‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 45 sur 116 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

HAUMONIKS FRA'IEUNELLES.

Nous avons présenté jusqu'ici les liarnionies que les puissances de la nature ont les unes avec les autres; nou*« allons décrire maintenant celles que chacune d'elles a avec elle-même. Les premières sont simples, les secondes sont ctmqiosées. Les premières nous ont offert l'organisation élémentaire des individus, les secondes nous donneront celle de leurs espèces et de leurs genres. \jps premières composent les matériaux primitif de l'édifice de la nature , et les secondes en fonuent l'assemblage. Les unes sont |)liysi<iues , el les autres sont morales ou s(K*iales. Ici va commencer un nouvel ordre de choses, donl le soleil est toujours le premier nio-

HAHMONfES FRATEUNELLES.

bile : loules &es lois ([ui guuvcnieiil la terre ont i leur origine dans les deux.

Considérons le soleil au lever de l'aurore, lors- (^ril passe de riiéniisplière inférieur dan»lesu[)érieur. D'abonl if dilate Tairde notre horizon, et aussitôt un vent frais s'élève de l'orient pour le remplaeer. La rosée de la nuit , suspendue dans Tes airs, tombe sur la terre; les plantes se raniment, les oiseaux font ciUendre k'urs [M'eniîers chants, riioinnie commence le cercle de ses travaux et de ses jouissances. Chaque heure amène tme harmonie nouvelle , et toutes ensemble ^ comme une troupe de sœurs de dliïêrens âges, qui se tiennent par la main , Tont se réfugier sous le manteau coastellé de la nuit.

Voyons maintenant le soleil, au lever de Tannée, nu matin de ce grand jour qui vaéclah'er etehauffer notre [)éle pendant siamois.

Alors les phénomènes de notre horizon s'opèrent en grand sur notre hémisphère. D'abord toute son atmosphère est dilatée , et celle de l'émisphère op- I)osé s'efforce de prendre sa place. Aussitôt des vents chauds et humides sonfllent avec violence de la partie du sud ; les glaces de notre pôle se fondent, s'ébranlent et s'écroulent ; l'Océan, chargé de leurs débris, prend son cours vers le midi et circule autour du globe; les rast'es et lesi |>luies du printemps, qui résultent d'une atmosphère tiède et vaporeuse, fertilisent les terres; l&s végi*taHx ranimés poussent tour à tour leurs i^remiers feuillages; les animaux, joyeux, préparent de nouveaux nids; l'homme se livre aux travaux renaissaas de Tagri- «Hilture, de la navigation et du commerce. Chaque jour ap{)orte de la part de In nature de nouveaux bienfaits , et tous ensemble , après avoir entouré notre hémisphère d'une giiirUmde de ileurs et de fruits , vont se réfugier dans le sein de Thiver , comme les heures du jour dans celui de Li nuil.^

Si une révolution d'heures amène Ws diverses harmonies du jour, et une révolution de jours celles de l'année , une révolution d'ann('>es amène à son tour celles de la vie. Après un certain nombre de périodes du cours annuel du soleil, les élémens eux-mêmes subissent des crises qui varient leiu^ liarmonics : les ouragaas, les volcans, les tremblemens de terre donnent à l'atmosplière une autre température , à la mer des lies naissantes , et aux continens de nouveaux rivages. Des |)ériodes de mois lunaires et d'années solaires déterminent, dans chaque végétal , l'âge de sa floraison ; dans chaque animal celui de sa puberté, et dans tous les harmonies de leur vie. L'homme, vers l'âge de sept ans, sort de sa première enfance ; il entre dans son aurore. Cette ép<x|iie, comme celle de la nais-

sance du jour et de rannéc, est précédée d'une rrvolulion: de nouvelles dents lui anooDoenl nec doidenr qu'H a besoin de nouveaux aliiDettt;mvent son sang s'ailjme et son corps se couvi€ (Té* bullilions. Les fteliies-véroles , les rougeoies et b éru|»tiuns cutanées sont les giboulées de sen priotemps. Une révolution morale acoomiAgoe h révolution physkpie : le premier feu îles fmàm conmience à écliauffer son cœinr et â édairtr sn esprit; l'amitié maternelle ne peut ph» lui satire; il lui faut des égaux, des compaguona , desuuii, de nouveaux plaisirs et de nouveaux Iraraux. Il entre ainsi dans la carrière humaine, donl il dod . parcourir toutes les harmoDÎes , jusqu'à ce qw b mort, semblable À l'hiver et à la nuit, eouvieies jours, ses années et si vie d'un voUe funèbre.

