SOI
iMnmge. PeuUôlre aussi c^est parce qn'îl apprit clans son enfonce le métier de sculpteur , qui est , à mon avis, un long apprentissage de patience. Au reste, je crois qu'on peut démontrer l'influenoe des sciences abstraites et des arts de rimagination par les caractères nationaux. Je pense que si les Anglais sont en général mélancoliques y c'est qu*on les applique de trop bonne heure an latin, an grec et anx mathématiques , dont ils font des études pins approfondies que nous; et que si , an contraire, les Français et les Italiens sont d'une l^èreté de caractère qui va quelquefois jusqu'à la folie , ils le doivent à l'étude des arts d'imagination , où ils exœHent, La chaleur du climat n'y fait rien , quoi qu'en ail dit Montesquieu , comme je l'ai démontié ailleurs par la gravité des Musulmans et la- pétulance des Grecs , nés dans le même pays.
An reste , les caractères vi& ou lents , gais ou sérieux , se trouvent souvent disséminés dans la même ville, de frère à frère, et sont également utiles à la société. Ne nous occupons donc que du soin de développer en eux l'amour de la Divinité et de rhnmanité « afin de leur donner un centre commun. Avec ces deux vertus , ils peuvent se passer de tous les talens, et tous les talens sont dangereux sans ces deux vertus : que dis-je ! sans elles il n'y a point de véritables talens. Nous avons déjà observé que les athées n'avaient jamais fait aucune découverte, parce qu'ils n'aperçoivent aucune intelligence liors d^eox-mêines dans la nature. Nous pouvons ajouter qu'ils n'ont jamais aimé les hommes. Ils ne les ont servis que par ambition ; et comment auraientils réprimé cette passion si dangereuse, lorsqu'ils ne voient rien au-dessus d'eux dans l'univers ?
Le premier sentiment qu'on doit donc développer dans un enfont est cdni de la Divinité, afin qu'il puisse s'y réfugier en tout temps , comme dans un port inaccessible aux temn^êles. Par lui il aimera la vie, et il aimera la mort, La terre la pins aride lui paraîtra un séjour enchanté ; et le ciel , avec ses brillantes constellations , le port on il doit terminer sa course.
Comme mon premier but est d'apprendre à un enfant à se suffire à lui-même . ^ de le rendre indépendant des préjugés variables de la société , je voudrais d'abord établir, sa première harmonie fratemelie entre lui et les grands hommes qui ont existé. Je désirerais donc que quelque écrivain sensible fit un recueil d'histoires des hommes vertjoeax qui ont le ndenx mérité du genre humain , leors exemples influeraient plus sur un enfiint que les préceptes. Ils seraient pour lui des étoiles fixes avec lesquelles son ame s'aimanterait ; en « relevant vers le cîel, ils la rapprocheraient de la
Divmité. Il y trouverait des objets de oonsobition dans ses infortunes; il y verrait que les hommes les plus justement célèbres ont souvent été les plus malheureux dans leur en&noe. Pour moi, venant à considérer leur vie, je trouve qu'ils ont dd principalement à Icura adveroités l'amour d'un Dieu consolateur, amour qui les a illustrés. Ils ont eu un sentiment exquis des droits de l'homme, parce qu'ils ont été violés à leur égard, et de l'existence de la Divinité , parce qu'ils n'ont trouvé qu'en elle un refîige. Les Grecs avaient bien senti cette vérité , lorsqu'ils représentèrent Hercule , fils de JufMter, persécuté dès le berceau par Jn* non, mais, sans recourir à la feble ou à l'allégorie, nous trouverons dans l'histoire de toutes les nations que la plupart des hommes célèbres par leurs vertus ont été malheureux dans leur enfimoe. Nous comprenons dans les malheure de cet âge les éducations tristes, les infirmités, l'indigence, les préjugés, les persécutions des parens, la dureté des maîtres ; nous en avons pour preuves Socrate , Amyot, Jean-Jacques et beaucotip d'antres. Peut-être en trouverions-nous encore davantage parmi les hommes qui ont mené une vie nbscure et heureuse ; car le malheur est l'apprentissage du bonheur, comme celui de la vertu. Ce ne. seraient pas les moins importans à proposer, car la nature appelle tous les hommes au bonheur, et très-peu à la gloi.