‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 44 sur 116 · PREMIÈRES IDÉES DES PEUPLES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES IDÉES DES PEUPLES

Je me soutiens qu'étant enfant je m'étais Imné des idées assez singulières du soleil et dn dd. Je les rapporterai ici, parce que tout sert à l'histoire de l'esprit humain , et que les premiers systèmes des peuples doivent souvent leur origine à des idées d'enfuit. Je croyais, sur le rapport de mes yeux , que le soleil se levait derrière une montagne et se couchait dans la mer; que le ciel était une voâle qui allait en s'abaissant vers l'horizon j de sorte que je pensais que , si je parvenais jamais juaqoe là, je serais obligé de marcher courbé, sans quoi je me casserais la tête contre le firmament. Tentrepris un jour d'atteindre à l'extrémité de la voûte céleste : après avoir marché une heure , voyant qu'elle était toujours à la même distance de moi, j'en conclus qu'il y avait trop loin , mais je n'en restai pas moins persuadé qu'elle existait, et que, si je ne parvenais pas à la toucher, c'est que je n'avais pas d'assez bonnes jambes. Au reste, je ne

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fignûyà taToedescloaes^qaeleciei éuiipereé <rane iafioité de petits trias pv m la pWe tanhak sur la terre, ecMBoie par on criUe, et qoe les étoSes n'étaienl que la lyasière de Dîee^ qai sortait la nak par «s petits traos. Cette denière idée n'était pas si enbmine.

I jes Grecs si teien , de qoi Doos tonns les démeos des sôeooes, D'avaicnt pas des opiniaos plos saines de la nature. Ds s'imaginèrent d'aiioid qne le soleil était né à DékH, one des Oes Cydades, et qu'i allait tons les soirs se ooncher dans fa mer. J'estime ipie les premiers qui eorenl cette opininn étaient des Grecs do Pâopônèae, et peut-être des Areadiens y qni en étaient les habitans les pins anciens, poisqnlb se vantaient d'être sortis de fa terre <Jhi pays, avant que fa lune existât. Dâos était, parrqiport à eox, à rorient; car cette fie est une des phis orientales des Cydades. Comme 8s Toyaîent donc le soleil tons les matins se lever aa-denos de Dâos, ils jugèrent qn'il y était né; et comme ils le voyaient diaqne soir se concber dans h mer, ils en condnrent qu'A allait se reposer dans les bras de lliélys , autre dirinité de leur invention. An reste, ils donnèrent an soleil , pour faire sa roote, on char, des dievanx , on are et des flèches. Us réqoipèrent comme on de leurs guerriers. Il n'y a que le premier pas qui coule : dès qu'il fut reçu que Dâos avait donné naissance au soleil, dieu du jour, on en fit, comme de raison , fa patrie de fa lune sa sœur, déesse de fa nuit ; et bientôt chaque lie ou chaque grande montagne fut le berceau d'un dieu et d'un astre. Vénus était née à Cytbère, Mercure en Arcadie, et Jupiter, le maître des dieux, au mont Ida.

II en était de même des autres peuples : diacun fSûsail lever et coucher le soleil dans son pays, diacun aussi avait ses dieux ; on ne saurait croire combien de désordres dans fa morale , et de guerres dans fa politique, sont nés de toutes ces théok^ies et de ces physiques partielles. Il a fallu que les hommes se soient liés d'abord par le conunerce dans toute fa terre. Us observèrent le cours des planètes autour du soleil, et en conclurent que l'astre do jour édairait d'autres mondes , qu'il était immobile, et qn'enûn c'était la terre qui tournait autour de lui sur elle-même, ainsi que les autres planètes qui en reçoivent leur lumière. Les autres sciences ne se sont perfectionnées de même qoe par le rassemblement des observations des hommes. Cette vérité est très-importante; car il s'ensuit que la nature ne fait dépendre l'intelligence des hommes, comme leur bonheur, que de leur union , et qu'un enfant ne doit pas être élevé seulement pour son pays , mais pour le genre humain.

donc les enftiw croire qnciqne temps, s^fl le faut, qa*is penvcat atHàwire le soleià rboriaon à Ibree de narcber, comme le creiyaient qnelqoes peoples de Tantiquilé. Il est bon même qa'ils se oomainqQent de leor ignorante natorefle pu* leor expérience, a6n qn'ifa senteiA les obl^ations qo'ik ont aux hommes qui les instnàsent et àœnxqui les ont précédés. Psar-fa poqs leor donnerez une conviction de leur faiblesse, vwb les préviendrei contre fa présomption do sivoir, lorsqalk en acquerront, paice qu'ils sentiront qœ , qnoiqn'ik en aient l'usi^, l'honneur ne leur en appartient pas, puisqu'ils le tiennent d'antnn. Si chaque docteur était obligé de remettre chaque partie de sa science on il l'a prise, que loi resterait-fl en propre? Au moins, conservons à nos enfans fa modestie, eeue compagne naturelle de fa faiblesse, et par-fa même de ceux qui ont de grands talens, parce que, voyant plus loin que les atitres hommes l'immensité de fa nature, ils sont d'autant pins pénétrés de leur impuissance.

n n'est pas nécessaire de commencer par rendre les enfans astronomes, pour leur apprendre à connaître le cours du soleil : ils en trouveront aisément les points principaux. En se tournant vers lui à rhetire de midi, ils auront son orient à leur gauche , son couchant à leur droite , et son nord derrière eux. Son aurore, son midi, son coudiant et son nord leur donnowit une idée du jour et de ses heures, de l'année et de ses saisons, de fa vie et de ses différens âges; car un seul jour est une image du cours de fa vie.

Choisissons ce jour dans Fenfance de l'annce , au mois de janvier. Observons le soleil au matin , à fa naissance de l'aurore : sa clarté se fait voir au dd bien avant qu'il s'y montre lui-même, et y produit ce qu'on appâte te crépuscide; c'est l'effet de fa réfraôion de sa lumière dans Vmr condensé par te froid; ou plut^ c'est un effet de fa Providence, qui, par cette qualité de Fatmosphère, plus dense en hiver, nous prolonge les btenfaits de fa diateur et de fa lumière du soteil à son lever et à son coucher, à proportion de fa longueur des nuits. Les jours sont les plus courts de l'année en hiver, mais les crépuscules en sont tes plus longs. Quoique te soleil s'y montre d'une grandeur démesurée, il se distingue à peine entre les vapeurs de l'atmosphère; ses rayons décolorés ne répandent que quelques teintes jaunâtres siu* un dd couleur de plomb et sur des coteaux tout bfancs de frimas. Les ruisseaux , gfacés et ensevdis sous la neige , ne se distinguent plus des prairies , ou plutôt il n'y a plus ni prairies, ni ruisseaux. Une triste uniformité est répandue sur la terre; tout y présente l'as-

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Pecl <le la mort: les arbres, sans feuilles, avec leurs branches hérissées de givre , ressemblent à de grands chardons; aucun oiseau ne vient y saluer par ses chants une aurore (|ui n'annonce que le deuil de la nature : seulement des nuées de corbeaux traversent les airs en croassant , et mêlent leurs cris funèbres au gémissement des vents qui secouent les arbres des forêts; ils s'approchent des villes, ils s'élendent comme un manteau noir sur les voicrie^ couvertes de neige ; ils viennent s'y repaître des cadavres des animaux que l'hiver a fait périr : d'autres se répandent le long des plages. Déjà des tourbillons épais de fumée sortent des toiu de chaume , et annoncent le lever du laboureur; le faible roitelet et le timide rouge-gorge, pressés par la faim, ne craignent pas d'entrer dans son liabitation ; ils viennent y solliciter une part des biens que la nature a répandus pendant l'été sur la terre pour tous les animaux, et que l'homme seul a recueillis dans ses greniers.

L'homme, sans ailes, sans plumage, tout nu, serait plus misérable dans nos climats que le corbeau Carnivore et que le faible roilelet , si la Providence n'avait remis entre ses mains le feu , cette ame de la nature. Quel tableau lamentable il présente! Combien il est à plaindre celui qu'on a nommé le roi de l'univers ! Qui pourra vanter sa raison qui lui est inutile , son cœur et ses sentimens qui lui causent tant de maux? Voici un animal tout nu que la natui*c a abandonné aux injures desélémens, et auquel elle n'a pas même donné de climat fiarticulier pour vivre; qu'elle a posé eu équilibre sur deux pieds, et qu'elle fait naître si imbécile, (]u'il est obligé d'apprendre à marcher et même à manger; à qui seul des animaux elle a refusé l'instinct de connaître les végétaux , soutiens de sa vie ; dans le ctvur duquel elle a logé toutes leurs passions aveugles, sans avoir éclairé son cerveau d'une seule de leurs idées innées; qui ne peut satisfoire ses b&soins les plus oonunuus sans le secours de ses semblables, et qui est sans cesse en guerre avec eux ; qui les persécute et en est persécuté, qui les massacre et en est massacré, et qui, devenu à lui-même son plus dangereux ennemi, finit souvent par mourir de chagrin, et quelquefois par se tuer de désespoir : cet animal si misérable, c'est l'homme. D'un autre côté , voici un être que la nature a mis , par ses jouissances, en relation avec ses semblables par toute la terre , et à qui elle a confié le feu, ce premier moteur de l'univers. Il respire dans tous les climats, navigue sur toutes les mers, liabite par tout le globe, tourne à son usage tous les végétaux et dompte tous les anhnaux ; cet être a reçu de la

nature les plus belles formes dans son corps, des affections célestes sur son visage, le sentiment inné de la Divinité dans son cœur , rintelligence de ses ouvrages dans son esprit , l'instinct de l'infinité et de l'humortalité dans ses espérances; et, par les hannonies de son intelligence, de sa vertu et de sa raison , il s'est rendu le maître de tonte la terre, et se dirige vers le ciel : cet être sublime, c'est encore l'homme.

