laissa point abattre , et continua jusqa*à la fin de poorroir au sort de l'infortuné Dutailly. Pour se cooioler de tant de maux, il recueillait les débris de VÀrt9die , afin d'en former les Études'. La plus grande partie de ce dernier ouvrage fut composée dans un hélel garni de la rue de la Madeleine, et il y mit la deraière main dans un petit donjon de la rue Nemre-SaintniBBBeKln-Mont, non loin de la maison où le bon RdiD aTait composé ses principaux ouTrages. G^est là qoll disait aroir éprouvé les plus douces jouissances de a fie , an milien d*nne solitude profonde et d*un borison enetantear*. L'auteur a retracé lui-même les nombraises difficultés qu*on lui fit éprouTcr lors de la pu- Untimi de son ouTrage : le censeur lui disputa chaque page de aon manuscrit et supprima deux articles trèsiaB|KNrtans,l'un où l'auteur proposait de rendre leclergé dtôfen, en le IMsant salarier par l'état; l'autre où il cimaeinait de fiire ftire aux jeunes ecclésiastiques , des- UnéB à être ministres de charité, une partie de leur séaBinahe dans les prisons et les hdpitaux , afln de leur apprendre à remédier aux maladies de Tame, comme oo apprend dans les mêmes lieux aux jeunes médecins àmnédieràcellesducorps\ Le retranchement de ces deux morceaux fût très-sensible à M. de Sahit-Pierre ; et cependant lorsque plus tard hi presse devint libre , il reltasa de les rétablir , ne Toulant pas faire la critique dHm gooremement dont il aTait reçu les bienfaits. « Les hommes dont j'avais à me plaindre, disait-il, étaient trop malhenrenx , et f aimai mieux publier quelques obfela dtntérèt national que de satisfaire mes ressentimena particnllers^. Ce trait d'une touchante modération aaértte d'autant plus d'être remarqué qu'il ne se présente que deux Ibis dans le même siècle.
Le manuscrit des Éiude$ fût rejeté successivement par phislenrs libraires , et Tantenr se décida à le frire imprimer à ses fï^is. Ce n'était pas chose fiadle, car tooa ses moyens se réduisaient à 1,200 francs que M. Hennin promettait de lui prêter; et les imprimeurs, aussi ignorans que les libraires , refusaient de faire les
' Voyez à cesqjet lapréEMX des fragmens des livres ii et m de rjreadie, • .SuitP dm ra^o" d'tm SolHfrire, — ' idem. ~ • idem.
avances do reste. Heureusement le hasard fit tomber le manuscrit entre les mains du prote de M. Didot jeune, n se nonunait Bailly, et son nom doit être conservé , puisque, seul de tous ceux qui avaient eu rouvrage entre les mains, il sut en apprécier le mérite. U oaa même en prédire le suecès , et son jugement eut l'heureux effet de dédder M. Didot à fiire une partie des fhds de l'impression. C'est donc à l'intelligence d'un shnple proie que l'Europe dut la publication d'un livre qui devait enrictiir toutes les sciences , renouTeler toutes les idées, el qui cependant semble n'avoir été inspiré que pour consoler les infortunés ; livre des moralisies , des poètes, des peintres, des amans et du malheur; KTre du genre humafai , si les méditations d'un mortel pooTaient mériter ce tilre.
Les Études parurent en 1784, et lenr soooès dédommagea l'auteur de tout ce qu'il aTait souffert C'est une chose digne de remarque , que dans un siècle où des hommes d'une haute éloquence s'efforçaient de chercher des idées nouTelles sur la morale et les sciences, dans un siède où l'on croyait aToir tout dit , un solitaire inconnu ail polilié on HTre où tout était nouTeau. A rette époque , une feiHse philoaophie aTait tellement usé l'ei^ reur , que , pour être neuf, il ne restait plus à dire que la Térité ; et c'est cette vérité, aussi vieille que le monde, qui donna tant de charmes aux méditations de M. de Saint-Pierre. Beaux-arts, politique, histoire, Toyages, langues, éducation , botaniqne, géographie, harmonies du globe, l'auteur traite de tout, et toujours il est original. U révèle des abus, imfique des remèdes , attaque l'injustice , soutient la cause du faible ; et , soit qu'il se place sur hi route du malheur ou sur celle de la science, il y parait environné des plus rians tableaux de hi nature. Il est rare que les ouTrages de génie ne renferment pas une idée dominante , qui est l'origine de toutes les autres. L'idée fondamentale de noire auteur est hi Providence. Il reconnaît son pouvoir dans hi cabane du pauvre comme dans l'ensemble do gfobe. Elle est partout parce qu'elle est nécessaire : c'est une domination intelligente et bonne. Elle existe , car sans elle il n'y a ni peuple , ni ville, ni femille qui puisse subsister ; et si une famille a besoin d'un maître, il feut bien que l'univers en ait un.
Plutarque dit * que lorsque les andeus géographes voulaient représenter la terre, ils laissaient sur leurs cartes de grands espaces rides où ils écrivaient au hasard : In des mers et des montagnes . là des Mmes et des déserts. Ce monde ou ce chaos des anciens géographes était è peu près celui des physiciens et des naturalistes modernes. Lenr intelligence n'avait supposé aucune intelligence dans l'arrangement du globe ; tout y était dispersé sans dessein , sans ordre , et les subliOMs harmonies de l'univers échappaient à leur admiration. Édairé par une profonde étude de la géographie , M. do SaintrPierre resta confondu devant les merveilles qae \b raison humaine méconnaissait; sa pensée derina quelques-unes des pensées du Créateur, car la térité est la pensée de Dieu même.
• rie df Thi/siff.