-^. Je voudrais donc qu'un enfant choisit un patron parmi ceux d'entre eux avec lesquels il se trouverait le plus de convenances, et qu'il en ajoutât le surnom an nom de sa fiimille. Ce genre d'adoption a existé chez les Romains; il subsiste encore d'une manière plus touchante chez la plupart des peuples que nous appelons sauvages. Deux amis y échangent mutuellement leurs noms, et croient, pour ainsi dire, échanger leurs âmes. Un enfant, adoptant de son choix le nom d'un homme vertueux , y modèlera à la longue son caractère. Il serait cependant bon de loi foire observer que cette ressemblance ne peut exister de tous pœnts. On peut bien se dhiger vers les mêmes vertus, mais non par les mêmes routes : nous avons tons besoin de la patience de Socrate, mais nous ne pouvons tous nous y exercer par une Xanti[^. Au surplus, l'nnitatlon d'un homme vertueux, dont la vénération, comme celle d'un monument , s'accroît par celle des sièdes, est un grand rempart contre le rice : c'est une union avec le ciel.
Un des plus précieux avantages qu'un enfant trouverait dans la vie des hommes vertueux, c'est la haine du mensonge : on sait qu'un des points principanx de l'édacation des anciens Perses était
rm
HARMONIES FRATERNELLES
d'apprendre aux enfans à dire la vérilé. J'ai cru long-teinps <|ue celle éducation consistait à leur <iiseif^crà ne jamais mentir, c'esl-à-itire à être toujours Trancs; mais j'ai éprouvé, a|>rôs une lonfçue expérience, que celle franchise ferait beaucoup de mai daas le monde, qu'elle attirerait à celui qui en serait doué une foule d'ennemis, et qu'elle le rendrait Irès-mallieureux , sans qu'il contribuât en rien au Ixmheur de ses semblables. I^ vérité d'abonl t^st fort diflicile à connaître, et il y a très-peu d'iionunes qid veuillent rentendre. Un bourgeois, un paysan, sont tout aussi despoti- <|ue8 daas leurs opinions ({ue des sultans. La plupart des querelles de la société ne naissent , pour l'ordinaire, «juc |>armi les gens qui se disent des vérités : f^eritas odium pariU obsequiuin amicos, dit le sage Térence : la vérilé engendre la liaine et les inimitiés. Les «juerelles de religion et de imlitique, qui font verser tant de sang par des gens de bonne foi, naissent souvent de l'aiwHir même pour la vérité, combiné au fond avec l'ambition personnelle : tout fanatique ne se passionne (|ue par l'espoir d'une grande gloire. Il fallait donc que les Perses entendissent enseigner à leurs enfans autre cliose que la franchise, <iui les eiH mis en guerre peipétuelle les uns avt»c les autres. Ce n'eût point été une science à leur a|)prendre , car ils y sont naturellement port('*s. D'ailleurs la franchise n'est pas une venu , mais une simple qualité , qui résulte souvent de la faiblesse et de l'inexpérience de notre esprit, qui ne peut rien garder de secret , et plus souvent encore de notre orgueil, qui nous inspire une liante opinion de nous-mêmes et un |irofond mépris pour les autres.
Pour dire la vérité , il faut d'abord la connaître, et cette science est Irès-difticile. L'erreur parcourt la terre, met ses pavîlloas aux sommet des liautes montagnes, tandis que l'humble vérité se cache et se relire au fond des puits. Voyez seidement les religions ; ce sont les pivots sur lesquels roulent toutes les sociiHés humaines. Nous en connaissoas au moins cin(| cents, qui diffèrent toutes entre elles; chacune d'elles assure avoir trouvé seule la vérité , et accuse toutes les autres de mensonge. Il en fout excepter les sages Indiens, qui disent que Dieu a fait douze portes au ciel , par cliaciine desquelles il -appelle à lui les différentes nations; ce- |)endant aucun d'eux ne voudrait y entrer par une autre porte (|ue par celle où ont passé ses pères. Mais vous êtes bien plus inconsé(|uens si vous croyez qu'il n'y en ait |ioint d'autre que celle par laquelle voils êtes entré dans la vie, car vous voilà en état de guerre avec la plupart du genre hu-
main. Que devient alors riiarmonîe liratcnieBe, cette loi fondamentale de la nature ?