Il y a des animaux qui vivent environnés de tout l'éclat du soleil, comme l'aigle; d'autres, comme l'abeille et la fourmi , travaillent dans rohscurilé. Les oiseaux de proie semblent avoir leayeux comme des télescopes, tandis que les insectes les ont comme des microsco()es. Il est certain que les uns et les autres ne voient pas les objets de la même grandeur. La vue de l'homme, comme ses autres organes, tient uo milieu harmonique entre les animaux ; mais y par le moyen du feu, il se prociu^ tous les degrésde lumière et de chaleur dont il a besoin ; on peut dire que pour lui seul il n'y a point véritableraentde nuit ni d'hiver.

Il n'est pas difficile de concevoir comment l'Iiomnic a découvert le feu : la nature l'a mis en évidence dans les incendies des forêts , occasionés par le tonnerre ; dans les fermentations des végétaux , comme nous le voyons dans les fumiers qui s'échauffent jusqu'à s'enflammer; dans le feu des volcans, qui ne provient pas de la chute d'une pierre sur un amas de soufre, conune l'a dit Newton, mais qui doit son origine à la fermentation des rivages des mers , imbibés des nitres et des huiles des animaux et des végétaux que leur apportent les courans. La faculté de faire usage du feu est un des caractères essentiels qui distinguent l'homme de la bête; elle n'appartient qu'à la raison d'un être qui est en consonnance avec la raison de la nature. L'homme le plus sauvage Eût usage du feu et sait le produire , tandis que le singe le plus civilisé et le plus frileux n'a pas l'idée même de l'entretenir dans nos maisons, quoiqu'il se plaise auprès du foyer. Le feu est le molûle de la société humaine, comme le soleil est celui de l'univers. Je n'entrerai pas dans le détail infini des arts qui emploient le feu; mais je crois pouvoir dire , sans exagération , qu'il n'y en a pas un seul qui n*en fasse usage; de sorte que, si le fen était anéanti sur la terre, le genre humain périrait. Je suppose un homme sans feu , dans la zone torride même; il ne pourrait en aucune manière cultiver la terre , soit en se procurant des outils pour la labourer, soit en élaguant les forêts et les herbes qui s'emparent de toutes les cultures de l'homme j et que le feu. détruit ; il ne lui serait pas possible , sans feu , de se tailler des pieux pour bâtir une

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bane , ni même àe se foire une massue pour se défendre des bètes féroces , que la vue d'une simple étincelle y pendant la nuit, suffît pour éloigner de son habitation; il y a donc une grande apparence que sans le feu il ne pourrait subsister.

Mais ce n'est pas dans l'isolement, dans la solitude , qn'il fout considérer l'homme; c'est dans la société de ses semblables, c'est dans ces vastes assemblées qu'on appelle nations, qu'il est utile de l'étndier. Les divers goovememens qu'il inventa pour se garder de lui-même, pour se forcer à la justice et à la vertu , mériteraient d'attirer nos regards; cependant ils ont été si souvent l'objet des réflexions des philosophes , que je ne leur consaererai que peu de pages. Je reviendrai de suite à la peinture des sentimensqui font la véritable force de l'homme, parce qu'il les lient du ciel, et que c'est par leur secours qu'il s'élève vers ce ciel , sa première, son unique patrie.

Les philosophes ont beaucoup écrit sur la barbarie des peuples naissans, mais je suis persuadé que cette maladie est étrangère à la nature de rhomme; elle n'est souvent qu'une réaction du mal qu'une nation, dans son enfonce, éprouve de la part de ses ennemis. Ce mal lui inspire une vengeance d'autant plus vive , que la constitution de l'état est plus aisée à renverser. Ainsi les petites hordes sauvages du Nouveau-Monde mangent réciproquement leurs prisonniers de guerre, quoique les fomilles de la même peuplade vivent entre eues dans une parfoite union. C'est par une raison semblable que les animaux foibles sont beaucoup plus vindicatifs que les grands. L'abeille enfonce son aiguillon dans la main qui s'approche de sa ruche , mais l'éléphant voit passer près de lui la flèche du chasseur sans se détourner de son chemin. Quelquefois la barbarie s'introduit dans une société naissante par les individus qui s'agrègent à eDe. Telle fut dans l'origine celle du peuple romain , formé en partie de brigands rassemblés par Romnlus , et qui ne commencèrent à être civilisés qne par Numa. D'autres fois elle se communique, comme une épidémie , A un peuple déjà civilisé, par la simple fréquentation de ses voisins. Telle fut celle des Juifo, qui , malgré la sévérité de leurs lois, sacrifiaient des enfans aux idoles , à l'exemple des Cananéens. I^ plus souvent elle s'incorpore à la législation d'un peuple par la tyrannie d'un despote, comme en Arcadie, sous Lycaon; et encore plus dangereusement par l'influence d'un corps aristocratique qui la perpétue, pour l'intérêt de son autorité , jusque dans les âges de civilisation; tels sont de nos jours les féroces préjugés de religion mspirés par leurs brames aux Indiens si doux,

et ceux de l'honneur inspirés par leurs nobles aux Japonais si polis.

Je le répète , pour la consolation du genre humain , le mal moral est étranger à l'homme ainsi que le mal physique; ils ne naissent l'un et l'autre que des écarts de la loi naturelle. La nature a fait l'homme bon. Si elle l'avait fait méchant, elle qui est si conséquente dans ses ouvrages , elle lui aurait donné des griffes, une gueule, du venin, quelque arme offensive, amsi qu'eUe en a donné aux bêtes dont le caractère est d'être procès ; elle ne lui a pas seulement donné des armes défensives comme au reste des animaux ; mais elle l'a créé le plus nu et le plus misérable de tous, sans doute pour l'obliger de recourir sans cesse à l'humanité de ses semblables, et d'user de miséricorde envers eux. La misère de l'homme donna naissance à toutes ses vertus. La nature ne fait pas plus des nations entières d'hommes jaloux, envieux , médisans, désirant se surpasser les uns les autres, ambitieux, conquérans, cannibales , qu'elle n'en fait qui ont constamment la lèpre, le pourpre, la fièvre, la petite-vérole. Si vous rencontrez même quelque individu qui ait ces maux physiques, attribuez-les à coup sûr à quelque mauvais aliment dont il se nourrit , ou à un air putride qui se trouve dans son voisinage. Ainsi , quand vous trouvez de la barbarie dans une nation naissante , rapportezla uniquement aux erreurs de sa politique ou à l'influence de ses voisins, comme la méchanceté d'un enfont aux vices de son éducation on au mauvais exemple.

Un arbre ressemble à sa branche, et une branche à son arbre : de même le cours de la vie d'un peuple est semblable au cours de la vie d'un homme. Ainsi on peut rapporter aux quatre âges de la vie humaine les quatre principales périodes de la durée d'une nation, et en Urer des conséquences qui ne sont pas indifférentes au bonheur du genre humain. J'en vais rapprocher les similitudes en peu de mots.

