LIVRE SIXIÈME
HARMONIES HUMAINES
Le sentiment est la conscience du cœur, comme la raison est la science de l'esprit. C'est au cœur que la nature fait aboutir à la fois tous les sens de notre corps et toutes les lumières de notre esprit. Prenons pour exemple le sens de la vue. Nous avons à la jonction de nos deux nerfe optiques un sensorium qui reçoit les images des objets; cesensorium, qui nous donne la science de la lumière , a des communications avec le cœur, sans lequel nous n'aurions point la conscience de la vision. Le cœur est-il oppressé, la vue se trouble. Il en est de même des vérités purement intellectuelles : telles sont, par exemple, celles de la géométrie. Toutes ses démonstrations se terminent à l'évidence; or l'évidence est un sentiment ; c'est la raison de la nature , et le nec plus ultra de la nôtre
HARMONIES HUMAINES
en Iiarmonie avec la sienne. On ne peut raisonner an-delà sans déraisonner. Voilà pourquoi les re> cherches trop profondes des métaphysiciens les ont jetés dans l'absonle. C'était pour avoir outrepassé l'évidence que le 8u1)(il Malebranche avait conclu que les animaux n'avaient point de sentiment. C'est en suivant la même route , que nos idéologistes modernes sont tombés dans l'athéisme. La vérité est comme un rayon du soleil : si nous voulons fixer nos yeux sur elle , elle nous éblouit et nous aveugle; mais si nous ne considérons que les objets qu'elle nous rend sensibles , elle éclaire à la fols notre esprit et réclianffe notre cœur. C'est au cœur qu'aboutit le sentiment de son évidence : il excite la joie , l'admiration et l'enthousiasme dans le géomètre même le plus impassible. C'e^l ce sentiment qui fit sortir tout nu du bain , et courir hors de lui-même dans les rues de Syracuse , Archimède, que le sac de cette grande ville et l'épée de son meurtrier ne purent émouvoir. L'évidence est une harmonie de 1 ame et de la Divinité. Son premier sentiment est un ravissement céleste , tel que serait celui d'un rayon de lumière au milieu d'une obscurité profonde.
Ainsi l'esprit n'a point de science, si le cœurn'en a la conscience. La certitude est donc, en denuère analyse, un sentiment, et ce sentiment ne résulte que des lois de la nature; car celles des hommes sont trop variables. Il n'y a de vrai dans leurs systèmes que ce qui produit en nous le sentiment de l'évidence, c'est-à-dire que ce qui est fondé sur les lois de la nature même. Il est remarquable encore que la nature ne nous laisse connaître de ses lois que celles qni ont des rapports avec nos besoins, car il n'y a que celles-là dont nous ayons le sentiment.
Je définis donc la science le sentiment des lois de la nature par rapport aux hommes. Cette définition , toute simple qu'elle est, est plus exacte et plus étendue qu'on ne pense; elle circonscrit les limites de notre savoir, et nous montre jusqu'où nous pouvons les porter : car il s'easuit que lorsque nous n'avons pas le sentiment d'une vérité, nous n'en avons pas la science; et qne, d'un autre côté, il en peut résulter une science, dès que nous en avons le sentiment.
Cette définition de la science en général convient à toutes les sciences en particulier. La théologie , qui s'occupe de la connaissance de tons les attributs de Dieu , ne peut être que le sentiment des lois que Dieu a établies entre lui et les hommes. L'astronomie, dont les prétentions ne sont pas moins étendues dans leur genre , n'est que le sentiment des lois qui existent entre les astres et les
hommes. II en est de même de tous les antres, même de celles qni , comme la chimie, croient décomposer les élémens de la nature et les réduire i leurs premiers principes.
Je ne parie ici que des sdenœs honiaines; car quant aux sciences véritables, elles ne sont connues que de Dieu : lui seul a le secret de son intelligence , de sa puissance, des principes de li nature, de son origine, de sa durée et de son ensemble. Il y a bien plus ; c'est que chaque animal a la science incommunicable de ce qui lui est propre. Tous les philosophes du monde ne parviendront jamais à savoir d'où dérivent les instincts si variés des animaux. Celui d'une chenille qui file a co<iue en automne pour passer chaudement nn hiver qu'elle n'a jamais vu , et qni ménage une ouverture pour en sortir en papillon an printemps qu'elle ne connaît pas , suffit pour renverser tons les raisonnemens de Locke contre les idées innées.
I^ science humaine n'étant donc que le soitiment des lois de la nature par rapport aux booH mes, la morale, dont nous dierchons les élëDeiiii, ne peut être que le sentiment des lois que Dieu a établies de l'homme à l'homme. On peut tirer de cette définition cette conséquence importante : c^eA que toutes les sciences ont des relations avec la morale, puisqu'elles aboutissent aussi tontesàrhomnie.