ESSAI SUR LA VIE
Osons contempler un moment ces soleils lointains, ces zones lumineuses que la nuit nous découvre , et dont aucune intelligence humaine ne peut concevoir ni l'ensemble ni les limites. Un réseau de feu parait lier entre elles ces constellations innombrables. Dieu y répand les attractions , les oonsonnances , les contrastes , la grâce, la beauté, et ces sentimens si doux et si variés des êtres sensibles, connus dans la langue des hommes sous le nom d*amour. Pour nous , jetés sur les rivages d'un de ces mondes , nous ne jouissons que d'une existence fugitive. Mais d6s que le soleil , entouré d*une auréole de lumière, vient allumer Tatmosphère de notre planète , quel étonnant spectacle ! quel harmonieux ensemble ! Les montagnes s'élèvent pour diviser les vents et les fôiux ; les vents balaient les mers pour les reporter au sommet des montagnes ; la rosée, les pluies , la fécondité, naissent de ces grandes harmonies , et la terre se couvre de moissons , en roulant sur son axe autour de Tastrc qui l'attire. Voyez quelle influence céleste la pénétre ! I^ grain de sable se minéralisé, la plante fleurit, ranimai se meut , l'homme adore. Lui seul s'anime des seulimens de la gloire et de la Divinité; et tandis que les démens , les végétaux , les animaux sont ordonnés à la terre , et la terre au soleil , il sent qu'un Dieu l'attire l>ar tous les points de l'univers.
Tel est, d'après l'auteur des Etudes, le système général du monde. Non-seulement les sciences sont ponr lui des avenues qui mènent toutes à Dieu y mais son livre nous ouvre une multitude de perspectives ravissantes où l'ame se repose des maux de la vie , en méditant ses espérances. On dit que le Tasse, voyageant avec un ami , gravissait un jour nne montagne trè»-élevée. Parvenu à son sommet , il admipc' le riche tableau qui se déroule devant lui : « Vois-tu , dit-il , ces rochers escarpés , ces forêts sauvages , ce ruisseau bordé de fleurs qui serpente dans la vallée, ce fleuve majestueux qui court baigner les mors de cent villes ? eh bien 1 ces rochers, ces monts , ces mers, ces cités , les dieux , les hctnmes, voilà mon poème ! > Ce que le génie du Tasse avait su reproduire , Bernardin de Saint-Pierre sut le peindre et l'expliquer, et il eût pu dire aussi en contemplant la nature : Voilà mon livre !
I es anciens , qui , dans presque tous les genres , sont restés nos maîtres après avoir été nos modèles, n'ont dû ni inspirer l'auteur des Études , ni lui servir de guides. Aristote, Pline et Séhèque écrivirent de longs traités de physique et d'histoire naturelle; mais en expliquant les phénomènes , ils n'avaient d'autre but que d'étaler les prodiges de la science humaine , tandis que Bernardin de Saint -Pierre ne voulait que faire éclater la prévoyance d'un Dieu. Pline, le plus éloquent de tous , a une sécheresse qui flétrit l'ame ; son éloquence ostentatrice accable notre misère. Il ne voit que le désordre apparent du monde , et son génie ne peut s'élever jusqu'à l'ordre éternel qui le gouverne. Le livre de Bernardin de Saint-Pierre est la réponse au sien. Il console relui que Pline désespt're, il relève celui que Pline foule aux pieds. U adore la Providence que le naturaliste romain a méconnue , mais il l'adore en nous la faisant aiiper. Que Pline représente l'homme jeté nu sur la
terre nue , créature inflrme , pleurant , se lanienlanl , ne sachant ni marcher, ni parler, ni se nourrir, et qu'il s'écrie d'un ton de triomphe : Voilà le futur dominateur du monde 1 Bernardin de Saint-Pierre montre ce roi naissant entre les bras de celle qui lui donna le jour ; et devant cette touchante image , les déclamations, de Pline s'évanouissent. Non, l'homme n'est point abandonné ; la prévoyance et l'anpour Taceueillent dan» la vie. Quel asile plus sûr que le sein maternel '. et sî l'eofont verse des pleurs , quelles mains sauront niieus les essuyer que celles d'une mère !
O puissance sublime des idées religieuses ! tout ce qui,, aux yeux de Pline , accuse l'imprévoyance des dieux , devient sous la plume de son rival une preuve irrévocable de la sagesse éternelle l (l'est la vérité qui dissipe le mensonge. L'un veut humilier notre orgueil par le spectacle de nos infirmités, l'autre élever notre ame e» lui révélant sa grandeur. L'éloquence de Pline est propre à inspirer la haine du vice , celle de Bernardin de Saint-Pierre à pénétrer d'amour pour la veriu. Ses observations sont si touchantes , les lois qu'il découvre si pleines de sagesse, qu'on se réjouit de ses victoires , et qu'on ne lui oppose qu'en tremblant les objections qui pourraient en arrêter le cours. Notre ame au contraire sent le besoin de résister aux raisonnemens de Pline et d'abattre cette raison si fière : il semble que le convaincre d'erreur , c'est restituer à l'homme tous ses droits , à la nature sa grâce et sa beauté , à Dieu sa justice et son pouvoir. Enfin on dernier trait les dislingue et les sépare. Pline a recueiUi ce que savait sou siècle ; rien n'est à lui dans son livre que la parole. Au contraire, l'auteur de» Études , sans rien emprunter des sciences qu'il connaît, les enrichit toutes de ses observations ; et , tandis que son rival reste attaché à la terre, il vole chercher daas le ciel l'explication des phénomènes qui l'environnent.
On lui a reproché de n'être point assez méthodique , de peindre en amant de la nature et de ne pas décrire en naturaliste : c'ét&it lui reprocher de créer sa manière et de rendre les voies de la science agréables et feciles.
Il est douteux cependant qu'il eut obtenu ce succès en suivant la marche tracée , c'est-à-dire en composant des genres nouveaux, et en se retranchant dans les systèmes de classifications ; toutes choses faciles à In mémoire , qu'il ne faut pas ignorer pour écrire , mais qo'il faut oublier quand on écrit. Ses vues étaient plus vastes; aussi furent-elles plus uliles. Le premier il observa le globe dans son ensemble et les hommes dans leur généralité. Ce n'est point un peuple, ce n'est point un site qu'il représente , ce sont 1^ nations et le monde. S'il peint les détails , c'est pour les rapporter au tout; s'il rapproche des faits isolés et stériles, c'est pour en feire ressortir des vérités générales et inattendues.