l'n eerde de vies humaines produit i son tour les liarmonies des tribus, celui des Irilmseelksflcs nations, celui des nations œHes du gon iMunafah. Sans doute notre globe , avec tous ses lubîtans, a des relations avec les globes qui toament autour du soleil; et l'astre du jour lui-même , «vce n sphère immense, on a encore avec les astrcsimenl)rables ordonnés dans Pinfini et dana rétcmité , suivaot des plans incomiiis aux mortels».

Mais il suflit à ma feiblesse de m'occuper dn [Niissances de la nature qui se manifesteot sur to terre. Je les y ai présentées simples et co repos, je vais les montrer combinées et en action, je vais décrire leurs relations avec les bannonies des tein])s. Je ne prétends point, conune Phaéloa, mener de iW)nt les chevaux du Soldl; mais, comme l'hiromlellc , régler ma carrière facilite sur oelie de l'astre du jour. Eu volant terre à terre, jepnîs, comme lui, foire le tour du monde , et en étudier les lois, d'où dépendent lesdestinées du genre linraain. '" Uappelons-nons d'abord une des lois fondamentales de la nature, celle de la consonuance. Nous avons vu que tout corps organisé était farmë de deux moitiés semblables qui s'entr^aîdaient : j*ap- |ielle cette consonnauce harmonie fntemelle.

Otte loi se manifeste dans les astres, Ibnnés de deux moitiés semblables , puisqu'ils sont s|ilicriques. Il y a plus, la splière pouvant se diviter en une infhiité de nmitiés égales par tons les points de sa circonférence, il en résulte qu'elle réunit en die une mlinilé de consonnances, qu'elle renferme toutes les formes, et (pi'elle en est la plus pnrfeile. En effet, toutes les courbes s'engendrent des différentes révolutions de son cercle; toutes les formes ai^ulaires, des combinaisons de ses cordes et «le ses rayons: et ses parties diverses étant en équilibre autour d'un centre unique , elle seule est susceptible de tous les monvemens.

HARMONIES FRATERNELLES

Celle oonsoiuiance, qui esl spbérique dans les corps célestes y se trouve simple dans les corps orl^uùsés de la terre. Tout végétal et tout animal ^est formé que de deux moitiés semblables , dont les organes sont en nombre pair.

Je ne m'arrêterai pas à cette autre loi des contrastes, qui met dans les corps organisés deux moitiés en opposition, comme celle des consonnancesen met deux en rapport. Nous avons vu que ces deux lois existaient dans le globe même de la terre, dont l'hémisphère oriental consonne avec l'occidenlal, lèaepientrionalcoiltrasteavecIeboréal.Ce contraste regarde rharmonie conjuguée; je me bornerai ici à la consonnance <|ui établit Tbarmonie fraternelle.

La nature, non contente d'avoir mis en consonnance tous les membres d'un corps organisé , aûn i|a'ils s'aidassent mutuellement, a mis les corjis organisés enx-mémesen harmonie fraternelle les ims avec les autres, afin de lier toutes les parties de son ouvrage. Ainsi, dans les cieux, l'astre du jour est en harmonie fraternelle avec celui des nuits; car l'un vient éclairer de sa lumière l'hémisphère que fantre abandonne. Cette concordance avait &it imaginer aux anciens que ces astres étaient frère et sœur, et Us les désignaient sous les noms d'Apollon et de Diane; mais celte liarmonie tnlemdle est encore plus marquée entre la lune et la terre , qui se réfléchissent muluellement la lumière du soleil. Elle s'étend jiisqn'aux satellites qui entooreQt Jupiter, Saturne, Uerschell, qui s'édairenl et se rédiauffent réciproquement des mômes rayons paternels.