Qu'est-ce donc que cette vérité que nous aooimes si avides de connaître , et qui nous échappe si aisément ? C^'est une harmonie de noCre ioldligence avec la Divinité ; c'est le senliment desoon* venances qu'elle a établies dans toos ses onvrago; c'est la vie de notre ame. La nature nous oblige A sa recherdie comme à celle des aiimeos, son lieined'impiiétude, de langueur, de léthargie et de mort. La vérité est un rayoo de la DÎTimté; elle est à notre aine ce que les rayons du soleil sont à notre corps : elle l'éclalre , elle la réjouit , elle Fi* nime. Si, comme l'a défini subliniement Plalon, la lumière du soleil A'est que l'ombre de Dieo, h vérité est son corps ; elle se présente à noUe estendemenl aimme la lumière du soleil à nos yeiu, eu se décomposant en mille couleurs et rdBets, qui nous ravissent dans les ouvrages de la nature; mais elle nous éblouit si nous voulons la saisir ellemême dans son essence. Cependant elle se eonibiiie avec les écrits des sages et les actions des hommes vertueux ; mais , comme le feu du soleil parmi les productions de la terre, elle n'y brille que d'un éclat emprunté. Ce n'est qu'une lampe ténébreuse qui luit en l'absence du soleil, et sujette à être éteinte par les vents orageux.
Gomme la vérité ne nous vient d'abord que par le moyen des hommes, sujets à l'erreur, à quels caractères la reconnaîtrons-nous ? A ceux mêmes de la vertu, par ses convenances universelles. Ainsi, par exemple, la théorie qui établit le soleil an centre de l'univers a un grand caractère de Térité, pai-ce qu'il convenait que le soleil, dispensateur de la lumière et de la dialeur, fât au ctntre des planètes, auxquelles il les distribue. Il était donc convenable que la terre tournât sur elle-ffnêuie et autour du soleil , ainsi que les autres ooqM planétaires. Cette vérité, si opposée en apparence au témoignage de nos yeux, ne nous est parrenne elle-même que par des communications universelles avec le genre humain. Comme notre Ué, nos arbres fruitiers, nos arts, qui nous sont Tenus d'Asie, d'Afrique, d'Amérique, elle a été d'abord découverte par quelques philosophes pythagoriciens, qui étaient de grands voyageurs; ensuile elle s'est ( clipsée, et n'a brillé en Europe que kmque le commerce de cette partie du moiide s'est répandu par toute la terre , après la découverte de l'Ainéri(|ue, occasionée à son tour par celle de la IxHissole, litMivée quelques siècles auparavant; car l'universalité du genre humain s'étend nonseulement au pi^ésent , mais au passé et à l'avenir.
Il en a clé de l'unité de Dieu conune de celle
HARMONIES FRATEfiNELLES.
dn soleil y mobile unique des planètes. Tous les peuples avaient leur dieu particulier, et ce n'est qu*en oominuniquant les uns avec les autres qu'ils ont conuneiioé à reconnaître un Dieu universel. Ce n'est pas que cliaque liomme n'en eât le sentiment en lui-même , mais son amour-propre le portait à croire que le Dieu de la nature ne s'occupait que de son pays, et même que de sa seule personne. Cependant il y a des hommes, et en bon nombre, auxquels il serait dangereux de dire ces vérités, si elles étaient contraires à leurs intérêts.
Les convenances et l'assentiment du genre humain étant les caractères principaux de la vérité , il fiint y rapporter la Jbi que nous devons à ceux qui nous la transmettent. L'autorité d'un écrivain doit être proportionnée à sa vertu. Je n'entends pas par vertu ce qui est réputé tel par son parti, sa nation ou sa communion; mais ce qui l'est en Asie comme en Europe, et ce qui l'aurait été il y a deux mille ans comme à pn^sent; car la vertu est non-seulement universelle , mais étemelle , puisqu'elle est une émanation de la Divinité.