Le caractère de l'esprit est de faire descendre d'une loi universelle à une multitude d'applications particulières ; celui du génie , de remonter d'un fait particulier à la découverte des lois universelles. Jamais ces deux moyens ne furent employés plus heureusement ; tout est lié dans ce bel ouvrage, et les phénomènes les plus éloignés s'y trouvent unis à l'homme par une chaîne de bienfaits. L'auteur excelle à noas en montrer les har-
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
nioDies , et , pour en dter on exemple , quelle lumière brillaDte une seule de ses obseryations n*a-t-elle pas jetée sur la botanique! ÀTant lui cette sdeuce- n'était pas sortie des bornes étroites d'un dictionnaire. Suivonsle un instant, et tous allez la voir devenir une science universelle. D'abord il considère la position des pétales des fleurs dans leur rapport avec le soleil , et cette élude lui dévoile une multitude de relations inconnues entre une petite plante et un astre de feu un million de fois plus grand que la terre. Etendant ensuite ses spéculations à Tenscmble du règne végétal , il montre toutes les plantes dispersées sur le glolie , non au hasard , mais avec prévoyance et dans un ordre admirable. Ce sont , si Ton peut s'exprimer ainsi , des peuples de végétaux qa\ ont leur habitation , leurs mœurs , leurs habitudes'. Les uns vivent solitaires, ils s'élèvent au sommet des montagnes , et refusent d'en descendre , comme si leur vie était dans les tempêtes ; les autres se plaisent dans les vallom et sur le bord des ruisseaux : c'est leur patrie ; ils ne pourraient la quitter sans mourir. Ceux-ci ont reçu des ailes et voyagent dans les airs; ceux-là, porlés sur des coquilles comme sur de légères pirogues , traversent rOoéen et vont fonder au loin de petites colonies. Il y en a qui s'isolent, sans jamais vouloir souffrir de voisins; ils répandent des odeurs félidés et portent des poisons : on les croirait destinés à tenir parmi les plantes le rang que les tigres et les reptiles tiennent parmi les animaux. Un plus grand nombre croissent par toufles et se réunisKnt en société; leurs feroilles répandent l'abondance; de leurs calices s*élèvent des parfums ; le miel est au fond de leur coupe : ce sont les abeilles du règne végétal. Voilà sans doute des idées charmantes , des observations pldncsde grâce et de nouveauté ; mais lorsque Tauteur, les ramenant tout à coup aux besoins du genre humain, ctiserve que , parmi cette multitude de plantes , les plus nécessaires , comme le blé et les graminées , ne sont attachés à aucun site , à aucun climat , qu'elles suivent i'iiomme dans sa marche autour du monde , pénètrent partout où il pénètre , vivent où il vit , on reste ft'appé de ce grand dessein de la Providence, et l'on aime Pheureux génie qui lui servit d'interprète. Ainsi donc notre domination est assurée, parce qu'elle était prévue, et les propriétés de quelques plantes nous livrent le globe tout entier.
Pour rendre des observations aussi neuves , il fhllait une méthode nouvelle. L'auteur créa la sienne , et sa manière fut si vive , si frappante , qu'elle changea les formes de la science, et donna, pour ainsi dire, d'autres yeux aux voyageurs j une autre ame aux naturalistes. S'il décrit un insecte , un quadrupède , un poisson , il sait , par un rapprochement ingénieux avec nos mœurs ou nos usages, en offrir une image agréable à notre mémoire. Par exemple, les plus longues descriptions des entomologistes caractérisent moins bien le monocéros ( oryctes nasicomis )que cette seule ligne : t Cet insecte » se plaît dans le fumier de cheval , et il porte sur sa
' Ces observations ont été développées par M. de Hambold (bas sa Géographie des plantes, et dans son Tableau de la végétation des montagnes.
» télé un soc dont il remue la terre coiume un labou- > reur. v Souvent anssi ses images tifent leur charme d'un sentiment qu'elles fout naître : c'est la manière de Virgile portée dans l'histoire naturelle. Ainsi , pendant que les Iwtanistes disputent sur la question de savoir si , dans les fleurs où les organes sexuels ont une enveloppe unique , cette partie doit porter le nom de calice ou de corolle, M. de Saint -Pierre, se livrant aux plus aimables observations , remarque d'abord que plus les plantes sont rameuses , plus le calice de lieurs fleurs est épais ; qu'il est même quelquefois garni de coussinets et de barbes, pour préserver la fleur du choc que les vents lui font éprouver , et , charmé de cette prévoyance de la nature , il ajoute : a C'est ainsi qu'une mère met des » bourrelets à la tète de ses enfans , lorsqu'ils sont » i)etits , pour les garantir des acddens et des chutes. » Qui ne préférera cette définition du calice , qui en apprend les usages , aux di^ isions savantes établies par Linnée lui-même, de périanthe, involucre, diaton, spathe, coifTe, volve et gloume? En vérité, l'on ne se doutait guère que de pareils mots sont destinés à peindre les objets les plus délicats de la création.