Cette consonnance règne sur la terre parmi les élémens. Les vents de l'orient et du nord coiisonnent entre eux en froidure et en sédieresse, comme ceux de l'occident et du midi en clialeur cl en humidité. Quelque irrégularité apparente qu'offre le globe à sa surfoce, il n'y a pasim seul lieu, soit au milieu des mers ou au sein des terres, soit dans la zone torride on dans les zones glaciales, qui n'ait à la fois des vents froids et cliauds , secs et humides. Les sources se joignent fi-atemellement dans la vallée, et les collines qui la bordent ont des angles rentrans et saillans en consonnances. I^eseaux ont des reflets, et les terres des échos qui consonlient de genre à genre; et jamais un paysage n'est plus intéressant que quand le reflet du ruisseau répète la forme de la colline, et l'écho de la colline le murmure du ruisseau.

Les harmonies fraternelles qui groupent les vcgétanx présentent des spectacles non moins admirables. Nous avons du plaisir à voir un arbre isolé, avec toutes ses harmonies élémentaires ; mais nous en goûtons un plius grand et d'un autre genre,

quand nous le voyons entrelacer ses rameaux avec un arbre de sou espèce, et tous deux s'appuyer l'un l'autre contre les tempêtes. C'est riiarmonie fraternelle qui les unit ; elle est la source du plaisir que nous éprouvons à la vue d'un bocage, ou d'une longue avenue, ou d'une lisière de gazon. J'ai déjà dit que la 'nature nous mdique un moyen assure de disposer cha(|ue esiièce de végétal dans l'ordre qui lui convient le mieux ; c'est de le planter suivant riiarmonie fraternelle où ses semences sont rangées dans leurs capsules. Ainsi le chêne rd)uste, dont les glands naissent un à un ou deux à deux , présente un port majestueux , soit qu'il soit seul , soit qu'il soit groufié avec un autre cliène ; mais les sapins , les pins et les cèdres, dont les pignons croissent rangés circulairement et en pyramide dans un cône, produisent un effet bien plus imposant, lorsqu'ils fonnent, dans le même ordre, un sombre bocage au sonunet d'une montagne, que lorsqu'ils y sont isolés et dispersés. Ainsi le vignoble plaît moins dans une plaine , que lors(|ue ses ceps sont rangés autour d'une colline dans le même ordre que ses grains le sont autour d'une grappe. Nonseulement riiarmonie fraternelle groupe les individus, mais les genres eux-mêmes : elle donne des vrilles à Li vigne pour s'attacher à l'orme, et des griffes au lierre pour saisir le tronc des chênes. Sans doute la variété des arbres d'une forêt et celle des fleurs d'une prairie nous donnent encore des sentimens de plaisir; mais ils naissent d'Iiannonies d'un antre ordre, et je ne m'occupe Ici que des sentimens qui résultent de la disposition des végétaux de la même espèce.

L'harmonie fraternelle se fait sentir encore avec plus de charmes dans les animaux, parce qu'ils y sont sensibles, et qu'ils pourvoient eux-mêmes à leurs besoins, plus nombreux que ceux des végétaux. La nature leur a donné d'abord deux organes, pour commmiiquer entre eux à de grandes distances: l'un est actif et l'autre passif; c'est la voix et l'oule. L'oi^ane de la voix a son origine dans la poitrine, près du cœur, siège des passions ; el celui de l'ouïe a la sienne dans la tête, près du cerveau, siège de l'intelligence.

Je suis trop ignorant pour parler ici de la cou- I sfruction admirable de ces organes, et de leur variété merveiUeuse dans les diverses espèces d'animaux : il me sufGt d'observer qu'en général la portée des animaux est en raison inverse de lem* faiblesse; que toutes les sensations de la liaine elde l'amour, de la joie et de la tristesse, de la crainte et de l'espcraucc, et toutes les [tassions, sont réparties entre eux à proportion de leui-s besoins , et expruiices {Kir des modulations innombrables.

i^ys

HARMONIES FUATKUxNELLES.