Un enfant d'abord existe long-temps dans un état de foiblesse. Combien de chutes ne foit-il pas avant de pouvoir se tenir debout et marcher! Combien de meurtrissures avant de discerner les corps durs de ceux qui sont mous! Pour qu'il puisse distinguer l'épine de la rose, il faut qu'il se soit piqué; pour qu'il apprenne à se ressouvenir de son chemin, il fout qu'il se soit égaré. Il n'acquiert son expérience que par ^ ses maux, et sa science que par ses erreurs ; sa raison fait autant de chutes que son corps. Il estropie tous les mots de sa langue avant de pouvoir parler ; et quand le premier rayon de l'intelligence commence à luire à son es-

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prit , oombiai de prëjngés n*adopte-t-i] pas comme (les vérilës! Il se modèle en toiil sur l'exemple d'aulriii ; il pleure s*il voit pleurer, il rit s'il voit rire. Ses principes se forment sur ses préjugés , et ses mœurs sur ses habitudes. Prévenu dans tous ses besoins par sa mère , il ne voit long-temps en elle qu'une femme cliargée de lui donner à manger, et de le porter sur son dos ou dans ses bras. Ne connaissant pas les maux innombrables qui menacent sa frêle existence , il n'a jamais réfléchi sur les inquiétudes de l'amour maternel, ni ressenti toutes les obligations de l'amour filial. D'un autre C(>té , sa mère, ne pouvant le guider par la lumière de la raison , le subjugue souvent par le sentiment de la crainte; elle Teffraie par des contes de fées, d'ogres, de revenans. Rien n'est aiussi crédule qu'un enfant. Ayant tout à redouter par sa faiblesse, il croit à tout ce qui lui fait peur; d'ailleurs il ne connaît de mal que la douleur, et de bien que le plaisir. Emporté par les impressions vives que font sur ses sens tout neufs des objets nouveaux , ses passions varient à chaque instant. Il aime ce qui brille et ce qui fait du bruit; il court après un papillon (jui vole; il s'efforce d'escalader l'arbre où il entend clianter un oiseau ; il donnera son vêtement pour une poupée , et il laissera demain la poupée qui le passionne aujourd'hui. Désireux de tout ce qu'il n'a pas , il méprise tout ce qu'il a. Il prend sans scrupule ce (pii est à sa bienséance, et donne sans prévoyance ce qui est le plus nécessaire à ses besoiiLs. Sans ambition comme sans modestie, il admet indifféremment à ses jeux l'enfant du pâtre comme celui du roi. An reste , conflant, généreux, gai, toujours en mouvement, ne connaissant de bonheur que dans la liberté , ses amitiés sont aussi rapides que ses liaines, ses plaisirs que ses chagrins, et ses projets que ses réflexions. Tel est l'homme dans l'état sauvage; il ignore la plupart des arts utiles à la vie. Comme un enfant , il combat souvent avec des pierres et des bâtons. Sa langue , stérile comme sa raison , ne renferme que peu de mots et n'exprime qu'un petit nombre d'idées. C'est un être animal qui ne connaît d'autre supériorité que celle de la force , et d'autres besoins que les physiques. Méprisant tout ce qui est plus faible que lui , il opprime , souvent sans s'en douter, la compagne de ses peines; il oblige sa femme de labourer son champ, de moissonner son maïs, de lui préparer ses repas. Dans ses courses longues et fréquentes , il lui cliarge sur le dos ses provisions, ses petits enfans et tous ses équipages; mais, par une juste réaction, il est opprimé à son tour par sa religion ; car la religion , par toute la terre, étant le refuge naturel des in-

fortunés, tyrannise d'antanl plus les tyrans, qat lea fenmies ont plus à se plaindre d'eux. Ce sont elles qui, par leur faiblesse et leur nombre , donnent un pouvoir redoutable à toutes les superstitions populaires. Si elles s'attroupent devant quelque rodier d'une couleur étrange, et qu'elles s'y inclinent , les honunes s'y agenoaillent, et bientôt leurs chefs s'y prosternent. C'est ainsi qœ, dans l'Ile d'Iona , l'ancienne métropole des lies Hâirides , les chefs des montagnards écossais prêtaieat serment en tremblant sur deux pierres noires. Sans ce serment , les tribus sauvages ne pas fiées à leur conscience. Ainsi , dans nos mi de barbarie, Louis XI, qui enfreignait pule les lois de l'humanité, craignait de se parjurer sur la croix de saint Louis. Les snpersiitioni des tyrans sortent du sein des misérables; œ sont des nourrices qui effraient à leur tour leurs noivrissons. L'homme, dans l'état sauvage, est pin énm des objets qui étonnent ses sens , que de ceux qui éclairent sa raison; de là vient qu'A aime beaucoup toutes les cérémonies d'éclat , et les révère d'autant plus qu'il en pénètre moins le sens. Comme un enfont, il imite toutes celles qu'A ynk foire; il se revêt, quand il le peut, de la chenÛK de l'Européen, il se coiffe de sa perruque; et, après s'en être paré, il les suspend comme des manitous à un arbre voisin de son village. H est avide de tout ce qu'il voit , et prodigtie de tout ce qu'il a ; il donne le produit de ses chasses pénibles et de sa laborieuse industrie pour des grains de verre et des sonnettes; il s'efforce, la nuit , d'enle\'er l'ancre du vaisseau avec lequel il a traité pendant le jour, et le lendemain il porte en présent le lit dont il aura besoin le soir. Sans prévoyance, il cède en automne le terrain qu'il doit ensemencer au printemps, et ses alliances ne durent qu'autant que ses intérêts. Regardant tons les honunes comme égaux , il présente son calumet à un matelot comme à un amiral; et s'il admet entre eux quelque distinction de rang, ce n'est que celle de l'âge. Au reste, gai , naff, généreux, toujours er^ rant , il ne connaît de bonheur que la liberté : un Sauvage n'est qu'un enfant robuste.

Tels ont été , dans leur origine , la plupart des peuples de l'Europe, et tels sont encore de nos jours ceux de l'Amérique.

Dès qu'un enfant a atteint l'âge de puberté, sa taille commence à se former ; ses traits prennent .du caractère, sa voix mue et se renforce; ses yeux, encore voilés par la timidité de l'enfonce, s'animent des premiers feux de la jeunesse : cet âge est l'aurore de la vie. C'est alors qu'une lumière nouvelle écarte les nuages de l'igoorance. Dans Télat

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1b naUire, un adolescent pourvoit déjà à ses be- IQÎBS : il harponne le poisson au fond des eaux, il ibat d'un coup de flèche Toiseau au haut des airs , 1 atteint la bête fouve à la course. Des désirs insmnns viennent Tagiter. Autrefois, un ami suffinil pour calmer ses inquiétudes , maintenant il l'étonne de soupirer au sein d'un ami ; il cherche im cœur qui réponde plus parfaitement à son cœur: bientdl fl trouve la moitié de lui-même dans une ■lailresse. Jusqu'alors il n'avait aperçu dans une ieme fille qu'un être plus feible que lui , mainteiwnl il sent dans celle qu'il aime une puissance su- (lérîeure à lui ; elle éclaire son intelligence en la subjuguant, et redouble sa force en la soumettant lu pouvoir de ses charmes; elle lui inspire des In nièreset des vertus qu'il ne connaissait pas. Pour lui plaire, il chante, il foitdes vers, il perfectionne iOD industrie, il s'occupe de l'arrangement de son [labitation, des soins d'un époux, d'un père, d'un itoyen. Dans son ardeur inquiète , il olrâerve toute la nature, et il sent dans toute la nature un Etre puissant qui aime comme lui. Son cœur se dégage ies préjugés de l'enfance et des terreurs de la superstition ; sa religion devient confiante et sublime: c'est l'amour qui le fait homme. L'amour fait couler dans ses veines tous les feux de l'héroïsme. Il est prêt à donner sa vie pour une patrie qui l'attache par de si doux liens; quedis-je? si l'objet aimé le lui commande, il tentera de subjuguer l'univers. O Pélopidas ! vous ne donnâtes à Thèbes que de saintes victimes de la patrie, avec un bataillon d'amis; vous lui auriez donné des héros qui en auraient étendu au loin l'empire, avec un bataillon d'amans.

Tel est un peuple qui passe de l'état sauvage à l'état policé. Il perfectionne d'abord tous les arts utiles, et iMentdt il invente les arts agréables. Les fenmies, aidées de leurs moyens , donnent plus de pouvoir à leurs charmes ; elles secouent le joug de Toppression domestique où elles étaient retenues par les lois du plus fort. Les mœurs s'adoucissent; il se forme des associations de chevalerie qui s'occupent du soin de réprimer les mjustices , surtout celles qui sont commises envers les femmes. La religion, dégagée des terreurs de la bariiarie, prend de l'élévation et de la majesté. Bientôt se développent tons les arts qui donnent à l'amour son empire, et qui en reçoivent à leur tour leur perfection : la musique, la poésie, la peinture, la sculpture, l'architecture, le théâtres. Les femmes deviennent le sujet et l'objet de toutes les fêtes publiques; elles président aux spectacles, aux bals, aux tournois, aux exercices militaires. L'art de la guerre , qui les effraie dans les combats , leur plaît

dans ses jeux; et leurs applaudissemens redoublent l'ardeur des guerriers. Pour mériter l'estime des femmes , tout citoyen veut devenir soldat : l'art de la guerre se perfectionne , la nation sent ses forces, et s'enflamme bientôt du désir des conquêtes. Alors un état a toute l'énergie de la jeunesse et de l'héroïsme : les siècles des amours sont aussi les siècles de gloire.

Tel a été le développement de plusieurs états de la Grèce jusqu'à Alexandre; de Rome (on , selon Ovide , Vénus avait plus de temples qu'en aucun lieu du monde ) juscpi'à Auguste, et de la France depuis François I'^ jusqu'à Louis XIV.

Vient l'âge viril : le feu des passions se calme. L'homme, formé par l'expérience du passé, s'occupe particulièrement de l'avenir. Son soin prbicipal est de consolider sa fortune : il sent alors (pie l'argent sert plus que la gloire. Il quitte les choses agréables pour les utiles, et préfère la commodité à la magnificence ; il fait des projets deconunerce et d'agriculture ; il dierche à se former des alliances avantageuses, et à établir sa postérité; il n'est plus l'amant de sa femme, mais il c^i est l'époux; son amour se change en estime; sa religion s'épure , il est moins toudié de sa pompe que de son esprit; ses vertus, plus solides, se portent sans édat au bonheur de ses semblables. L'âge viril est ïège de la force et de la raison.