Sans doute au milieu des spéculations de Bernardin de Saint - Pierre , il s'est glissé quelques erreurs ; mais quel livre en est exempt ? Les plus grands génies semblent destinés à donner l'exemple des plus grands écarts ; c'est , avec la douleur, la marque de Thumanité. Nous voyons les systèmes des savans changei* avec chaque génération ; et , toujours refaits , ils se trouvent au bout de quelques siècles toujours à refaire. Pourquoi donc s'étonner de trouver dans Bernardin de Saint- Pierre ce qui est partout ? On lui a reproché de s'égarer dans des idées systématiques ; d'inventer des harmonies, des rapprodiemens , des contrastes, qui cependant ne sont pour lui que des effets visibles d'une intelligence invisible. Que n'aurait-on pas dit , si on l'avait vu étudiant les rapports qui existent entre les dents , les mamelles ou les extrémités des animaux , y chercher un caractère général, et placer, comme le grand Linnée , dans le même ordre, sur la même ligne, l'homme et la chauve-souris ? Déplorable aveuglement du génie! tiisle résultat d'une. science orgueilleuse! la création de cet ordre , qui porte le nom imposant de Primates , se trouve^ dans un livre intitulé : Systetna ISaturœ , comme si la nature eUe- même avait établi ce biiarre rapprocliement ; comme si les lois de Dieu étaient un système ! Noos le répétons , il y a des fautes dans l'ouvrage de Bernardin de Saint-Pierre, mais il n'y en a point de ce genre. Tout ce qu'on peut demander à un homme qui fait un livre, ce n'est pas d'être exempt d'erreurs , c'est de n'en point commettre de dangereuses. Or, nous osons le demander, est-il beaucoup de savans qui puissent dire comhie lui : Quelque hardies que soient mes spéculations , il n'y a rien pour les méchans. » S'il ne rapporte pas les œuvres de la nature à une classe, il les rapporte à l'homme et l'homme à Dieu. C'est un tableau des bienfaits et des merveilles , qui vaut bien un tableau des genres et des espèces. Qu'importe d'ailleurs qu'il n'ait pas toujours expliqué avec le même bonheur les vues
ESSAI SUR LA VIE
de la fwCore , si rmiseinble de sei recberclies nous fftit bénir la Provideiioe » et suriout s'il nous fiiit aimer la ▼ertu? Ge qui nous semble le fknit d*nne beUe imagination est toujours une Tërité que ion génie a su remlre plus Tite et plus ftrappante. A chaque page , l'obserrateur nous étonne par la hardiesse de ses spéculations ^, récri?aln par la fraîcheur de ses pensées , hi grdoe de son style ; et le moraliste par la profondeur de ses vues et la bonne foi de sa religion. Semblable à un pilote habile , il cesse de côtoyer le rivage pour se diriger vers des mondes inconnus ; ses regards abandonnent la terre , mais il les lève vers le ciel , et c'est lA qu'il découvre sa route,
Nous parlerons peu du style des Études ; les éloges à ce sujet sont épuisés. Mais comment ne remarquerionsnoot pas l'adresse singulière avec laquelle l'auteur sait fondre à propos dans son livre des morceaux de Virgile et de Plularque, de manière à ce qu'ils ne forment qu'une seule pièce avec sa pensée ? D'abord il dispose ses tableaux , il en prépare les plans , et puis tout à ooup il les édaire par une citation , avec un art semblable à celui des grands peintres qui jettent sur leur composition un rayon de lumière pour en relever les effets. Mais le but de M. de Saint-Pierre n'est pas seulement de s'enrichir de ces beautés antiques ; il veut encore nous flsire entrevoir dans les auteurs cités un aentlment exquis, une pensée profonde qui nous auraient échappé. Il nous apprend à lire Plutarque et ▼irgUe : ses citations soqt de véritables découvertes, YoilA, nous osons le dire, les seules oUigations quil ait aux anciens ; car ce n'est pas dans les livres qu'il étudie la nature , mais dans la nature eUe-méme : aussi m rapproche-t-jl souvent de ces génies créateurs qui n'avaient pas d'autre modèle. Yoyes comme les petites ciroonstances sont pour lui l'origine des plus touchantes obeervations. Il ne finit ni machine, ni creuset, ni compas pour vérifier ses expériences ; il suffit de regar* d|er autour de soi. Les vains systèmes de la science lui apprennent à se méfier des savans ; mais il converse avec les gens simples, s'arrête dans les champs, entre dans les cabanes, interroge les vieillards, sinstruit avec un enfiint , et raconte naïvement ce qu'il vient d'apprendre avec eux. On voit qu'il aime à surprendre le peuple au milieu de son travail et de ses jeui , à épier ses vertus et à les plaindre ; et cette multitude de petites seènea donnent on charme inexprimable à son ouvrage. Ses personnages savent tout ce que les savans igooreotr c'est une autre expérience, une autre sagesse. Souvent au milieu des incertitudes de hi science les observations d*un shnpie villageois nous éclairent , et des vifrités inconnues aux académies s'échappent de la bonche d'un berger.
C'est ainsi qu'en écrivant sur les sdenees naturelles cemme Aristote, Pline et Sénèque, Bernardin de ^ntr Pierre est resté original. Essayons de découvrir ce qu'il doit aux modernes. Cet examen nous servira peut-être à montrer le but et le résultat de ses ouvrages. C^t un point de vue qui nous semble avoh* échappé à tous ses crttiqaes.
Parmi les écrivains du siède, Buf^ et J.-J, Rous-
seau se présentent les premiers. BuflTon ne peut offrir aucun point de comparaison. Trop souvent il suit les traces de Pliue : sa force est en lui-même ; il explique Tunivers d'après les lois de sa physique , et les lois de la Providence lui restent inconnues. Son style , plein de pompe et d'harmonie , manque de nuances , de sensibilité et de douceur, tandis que celui de Bernardin de Saint-Pierre, simple comme la nature, semble destiaéà la peindre dans sa gréoe et dans sa sublimité. D'alUeun toute la fi)roe de l'auteur des Études vient de sa conviction : c'est parce quMl y a un Dieu qu'il est éloquent. Sa foi est dans tout œ qu'il écrit, et ce seul trait prouve, selon nous , que BufTon ne fut ni son maître , ni son modèle. Reste donc J.-J. Rousseau auquel on Ta souvent comparé, peut-être parce quMl fut son ami et que leurs destinées furent presque semblables.