Cepeiulniit ces expressions sont si (1(^lcrinint^s, (|iie les animaux d'une autre espèce, et Hiomme même, ne se mcpreuienl pas à ieur caractère, ({uoiqu'ils n'en pénètrent {tas le sens. Quel ^rannnairien |K)urra recueillir ces élémens invariables de la lanpie primitive de la nature? Il y trouverait sans 'doute tous les soils deslanjfues humaines, et môme des moLs entiers articulés. Quel géomètre calculera les courbes orales ({ui expriment des sons si difTérens, et les courbes acoustiques qui les recueillent sans les confondre? Peut-être les oreilles des animaux ne reçoivent jias les mêmes bruits dans les mêmes proportions , non plus que leurs yeux ne reçoivent la lumière. L'aigle, au liaut des airs, contemple le soleil , et découvre les plages lointaines avec des yeux qui ont la portée des télescopes; tandis que Fabeille, dans sa ruche obscure, travaille à ses alvéoles avec des yeux taillés en microscopes.

En général, les animaux carnivores ontTouverlui-edes oreilles tournée en avant, pour éventer leur pn>ie, et les fiiigivores les ont tournées en arrière et mobile , pour entendre de tous côtés le bruit de leurs ennemis ; mais la voix et Fouîe ont été données à cliaffue espèce {tour vivre en société avec ses semblables. Les aninuaix qui n'ont |N)int de voix vivent solitaires : tels sont l)eaucoup d'insectes; mais, dans la saison des amours, ils se réunissent |)ar des bouixloiuiemeiLs ou des bniitsr le scarabée pulsateur fait entendre la nuit le tictac d'une montre, pour appeler sa femelle; la mouche luisante allume sa brillante élhiceile dans les ténèbres ; les poissons de l'Océan se comniuni(|uent entre eux [»ar l'éclat de leurs écailles au sein des flots, et la nuit |»ar les feux [tliosphori- (lues (|ue leurs mouvemens y font naître.

Au reste, si l'iiarmonie fraternelle nous cliarme, dans les végétaux, (lar les groui>es qu'elle y forme, elle noiLs plaît encore davanUige par ceux qu'elle établit entre les animaux : \\s vivent daits l'ordre où ils sont nés ; le plan de leur vie i*st renfermé dans leurs l)erceaux. Les tourterelles volent deux à deux, et les p<*rdreaux iKir compagnies, <laas le même nombre que les œnta dont ils sont éclos; les sangliers se rassemblent d'eux-mêmes |)ar troupes, les chiens par meutes , les |)oissons vivipares |)ar (*ouples, les ovipares par légions. On peut juger des mipurs fraternelles des animaux par le noml)re des œufs de leurs nids et |)ar les tétines de leurs mères. Otte omcordance s'étend jus<iu'aux insectes, et les abeilles ne vivent dans une société si intime, ({ue parce qu'elles naissent d'une seule mère, et qu'elk^s sont élevées dans la même ruche. Une MTie d'individus , nés ensem))le , foraie leur famille, et une série des inênu*s familles voi-

sini's et contemporaines ct^npific une tribu dont tous les membres s'entr'aident : telle est celle des castes, telle est celle des |Hgeons sauvages de TAmérifpie , dont une partie s*oocu|)e à abattre avec les ailes les glands des chênes, tandis que Fautir partie les nnuieille à teire.

Pendant (fue le matérialiste s'efRirce de ramener toutes les lois de la nature â une aUractkio aveugle, l'animal réclame en faveur de l'harmonie fraternelle, l'raasimilé d'im eliinal dans un autri', en vain on lid fait i-espirer le même air, en vain on lui présente les aliniens de sou enfance ; il refuse de s'approcher d'une table où fl n'a plus de frère pour con\ive. Ainsi le renne da iMinl , le lama du Pérou, la tourterelle d'Afrique, le castor, isolés dans les ménageries des rois, apliellent en vain , par de tristes gémissemens , les compagnoiLs de leur enfance.

L'iianuonie fraternelle est donc la première drs liannonies sociales, puisqu'elle existe dans les cieux , les élémens , les végétaux et les animaux. Ainsi les lois harmoniques, qui assemblent les membres des coips oi*ganisés , et qui en groii|ienl les individus , n'existent pas moins que les attnc> lions , qui réunissent les parties des coqis noa organisés.