Tel est l'état d'un peuple après le dernier période de sa civilisation. Le siècle de la philosophie y succède à celui des beaux-arts; on sent moins , mais on raisonne mieux : tout est soumis à l'analyse. Les arts de goôt déclinent, mais les arts utiles se perfectionnent. La forme des meubles , la distribution des maisons, la police des villes, l'agriculture , le commerce , la navigation , tons les arts et toutes les sciences politiques font des progrès rapides. Chaque citoyen sent que son bonheur particulier dépend du bonheur général ; les conditions se rapprochent. La population s'accroît sensible* ment; l'état établit au dehors des colonies; au dedans, les fenmies sont plus compagnes que maîtresses. La religion dirige ses vues plus directement vers le bonheur des hommes; elle gagne en services d'humanité ce qu'elle perd en cérémonies. Le crédit de la gloire diminue , et celui de l'argent augmente. On préfère une paix utile à une guerre glorieuse; le repos parait d'autant plus doux que l'agitation des âges précédens a été plus grande; souvent même le malheur passé accélère cette révolution, oonune un ver qui pique un fruit en rend la maturité plus précoce, quand il ne le fait pas périr; comme de longues infortunes, en frustrant un jeune homme

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des plaisirs de son âge, donnent à son jagemenl la perfedion de Tà^ mûr, quand elles ne le renversent pas.

Tel est devenu le caractère de FAnglelerre, de la Hollande et de la Suisse, après avoir Iong-tenfi[)s gémi sous le joug de leurs tyrans. Tel commence à devenir le nôtre , par le bénéfice des siècles et la sagesse de nos rois. S'opposer A notre maturité politi(|ue, c'est empêcher qu'une fleur ne donne son fruit, et qu*un enfant ne devieime homme; c'est vouloir contenir toute la sève d'un arbre dans son tronc , et 0|)érer dans un état les mêmes révolutions (|ui perdirent les principales républiques de la Grèce et l'empire romain.

Enfin la vieillesse arrive, et ne laisse plus à l'homme d'autre besoin (pie l'amour du repos et des jouissances {paisibles. Il s'entoure de commodités ingénieuses, et comme on ne les acquiert qn'avec de l'argent , son ambition décline tout-àfait en avarice; il devient sédentaire; il ne va plus chez les autres , mais il les attire chez lui. Comme il ne voit plus que sa fin dans l'avenir, il en détourne sa pi^nsée et la rejette vers le passe*. Il se rappelle avec délices les époques de son enfance; ses premières habitudes renaissent. Comme un enfant , il incline vers la superstition; il est plus ému des cérémonies de sa religion que touché de son esprit. Sa femme, de même, a plus de ])art à ses respects qu'à son amour ; il l'environne d'étiquettes , et se gouverne , ainsi que toute sa maison , par l'autorité de la coutume. De là vient qu'il préfère un abus ancien à une nouveauté utile. Cependant, si l'âge affaiblit son tempérament , il y supplée par l'exactitude de son régime; il évite tout ce qui peut ébranler sa constitution. L'absence des passions tumultueuses donne plus de lit)erté à son anie : il calcide avec prudence ses démarches et celles d'autnii. Comme sa faiblesse le rend attentifà tous les événemeas qui peivvent lui nuire, il les prévoit de loin, et sait en profiter par sa longue expérience. C'est à lui qu'appartient de gouverner les membres d'une nombreuse famille.

Tel est le caractère d'un empire qui a vieilli. Il ne songe qu'à se maintenir en paix, et à attii-er chez lui l'argent et le commerce des autres nations. Ainsi, quoique des(iotique par sa nature, il est tolérant par intérêt; il perfectionne les arts de luxe, et il néglige les arts utiles. On y loue l)eancoup les temps passés; on y fait plus de cas d'une vieille médaille que d'une invention moderne, et des fondateurs de l'empire (|ue ceux qui le régissent. La coutnme y est tout , et la mode rien. Les anciennes pompes sont rétablies et augmentées dans les assemblées politiques et religieuses. 1^ cérémonial

règle toutes les démarches du gouvernement, et pénètre jusque dans l'intérieur des femilles. La gnvité devient le caractère général de la nation. Les femmes y rentrent dans un esclavage , non de bariKirie , mais de bienséance. L'esprit militaire s'affaiblit , mais l'esprit politique se perfectionne. SI on y est exposé aux invasions des ennemis, on repousse leurs armes par des négociations ; et te&e est la supériorité de la sagesse sur la force , qa'im état ancien étend son autorité bien au-delà de tes domaines; il rejette dans le sein de ses ennenùi les discordes qu'ils lui préparaient, il leur en suscite à son tour de nouvelles ; et s'il vient à succomber sous leurs efforts, il finit souvent par conquérir ses propres conqnérans.

Tel est l'état de la Chine.

Cette com()araison des quatre âges de la vied'm peuple avec les quatre âges de la vie d'un bomme me semble d'autant plus juste , que beanconp de hordes sauvages périssent avant de devenir dei peuples forfaits , ainsi que beaucoup d'enians meurent avant de devenir des hommes. Tel a été le sort de quantité de petites nations en Amériqne et en Tartarie. D'autr&s, comme des jeones geni, se détruisent dans la vigueur de l'âge par l'aboi de leurs propres forces. Tel fut l'empire d'Alesuuh dre , (|ui ne put atteindre à l'âge viril. H y en a qui par\'iennent tout d'un coup de la jeunesse â la caducité , sans passer par l'âge mûr , comme l'empire romain , qui se détniisit par le luxe même qâ fait fleurir l'Asie depuis tant de siècles. C'est que les Romains n'avaient que le goût du luxe , et que l'Asie en a de plus les matières premières et les manufactures. Enfin il y a des états qui périssent dans le cours de leur jeunesse , par leur mau^niae constitution, conmie la Pologne; et d'antres qui passent tout d'ui coup de l'enfmce à l'âge viril, comme la Russie y passa par l'mfluenGe du génie de Pierre-le-Grand.

On peut reconnaître par ces aperçus que le caractère primitif d'une nation , ainsi que celui d'un homme , est souvent altéré par le commeroe de ses voisms : ainsi les mœurs françaises ont hâté la maturité des peuples du Nord. Au fond, ce n'est qu'une réaction; car la barbarie des anciens peuples du Nord, qui ont inondé l'Europe à plusieun époques , a retardé long-temps notre civilisation. Aujourd'hui notre influence y est devenue plus étendue, plus puissante et plus rapide que œQe d'aucun peuple barbare ou policé, grâce aux talens de nos gens de lettres. C*est par leurs immortels ouvrages que la langue française est devenue universelle dans toutes les cours de l'Europe, et c'est par la douce philantropie qu'ils inspirent,

SCIENCE DES ENFANS

«]iie les peuples dç cette partie iln monde se rapprochent insensibiement les uns des autivs.

La nature lire ses harmonies des contraii*es; elle fait oontrasHer dans ce vaste corps du genre humain les âges des peuples, comme elle oppose dans une même famille les âges de ses différens membre.'). £Ue y met à la fois des enfans, des jeunes gens, des hommes faits et dc^ vieillards, afin que la force soit utile à la foiblesse, et Texpérience à rignorance. Mais «fin i|u*îl n^nrrivàt pas que le , ^enre htunain fiU A la lin donûné par im seul de ces caractères, ce qui entraînerait sa destruction, comme il arriverait à une famille , qui ne fiourrait sabsisler toute seule si elle était uniquement composée de faibles enfans, ou de jeunes gens plems de passions, ou de vieillards caducs, il me send)le qu^dle a donné à cbacime des quatre parties du inonde un caractère atialogne à chacun <]es quatra ilges de la vie humaine. Il me semble de plus qu'elle a imprimé ce caractère non-seulement au territoire, mais an peuple, quelles que soient les périodes particulières de leurs dévelopiiemens, puisqu'elle a placé dans plusieurs parties du g!ohe , Bialgré la variété des saisons, des fiyers constans de froidure et de dialeiir , d^bumidité et de sédieresse qui influent snr tonte la terre , et y enirelieonent sans cesse la chaîne de ses liarmonies.