En effet, un homme seul sur la terre Rimierait ses mœurs de tout ce qui l'environnenrit; il pourrait se livrer à la paresse ou à l'ûiquiétude , par b chaleur on la firoidure du cHmat; à rintempénmee par l'excès des fruits , à la cniauté envers les animaux innocens , et à tous les désordres des sens et de l'ame avec lui-même. Tous les objets enntet des rayons moraux à son cœur, comme des raya» visuels à son cer\'eau. Sa vie morale, comme n vie physique, n'est qn'une harmonie de œs deux organes, on plutôt des facultés de son ame qui y réside. Son intelligence lui présente les djels, son sentiment les adopte ou les reponsse.
Mais c'est surtout au milieu de ses sendMries qu'il est au foyer de toutes les impulsions monJes. La nature, qui a fait les hommessujetsà une infinie de besoins pour lenr donner les jouissances de tous ses biens, et pour les obliger de s'entr'aider, a m dans le cœur de chacun d'eux le sentiment prinûlif de la sociabilité , qui dit : Faites à vos semUablo ce que vous voudriez qu'ils vous fissent. Cest doue par sa raison, en harmonie avec tontes les lois de 11 nature, que l'iwmme se met d'abord à la pboe d'un autre homme , et qu'en même temps nateat dans son cceur les lois de la morale , par le sentiment de son propre intérêt et de celui de ses senblables. Malheur donc à ceux qui séparent ce qn
HARMONIES HUMAINES
U nature a joint, et qui mettent une barrière entre leur raison et leur cœur ! Le mécliant est celui qui circonscrit sa raison autour de lui seul , qui voit les autres hommes, et qui ne sent rien pour eux.
La morale étant donc le sentiment des lois que Dieu a établies de Tbomme à Thomme , il s'ensuit qu'un simple traité de morale ne peut servir à des enfans : un enGmt n'est pas plus capable d'acquérir de la morale en spéculation , qu'il ne le serait de développer sa hculté de voir par la théorie de la vision. Je dis plus , il ne comprendrait rien à ce traité, fût-O composé avec toute la dialectique de Bayle, rempli des images les plus intéressantes , et écrit avec les grâces du style de Fénelon et l'énei^ gie de celui de Jean-Jacques.
Supposez un enfant élevé dans une galerie de lableaax de paysages sans avoir jamais vu la campagne, il n'y apercevrait que des couleurs et des surfiMXs; et lorsqu'il verrait la campagne pour la première fois , il en jugerait tous les objets sur le même plan, comme dans sa galerie ; il serait semblable à cet aveugle né auquel on donna tout à coup l'usage de la vue , en lui ôtant des cataractes qu'il avait sur les yeux. II crut an premier instant que tous les objets de sa chambre étaient à la même distance, et il fallut qu'il mardiât vei-s les uns et les autres pour se convaincre qu'ils n'y étaient pas.
Nous formons d'abord notre vue sur notre toudier, ensuite sur notre marcher; tant la nature,^ harmonie entre eux tous nos sens! Elle a lié encore les difTérens âges de notre vie pour notre instruction. J'ai reçu des leçons de ma fille , âgée de quatre mois : elle croyait toucher une fleur qui était à tm pied de son visage ; eOe tournait ses mains autour de ses yeux pour la saisir; elle s'imaginait que cet objet était au bout de son nez; il fallait que sa mère lui allongeât le bras vers la fleur et lui apprit à la toucher, pour lui apprendre à la voir : ce n'a été que quand elle a marché, qu'eUe a pu juger des distances plus éloignées. C'est pour accélérer cette connaissance, que Jean-Jacques veut qu'on porte l'enfant vers l'objet qu'il désire , et non rdbget vers l'enfant , comme on a coutume de faire. Ce n'est donc que par les expériences acquises par la réalité des objets , que nous pouvons juger de leara images. Un amateur ne prend plaisir à voir on tableau de Yemet , que parce qu'il lui rappelle wie série d'effets qu'il a observés lui-même ; et je tiens qu'il n'en peut connaître tout le mérite s'il n'a m la mer, et même s'il n'y a navigué.