Tous deux nés dans une condition moyenne, et tous deux sans fortune, ils errèrent long-temps par le monde , et n'écrivirent que vers l'âge de quarante ans , lorsque l'expérience et le malheur eurent mûri leurs pensées. Mais le point de départ mit entre eux une grande différence. Jean-Jacques, n'ayant ni but ni principe arrêté, promena long-temj» son oisive jenne«e entre l'opprobre et la misère. Dénué de toute prévoyance, ne suivant que sa fantaisie, il s'éloigna par une sorte d'instinct de tout ce qui aurait pu âever aa condition en lui imposant quelque gêne. Si la lecture de Plutarque lui fit répandre des pleurs sur d'héroïques souvenirs, elle ne le sauva pas toujours du vice, et U commit des foutes que la charité peut seule pardonner au repentir. Il aurait voulu être un Romain , et il n'eut pas même la force d'être toujours un honnête homme. D'abord perdu dans les plus basses classes de la société, puis jeté au milieu d'un monde corrompu , il apprit à mépriser les grands et les petits; mais il ne put apprendre à se passer de leur estime. Il crut en Dieu sans y mettre sa oonflance, il aima la vertu sans y croire, et la vérité en prêtant sa voix au mensonge. Malheureux de ne pouvoir accorder ses opinions et sa conduite, il éprouva jusqu'à sa dernière heure qu'il vaudrait mieux n'être pas né, que de ne rien attendre de Dieu et d^ ne pas oser se fier aux hommes. Combien le sort de M. de Saint-Pierre Ait diflRi^nt î Une éducation ambitieuse égara , il est vrai , sa jeunesse , mais ce fut en lui proposant un but sublime et d'honorables travaux. On sent que le désir de s'élever donnait des vertus à son ame et de l'énergie à son caractère. Jeté seul dans le monde , il y commit des étourderies, mais point de fiiutes que l'honneur pût lui reprocher. Un sentiment Tif d'indépendance et de dignité rendit sa probité si sûre , qu'un jour il vendit tout ce qu'il possédait , ses meubles , ses habits , son linge , pour acquitter une dette contractée en Pologne. Toujours ferme dans ses principes , il ftat éprouvé et non avili par ses passions. On s'étonne encore de la folie qui le conduit aux extrémités de l'Europe pour y fonder une république ; mais on l'admire lor»? qu'il refuse de se prêter à des projets ambitieux qui pou« valent le placer près du trône, et lorsqu'à la suite de ses ref^ on le voit rentrer en France , n'emportant de ses courses aveiUureuses que des rtgnUf «1 àet fMveoirs.
DE BERNAKDJIS DE SAINT-PIERRE
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Sa oooflanoe en Diea s'aocnil par le malheur, et Tabandoo des bomnies lui apprit à bénir la Provideiiee qin ne rabaudonoait pas. Enfin , quoique dévoré d'ambition , il ignora toute sa yie Tart de composer avec sa ooosdeiioe pour arriver à la fortune, et celui de s'avilir pour arriver au pouvoir. Telles lurent les destinées de ces deux grands écrivains.
IrfMfqaHs se rencontrèrent, Jean-Jacques vivait seul d géaûssait d'être devenu célèbre : Bernardin de Saint- Pierre ne Tétait point encore, mais il brûlait de le devenir. L'amour de la solitude et de la nature les réunit , et , dans les douces relations qui s'établirent entre eux , ils furent toujours d'accord sur les grands principes de la morale, et toujours divisés sur les opinions purement humaines. Bernardin de Saint-Pierre adminiit l'édat et la force entraînante des écrits de Jean- Jacques, mais il condamnait ses paradoxes, et l'ou peut dire qu'il ne cessa de les combattre. L'un débuta dans la carrière par attaquer les sciences qui dq^avent l'homme, et par médire des lettres dont il fidsait souvent un si sublime uoge. L'autre, applaudissant aux découvertes du génie, mootre que tous les maux viennent de notre orgueil, et qne la véritable science ne peut être dangereuse, puisqifelle est lliistoire des bienfiiits de la nature. Jean- Jaoqnes Rousseau ne veut pas qu'on parle de Dieu à son dève arant Tâge de quatorxe ans ; Bernardin de Saint- Pierre dit que rien n'est plus agréable à la Divinité que les prémices d'un cœur que les passions n'ont point encore flétri. L'un ramène fièrement l'homme à l'état sauvage , et , pour lui rendre son innocence, le dépouille de son génie ; l'autre cherche les moyens d'assurer notre repos dans Tétat de société , et ne veut nous dépouiller que de nos erreurs. Selon Rousseau, tout dégénère entre les mains de Thomme : la nature n'a songé qu'au bonheur des individus, elle n'a rien ftut pour les nations. Bemanfinde Saint-Pierre nous montre au contraire les plantes et les animaux se perfiectionnant sous la main des peuples. L'expérience lui apprend que l'homme , réduit à hii-méme , est comme un flambeau sans lumière ; son génie s'éteint , et tout périt autour de lui. Pins de moissons, plus de fruits savoureux : l'olive reprend son amertume , la pécbe devient acide, le grain de blé disparaît dans son épi , il ne nous reste que des glands et des racines; caria nature n'a rien f^it pour niomme seul ; elle a attaché notre existence à celle de la sodélé. Enfin Rousseau s'indigne des vices de la civilisation et la rejette, tandis que toutes les pensées de Bernardin de Saint-Pierre tendent à perfectionner les vertus sociales. Tous deux veulent, il est vrai , vivre au sein de la nature, mais le premier dans un désert , et le second dans im village et au milieu de sa fiunille.
Quant è la raison , à la vérité, à la sagesse , j'en vois bien les noms dans les écrits de Rousseau , mais j'en cherdie en vain les effets. Malheur à ceux qui lui donnent leur ame ! car c'est notre ame qu'il nous demande , et pour la précipiter dans un abime d'illusions et de oontrwfidions. Ennemi de tout ce qui est, il faut le mettre d'accord avec lui-même avant de s'accorder avec lui; il le fiiut écouter, non le croire. Si vous êtes sage , songez donc es la Haut aiqoiiffd*htti à ce qu'il vous disait hier.