Ainsi la nature parait avoir aligné le caractère de renfonce à fAinéricfae. Elle a rendn sa tempentnre en général douce et humide , telle que celle des enfSuis. Elle a placé une grande fiortion de son territoire dans la zone torride , mais elle la rafraldiK par Télé^alion de son sol, par Foiubrage des plus vastes furets quMI y ait au monde, par le souffle perpétuel des vents alizés , par une longue cliatne de montagnes à gkces, d*où découlent vers sa partie la plus diande les [dus grands flein^es de la teire. Elle y a pourvu aux besoins sim[des de ses habitans par d^ productions végétales, qui demandent peu d'apprêt et d'industrie. Elle y a mis leur nourriture en terre, à l'abri des ouragans et des oiseani , dans les ndnes du manioc et dé la patate; lenrs vétemens sur le cotonnier, arbrisseau qui se convre de flocons de laine , comme une brebis; leurs meubles dans les branches du calebassier , qui ee chargent de fruits eucurbltés , dont on peot faire tonte sorte de vaisselle; lenrs logemens sowi les arcades dn figuier d'Inde et de plusieurs espèces d'arbres. Là on ne rencontre que très-rarement des bètes féroces dangereuses à l'homme; ma» on y voit des troopes de smges qui se livrent à miUe jeux innocens; des oiseaux qui charment les yem par les plus vives couleurs , ou les oreilles par les plus doux ramages. Telles sont les lempé-

ŒVVRES POSTHUMES.

ratures et les productions les plus communes du Mexique , du Péron , du Brésil , de la Guiane, de la Terre-Ferme d'Amérique et des Iles innombrables qui avoisinent lenrs rivages. Ces vastes et paisibles contrées semblent résenées à l'enfance du monde; et si j*avais à reprétenter un de leurs lieuretnc bâbitans dans cette passion ravissante où chaque être se montre avec son caractère naturel, je veux dire l'amour, je le peindrais vêtu de plumes, couché dans un hamac de coton suspendu à des bananiers , et servi p.ir sa maîtresse, qui lui présente une tale!iasse pldne de fruits délideux.

Le caractère bouillant de la jeunesse semble appartenir A la Initiante Afrique. Cette partie du monde est traversée d'une longue zone de sable qui y redouble les ardeurs du soldl à son zénKh. Son atmosphère emlirasée y tdnt de noir tous le« habitans, et n'est rafraîchie que par deâ ouragans et des tonnerres. I^ terre y porte beaucoup de fnilts fiiii lui sont particnliers, comme la date; mais ceux qui lui sont communs avec l'Europe , tels que l'abricot, la grenade, la figue, le raisin, l'olive, y vieiment beaucoup plus gros que dans aucune partie du monde. Qui n'a pas ouï parler de la fertilité de l'Egypte? L'Afrique donne, dans la plupart de ses r^ons, jusqu'à deux moissons par an. Cependant ces campagnes si fécondes sont désolées par des bètes féroces; et les amans n'osent se donner de rendez^vous dans les bocages , qui servent de retraite à un rhinocéros, à un tigre perfide 9 à un buffle furieux , à un lion toujours en courroux. Les voyageurs ne traversent qu'en nombreuses caravanes ses profondes seittudes, dont les échos répètent , de tous les fioints de l'horizon, les hurlemens des animaux qui demandent de la proie. Le berger, armé jour et nuit pour la défense de ses troupeaux , s'y exerce à une gueiTC impitoyable. LA sont des vengeances implacables comme celle d'Achille; là, des peuples entiers prennent les armes, et, saas projet de conquête , ni de butin , massacrent des peuples entiers , liommes, femmes, en boivent le sang et se repaissent de leur chair.

Approchez des bords de la Méditerranée, vous verrez en opposition des villes commerçantes et tranquilles de l'Espagne et de l'Italie, telles que Cadix, Livonrne, Ceuta, les Etats orageux de Maroc, de Tunis, d'Alger, retraites de pirates (fui alarment sans cesse le commerce de l'Europi". Les guerres, les révolutions, Pesclavage, auraient bientôt dépeuplé ces contrées, si les femmes n'y étoient aussi fécondes que la ten^qui les nourrit. Mais l'amour même qui répare les maux qne fait la guerre, ne fait qu'ajouter à la férocité des

t>iN)

scu:nce i)i:s knfans.

liOiiinH^. ÏÂ, la Iteaulé ap(iai'tient«iii plus i-etloulahle : ce n'est |ioiiit ave<r des larmes (|iie rainuiii* s>x|>riine, «''esl av<*c du sanjj;. I^ Maure, couvert «rune peau de li^re, se inuntre a sa inallresse la ))oitriiie eiu:an<j:laiilce el les bras fiercês de son |)oitnuinl. Il fail de sa sullane son es<:lave et quel- (juefois sa >ictinie. L'Afrique [irêsenle dans son climat y ses animaux et ses habilaim, la force, le d<''lii*e et les fureurs de la jeuneiise.

L'Europe a une tenq»érature semblable à celle de riionnne dansl'uge viril. Elle n'a nirhumiditê de r Amérique, ni les ardeurs de l'Afrique; ses canqtagnes sont suftisainment arros<'>es |)ar un grand nombre de rivières navi>^able^. Ce|)eiKlant les vég('lau\ nécessaires à la vie liumaine y demandent plus de culture et d'apprêts tpic dans aucune autre partie du monde. C'est làqu'il faut greffi'r, tailler les arbres fuitiers, labourer la teire avec de lourdes cbarrues, la fumer ; l>atlre les blé>s, les moudre et en préparer le pain |>ar une multitude d*arts (|ui ont rendu cet aliment, particulier à ses l»euples , le plus coûteux de toits ceux «fui servent à la substani^e du genre bumain. C'est là que les rivières, les collines, les plaines, sont couvertes de moulins et de fabri(|ues en tout genre : Tindustrie bumaine y parait dans toute son énergie. L'esprit de riionnue accroît ses forces à proportion des difficulti^ que lui opiN)se la nature. Là , les foréLs ne [hérissent pas inutilement aux lieux qui les ont vues naître; la liaclie européenne les façonne en vaisseaux qui vont naviguer sur toutes les mers. I..es sciences, les arts agréables et utiles, mais surtout les arts de la puissance , tels que la navigation et la guerre , y sont dans leur perfection. Cette petite partie du monde doit au seul progrès de ses lumières et de ses forces la prépoiulérance (|u'elle a actpiise sur les trois autres. Seule , elle a subjugué l'Amérique; elle a établi des forts inexpuguables en Afrique et en Asie; elle est la seule dont toutes les puissances se lient tour à tour par i\es traités, et semblent n'être que les membres d'une famille unique. Heureuse, si ses loLs intolérantes, et surtout l'éducation ambitieuse de ses |ieuples , ne les armaient |»as saas cesse les uns contre les autres , et ne les divisaient encore plus (|ue les traités iMiIitiques ne les rapprocbent ! C'est là que la femme , clian^ de l'intérêt public l»r les malheurs des peuples, détruit par l'inconstance des mmies la servitiHle des anciennes institulious, et par Fempire des grâces celui de la barbarie : les lois gauloises la livraient conune esclave à son é|ioux , la religion chrétienne la lui présente connue une com|»agne, mais la coutume Fa faite souveraine.

Le caractère de la vieillesse peut se rapportera TAsie, la plus anciennement peii|ilce desqotfre l>artii>s du monde. Elle i-éunit de pins les anotagi's des trois autres par la variété de aes leoipératures; car la Cochincbineet le royaume de Sîam y sont aussi humides que l'Amérique; i'ImkNMln aussi chaud que l'Afrique; la Perse et une partie de la 'J artarie , aussi tem[>éi'ées que l'Europe. En gt'*néral, lest»! y est |>Ius élevé , le ciel plus sema, Tnir plus pur et filus seç que «lans le raie do gIol)e. Iji nature y a rassemble loiiles les ridmses qui sont dispersâmes ailleurs, et elle y amis, dans les productions de diaqne règne, den espèces d'une qikilité supérieure à toutes celles que Fou trouve dans les autres œntrées du monde : coaune si FAsie était en tout genre la patrie des pères. L'acier de DanicTs, For et le cuivre du Japon, la i>erle d'Onuas. les diamans de Golconde: les mbis du Pt^i , les épiceries des Moluipies , le coton , les mousselines et les riches teintures de Fliide, le café de Moka, le thé de la Chine, ses belles por- (Mslaines et ses luillantes soieries; les clièvres d'Angora avec leurs douces toisons, le paon de Java cl le faisan de la Cliine avec son plumage; enlin, prescpie tout ce «pii fait Fobjel principal des délices, du luxe el du commerce de l'Europe, vient de l'Asie. Les Grecs et les Romains en avaient tiré la plupart des arbres à fruits que nous cultivons aujourd'hui. Nous en avons exporté les v^$êlaa\ (|ui font la ridiesse de nos colonies en Amérique, tels que le café , FuKligo, la caïuie à sucre; nom lui devons le ver-à-soie qui fait fleurir en Europe tant de manufactures; enfin , c*esl d'elle que sont sortis les arts , les sciences , les lois , les religions et les peuples de toute la terre. Iji nature semble avoir réservé cette abomlance iiiagnifique à la patrie de ses (ils aines et des pères du genre humain, connue pan-eims à l'âge où il convient à Tbomme de recueillir les fruits de ses longs travaux et d'en rassembler toutes les jouissances. Si je repit-seouit donc un Asiatique amoureux , ce serait comme m liatriarche avec une barbe vénérable , ooodié sur un sofa, entouré de parfums, servi par des femmec somptueusement vêtues, respectuetises elattentives à lui plaire.