La vérité étant donc le fruit de nos recherches , est un bien qui nous appartient ; c'est le cœur de notre ame, et l'homme ne doit \fas pîus la communiquer aux tyrans, que sa lampe au souffle des vents, sa bourse aux voleurs, et sa femme à un ami.
Cependant il ne &ut pas croire 4iue nous parvenions jamais sur la terre au foyer de la vérité; nous devons nous estimer bien heureux quand nous voyons luire quelqu'un de ses rayons; ils semblent se propager parmi les hommes , à mesure qu'ils se communiquent, et à proportion de leurs vertus. Nous avons vu ailleurs les découvertes qu'avaient foites les Pytliagoriciens, les plus sages des Grec.^. La connaissance de la vérité va toujours en croissant, car un autre de ses caractères est l'infini , connne l'universalité et l'éternité.
DE L'AMITIÉ
L'amitié est une harmonie entre deux êtres qui ont les mêmes besoins. Ainsi elle est plus commune chez les fiiibles que chez les puissans ; elle est plus grande d'un en&nt à un enfant, que d'un enÊuit À un vieillard ; elle est plus forte dans l'âge des passions que dans le premier âge ; elle est plus constante dans l'âge viril que dans l'adolescence et la jeunesse, parce qu'à la perspective des services à rendre se joint le souvenir des services rendus, et que les sentimens de la nature^ fortifient par leurs habitudes.
La satisfiiction des mêmes liesoins engendre
l'amitié, car leur seul appétit produit l'inimitié. Los haines «(ui existent entre les hommes , et même entre les animaux , ne naissent que de la concurrence des mêmes passions vers un objet qui ne peut se partager. Voilà pourquoi l'amour engeiulre des jalousies , et la guerre des amitiés : l'amant n'a pas besoin de compagnons pour se reproduire, et il en finit aux guerriers pour détruire.
L'amitié naît d'abord des besoins physicpies, et elle peut subsister assez long-temps par les simples relations de plaisirs, de godts, d'exercices, d'intérêts. Elle s'étend ensuite aux besoins intellectuels , et s'augmente par les lumières et les études des mêmes arts et des mêmes sciences ; enfin elle devient vertu, parce qu'elle demande des sacrifices, de la reconnaissance et de l'indulgence, et qu'elle n'est constante et sublime que 4iuand elle s'appuie sur les sentimens de la Divinité et de l'humanité, qui ne varie :t jamais.
Les livres de morale profitent à l'amitié, mais font tort aux amis. Il est si commode de trouver dans sa bibliothèque un ami sensible, éclairé , discret, toujours disposé à nous parler, et d'humeur toujours égale, que cela Êiit négliger les amis du dehors. Les grands écrivains dérol)ent nos âmes à la société. Platon voulait qu'on bannit Homère de sa république après l'avoir couronné ; je voudrais {ilutAt qu'on adoptât tous les bons ouvrages de morale, mais qu'on ne couronnât que les bons amis.
J'ai vu en général des amis plus constans et en plus grand nombre parmi les gens qui lisent peu que parmi ceux qui lisent beaucoup; il est même rare de voir des gens de lettres faire du bien à leurs collègues. La plupart des Mécènes ont été des hommes peu instruits , témoin Auguste et Louis XIV. Il se glisse souvent paimi les gens de lettres des jalousies qui les disposent à la malveillance. Arist' te, Platon et Xénofrfion furent ennemis les uns des autres , quoique disciples de l'école de Socrate.
Les inimitiés de collège sont les plus durables et les plus envenimées : nous en avons une foule de preuves dans les querelles des théologiens. Richelieu, devenu cardinal et ministre, fit briîler vif, comme sorcier, Urbain Grandier, pour lui avoir disputé une thèse dans sa licence de Sorbonne.
A la vérité, les gens illettrés haïssent moins violenuneut , mais les lettrés savent mieux aimer. Les ignorans ont des appétits plus robustes , et les savans en ont de plus délicats.
