‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 5 sur 116 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

ESSAI SUR LA VIE

raoïMsUe de Lausanne, qiù , se laissant charnier à la lectttf« dea Études . écrifit aussitôt à l'auteur pour lui proposer sa main. Ce qu'il y a. de plus singulier, c'est que sa inère antorisaU sa démardie et joignait sa prière à la sienne. Cette deiBoiseUe était jeune , belle et riche : elle le disait nafTement ; mais elle était protestante et ne voulait point épouser un catholique , œ qu'elle disait atec la même naKeté. Je veux, éoivalt-elle , oroir un miari qui n'aime que moi . et qui m'aieue ioujoun. Il faut qu'il croie en Dieu . et qu*H le terve à ma manière Je ne voudrais pa$ être voire femme, ti ce

n'était pour faire ensemble notre salut.

Ce dernier sentiment avait quelque chose de délicat , que M. de Sahit-Plerre ne manqua pas de remarquer dans sa réponse , mais sans s'eipûquer sur l'objet prin* oipal. 11 terminait sa lettre par ces mots : Je pense comme vous: et , pour aimer, l'éternité ne me parait pas trop longue. Mais, avant tout , il faut se connaître et se voir dans ce monde.

L'article de la religion n'étant pas réglé , hi jeune personne recommença ses sollicitations , en chargeant une de ses amies , qui habitait Paris , de fohne expliquer M. de Saint-Pierre. Celle-d traita hi difficulté légèrement, comme si rien ne lui eût paru plus naturel, c Vous avei écrit, lui dit-elle, qu'il y avait douze portes au del. —Cela est vrai. — Vous aves dit que les oiseaux ' chantaient leors hymnes chacun dans leur langage, et que tous ces bynmes étaient agréables au Créateur : ainsi vous vous fierei protestant et vous épouserei mon amie. — Ah l madame , reprit Bemardki de Saint-Pierre, vous «▼es beau vouloir me prendre par mes propres paroles, je n'ai jamais dit qu'un rossignol dût chanter comme un merle; je ne changerai donc ni de religion ni de rafliage. » La négociation en demeura là.

Ce ne fut que plus de quatre ansaprèa, en47ft8, que M. de Saint-Pierre donna Pau/ et Vtrçinie, Ce petit ouvrage était depuis long-temps dans son portefeuille, et le mauvais succès d'une lecture de société avait même Ihilli le lui ftdre jeter au feu avec tous ses papiers. Nous nous arrêterons un instant sur cette drconstanoe, qui nous force de revenir sur nos pas.

Au moment de son départ de Prusse , le prince Dolgorouki , ambassadeur de Russie è Berlin, Ini remit une lettre pour le banquier Germany, beau-frère de M. Neoker. Cette lettre contenait un si bel éloge du porteur qu'elle le fit accueillir avec empressement. Dans la suite, malgré les voyages qui l'éloignèrent et son amour pour la solitude, il continua toujours de voir, de loin en loin, madame Germany, qui l'attirait par les charmes de sa conversation , et par une extrême ressemblance avec la princesse qu'il avait aimée en Pologne. On disait de madame Germany, qui était étrangement bosnie, que la nature lui avait donné, avec la tête d'un ange, la langue et la queue d'un serpent : triple allusion qui exprimait fort bien la beauté de ses traits, la difformité de sa taille et la malice de son esprit. Il est vrai que ses railleries, toujours piquantes, auraient pu passer pour des méchancetés ; mais M. de Saint-Pierre , en écoutant madame Gennany, était si préoccupé du souvenir de la princesse, i|u'inoapab|e de voir ses défauLn il louait quck^uefois jus-

qu'à sa bonté. Madame Germany se moquait de son aveuglement , dont elle ne laissait pas d'être cliamiée. Elle disait de M. de Saintr Pierre :« Si je le laissais ftire, il me persuaderait que ma bosse rend ma beauté plus touchante. Mais il faut lui pardonner : il otiit ce qu'il dit , et ne flatte que ceux qu'il aime. v. Ce dernier trait peint admirablement M. de Saint-Pierre : il n'y a que la femmes qui sachent saisir amâ les nuances délicatct de notre cœur.

Un jour qu'après une assez longue absence il rendait visite à madame Germany, une dame , dont la loumore était plus raide qu'imposante, entra sans se fiûre annoocer. Elle avait une robe de soie nacarat, les bras et le sein découverts, costume qui n'était d'usage qu'à la cour, c Ma sœur, lui dit madame Germany dès qu'elle fîit assise , voilà un philosophe que je vous présente. Il ne re8Beo4)le en rien à ceux que vous connaissex ; tàobei seulement de l'apprivoiser. Il est plein de mérite, et je me hâte de vous le dire , car il se donne autant de peine à cacher l'esprit qu'il a , que d'autres s'en donnent è montrer celui qu'ils n'ont pas. » Pendant ce discours , la figure de la dame nacarat n'avait rien perdu de sa dignité. M. de Saint-Pierre , un peu piqué de son air froid et protecteur, fit un profond salut et se disposait à se retirer, lorsque madame Gennany lui rappda qu'A devait diner avec elle. Bientôt on servit, et sa place fut désignée à côté de l'inconnue , à laquelle il trouvait plus de beauté que de physionomie , plus d'apprêt que de grâce , plus de prétentions que d'esprit. Elle ne conversait pas , elle discourait , et ses discours ressemblaient à une composition dont les efr<^ sont prévus. Point de finesse dans les aperçus, point de netteté dans l'expression ; dans tout ce qu'elle disait, il y avait quek|ue chose de personnel, et sa conversation était l'expression de sa vanité plutôt que celle de son esprit. En l'écoutant, on sentait qu'elle voulait être admirée, et l'on cherchait pojurquoi. A l'autre bout de la table, il y avait un homme dont les manières étaient lourdes, la traits durs , le regard fixe et l'air préoccupé. Il parlait peu , n'écoutait pas , mangeait beaucoup, et on le servait avec une atte <tion qui ressemblait à du respect. Vers le milieu du dîner, ce personnage demanda du café , eu prit une tasse , et sans autre feçon il sortit de table avec la dame nacarat , qui pria sa sœur de lui amener M. de Saint-Pierre. Il apprit alors qu'il venait de dîner avec M. et madame Necker. A ce nom il comprit les manières moitié protectrices , moitié dédaigneuses de ce couple singulier, qui s'enorgueillissait déjà du crédit qu'fl n'avait pas encore. On sait que M. de Maurepas , séduit par les vues d'économie du financier de Genève , fut la première cause de son élévation. M. IHecker arriva au ministère en écrasant son protecteur, et l'on peut dater de cette époque funeste les malheurs de la France. Cet homme, qui osa prendre sa présomption pour du génie, éveilla toutes les passions , excita tous les vices, accumula tous les maux ; sans prévoyance pour le jour, sans sagesse pour le lendemain , ses intentions n'eurent rien de perfide , mais il sembla ne chereber dans le pouvoir que des moyens de s'élever jusqu'à la noblesse , ou d'abaisser la noblesse jusqu'à lui. Jamais il ne put compren-

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