Il yaencoredanslesqiiatrepartiesdumonde des (|ualités physi(|ues et nioiales relatives aux quatre âges de la vie (|ue nous leur avons assignesipar exenn pie, les A méricains sont imberbes comme des enfans, les Nègres ont |iour barbe une espèce de coton, tel (|ue celui qui couvre le menton des jeunes gens. Les Européens rasent leurbarlie connue des hommes faits; maLs les Asiatiques la portent longue, connue des vieillards. Ils conscn'ent avec le plus

SCIENCK DES ENFA]NS.

grand respect ce caractère patriarcal. Le plus grand affront qu'on puisse feire à un Asiatique est de l'en priver; comme le serment le plus sacni qo'on exigede lui est de le foire jurer sur sa bart>e. Peotrêtre le climat , qui est humide en Amérique, brûlant en Afrique, sec en Asie, est cause des di- ▼enes modifications de cet ornement naturel, que nous antres Européens reganlons comme une superflnilé incommode dans nos climats pluvieux. Mab 0 n'en est pas moins vrai que les variétés de la liarbe s'accordent, dans cliaque partie du monde, arec les périodes de la vie humaine (|ue nous leur altriboons , et se combinent parfaitement avec les antres traits de la physionomie. Ainsi les Indiens de l'Amérique ont en général le front étroit, de gros yenx à fleur de tête, le nez court, des traits peu prononcés ; ce qui , avec leur menton imberbe, leur donne un air de simplicité qui convient à l'enfonce. Les noirs d'Afrique, avec leur mentoD cotonné, ont des nez épatés, des yeux dont le blanc, ainsi que celui de leiuis dents , contraste durement avec la noirceur de leur visage, dont ils augmentent la rudesse par des balafres qa'ils se font ; ce qui leur donne un air violent et hardi : d'ailleurs ils sont d'une vigoureuse constilutimi. Les Eoropéens ont des corps très- bien proportioDnés et de beaux traits, témoin ces belles sl«biei des deux sexes que la Grèce nous a laissées, et dont je ne sache pas que ses artistes, si curieux de rediercher le beau en tout genre , aient été prendre des modèles en Afrique ou en Asie. C'était, je peMse, dans l'intention de montrer toute la beanté de la figure humaine, et leur ingénieux nvoîr, qu'ils ont représenté tant de figures sans ?élenieus et beaoconp d'hommes sans barbe, pour ne rien voiler de la beauté européenne. En Asie , le» Tores, les Persans, les Indiens, portent les barbes les plus amples qu'il y ait au monde , qui , avec leurs grands fronts et leurs nez aquilins , donnent à leur visage une gravité particulière. Le ooBtome est parfoitement d'accord avec ces caractères : car les peuples du Pérou et du Mexique sont simplement vêtus d'une chemisette de coton; cenx du Zara, de l'Atlas et de la Nigritie, de peaux de bêtes féroces; les Européens , d'habits courts et justes, qui font paraître toute la taille; les Astatiques, de robes longues qui la voilent jusqu'aux pieds : de sorte que les Américains ont l'air innocent et doux; les Africains, effronté; les Européens, viril; et les Asiatiques, vénérable; tel qn'y convient à l'enfonce , à la jeunesse , à l'âge màr et à la vieillesse.

Les plaisirs et les mœurs de ces nations sont analogues à leurs caractères. Les liabitans de l'O-

rénoque, les ^lexicains et les Péruviens, aiment passionnément les jeux qui exercent le corps, entre autres le jeu de balle; les Maures d'Afrique, les exercices de l'adresse, de la force et du courage, tels que les courses de iKigue et les combats de taureaux, dont ils introduisirent le goiH en Espagne, lorsqu'ils en firent la conquête; les Nègres, la musique la plus bruyante; les Europi^ens, le^ spectacles convenables à des peuples qui cultivent leur esprit; les Asiatiques, les assemblées où la raison s'exerce en silence, telles que les cafés, où ils fument leur pi|)e sans parler , où ils jouent aux échecs; car ce jeu noius est venu de ce pays, ainsi que le trictrac , des Indes. Il y a un autre exercice (|uî caractérise |)artout l'esprit des nations ; c'est la danse. Celle des Américains est pantomime , car ils imitent , comme des enfans , tout ce qu'ils voient foire ; celle des Nègres est querelleuse , et on y voit pour l'ordinaire deux champions armés de bâtons ou de zagaies , qui feignent do se battre. Le menuet règne sur les bords de la Seine , et parait la danse la plus propre à combiner à la fois les grâces d'un cavalier et de sa dame. Quant aux Asiatiques, cet exercice leur parait si contraire à la gravité de leur caractère , qu'ils se croiraient déshonorés s'ils s'y étaient jamais livrés : ils aiment cependant les danses, surtout celles qui sont libres et voluptueuses. Pour se procurer ce plaisir, ils introduisent des baladias dans leurs grands festins , qui durent quelquefois plusieurs jours , comme ceux d'Assuérus , car le goût de la table est encore celui des vieillards; mais jamais aucune femme honnête ne parait dans leurs divertissemens publics. Enfin, on se formera une idée précise des mœurs domestiques de ces diverses nations, en y considérant le sort des femmes , qui par tout pays en sont le principe et la fin. Dans les quatre parties du monde, elles ont des fonctions analogues aux quatre âges de la vie : elles sont nourrices en Amérique , esclaves en Afrique, compagnes en Europe et servantes en Asie.

Les mêmes nuances se retrouvent dans les gouvememons de ces contrées. On y reconnaît d'abord les deux puissances temporelle et spirituelle, ou militaire et ecclésiastique, qui, par toute la terre , se disputent la domination des liommes ; et chacune d'elles y a plus ou moins d'autorité , suivant le degré de maturité de chaque partie du monde. Ainsi, parmi les peuples enfons de l'Amérique, ce sont les prêtres qui ont la puissance , et qui gouvernent par les terreurs de la superstition. Les Mexicains et les Péruviens, déjà avancés on civilisation , avaient à la vérité des souverains;

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mais ces souverains, quoique très-<les|>o(es, étaient les premiers esclaves des idoles. Chez les fieuples de l'Afrique , le pouvoir militaire ou royal Temfiorte sur le [louvoir religieux. I^s Nè^^es, quoique foil superstitieux, cliani^nl souvent de dieux ei de relip^ion, même dans leur (nivs natal. Lorsqu'ils sont esclaves dans des pays étran^rs , ils prennent aisément la religion de leurs maîtres, et la quittent avec la même facilité : connue ils ne connoissent d'autre puissance que la force, ils sont toujours de la religion du plus fort ; et cette mobilité de caractère , produite par la fougue de leur tempérament , ne se trouve chez aucun [leuple de r Amérique, de rEurof»e ou de l'Asie. Dans le régime viril de l'Europe , les puissances temporelle et spirituelle se rapprochent ou se divisent à propoilion de ki maturité des nations; mais chez celles de l'Asie, elles se réunissent et se confondent «lans la personne du souverain , comme au tem[is des patriarches. Les monanpies de l'Asie sont à la fois rois et |H)ntifes , de manière cependant que , quoique la religion du prince préside à tontes les opérations de l'étal, toutes les autres religions y sont publiquement tolérées : il n'y a pas un souveraui en Asie qui n'y règne au nom de la religion. Daas la religion mahométane , les chels de l'état se disent les descendaiijs du prophète : tel est le grand-seigneur chez les Turcs, le sofi de Perse, le grand-mogol , le prince de Moka , les émirs des Arabes, les anciens califes d'Egypte et de Bagdad, et les scliérifs , qui se sont emparés d'une si grande partie de l'Afrique. Daas les religions idolâtres de l'Asie , comme celles de Tlndoustan , du Pégu , de Siam , de la Cochinchine, les monar(|iies prennent le titre de frères du soleil et de la lune. Dans la religion de la Chine , l'empereur sacrifie publiquement à l'esprit du ciel : les autres parties du •acerdooe pontiGcal passent aux mandarins des villes , et même à tous les pères de famille , qui offrent souvent des hommages religieux à GHifucius et aux esprits des ancêtres. Lorsque les deux puissances militaire et ecclésiastique se sont séparées dans la personne du prince, comme au Japon, l'empereur ecclésiastique ou dairi s'est réservé le droit très-important de conférer tous les premiers titres d'honneur de la cour de l'empereur séculier, qui de plus est obligé chaque année de lui payer de grands tributs : ces titres d'iionneur sont des titres de sainteté. Ainsi on i)eut dire «fue, daas tonte l'Asie, le gouvernement des peui»les est véritablement tliéocratique; les édits mêmes des souverains y renferment des leçons de morale, ou des exhortations à la vertu, comme il convient aux ordres d(*8 vieillards : de sorte que , si on s'arrête

au langage des Uns dans Chaque partie du monde, on y retrouvera les caractères de leurs haÏMtans; car elles font parler en Amérique le courroux des dieux, en Afrique la colère (ks rois, en Europe leur bon plaisir, et queUpiefois l'intérêt des peuples, et en Asie la volonté du cieL