Tant de propositioaB opposées, de paradoxes tmarres doivent éveiller vos doutes et vous avertir du danger. L'écrivain qui vous enflanmie pour le mensonge peut vous fidre admirer la supériorité de son éloquenoe ; mais il vous prouve en même temps la fidUesse de ses argumens et la nullité de votre raison.
U est des inspirations presque divines qui ne nous séparent jamais de la vertu et qui sont entendues de tous les hommes. Si Jean-Jacques Rousseau suligugue la raison et la trompe. Bernardin de Saint-Pierre tou-* che le cœur et cherche à rédairer. Chaque émotion hii teit découvrir une vérité, chaque olijetde la nature un hienfiut. Ce n'est pas la i>arole d'un maître qui vous reproche vos erreurs ; c'est celle d'un ami qui craint luimême de se tromper, qui vous prévientde son ignorance, qui doute, il est vrai, de la sagesse des phUosophes, mais qui doute encore plus de la sienne. Son éloquence est une partie de son ame , elle en a la douceur, eUe ne sert qu'à en exprimer les sentiraens. Dans la guerre qu'il déclare aux incrédules, son unique but est de Ies4»nduire au bonheur : il ne veut pas écraser ses ennemis, il veut les émouvoir et les convaincre. On sent que ce n'est pas pour l'honneur de la victoire qu'il conôbat , mais qu'il éprouverait une joie infinie s'il ramenait un seul de ses adversaires à la vérité. U dit : « Etudies la nature : aimez les infortunés ! adorei la Providence i soyei heureux l »
Jean-Jacques , au contraire , méprise les hommes que Bernardin de Saint-Pierre veut éclairer : ce qu'il soutient le mieux , c'est l'erreur; ce qu'il redoute le plus, c'est la vérité. La résistance blene son oi^gueil ; il ne sait rien apprendre d'elle. Il veut étonner, subjuguer, éblouir; l'ironie amère, l'invective âoquente , la véhémence, le mépris, voilà ses armes. U faut que son adversaire tombe à ses pieds, qu'il reste muet d'admiration, ou qu'il meure de honte. Dans cette lutte il vous repousse , il vous outrage, il vous écrase. Sa parole est un ordre, il feut lui céder ou être haï. 11 dit : « Aimeimoi , honores-moi , croyes en moi, je suis la vérité ! » Le trait caractéristique de leur génie , c'est que Jean- Jacques s'isole et rapporte toutes ses spéculations à un seul homme, qui est souvent lui-même , tandis que Bernardin de Saint-Pierre étend les siennes è la nature et au genre humain. S'il écrit de l'éducation , ce n'est pas de celle d'un enfimt , c'est de eelle des peuples ; s'il parle de la science, c'est en généralisant ses bienfaits pour le iMmbeurde tous. Ses vues politiques embrassent le globe oHUer, qu'il réunit par le commerce, par l'intérêt et par l'amour. Il lui est démontré que les nations sont soli- ! daires , que la sagesse d'une seule pourrait se répandre sur toutes les autres , et que sa patrie doit avoir un jour celle heureuse influence, parce qu'eUe règne sur l'Europe et l'Europe sur le monde. Son livre serait encore utile aux habitans des Indes et de la Chine, à ceux qui errent sur les bords de la Gambie et de l'Amazone. Il n'en est pas de même des ouvrages de Jean-Jacques Kousseau. Comment généraliserez-vous ses idées ? Fonderez-vous des peuplades de sauvages etd'ignorans ? Un homme peut renoncer aux sciences et se croire sage ; mais une nation ne renoncerait {nis à ses lumière» sans
ESSAI SUR LA VIE
renoncer à sa prospérilé. Oseï proposer le Contrat Social à une Tille plus grande que Genève, et ces lois s! faTamment méditées ne produiront que d'effinoyaMes réfolatipns. Donnez à on peuple le plan de Téducatiou àeV Emile, et ce beau traité devient illusoire. Jean- Jacques n'a voulu élever qu'un bomme , et ce sont des nations que Bernardin de Saint-Pierre voulait former.
Ce n'est pas qu'il n*y ait dans les ouvrages de Rousseau quelques idées fondamentales qui peuvent ser?ir au bonheur de tous, mais il les trouve en développant des systèmes qui ne peuvent servir qu'au bonheur d'un seul ; au contraire, c'est toujours en partant d'une idée utile au genre humain que Bernardin de Saint-Pierre nous enrichit d'une multilude d'observations qui peuvent assurer le bonheur de chacun.
Mais un dernier point de comparaison se présente. Tous deux ont beaucoup parlé des femmes, et tous deux, par des moyens opposés, ont captivé leurs sufbuges. Rousseau attaque sans cesse leur frivolité, leur incoo. stance, leur coquetterie ; personue n'en a dit plus de mal et n'en a été plus aimé : il les traite de grands eufans, il se plait à les montrer faibles; les plus parfeitcs succombent dans ses écrits. Vainement il emploie, des volumes pour former l'épouse d'Emile : à quoi bon tant d'apprêts , tant de soins, |ant de sollicitudes ? le fruit de ce chef-d'œuvre d'éducation est l'infidélité de Sopihie. Cependant toutes ses accusations ne peuvent éteindre ^enthousiasme qu'il inspire ; les femmes lisent malgré lui au fond de son ame : ce sont les reproches de l'amour et non de la haine ; il les décrie et les adore , il les blâme et les rend aimables, il les accable et les déifie, et, dans ses emportemens les plus terribles, on reconnaît le langage d'un amant qui veut , mais en vain , rompre ses chaînes. Il est comme ce Sauvage qui, voyant du fén pour la première fois, réjoui de sa chaleur et de sa lumière, s'en approcha pour le baiser; mais, en ayant été brûlé, il le maudissait, le priait, l'adorait, ne sachant si c'était un démon ou un dieu.