Comme les véritables amitiés résident dans la vertu , il est certain (pi'il n'y a point d'amitié comparable à celle d'un homme de lettres vertueux.
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HARiMONlES FRATERNELLES.
L'amitié roinTe la vie du plus doux ombra^'. Elle rcssenililc à ces arbres toujours verts qui portent à la fois des fleurs et des fruits. Est-il uuc amitié plus toucliante que eellc de Cicéron pour Lélius, de Virgile pour Gallus et Pollion, de Phitan{ue pour Sénécion, de Taeilc |K)ur son l)eau- |)ère Agricola ? Mais ees amitiés eonsuLiires sont trop sujettes aux orales : les plus obscures sont les plus heureus<»s. Ia»s plus fortes se rencontrent souvent dans les états qui éprouvent le plus de dangers, sans doute comme une compensation, y ci remarqué ({ue les soldats et les gens de mer sont plus sensibles à Tamitié que la plupart des autres classes de Li société ; ils sVngageht et se dégagent sur la foi les uns des autres. Les périls «{u'iLs courent ensemble resserrent leur afTection. Il semble aussi que Tamitié s'accroisse par l'éloignement des lieux et des temi» ; on s<» souvient avœ plus d'intérêt de ses amis en Amérique f{u'en Euro|)e; de ceux de son enfance, (pie de ses contemporains; et des morts que des vivans. L'ame s'étend avec les distances, et francbit les limites mêmes du tombeau sur les ailes de l'amitié. Je me rapiielle encore avec intérêt une înscri[ition (|ue j'avais écrite, dans ma cliambre, auHlessous d'un petit vase de pldtre, comme un souvenir des amitii^ de mon enfance. Quekiue médiocre qu'elle soit , je vais la rapporter à cause des sentimens toudians qu'elle renferme :
Aux oUJeCs doux et fnnocciu «lucj'ai aimés,
etqiiineftontphM,'
J'ai élevé ce petit vase d'argilp,
iNin.ilc comme leur beauté el fragile comme leur vie.
O ombres heureuses!
reposez-vous sur cette coupe blanche
oïl vous anriei aimé k boire avec moi
l'eau des fontaines et le lait des IweMs :
les dons de la fortune sont méprisables .
mais les présens du cœur plaisent toi^oiirs aux habitans du cirl.
Ce petit vase faisait pendant à un autre dédié à la mémoire de Jean-Jacqnes et de Fénelon , et dont j'ai rapporté l'inscription dans mes Études de la Sature.
jÂis ressonvenirs de l'innocence sont aussi toudians que ceux de la vertu.
Je ne sais si le li\Te de (Cicéron sur l'amitié a bit de grands amis ; mais la liande sacrée des jeunes Théliains, formée par Pélopidas, -en renfermait un Ixm nombre, qui, après avoir vécu dans la j»liis parfeite union, périrent tous ensemble le visage tourné vers l'ennemi. Les grandes diaml)rées des jeunes I^cédémoniens , composées par Lynirgne d'amans et d'aimés, n'étaient que des
(k^les de l'nmilié : on leur donnait le nom de fifres. Leurs {iremiers dieux étaient les jumeaux célestes Castor et Pollux, et ils en chanUûent Thymne en allant au comlKit. Ainsi, les liarmonies d^ IV mitié furent les premières assises de la rcpabliqiir de Lycurgue, comme les pierres d'un édifice, posées deux à lieux par [loints altcmatife, en affermissent toute la masse.