Il ne faut pas conclure de ces rapproclieiiinK que j'attribue les vices et les vertus de chaqpic peuple à son climat : j'ai réfuté ailleurs pir des preuves de fait cette envnr mise au jour ptrde célèbres écrivahis. Ce que je viens de dire, même sur les diverses températures de cliaque partie du monde , en est une nouvelle réfutation. Il est certain que les chaleurs de l'Africine n'en rendent pas les Nègres efft minés, comme les noirs liabilim du Rengale, cpii vivent sous un climat pnsqne send)lable ; de même que les chaleurs du Bengale et de la côte d'Arisca ne rendent pas les Inilinis liarbares, comme les Nègres de Jalda ou les MaiH res de l' A fnque. La barbarie et le luxe ne sont pas des effets du climat, mais des maladies et de Vàge des nations. La première les attaque dans tonte» force a leur naissance, et s'affaiblit à mesure qn'dles vieillissent ; l'autre , au contraire, croil avec elles, et est daas toute sa vigueur à leur décadence. La barbarie nait de la foiblesse d'un peuple enfioit, gouverné par le despotisme d'un monarque on d'un corps , et elle a toujours pour base quelque opinion religieuse. Le luxe, au contraire, vienl de la fiiiblesse d'un peuple vieillard , et est fondé sur des besoins physiques qui se nmlliplient arec l'âge. La barbarie et le luxe n'adhèrent à aucune natkm, puisque la simple progression de Tâge, ou de bonnes lois , suffisent pour les en guérir on les en firésener. On peut rapporter tous les vices d'une nation à ces deux maladies des corps politiques; et comme il est très-important d'assigner , dans les maux du genre humaui , les sources principales qui les produisent , nous allons les déterminer par leurs effets. Ainsi , considérant la guerre comme le résultat de la barbarie de cbaqne peuple, et son commerce comme celui de son luxe, nous verrons ces deux thermomètres politiques hansMT ou laisser , suivant les degiés de civilisation de diaque partie du monde.

En Améri(pie,les guerres sont fréquentes ^t très-cruelles parmi les Sauvages, comme nous Pavons dit. Elles naissent de l'état de faiblesse de ces petites natioas , qui proportionnent toi^joars leara vengeances à leurs craintes; mais ce que je n'ai pas encore dit, c'est qu'elles y sont presque toutes allumées par quelque fanatisme religieux. Le premier homme qui égorgea un animal domestique pour sa subsistance en dévona les entrailles aux

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dieux poor expier celte espèce de crime, eu les aasoctaiil à ses besoins. Voilà , dit-on , Torigine des sacrifices. Mais celui qui le preuiiei' tua son semiilable eo offrit sans doute le sang aux dieux infernaux, pour les associer à sa vengeance : et vuilà, seloD moi, l'origine de la férocité des guerres de l'Âmériqoe. Les sauvages n'entreprennent ancune bostililé sa-.s consulter leur manitou , et celui «feutre eux qp\ le fidt parler ne manque jamais de |iroiuettre un Iienreux succès, pourvu qu'on s'engage t fournir à la parure du manitou au moins «|iielques crânes ou mâchoires des ennemis. Aussi lis traitent leurs prisonniers de guerre avec la plus horrible barbarie. Ils leur arrachent la dievelure, ils les rôtissent tout vife, ils les mangent, et ils en alladient les ossemens à la cabane ou au sac ({ui renfiemie le manitou. Les Mexicains et les Péruviens, œs peuples naturellement si doux et déjà avancés en civilisation , offraient chaque année à leurs dieux un grand nombre de victimes humaines; Ils faisaient même uniquement la guerre pour en a^-oir. I^nrs prêtres s'écriaient de temps en temps qu'il fallait à manger aux dieux. Aussitôt les peufries treinlilans prenaient les armes, se jetaknt sur les peuples voisins, d'où ils amenaient quantité de prisonniers, auxquels les prêtres ouvraient la poitrine pour en tirer le cœur, qu'ils offraient tout palpitant à leurs idoles; l'empereur do Mexi(|ue s'était abstenu même de foire la conqoéte de phisieurs nations de son voisinage, uniquement aOn d'avoir de quoi fournir à ces affreux sacrifices. C'est sans doute cette bart)arie qui a . «tllré la vengeance divine sur ces peuples dont le gouvernement ne subsiste plus; car puisque Dieu ne se profiose que le bonlieur du genre humain , la barbarie est sans doute le plus grand des crimes à ses yeux. La guerre en Afrique est aussi fort inhumaine, quoique beaucoup moins qu'en Amérique, parce qn'dle n'est pas mêlée de fonatisme. Le» Nègres n'ont ordinairement d'autre but que de fiiire du butin et des esclaves : ainsi ils épargnent au moins le sang des prisonniers. En Europe , la guerre est aujourd'hui le simple effet de la cupidité des peuples et de l'ambition de leurs princes. Quoiqu'elle y soit fréquente, elle se propose souvent l'intérêt du commeitse ou des peuples; elle a ses kns qui en modèrent les fureurs. Il n'y a qu'une petite partie de cliaque puissance belligérante qui combat; et, comme l'argent est son premier mobile, dès qu'il manque de part et d'autre la paix s'ensuit. Dans la plus grande partie de l'Asie, les goerres sont rares et peu meurtrières. La Loubère dii que le roi de Siam ordonnait à ses généraux de .s*ab^nir de tuer. I.es Chin'Hs, ainsi (pie les In-

diens, ne sont pas belliqueux. Ces grandes nations n'emploient guère que les ruses de la politique IMHir résister à leurs ennemis. Les Turcs et les Persans sont plus guerriers, mais ils sont à cet égard inférieurs aux Européens, dont la tactique est beaucoup plus parfaite. Cependant , quoique le luxe de l'Asie dût en adoucir les mœurs, comme les extrémités se touchent , le luxe y a introduit un autre genre de barbarie , c'est celui d'y feire des esclaves et des eunuques. Ces coutumes barbares sont déjà bien anciennes en Orient; ce qui me porterait à croire qu'elles sont nées dans l'enfance de ces peuples. Quoi qu'il en soit, l'esclavage est incomparablement plus doux dans cette ancienne partie du monde que dans toutes les autres . Il n'est pas rare de voir des esclaves s'allier à leur malti«, surtout s'ils en embrassent la religion. Ainsi, en considérant le mal que la guerre fiit au genre humain, nous verrons qu'elle produit en Amérique des victimes , en Afrique des esclaves, en Europe des prisonniers, en Asie des serviteurs.

On peut vour par ces aperçus que la barbarie s'affaiblit à mesure que les nations avancent en âge : nous aUons voir mainteriant le luxe augmenter dans les mêmes rapports.

Le commerce, qui est le fruit du luxe, est tbrt borné chez les Sauvages de l'Amérique. Nous ne faisons aucun usage de leurs meubles, de leurs armes et de leinv étoffes : mais comme ils vivent plus près que nous de la nature , nous leur sommes redevables d'une foule de biens naturels, qui l'emportent sur les fhdls de l'art et de l'Industrie de toutes les autres parties du monde. Ce sont eux qui ont donné à nos colonies le manioc et la patate; à nos tables, les pêches inépuisables du banc de Terre-Neuve; à nos potagers, la pomme de terre ; à nos délices , la vanille et le cliooolat ; à nos soucis, le tabac; à nos jardms, une multitude de végétaux utiles ou agréables; à notre commerce et à nos manuilM^tures, le coton, l'indigo, les pelleteries, l'iHsiille de tortue, la coclienille, etc. Nous leur devons encore le café et la canne à sucre, transplantés de l'Asie dans leurs terres, et dont les productions coûteraient beatieonp plus cher, s'il (àWsLii les aller dierdier dans les lieux de leur origine. Ils ne se donnent pas la peine de recueillir pour nous la plupart de ces richesses , mais ils nous en ont montré l'usage. Celui qui foit présent au genre humain d'une plante utile lui rend plus de services que d'inventer un art. Pendant combien de siède^sserait tombée dans nos parcs la fève anière du cacao , sans que nous eussions imaginé de la torréfier et de la combiner avec une sub-

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slance sucrée |N)ur en composer un aliment délicieux ! Pendant combien de tem)>s nos botanistes nuraient-ils proscrit le talxnc comme un poison dangereux, si les Sauvages de TA mérique ne nous avaient enseigné (pic c*était un puissant remède contre le cliagrin! Je compte pour rien , ou plutôt pour un grand mal , cette abondance prodigieuse d'or et (Pargent que nous tirons de leurs montagnes. Elle a été la cause de la destniction presque tolale de ces fieuples enfans, aux(pieLs on ne fiouvait reprocher d'autre crime que la religion de leurs tyrans; mais, [lar une juste réaction, ces mêmes métaux sont aujonrcriiui la causer de la \ûu- |)art des guerres de TEurope, et en entraîneront \6l ou tard la ruine.