Nous avons déjà vu (|ue l'iiomme était né pour la société, iiarce qu'il réunissait en lui seul les besoins de tous les anhnaux , et qu'il n'y pouvait {loiu-voir (|ue par le secours de ses semblaÛes ; je trouve une nouvelle preuve de cette vérité dans la construction de sa voix et de son oiile. Sa voix peut imiter toutes celles des animaux ; et ses oreilles, placées aux deux côtés de la téCc.et formées des courbes acoustiques les plus ii^énîeusrs, peuvent recueillir tous les sons qui s'élèvent dans la circonférence de son horizon. Ces organes sont faits avec un tel art, qu'ils communiquent et recueillent toutes les affections du copur ci tous les raisonncmens de rinlelligence , tandis que ceux des animaux ne peuvent exprimer et recevoir que les premiers cris des passions et de simples aperçus. De quoi servirait à l'homme un oiigaiie si parfait et si étendu , s'il était né pour errer seul dans les forêts ?

' Il a, en efTol, besoin des services de ses si*mblables, depuis la naissance jusqu'au tombean; et d'un {lùle à l'autre, il n'y a pas un seul homme qui ne corresponde avec toutes les parties de rnuiveiv. Les épiceries, les teintures, les toiles de l'Asie, le café , le sucre , le coton , les pelleteries , l'or et l'argent de l'Amérique , l'ivoire et les Nègres de l'Afrique , sen'cnl aux besoins des peuples de l'EuroiM?; et le fer, le vin, les eonleries, le papier.

HARMONIES FRATERNELLES

les armes à feu , et toutes les productioiis de Findustrie de l'Europe, se répandent jusque chez les Sauvages des contrées les plus reculées du monde.

Cette correspondance de jouissances physiques a existé plus ou moins dans tous les temps , mais celle des jouissances morales est encore plus étendue. Les usages , les lois , les opinions , les traditions pofitiques et religieuses , non-seulement se commnniquent par toute la terre , mais lient les peuples passés et futurs. Le globe, considéré avec le genre humain , est comme le disque de la marguerite, dont diaqne fleuron est au centre d'un cefde et à la droonférence de plusieurs : le premier anneau de cette chaîne sociale est, sans contredît, l'harmonie fraternelle.

Mais , si l'homme est pour l'homme la source de tous les biens, il est aussi celle de tous ses maux ; c'est pour lui en épargner un gt^and nombre, que nous avons cherché d'abord à le bien ordonner avec lui-même. Nous avons tracé à h^fois ses harmonies pliysîques avec la nature, et ses hannonies morales avec son Auteur. Nous avons mis toutes ses parties en équilibre, aOu que sa fragile nacelle pàt, sans se renverser, traverser l'océan de la vie; il fiiut qu'elle y vogue seule avant de naviguer en flotte ; il faut qu'elle se mette en garde contre les vaisseaux , qui sont souvent les uns pour les autres les plus dangereux écueils. Si les tempêtes s'élèvent , si la nuit étend son voile sombre sur les flots , il fiiut que l'ame de l'iiomme se tourne vers la Divinité, comme la boussole vers le nord, et qu'elle lui indique sa route , malgré l'absence du soleil. Quand il perdrait, dans la société humaine, les traces de cette Providence qui se manifeste dans toute la nature, il en retrouverait le sentiment dans son propre cœur : il sufOt qu'il ait aimé une fois.

Il fiiut donc, avant tout, qu'un enfant soit bien onkmné avec lui-même, aGn qu'il puisse y rentrer avec plaisir. Il peut naître de parens durs, et être Kvré à des maîtres ennuyeux ou barbares; ira-t-il chercher des guides parmi des gens qui lui ont fiiit liaîr l'instruction ? Il \ienl même un temps où ce cpi'il y a de plus aimable et de plus sacré parmi les hommes vient à périr , amitié , réputation, patrie , religion : que devient alors celui qui a dirigé sa vie sur ces imposantes perspectives ? Les sophismes de la métaphysique n'ont-ils pas couvert la Divinité de nuages , que la raison peut secde dissiper ? L'esprit a matérialisé l'esprit. C'est pour échapper à toutes les illusions humaines, que nous n'avons voulu appuyer la morale que sur la nature, qui ne périt jamais , et sur notre, propre cœur , qui la clierche toujours : accoutumons

donc l'enfont à v rentrer comme dans un asile assuré. Quand le soleil s'éloigne de notre hémisphère, les êtres sensibles se retirent dans des antres, et respirent au moyen du leu que l'astre du jour a renfermé dans leurs veines ; Tliomme se réchaufTe alors de sa propre cludeur : U en est de même de la réflexion par rapport à l'ame. L*ame s'en développe , pour ainsi dire , dans tous les aocidens de la vie; et Socrate, dans la solitude , offre un exemple frappant de la puissance de la réflexion : son ame trouvait en elle-même des consentions que lui eilt refusées la société.