Bernardin de Saint-Pierre a plus de douceur sans avoir moins de passion. Les femmes apparaissent dans ses écrits telles que nous les voyons dans les rêves de notre adolescence, parées de leur beauté virginale et ne tenant à la terre que par l'amour. C'estsous leur douce influence qu'il voudrait replacer l'homme pour le ramener à la vertu : il ne voit que leur pureté , il ne pehit que leurs grâces, il n'aime que leur innocence. Rousseau consume notre ame par l'exemple de Julie oubliant tout dans les bras de son amant; Bernardin de Saint- Pierre nous pénètre d'un sentiment divin en nous offrant la douce image de Virginie. Aucun soufOe ne ternit cette fleur délicate , qui répand les parfums du ciel. Elle aime de l'amour des anges, et sa dernière action est sublime , car, au moment où elle peut espérer d'être heureuse , elle donne sa vie ppur ne pas manquer à la pudeiur. Ainsi les tableaux de Bernardin de Saint-Pierre ont toujourti quelque chose d'idéal , sans cependant jamais sortir de la nature ; il est comme ces statuaires des * temps antiques, qui reproduisaient la figure humaine avec des proportions si parfaites , que sous une forme mortelle on reconnaissait une divinité. Rousseau fiit
donc l'ami et non le maître de l'auteur des Études ; et sMl eut plus de talent et d'éloquence, il eut aussi moins de naturel et moins de grâces.
Un de ces géoici» privilégiés que Dieu envoie de temps A autre pour faire entendre sa pensée aux hommes, une de ces intelligences supérieures destinées à offrir à la terre le spectacle des vertus antiques sous l'image tonchante de la piété et de l'humilité chrétienne , FéneloDy tel fut, selon nous, le divin modèle qne choisit Bernardin de Saint-Pierre ; c'était aussi celui de Jean-Jacques , et l'amour du maître ne fut pas le lien le moins fort de l'affection mutuelle des disciples. Tous deux reconnais* saient la supériorité de Fénelon, et l'on voit asses qn'en parlant de ses écrits ils sont prêts à dire de lui ce que Stace disait de Virgile : « ^e cherchons point à l'éga- » 1er, contenions-nous de le suivre de loin en baisant » ses traces. >
I^ lecture de Télèmaque inspira le premier ouvrage de Bernardin de Saint-Pierre , et il ne lui manqua que d'achever VArcadie pour mériter une gloire peut-être égale à celle de Fénelon. Il avait à peindre la même époque et les mêmes malheurs , ceux qui suivirent la prise de Troie , mais il pénétrait chez des peuples à qui ces grands événemens étaient restés inconnus, les uns à cause de leur barbarie , les autres à cause de leur innocence, ce qui devait donner une grande nouveauté à son poème. Les images champêtres de l'Arcadie , le tableau de la Gaule sauvage et de l'Egypte corrompue , lui offraient aussi le moyen de mettre en action toutes les théories qu'on trouve éparses dans le Télèmaque sur l'éducation des enfians et le gouvernement des peuples i théorie qu'il développa plus tard dans les Étttdes, comme on peut le voir en rapprochant l'Etude XIV, qui traite de l'éducation nationale , d'un passage du Télèmaque sur le même sujet *. Forcé par la mauvaise fortune de re> noncer h l'Arcadie , et de cueillir, suivant son exprèssion , le fruit encore vert , il réunit les débris de son poème pour en composer les Efndf 5;.mais, en changeant de dessein, il resta disciple fidèle, car ce dernier ouvrage n'est pour ainsi que le développement du beau traité de Fénelon sur l'existence de Dieu. L'ame religieuse de Fénelon avait dirigé l'étude de la nature vers son premier Plincipe. Le génie éminemment observateur de Bernardin de Saint-Pierre Ait frappé de cette pensée , et il ne tarda pas à reconnaître qu'il y avait plus de véritable savoir dans cet axiome populaire : Dieu n*a rien fait en vain , que dans tous les livres des savans. Voyez en efTet combien ce principe s'étend et fhiclifie sous sa main , comment il conduit l'auteur de découverte en découverte , comment il lui fiait en même temps saisir la beauté éternelle des choses les plus communes et l'heu- ,rcux rapport de toutes ces choses avec Dieu et les hommes. Non-seulement il puise dans cette source de vérité , mais encore il enseigne la route à qui sait y puiser : c'est ainsi que son livre nous ouvre un horizon enchanteur, qui n'a d'autres bornes pour le génie que celles delà nature.
Mais ce qui rapproche surtout Bernardin de Saint-
' Livre xiv.