Le commerce de l'Afrique annonce tui peu plus d'industrie de la part de ses babitans ; elle n'a pas besoin de cultivateurs étrangers pour recueillir ses productions. Nous tirons de ses côtes septentrionales, subjuguées par les Maures, des maroquins, des dattes, de l'huile, de la cire et des blés en al>ondance. Ses côtes occidentales, liabilées par les Nègres, nous donnent un peu d'or, de l'ivoire, et une foule d'esclaves que sa malheureuse fécondité fournit à nos travaux de l'Amérique.

î.e commerce de l'Europe s'étend , comme les l»e$oins de son luxe, jusqu'au bout du monde. Il exporte fort peu d'objets naturels et de productions de ses fabriques; les peuples étrangers ne veulent guère que les fniits de nos arts et de notre industrie. C'est avec de l'eau-de-vie, de la poudre à canon, des fusils, des sabres, du fer, que nous commerçons principalement avec les Américains et les Africains. Les Asiatiques ne reçoivent de nous que de l'argent.

Quelipie étendu que soit notre commerce, il n'égale pas à beaucoup près celui de l'Asie. Nous allons chez tons les peuples cherdier des jouissances; mais tous les peuples viennent en acheter en Asie. Je ne parle pas du commerce de l'Inde , où tant de vaisseaux abordent, mais seulement de celui de la Chine. Cet antique empire, reculé dans la partie la plus orientale de notre continent , renferme le seul grand peuple chez lequel la plupart des autres peuples de la terre viennent commercer, et qui ne va tout au plus que cliez ses voisins. Les l'artares, les peufiles du Thibet, les Russes, les Coréens, les habilansde la Cochinchine, du Tnnquin , de Siani, du Pégu, de l'Inde et de ses lies mnombrables, de l'Arabie, de la Perse, de la Tuniuie asiatique , arrivent dicz lui en Hottes ou en longues caravanes. Ils font retluer ses productions, ses manufectures, son commerce et ses usages dans toute l'Asie et jusqu'en Afrique. Nos

vaisseaux de l'Europe y abordeat des exlràût» de l'occident. Il pourvoit même aux besoînsetau luxe de l'Amérique, car les vaîsBeaax ttçaffuAi de Manille portent tous les ans au Péroa et n Mexitpie des étoffes, des porcelaines etdMmeablés de cette industrieuse partie da monde. Un simple impôt mis, dans l'Amérique aeplailri»nale , sur une production v^étale de ce riche empire, a fait prendre les armes aux oolooies mtglaises, et les a séparées de leur métropole; don peut dire que c'est un peu de thé, et le roarao qiû renferme le sucre , qui ont causé une partie des guerres de l'Europe.

En assignant un des âges de la vie à chaque partie du monde, je n'ai pas voulu dire que Âaque peuple ne puisse passer par les quatre périodes de la ?ie humaine; nous savons le contraire par notre expérience. Il y a loUi du siècle des druides a celui de Louis XIY ; les vertus de diaqne âge peuvent se naturaliser dans tous les pays. Si Textrémité septentrionale de l'Afrique est babilée par des pirates, son extrémité méridionale^ sous des latitudes à peu près semblables , est devenue sou les Hollandais l'asile du commerce. La pulssanee de l'Europe et la sagesse de l'Asie se Iranspholeront peut-être un jour par les Apglais dans F Amérique septentrionale, et pourront y devenir le pai^ tage des Sauvages de l'Amérique; mais au mBîcu de ces grandes révolutions, je pense que chaque peuple conser\'era toujours quelque diose de sun caractère territorial. La vieiHesse de l'aubépine n'est point celle du chêne, et cependant le baisMn et l'arbre suivent également le cours des sièdes. Ils ont chacun leurs oiseaux qui viennent se reposer sous leur feuillage et l'embellir par leurs harmonies. La nature se plaît dans celte varîélé; (luelquefois même , lorsqu'un vieux arbre est renversé par les tempêtes, elle feit sortir de ses racines moussues un rejeton vigvmreux qui loi redonne une nouvelle jeunesse. Peut-être un jour le tem[)6 , nos malheurs , quelque génie bienfoîsant comme la nature , un Lycurgue , un Penn ^ un Fénelon , ramèneront l'Enrope à riieureuae shnplicité des peuples américains, sans rien diminuer de ses forces et de ses lumières.

Mais s'il est presque impossible à de grands peuples de rétrograder vers l'âge de l'innocence; si les feux de l'ambition et des cupidités une fois alhiniés ne peuvent plus s'éteindre , tâdions au moins de tirer de ceux qui nous coi^ument une lumière cpii éclaire nos vieux jours.

C'est dans l'Asie que nous trouverons des em- |iires dont le régime peut nous sen-ir de modèle : tel est celui des Chinois (pii a quatre mille sept

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ceiils ans d'anllquilé. Ce peuple vieillard cuniple ses années par celles du globe; il est l'alné de tons les peuples de la terre , qui viennent de toutes les régions lui rendre hommage. Pour nous qui parooufXMis Fàgc viril avec les vices de la jeunesse et les défouts de l'enfance , nous devons chercher à raflermir la légèreté de noire constitution |>ar les mêmes lois qui assurent la pondération de ce vénérable empire. La vieillesse couronne la Un des nations ; el comme die prépare l'homme à une autre existence, elle change aussi la nature d'un état et le ramène en quelque sorte à la simplicité des élémens. Ce n'est plus un fleuve qui va se perdre à la un de son cours; c'est un océan qui engloutit tons les fleuves et les reproduit de ses émanations. Vu état vieux et bien ordonné attire à lui et s'iiicoqwre ses voisins, ses alliés et ses conquérans même; la nature le réserve pour être la tète du genre humain , dont les autres peuples ne sont que les membres. Cet empire universel , dont le désir agite toor à tour tous les peuples de l'Europe, est uRerl par la nature à tous ceux du globe : il a été présente successivement aux Assyriens , aux Scy- IbeSy aux Mèiles, aux Perses, aux Grecs , aux Komaian, aux Tartares, aux Arabes, et il leur a été enlevé à tous ; il n'est le prix ni de la force ni de la ruse, mais de la sagesse. Un EurofR^en vantait à im Chinois la puissance de nos royaumes modernes, leur tactique, leur navigation , leurs comiué- Ics; il lui feisait l'éloge des fieuples anciens de TEurope, dont il n'avait jamais ouï prier : des Athéniens , des Lacédémoniens , des Romains. « Sans doute , lui répondit le Chinois , ces peuples » ont été puîssans, et vous l'êtes aussi; mais vous » passerez avec eux , et nous autres nous durons.» On doit affermir la base du lM)nheur public sur les saintes et étemelles lois de la nature. C'est la nature qui, en donnant des griffes aux animaux de rapine, avec l'instinct de la férocité, a fait l'homme nu el lui a dmmé l'instinct de la bienfaisance, afln qu'il scoounH ses semblables par le sentiment de ses propres besoins. Elle a gravé dans son cœur cette loi inaltérable : Ne faites

PAS A AUTaUl CE QUE VOUS NE VOUDRIEZ PAS

qu'on vous fIt. C'est cette loi que Confucius ajH pdle la vertu du cœur, qu'il recommande saas cesse dans ses écrits, comme le principe de toute conduite particulière, et qui est la base des neuf maximes de gouvernement qu'il a présentées aux sonverains de son pays. C'est elle qui , en rendant à la Chine les récom|)enses et les piuiiiions personnelles à tous ses habitans sans exception , les a rasï^eniliiés sous leur monarf|ue connue une famille sous un père, et a rendu leur constitution inébran-

lable ; c'est elle qui, malgré la corruptitm des mandarins , les guerres civiles , les invasions des l'artares , a maintenu ce grand empiré , comme le pivot d'un vieux chêne soutient son tronc caverneux contre les tempétesdu ciel et lesdébordeinens des eaux : loin d'en être allait u , il accroît ses forces de ce qui devrait le renverser; son vaste feuillage se nourrit d'orages, ses racines boivent l'inondation des fleuves.

C'est celte loi que l'Evangile nous recommande conune le second de nos devoirs ; elle est pour cliacun de nous l'extrémité de ce rayon tlont la Divinité est le centre , et le genre humain la circonférence. C'est elle seule (|ui nous fait honune et (|ui nous rappelle à la nature dans quelque partie du monde que nous soyons nés; elle nous force d'abjurer , au moias intérieurement , les préjugés de familles, de corps de nations, et nous défend d'être Turs, Juifs, Brames, Africains, lors(|ue nous ne pouvons l'être sans cesser d'être hommes. Au milieu de tant d'opinions qui arment les nations les unes contre les autres, elle nous montre notre intérêt personnel dans celui du genre humain, et celui du genre humain dans notre intérêt personnel. Voulez-vous savoir si une maxime est juste par rapport à autrui ? appliquez - la à voius-mêuie : par rap|K)rt à vou^t-mêine ? appliquez-la à autnii , et étendez-la à tous les hommes : si eNe ne convient pas à tous , elle ne convient à aucun. Enfin celte loi est l'heureux instinct qui ra|>proclie t(Mis les \miples de la terre les uns des autres, et eHe est la seule règle invariable de ce (|ui est juste, l)ou, décent, honnête, vertueux el religieux dans tous les temps ei dans tous les pays du monde,

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