Il en est d'un traité de morale comme d'une galerie de tableaux; il n'intéresse que le philosophe qui connaît le monde : c'est par cette raison que tant d'à-propos nous éciiappenl dans les comiques,
chez les Grecs et les Latius, et que nous saisissons toutes les beautés de sentiment dans leurs auteurs tragiques , parce que les mœurs des anciens nous sont inconnues en partie, et que nous avons l'expérience de la pitié , de la générosité, dont les sentimeiis nous sont communs dans tous les âges. Mais un traité de morale ne fera pas d'impression sur un enfant , qui , n'ayant pas vécu avec les hommes, n'a pas encore l'expérience de leurs passions et des lois que la nature leur a données pour les régir. Un enfant , cité par Jean-Jacques , n'apercevait que la difliculté d'avaler une médecine dans le trait sublime d'Alexandre malade, qui prend une potion de la main de son médecin , en lui faisant lire une lettre qui l'accusait de traliison : le jeune cœur de cet enfant n'ayant jamais été trahi, il ne connaissait d'autre amertume que celle du goiH.Je me souviens moi-même qu'étant enfant, les fables de La Fontaine m'amusaient l)eaucoup, parce que leurs images naïves vont au cœur, comme cdles de la nature , et que je connaissais les mœurs de quelques animaux ; mais leur application m'ennuyait , parce que j'ignorais celles des hommes : je lisais la faille , et je laissais là la morale ; je traitais ma leçon comme mon déjeuner, j'en mangeais la confiture, et j'en jetais le pain.
Ce serait bien pire , si on ne présentait aux enfans que la métaphysique de la morale sans la revêtir d'images. Comment leur apprendrait-on par de simples raisonnemens ce que c'est que conscience et justice ? Ils sauraient faire des définitions comme Aristote, et des analyses comme Locke et Condillac , qu'ils n'en seraient pas meilleurs; ils seraient , comme bien des hommes, vertueux en spéculation, et non vertueux en réalité. Toute science ne s'acquieit que par l'expérience. Enseigner aux enfans la vertu par la théorie de la morale , c'est leur enseigner à parler par la grammaire , et â marcher parles lois de l'équilibre : sur tous ces points, leurs mères nourrices leur feraient faire plus de progrès que tous les professeurs des académies. L'ame, comme le corps, ne se développe que par l'exercice. Il faut commencer l'éducation morale par la pratique des vertus ; la théorie n'en appartient qu'aux docteurs ou aux vieillards qui ne veulent ou ne peuvent plus agir.
Pour apprendre la morale aux enfans , il faut donc leur faire connaître d'abord les hoihmes. L'éducation domestique leur en donne le premier apprentissage , en les faisant vivre avec leurs mères, leurs pères, leurs sœui-s, leurs frères, leurs serviteurs ou leurs maîtres; c^est d'après les senti mens qu'ils y prennent enfans , que se forment ceux qu'ils auront un jour en devenant hommes.
HARMONIES HUMAINES
Il y a à raniiraulé de Londres et à celle d'Amsterdam un grand navire construit sur terre avec tous ses agrès; on y loge de jeunes élèves de la marine pendant plusieurs mois ; ils y manœuvrent comme s'ils étaient sur mer ; on leur apprend à orienter les voiles suivant le vent , à les amener dans les tempêtes , à jeter et à lever les ancres , et fiar ces exercices on les instruit à devenir d'excellens marins. Ne pourrait-on pas faire de même un l)elit modèle du grand vaisseau du monde ? Il ne peut être immobile et à sec comme celui d'ime ikx)le nautique; les vents des passions l'agitent déjà sur les ondes de la vie ; même dans le port nous avons besoin de bons pilotes.
Si un collège doit être une image de la maison paternelle , Téducation doit être la théorie de la vie;. mais comment s'y prendre pour la tracer d'une manière facile et durable dans l'esprit des enfans ? En leur donnant des élémens de morale , j'ai senti qu'il fallait parler à leur jugement , et j'ai essayé de le foire. Je vais ici montrer le chemin par où j'ai marché, et j'ai tracé dans quelques pages le résultat de plusieurs années de méditation.
\je cerveau voit et le cœur sent , l'intelligence juge et le sentiment agit. Dans la plupart des animaux , le cerveau reçoit les images d'une autre l^ndeur, mais dans les mêmes rapports que nous. Les insectes voient avec des microscopes , et plusieurs oiseaux avec des télescopes ; mais l'intelligence de chacun d'eux est bornée à une seule industrie, et leur conir à un seul instinct. L'entendement de l'homme est capable de recevoir toutes leurs lumières, et son cœur toutes leurs passions. L'homme, li^Té à tous les besoins, ébloui par tant de lumières et agité par tant de désirs , serait abandonné à tous les égareraens de la folie , si Dieu ne l'avait placé au centre de toutes les harmonies , n'avait éclairé sa tête par les lumières d'une raison universelle, qui n'est que l'intelligence des convenances de la nature, et s'il n'en avait mis le sentiment dans son cœur. C'est à sa raison que l'homme, seul de tous les êtres organisés, doit la connaissance d'un être suprême , qui ne résulte que des harmonies de l'univers , et l'amour de ses semblables, sans lesquels il ne pourrait en jouir. De là est né le sentiment de la vertu , qui est un effoit fait sur nous-mêmes pour le bonheur des hommes , dans l'intention de plaire à la Divinité. La vertu est donc produite par ces deux mobiles. Dieu et les honmies; elle est donc la véritable harmonie de l'homme, non-seulement en la considérant , ainsi que les sages la définissent, comme un milieu entre deux extrêmes , entre un
excès et un défeut, mais comme produite par l'amour de la Divinité et celui des hommes, qni sont à la vérité les deux plus grands extrêmes qn existent dans l'univers. Dieu étant tout et les ImÛmes n 'étant rien.