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
LXf
Pierre de Féoeloa , c'est la douceur de son langage et telle de sa morale. II ayait appris de son maître que la religion Tient de la bonté de Dieu , qu'elle est dans le cœur humain , qu'elle natt de la reconnaissance ; et le plus bel éloge qu'on puisse fôire de ses écrits , celui-là luéme qu'on donne à ceux de Fénelon , c'est qu'il est impossible de les lire sans éprouver un goût plus vif pour la Terlu et un redoublement de confiance en Dieu. Ah ! sans doute, en traçant l'apologie du christianisme dans on siècle où l'on n'applaudissait qu'aux blasphèmes deTàthéisme, il sentit toute la dignité de sa mission; «assi fut-il sublime, et c'est ainsi qu'il échappa à la condamnation que le siècle menaçait de porter contre lui. 11 fiiut Tenlendre parier de cette religion , qui « seule a » connu que nos passions infinies étaient d'institution dir B vine. Elle n'a pas , dit-il , borné dans le cœur humain » l'amour à une femme et h des pofans, mais elle l'étend » à tous les hommes ; elle n'y a pas circonscrit l'ambilion j» à la gloire d'un parti ou d'une nation , mais elle Ta
> dirigée Tcrs le ciel et l'immortalité ; elle a touIu que » nos passions serrissent d'ailes à nos vertus. Bien loin » qu'elles nous lient sur la terre pour nous rendre » malheureux , c'est elle qui rompt les chaînes qui nous » y tiennent captifs: Que de maux elle y a adoucis [ que » de larmes elle y a essuyées ! que d'espérances elle a Ait • naître , quand il n'y avait plus rien à espérer 1 que de » repentirs ouverts au crime 1 que d'appuis donnés à
> l'Innocence ! Ah ! lorsque ses autels s'élevèrent au mi-
> Keu de nos forêts ensanglantées par les couteaux des » druides , que les opprimés vinrent en foule y chercher » des asiles , que des ennemis irréconciliables s'y em- » brassèrent en pleurant , les tyrans émus sentirent , du » haut des tours , tomber les armes de leurs mains ; ils 9 n'araient connu que l'empire de la terreur, et ils » voyaient naître celui de la charité. Les amans y ac- » coururent pour y jurer de s'aimer et de s'aimer en- » core au-delà du tombeau : elle ne donnait pas un jour »'à la haine , et elle promettait l'éternité aux amours. j> Ah '. si cette religion ne fut faite que pour le bonheur » des misérables, elle fut donc faite pour celui du genre 9 humain ! »
Ne semble-t-il pas que l'ame du maître ait passé dans celle du disciple ? Et conmient se refuserait-on a reconnaître l'influence de Fénelon dans un livre qui renferme une multitude de morceaux semblables ? Aussi les philosophes ne pardonnèrent à l'auteur ni sa verhi , ni son éloquence , ni to gloire, ^e pouvant réfuter ses principes , ils essayèrent d'en affaiblir TefTet en publiant que le clergé lui faisait une pension , voulant montrer une ame vénale où l'on voyait une ame religieuse. Il y avait bien quelque chose de vrai dans cette accusation. L'auteur aurait pu obtenir cette pension , s'il avait voulu la demander à l'assemblée générale du clergé. On le lui fit même proposer ; et , pour lui offrir celte honorable récompense , on ne demandait que son aveu. Mais, loin de le donner, cet aveu , il s'opposa aux démarches de l'archevé(|ue d'Aix, qui jouissait alors d'une puissante influence. « Je ne veux , disait-il , ni qu'on puis&e soup-
' Etudes de la Nalure, tome II.
çonner ma plume d'être vénale , ni la mettre à la solde d'aucun corps. » Ainsi chaque calomnie dont on a tenté de flétrir ce grand écrivain , nous fera découvrir une action honorable. Que les méchans n'espèrent rien de ce qui nous reste à dire \ Caton , le plus sage des hommes, hit accusé quarante-quatre fois, et ces accusations n'eurent d'autre résultat que de forcer ses ennemis à reconnaître quarante-quatre fois sa vertu.
Si donc il suffisait de toucher et de convaincre pour faire aimer la vérité , il n'y aurait plus d'incrédules ; le livre de Bernardin de Saint-Pierre eût anéanti l'erreur. Mais la vérité ne fait plus de prodiges : tout ce qu'on peut en attendre, elle le fit alors. On peut dire que ce livre attira à M. de Saint^Pierre les hommages de l'Europe entière. Les hommes les plus savans de France et d'Angleterre lui écrivirent pour le féliciter de ses découvertes , et l'engagèrent à continuer ses sublimes spéculations. Les grands , dans Tespoir de tourner au profit de leur plaisir son goût pour la campagne, le pressaient de venir habiter leurs châteaux. Plusieurs mères , touchées de se^ idées sur le mariage , lui offri'rent la main de leurs filles. Les malheureux , attirés par son épigraphe, venaient à lui avec des passages de son livre , et lui demandaient des secours qu'il était hors d'état de leur donner. D'autres, lui croyant du crédit, le priaient de solliciter pour eux , ou de leur enseigner les moyens d'acquérir sans peine des honneurs et des richesses ; mais , voyant qu'il ne voulait leur apprendre qu'à se passer de ces feux biens , ils se retiraient en murmurant , et l'accusaient d'égoîsme et d'insensibilité. Enfin on lui écrivait de tous côtés: son temps eût à peine suffi à répondre aux lettres de sofiiciiaiions ou de complimens ; et , dans l'espace d'un an , il paya pour plus de deux miUe francs de poris de lettres. Chacun avait la prétention d'établir avec lui une correspondance réglée, et , lorsqu'il tardait à répondre , on ne manquait pas de lui récrire pour ^ plaindre de son impolitesse. Obligé de fermer sa porte , et de laisser à la poste la plupart de ces lettres , il ne tarda pas à éprouver les atteintes de la calomnie. Ce consolateur, ce bienfaiteur des hommes ne fut plus qu'un être injuste et bizarre , un hypocrite qui ne se disait l'ami de la nature que pour être plus a son aise l'ennemi de la société. Ses plus zélés partisans se changèrent en cruels détracteurs ; les philosophes aidaient à la médisance ; et, n'ayant pu en féire un esclave ou un fiatteur, ils essayaient d'en fhire un paria.
Ces tristes efTorts de l'envie et de la sottise ne purent cependant détruire sa tranquillité. « Il me semble , disait quelquefois M. de Saint-Pierre , qu'il y ait en moi plusieurs étages où mon ame habite successivement. J'aime naturellement le fond de la vallée , je m'y repose des maux de la vie ; mais, lorsqu'on vient m'y troubler, mon ame s'élève par degrés au-dessus de tout ce qui voudrait l'atteindre. Si le malheur augmente , je m'élance au sommet de la montagne , et , loin de la vue des hommes , je me réfugie dnns un monde où je ne suis plus en leur pouvoir. »
Parmi les lettres qu'on lui adressait de toutes parts, il y en avait de si romanesques , qu'on les croirait l'œuvre de l'imagination. Telle est surtout celle d'une dt-