n 6iut donc que l'enfent se consene dans toute sa piveté originelle; il fout qu'on l'habitue diaque jour à nettoyer son ame de toute ordure étrangère comme on l'accoutume à laver et à soigner son corps. Que tous les mathis , après l'avoir élevée vers le ciel , ainsi que ses yeux vers la lumière, il lui propose quelque action vertuetise pour le jour, et que le soir il examine s'il ne l'a point souillée par quelque passion honteuse , qtii en trouble le repos pendant la nuit ; qu'il n'y nourrisse ni liaine, ni vengeance , ni jalousie , ni cupidité ; qu'il soit bien convaincu que l'intérieur de son ame est à découvert, malgré les ténèbres; et que, comme il n'y a point de lieu dans la nature qui ne soit sans quelque ouvrage de la Divinité , il n'y en a point qui soit sans témoin.

Après avoir bien préparé son ame, il doit la nourrir et l'exercer avec autant de soin que son corps : de bons livres , et encore mieux la nature, lui offriront de toutes parts de quoi l'alimenter. L'esprit est le flambeau du coeur , c'est un feu qui tourne tout en sa substance : qui ne l'alimente pas, l'éteint ; il bnUe, mais sans éclat et sans chaleur : ne pouvant s'étendre au ddiors, il se reploic sur lui-même et enflamme les passions. D'un autre côté, le cœur qui les renferme ne se conduit que par les lumièi*es de l'esprit, siège de la raison. C*est elle qui le dirige , avec tous ses instincts naissans, vers les devoirs de la société; mais, auparavant, il fout qu'il puisse y rentrer comme dans un lieu de repos et bien en ordre ; car comment s'ordonnera-t-il à l'égard des autres , s'il est mal ordonné en lui-même ?

Ce retour siu* soi lui est d'autant plus nécessaire, qu'il ne peut sans lui remplir les devoirs de la morale , dont la première maxime est de faire à autrui ce que nous voudrions qu'on nous fit. Comment saura-t-il donc ce qu'il convient de faire à l'égard de soi et des autres , s'il ne rentre d'abord en lui-même, et s'il ne se met ensuite à leur place ? Celle double réflexion ne demande aucun effort; elle est naturelle à l'iiounue : son ambition

HAUMOMES FRATERNELLES.

rapporte tout à lui , et le met sans cesse à la place des gens lieurenx ; mais les devoirs de la morale Tobligent encore plus souvent de se mettre à la |)lace des malheureux. Les passions ramènent tout à notre intérêt , et la vertu à celui d'autnii ; elle seure est écpiitable , car elle s'étend à tons les honwies, qui sont tous nécessaires les uns des autres : sans ce retour ])erpétuel sur nous-mêmes et sur autrui , nous ne |)ouvons être justes envers nos semblables. S'agit-il d'approuver ou de condamner quelqu'un ; si vous le jugez d'après votre seule position, vous le jugerez injustement. 1^ vie est une grande montagne, sur laquelle les diffcrensAges nous placent successivement à dlfférens étages, d'abord à la montée, puis au sommet, enfin à la descente ; ensuite les sexes , les tempéramens , la fortune, la santé , l'éducation , les climats en varient les sites à l'infini : si nous ne la considérons que du point où nous sommes, nous n'en connaîtrons qu'un petit coin. Si les Wcillanis ont plus d'expérience (|ue les jeunes gens, c'est parce qu'ils ont parcouni une plus grande zone : nous nous tromperons donc si, sans sortir de notre place , nous voulons juger ceux (pie nous apercevoas au loin ; nous blâmerons ceux qui vont nus au midi , parce que nous nous couvrons de fourrures au nonl.