C'est du cours même des harmonies de h natore que résulte celui des vertus de l'honmie. Dansa longue et foible enfance, il foit l'apprentissage du élémens sur le sein maternel, et y puise les premiai sentimens de la reconnaissance. Il tire die l'mge des végétaux nécessaires à sa vie le senUmeoi d'une Providence , et des animaux , compagnon de son enfance, les premières leçons de ramitié. Ensuite il apprend de ses frères la jusllee; de l'amour conjugal , la constance ; de la paternité, li prévoyance; de sa tribu, l'amour du travail; de sa nation , le patriotisme; du genre humain, rhnmanité , qui renferme toutes les vertus.
Je ne fois qu'en nommer les principales , nous en indiquerons bientôt le développement arec celui des lumières des hommes, qui sont tCMijoanei harmonie avec leurs vertus ; je n*ai voulu doner ici qu'une idée de l'homme physique et monL Tel est le vaisseau on la nature embarque cliacDB de nous pour lui foire parcourir la sphère de h vie. Elle nous y fait entrer par l'enfanoe, nfgion pleine d'obscurité et de frimas, d'où, entrdnéi par l'océan du temps, nous traversons la zone tempérée de l'adolescence : nous passons ensuite dans la zone orageuse d'une jeunesse ardente, pois dans la tempérée de l'âge viril, qui nous condoit vers un pôle opposé à l'enlknce, dans la régioQ glacée et ténébreuse de la vieillesse. Les extrémités de la vie, comme celles do globe et de rannée« sont commencées et terminées par deux hi?en : heureux encore si , sur nne mer aussi rempfie d'écueils , nous nous embarquions avec tons nos agrès ! Mais au départ notre vaisseau n*esl qu'une faible nacelle , notre raison un pilote sans expérience , notre cœur nne boussole sujette à toutes les variations. Ce n'est que d'après les leçons de nos pères que nous pouvons naviguer dans ee voyage de la vie : j'en vais présenter la carte à l'enfant , conmie une mappemonde à un voyageor qui doit feire le tour du globe.
Soyez mes astres , filles do ciel et de la terre, divines Harmonies ! Cest vous qui assemblez et divisez les élémens , et qui organisez tous les étra qui végètent et qui respirent La nature a remii dans vos mains le double flambeau de Texistenoe. Une de ses extrémités briUe des feux de TauMMir, et l'autre de ceux de la discorde. Avec les feux de l'amour vous tondiez la matière , et vous en fiûtes naître le rocher et ses fontaines, Farbce et ses
HARMONIES DE LENFANCE.
friiiu , Foiseao el ses petits, trois aimans difTérens, réanis par de niTÎssaiis rapports. Avec les feux de b discorde , tous enflammez la même matière , et il eo sort le boeon, la tempête el le Yolcan, qui rendent l'oiseaa , Tarbre et le rocher aux élémens. Tour à tour, tous étendez sur la terre et vous retirez à voQS les filets de la vie , non pour le plaisir d'abattre ce qne vons avez élevé , mais pour conserver Féqullibre de la nature d'après des plans inconnus aux mortels. Si vous n'y bisiez pas mourir, rien ne pourrait y vivre; si vous n'y détruisiez pas y rien n'y pourrait renaître. Sans vous , tout serait dans un étemel repos ; et vous liez ces mondes les uns aux autres par les harmonies d'une vie qoi produit la mort , et d'une mort qui reproduit la vie.
Partout on vous portez vos doubles flambeaux , vons &ites naître les doux contrastes de l'existence dn jour et de la nuit, do froid et du chaud , des eonlenrsy des formes, des moovemens; les amours mas précèdent, et les générations vous suivent. Toii{oars vigilantes, vous ne vous levez point avec Faslre des jours, et vous ne vous coudiez point avec celui des nuits. Vous agissez sans cesse au sein de la terre , au fond des mers, au haut des airs. Planant dans les régions du ciel , vous entonrez ce globe de vos danses iimnortelles , vous tenant toutes par la main , parées d'habits différens, et dans des attitudes inefiables. Vous étendez vos cercles infinis d'horizon en horizon, de sphère en sphère, de constellation en constellation; et, ravies d'admiraticm et d'amour , vous attachez les dialnes innombrables des êtres au troue inébranlable de celui qui est.
Scrars immortelles , du sein de la gloire abaissez-vous vers un enCmt de la poussière ; donnezmoi, sur le penchant de la vie, d'en tracer le cours sans m'égarer ! Filles de la sagesse étemelle. Harmonies de la nature! tous les hommes sont vos enfons; ils ont sans cesse besoin de vos secours; sans vous, ils sont nus , misérables, discordans de langues , d'opinions , de passions ; mais vous les appdez par leurs besoins à toutes les jouissances; par leur diversité, à la concorde; par leur faiblesse, à l'empire. Vous les admettez, par les lumières et la vertu , au partage de vos bienfaits et de votre puissance immortelle. Ils sont les seuls de tous les êtres qui jouissent de vos travaux, et les seuls qui les imitent; ils ne sont savans que de votre science; ils ne sont sages que de votre sagesse; ils ne sont religieux que de vos inspiratioas. Sans vous, il n'y a point de beauté dans les corps, d'intelligence dans les esprits, de bonheur sur la terre et d'espoir dans les cieux.
HARMONIES DE L'ENFANCE
L'homme entre dans la sphère de la vie par l'harmonie filiale; c'est un des contrastes de l'iiarmonie maternelle , qui est la dernière dans Tordre des harmonies sociales, et la première en puissance. Ainsi les plans de la nature n'ont point de terme comme ceux des honmies , et tous les degrés de sa sphère la terminent et la recommencent .
C'est sur le sein matemel que l'enfant foit le premier usage de ses sens et l'apprentissage des élémens : de la chaleur , par celle de sa mère ; de l'air et de la respiration , par son haleine; de l'eau et du goût , par son lait ; du corps et du toucher , par la forme ronde du sein matemel. Eu même temps naissent en lui les sentimens de la confiance, de la reconnaissance et de l'amour filial. C'est avec les premières notions de la pensée et les premières expressions du langage , que son ame se développe en même temps que son corps , et son moral dans la même proportion que son pliysique.
L'amour filial est la première racine du chêne de la patrie, qui doit résister à toutes les tempêtes de la politique; il est le seul fondement inébranlable des sociétés : c'est sur lui que repose le plus ancien empire du monde, celui de la Chine. Il est le premier des cinq devoirs auxquels est attache^ sa constitution, sans doute la meilleure de la terre jusqu'à présent, puisciu'elle dure depuis plus de quatre mille ans. Ces cinq devoirs regardent les pères et les enfans , les maris et les femmes , les souverains et les sujets ,. la mutuelle amitié , et la manière dont les frères doivent vivre ensemble. Confucius les a rédigés et commentés ; il les appelle les gi*ands et les fondamentaux. Quoiqu'il n'ait pas suivi le même ordre que nous, il est trèsremarquable qu'il pose l'amour filial conmie la base de toutes les lois politiques. En effet , l'empereur étant considéré comme le père de son peuple , c'est sous ce rapport que ses sujets lui sont si soumis. Dans quelque gouvernement (jue ce soit, c'est particuUèrement de l'amour filial que naît l'amour de la patrie. Plutarque veut , par cette raison, qu'on l'appelle mairie, parce que, dit-il , nous devons plus de reconnaissance à nos mères qu'à nos pères. Il est donc nécessaire de rappeler à ses enfuns les soins que leurs mères ont pris de leur première enfance. Il faut que l'instituteur, et encore mieux l'institutrice, leur apprennent comment leur mère les a portés pendant neuf mois dans son sein , parmi des infirmités de toute espèce ; comment elle les a mis au monde au péril de sa vie ; comment eUe les a allaités nuit et jour , les réchauffont contre son cœur, calmant leurs
HARMONIES DE L'ENFANCE
convulsions fiar ses caresses, essuyant leurs larmes [>ar ses baisers, prévoyant tous leurs besoins lorsqu'ils ne pouvaient encore les exprimer que par des gémissemens, et leur domiant ensuite, avec une patience inaltcrable , les premières leçons de la vue , du goAt , du touclier , du marcher et du parler.