Ce flux et reflux de Li raison est naturel à riMmme, comme je l'ai dit ; il le distingue des animaux. L'aninVal se règle sur son instinct, et rhonmie sur l'exemple de son scrmblable ; l'homme imite la nature , et l'enfont imite l'honmie : voilà |H>un|uoi l'exemple lui sert l)eaucoup plus que le précepte. Pour conserver à un enfant l'égalité d'humeur et la rectitude de jugement, si nécessaires aux devoirs de la morale et a son propre iKmheur, il ne faut rappli(|uer à aucune étude qui puisse étouffer sa sensibilité ou l'exalter : il faut donc rejeter à la foui des écoles les sciences Âibstraites et les arts de l'imagination. Les grammaires , par où commençaient jadis les premières études, sont , comme je l'ai déjà dit , la métaphy- Ki(|ue des langues ; elles ne les ont pas précédées , rlles les ont suivies, elles en sont les résultats. Il suffit donc à un enfont d'apprendre sa langue matenidle par l'iusage , et la lecture des bons écrivains ; il en étudiera les règles quau'l sou jugement sera fonné : en attendant , il fera de la prose» conmie M. Jourdain , saas le savoir. Il on est de même de la géométrie. Elle perfectionne , lUt-on , le jugement de l'homme ; j'en conviens ; mais elle opprime celui d'un enfant : c'est un tuteur qui étouffe sa plante. Parmi les enfans qui s'y s^mX rendus célèbres, ainsi cpic daiL»! les scien-

ces alistraites , fort peu ont vécu , et ils ont passé des jours tristes et malheureux.

Pascal résout à douze ans le problème de la roulette : il |)asse sa vie à juger le genre hnmain,i rejeter les services de sa profire sœar , et H meiut é[misé à quarante ans , croyant toujours toit uê abime à ses côtés. La géométrie traiimendante et la métaphysi(pie afTaissèrent les ressorte de fonjngement (Lias l'Age viril , pour les avuir trop leodai dans l'enfanœ. La géométrie a cependant des n/h tious (|ui sont à la portée du premier âge, pute qu'elles [larlent aux sens : telles sont celles des lignes , des angles , du cercle, du carré; nuis lem propriétés abstraites doivent être l'élude du phOosopiie , et non celle de l'enfant. Il saflU de lui montrer de loin les étutle$ sérieuses, pour en faire naître un jour le givCii. Si je voulais lui donner une idée des élémens de géométrie et des knsda moaveinent, je n'emploierais d'antre table que celle d'un billanT, ou pluUH un jeu de ImmiIcs on de quilles, afin (|ue l'exercice du corps se trouvât joint à celui de l'ame. Nous voulons renfermer toutes les théories dans le premier Age , mais la nature n'agît pas ainsi : elle revêt ses pivmières leçons de fionno graciea^es ; elle nous mène pas à pas , nous repoussant par la peine , et nous Invitant par le plaisir. Elle nous montre les feuilles avant les fleurs, les fleurs avant les fruits. Les plus rians taUeaux eaclient les plus brillans pliénoniènes » et die nous invite à son étude |Hir le ciiarme de sa contempla • tioii.

Si les sciences abstraites absorbent rimaginHiou d'un enihnt, les arts d'imaghiatioa exaltent tro|» son jugement : telles sont, entre autres, la nuwî- (pie , la peinture , la poésie ; c*est la cbaux mise an pied d'une jeune plante; die la fait fleurir de bonne iieure , mais elle la mine et la fait |iérir. Il est remarquable que les enCans appfupiés aux adenoe!» abi%traltes ou aux arts d'imagination sont plus violens et plus colères que ceux qui sont occupés à des arts niécaniiiues : la raison en est que les ressorts de leur ame ont été oit trop comprimés ou trop dilatés. 11 en est de même de ceux du corps , long-temps contraints dans des attitudes semblables ; leur physique est affaissé comme leur moral. L'étude des lettres, si agréable, fatigue et épuise si elle nous tient long-temps dans la même situation. On coruialt l'irritabilité des gens de lettres, et surtout des philosophes; les poètes y sont plus sujets que les autres, parce que leurs travaux leur coûtent davantage. Je crois ((ue si Socrate cotiserva son a(bnirable égalité d'humeur , inconnue à Platou et Aristote ses disciples , c*est peut-être parce que , miilgré bes vastes connaissances, il n'écrivit aucun

HARMONIES FRATERNELLES

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