Il faudrait commencer toutes les leçons par un hymne adressé à la Divinité , et chanté alternativement en chœur par les Glles et les garçons : ce serait leur donner à la fois une idée bien naturelle de la Providence en la leur présentant sous Fimage de Tamour maternel , et une idée de Tamour maternel en le leur montrant sons celle de la Providence : on pourrait y comprendre en peu de mots les devoirs de Famour filial. Ce concert d'enfans chantant ea«<emble les louanges de Famour maternel , les disfjaserait à se regarder mutuellement comme membres de la même famille. Des préceptes de morale mis en musique simple , mais touchante, se graveraient profondément dans de jeunes cœurs ; mais des exemples de piété filiale n'y feraient pas moins d'impression par les images qu'ils laissent dans l'esprit. Il faut donner, tant qu'on peut , un corps aux idées et une action aux sentimens. Je leur citerais donc quelques grands hommes qui se sont rendus célèbres par leur amour envers leurs mères. Le plus grand des Grecs , si la vertu donne le premier rang parmi les hommes , Efiaminondas . disait que la joie la plus vive qu'il eût jamais éprouvée était d'avoir gagné la liataille de Leuctres du vivant de son père et de sa mère. Il répétait souvent ce propos , dit Plutarque. Ainsi il rapportait l'amour de sa patrie à son origine , c'est-à-dire à Famour de ses parens. Il leur sauva la vie par cette victoire^ ainsi c|u'à ses compatriotes ; car si les Lacédémoniens Feussent gagnée , ils avaient résolu d'exterminer tous les Thébains. J'ajouterai , à ce sujet, un trait qui caractérise bien sa profonde vertu, ennemie de toute vanité. Le lendemain de cette femeuse bataille, il parut en public, morne, pensif et en habit sale, lui qui ne s'y montrait jamais que simplement , mais proprement vêtu et avec un visage gai. Ses amis , voyant ce changement subit , lui demandèrent s'il ne lui était fias arrivé quelque accident fâcheux : « Non, leur répondit-il; mais je sentis hier que je m'étais élevé plus que je ne devais par la joie de ma victoire ; je la corrige aujourd'hui, parce qu'elle fut hier trop excessive. » Je joindrai à cet exemple celui de Sertorius, qui poilait tant d'affection à sa patrie, quoiqu'elle l'eût exilé , qu'à la tête d'une armée victorieuse il écrivait à Métellus et à Pom])ée, ses ennemis,
qu'il était prêt à mettre bas les armes , et à vivre en homme privé, pourvu qu'on l'y rappelai par un édit, et qu'il aimait mieux être ie dernia' citoyen de sa patrie que d'être appelé empereor du reste du monde : sentiment , certes , bien oootraire à celui de l'ambitieux César, qui disait (]u'il aimerait mieux être le premier dans un village que le second à Rome. « Une des prîncipilet causes , dit Plutarque , pour laquelle Sertorios desirait tant d'être rappelé dans sa patrie , était l'amour qu'il portait à sa mère, sous laquelle il avait été nourri orphelin de son père, et avait mis lonle son affection entièrement en elle : de sorte que quand les amis qu'il avait en Espagne le mandèrent p)ur y venir en prendre le goavememeiit el y être leur capitaine , après y avoir été quelque temps , ayant eu nouvelle que sa mère était déoédée, il en eut une si grande douleur, que peo s'en fallut qu'il n'en mounU de regret. Il demrâra 8e|il jours entiers coudié par terre en plearant, donner le mot du guet à ses gens, et sans se bii voir à aucun de ses amis, jusqu'à ce qne les aam capitaines principaux et de même qnalité que M vinrent à Fentour de sa tente, et FimportnnèRSt tant par prières et remontrances , qu'ils le oontni- {^nirent d'en sortir, et de se montrer et parler an soldats , et d'entendre à ses affaires , qoi étaient très-bien acheminées. »
Si les actions des gens de bien sont très-atla pour exciter à la vertu , celle des médians ne le sont pas moins pour éloigner du vice. On ne pr»duit d'effet que par des contrastes; la beaolé d'an paysage redouble par l'iiorreur d'an prédpioe. C^tez donc aux enfans des traits de soélératitt filiale ; parlez-leur de Fhorrible Néron , qoi fit poignarder sa mère ; représentez ce monstre aa faite de la puissance humaine , se plaignant joor et nuit que les Furies le déchiraient avec lem fouets; dévoré par ses remords, dierchant à les étouffer par de vaines expiations ; objet de mépris et d'iiorreur , malgré les congratulations de Far^ mée , du sénat et du peuple, qui le fdidtèrenl lor son action atroce ; et périssant enfin chargé de h haine de ce même peuple corrpmpa , qui l'avait flatté dans sa puissance , en attendant l'exéCfalMio de la postérité, qui ne flatte jamais.
Si j'avais à dever des enfans sortant des maîos de la nature, et destinés à vivre dans une le déserte, je ne leur parlerais ni de Ferrenr ni do %ice : F un et l'autre sont étrangers à Fhomme. Nés dans le sein de Fignorance et de FinnoœDoe, ils seraient sages et heureux sans efforts ; mais fl n'en est pas ainsi de ceux qui doivent vivre dan notre ordre social : il faut les prémunir contre h
HARMONIES DE L'ENFANCE
ocmtagioD des préjugés , des vices et des mauvais exemples qui les environnent souvent dès le berceau, n fout donc leur ouvrir de grands modèles , qni leur montrent la vertu dans toute sa beauté, €t le vice dans toute sa laideur. Je ferai, à cette occasion , une réflexion que je crois très-importante: c'est que, lorsque vous leur raconterez quelque acte vicieux, il faut toujours le faire suivre par le récit d'une action louable , afin que leur ame s'y arrête et s'y repose. Disposez toujours leurs jeunes cœurs à aimer , ils ne trouveront un jour que trop de sujets de bafr. Si vous commencez par leur présenter des tableaux du vice , ceux de la vertu ne leur paraîtront ensuite que plus aimables. Si, au contraire, vous faites précéder ceux de la vertu, vous leur rendez le vice plus odieux; mais vous habituez leur cœur à la haine, car la dernière impression est toujours la plus durable.
Ainsi, vous pouvez opposer à la conduite de Néron envei^ sa mère Agnppine , au fond trèsambitieuse, celle d'Alexandre envers sa mère Olympias, qui ne Tétait guère moins. Alexandre étant en Asie, Olympias lui écrivait souvent des lettres où elle se plaignait qu'il était trop généreux envers ses favoris ; que par ses bienfaits il les rendait égaux aux plus grands rois, et leur donnait les moyens de se faire beaucoup d'amis en se les étant à lui-même. Il gardait secrètement ces lettres saas les conununiquer à personne, sinon qu'un jour, comme il en ouvrait une, Éphestion s'approcha, suivant qu'il avait coutume, et la lut avec lui : Alexandre ne l'en empêcha point; mais après qu'il eut achevé de la lire, il lira de son doigt l'anneau dont il scellait ses lettres , et il en mit le cachet sur la bouche d'Ephestion. Il envoya à sa mère de magnifiques présens, mais il lui manda de ne pas se mêler du gouvernement. Elle entra à ce sujet dans une grande colère, qu'il supporta avec patience; et comme Antipater, qu'il avait laissé pour son lieutenant en Macédoine, lui écrivit un jour une longue lettre où il se plaignait d'elle , après l'avoir toute lue , il dit : « Antipater ne sait pas qu'une » seule larme de ma mère efface dix mille lettres v semblables. »
Il est sans doute aisé à un fils de chérir la mère dont il est aimé. On peut ajouter à ces considérations que Domitius, père de Néron, fut un trèsméchant homme , tandis qu'on ne peut reprocher à Philippe que la ruse eu fait de politique ; mais Alexandre s'en préserva par son éducation, car personne n'eut plus de loyauté que lui. Ceci nous amène A parler d'un cas fort amer de la vie et fort embarrassant. Un enfant peut avoir des parens durs, brutaux et même cruels : comment lui faire
aimer ce qui est haïssable ? C'est ici qu'il faut lui parler le langage de la vertu; il faut lui rappeler les pemes qu'il a données à ses parens par ses infirmités, ses besoins, ses caprices même. On peut citer des exemples d'enfans qui (mt réformé leurs parens vicieux à force de douceur et de patience. On en trouve plusieurs de célèbres dans l'histoire de la Chine; car le gouvernement y est attentif à récompenser la vertu dans les enfans mêmes , et surtout la piété filiale , qui lui sert de base. Dites enlin à votre élève cette grande vérité, que la Providence vient au secours de ceux que la société abandonne, que Dieu adopte les enfans mallieureux. Vous trouverez dans nos histoires assez d'exemples d'enfans délaissés ou persécutés par leurs parens, qui sont devenus des hommes illustres.
La route de l'homme est facile à tracer , quand il se trouve entre deux vices, ou entre une vertu et un vice; mais il n'en est pas de même quand il est entre deux vertus. Si un enfant a un père dénaturé, il doit fuû: sa présence plutôt que de lui manquer ; la barbarie du père ne peut justifier l'ingratitude du fils. Mais , s'il doit opter entre l'amour qu'il doit à ses parens et celui qu'il doit à sa patrie, comment se conduira-t-il ? Si son père conspire contre l'état, ira-t-il le dénoncer? Verra-l-il de sang-froid sa patrie sur le bord du précipice , ou donnera-t-il la mort à celui d(mt il a reçu la vie ? On cite l'exemple du consul Junius Brutus, qui fit périr ses deux fils pour avoir trahi Rome. Mais il ne s'agit pas ici du devoir d'un père revêtu d'une magistrature souveraine envers ses enfans crmiinels, mais du devoir des enfans à l'égard de leur père coupable envers la patrie. Si Tatius et Tibérius, enfans de Brutus, avaient été revêtus du consulat, et que leur «père fût entré dans la conspiration des Tarquins, auraient-ils dû le condamner à la mort? Non, certes, ils ne l'auraient pas dû. Vous me direz : On doit plus à sa patrie qu'à sa famille : oui, sans doute; mais , par la même raison , on doit plus au genre humam qu'à sa patrie : or, les droits du genre humain sont ceux de la nature. Ce n'est que pour en jouir que la patrie ellemême est fondée, et c'est en renverser les fonde mens que de délniire les devoirs de l'amour filial par les devoirs de l'amour patriotique; c'est couper la racine d'un arbre pour en conserver le tronc. On ne doit point anéantir une vertu par une autre vertu , ni punir un crime par un autre crime. Si un fils a un père coupable envers son souverain , il doit faire tout ce qui est en lui pour empêcher le succès de ses projets; mais s'il ne peut y réussir , les lois doivent le récuser non-seulement comme
SCIENCE DES ENFANS
juge, mais comme témoin. Il y a plus, l'amour de la patrie ne vient que de Tamour de nos pères ; et si je livre ma famille, parce qu'elle est coupable envers ma patrie Je serai donc fondé aussi à livrer ma patrie lorsqu'elle sera coupable envers le genre bumain,dont elle n'est qu'une femille. On voit que le même principe peut mener à de terribles conséquences.
Toutes les vertus politiques n'ont d'autres appuis que les vertus morales , et c'est en renverser la première base , posée par la nature, que de détruire, sous quelque prétexte que ce soit, la piété filiale. Les Romains, dont nous avons quelquefois exagéré les principes , ne pensaient pas autrement. Plusieurs de leurs grands honmies ont blâmé la cruelle justice de JuniusBrutus. Ses enfans sansdoute devaient être punis , mais un père devait se récuser pour leur juge. Plutarque dit que ses mœurs austères n'avaient pas été adoucies par la raison, et il le compare à une épée de trempe trop aigre. Mais, certes, les Romains n'eussent vu qu'avec borreur des enfans dénoncer leur propre père , comme il arriva du temps de proscriptions. Voyez, dans les Ijeaux jours de la république, comme on honorait l'amour filial ! Un homme était condamné à mourir de faim dans la prison. A juger du crime par le supplice, il devait être bien grand ! Peut-être était-il dirigé contre l'état; n'importe : la fille du coupable s'introduit dans son cachot, et l'y nourrit de son propre lait. Le sénat, instruit de cette action, ordotma que le père fût rendu à la fille, et (|a'à la place de la prison on élevât un temple à la Piété.
On ne doit conclure en aucune manière , de ce que je viens de dire, qu'il soit ordonné d'auner sa famille plus que sa patrie : au contraire, on doit, dans tous les cas, préférer celle-ci à sa famille et à soi-même. Mais c'est pour l'amour même de la patrie qu'on doit aimer ses parens. Comment seronsnous fidèles à celle qui rassemble autour de nous tous les moyens de soutenir notre vie, si nous ne le sommes pas à ceux qui nous ont donné la vie ! Mais enfin, que fera un fils s'il rencontre son père les armes à la main parmi les ennemis de sa patrie ! Epaminondas disait que, si on y voyait un ami , il fallait détourner sa lance de sa poitrine : certes, un fils ne dirigera pas la sienne contre le sein paternel. Mourons, s'il le faut, pour le salut de la patrie , mab vivons pour le bonheur de nos parens. Ce n'est qu'en vivant vertueusement pour eux , que nous serons dignes de mourir généreusement pour elle.
Les vertus n'ont pas toujours à combattre des passions ; elles se heurtent aussi les unes contre les
antres , surtout dans les dissensions civiles. La justice, l'intérêt du peuple, sont souvent réctamés par deux partis ennemis : comment se condoire alors? Je ne connais qu'un moyen, c'est de tenir tant qu'on peut un juste milieu , puisque c'est h place qu'occupe toute espèce de verta. Au reste, les lois de la nature sont précises, mais leur application est souvent embarrassante. Sans doute c'est une prière bien sage et bien proportioniiée à n» besoins, que celle qui nous apprend à demander à Dieu de ne pas nous exposer aux tentations.
Si vous avez besoin de quelques conseils, dit Juvénal , laissez hïre aux dieux : ib savent mieiix que l'homme ce qui convient à rbomme; Fbomme leur est plus cher qu'il ne l'est à lui-même.
Les noms des enfens influent souvent snr leon caractères , comme je l'ai remarqué ailleurs ; U importe donc beaucoup de leur donner , dès la naissance , des surnoms d'hommes vertueux. Ce n'est pas qu'il leur soit permis de mépriser cenx de lenn parens. On doit leur citer le root de Cioéron, dont le nom dérive en latin de cicer, qui signifie pois chiche. On lui conseillait d'en dianger. Je le rendrai, dit-il, si célèbre, qu'on se fera honneur de le porter. Au reste, l'influence des noms sur les hommes est plus grande qu'on ne le pense. C'est par l'effet d'une bonne politique que Rome moderne donne aux enfens naissans et aux jours de l'année les noms des saints qu'elle a elle-même canonisés. Ces noms réveillent les souvenirs de toutes les vertus.
SCIENCE DES ENFANS