II serait imi^ossible d'élever le» enfâns d'âne nation aussi étendue que la niVlre à la manière d«i Spartiates, dont les esclaves exerçaient tons Ut métiers, el même ragricullure. Les Sparlialfs étaient des exS|)èces de moines militaires , qni avaient pour frères lais les Ilotes. Je désirerais que deux élèves pussent s'adopter mntneUement comme amis , et eussent plusieurs propriétés en oommun, comme les vocabulaires, les papiers el les livres. Ils seraient tenus de donner publiquement des raisons de leur choix , qui devrait être fioiidc sur la vertu ; la formule en serait conçne ainsi : a A cause de tri acte If niable qiu est parvenu à nu » connaissance, je voue à un tel une amitié fraler- » nelle, et je le prie de m'en acconler une sem- « blable. » Ils appremlraient ainsi à connaître kn de^'oirs et le but de l'amitié : les pins vertueux seraient les plus recherchés. Il résiillerût de. ces adoptions réciproques et publiques le goât de la vei1u, l'habitude des secours mutuels et la constance dans les liaisons. Je voudrais aussi qu'on hit souvent aux jeunes gens des traits célèlimi d'amitié tirés des anciens , comme celui de Nisns et d'Enryale, si admirablement décrit dans Virgile. Oreste et Pylade sont plus célèbres dans Thûtoire et sur les théâtres ; mais les vertus criminelles d'Oreste qui, pour venger le metirtre de son père, tua sa mère, et qui, pour plaire à une maîtresse dont il était lia! , assassina Pynrlms, auprès duquel il était ambassadeur, sont d'un trop dangereux exanple. Au contraire, l'amilié de Nisns et d'Euryale ne respire que l'innocence, l'obéissance aux lois , la tendresse filiale et maternelle. Enfin ces deux amis couronnent hi plus belle vie par la plus belle mort , en périssant l'un pour l'antre daiu l'exécution d'un acte vertueux. Je ne xtim pas dire que ce morceau de poésie soit le pliis beau de l'Enéide; mais je suis persiuidé que c'est un de ceux qui ont le plus intéressé l'ame aimante de Virgile. Il le termine par sotiliaiter que le souvenir de lein* amhié dure dans ses vers ainsi longtemps que la postérité d'Énée donnera des lois au capitole. Son vœu est rempli bien au-delà ; car ses vers ont dnré plus que l'empire romain hn-mème.
Cet épisoile contient plus de trois cent vingt ven dans le neuvième livit" de rÉm'ide, et il en est
déjà question dans le cinquième. D'abord il annonce ces deux amis dans les jeux qu'Énée donne en Sicile pour célébrer ranniversaire de la mort de sou père Andiise, et il les met à la tète de ceuc qai doivent concourir pour les prix de la course :
Nisut et Euryalm primi ;...
Eurjraliu forma insi^iis viridique Juventa , Misiu amore pio pneri....
« NiMii et Enryale parurent les premiers ; Euryale recom-
• mandable par sa beauté et par les Rrices de son adolescence;
> Nisns, par l'amoar piirifu'il portait à Eurfale.»
Le poète fait refléter la douce lumière de leiu* aoiiliéy qui doit éclairer son tableau , jusque sur les prix de la course. Énée, qui sans doute a les amis en vue , leur dit à tous :
Mémo ex hoc numéro mihi non donatus abibit. Gnosia bina dabo levato hicida ferco Spicula, caelatamque argenio ferre bipennem : Omnibus hic erit unns honos.....
• Aucun des ooncurrens ne s'en ira sans reccroir de moi
• an présent. Je donnerai deux Javelots de Crète , armés d'un
> acier poli . arec une hache garnie d'argent , k double tran- » ébant Cette récompense sera commune à tous. >
Deux javelots unis sont sans doute des symboles d'union , et on peut dire que Tamitié de deux jeunes guerriers est une hache à deux tranchaus. Enée, en assurant cette récompense à tous , était bien sâr d'y fiiire participer les deux amis, quel que fût Tévénement de la course.
Nisus, près d'en atteindre le but , tombe par accident ; mais dans sa chute , se ressouvenant de son ami, non oblitus amoruw, il fait tomber exprès Salins qui le suivait, et donne ainâ la victoire au jeune Euryale qui venait ensuite. Salius se plaint de la fraude, et réclame le prix qu'on lui edève :
Tutatur fivor Euryalum , lacrymsque deoore , Gratior et pulcbro veniens in oorpore virtus.
« Euryale a pour lui la Eiveur de l'assemblée, ses larmes
• généreuses, et sa vertu , d'autant plus touchante, qu'elle
• anime un beau corps. •
Il remporte le premier prix, consistant en un «uperbe cheval avec son harnais ; Enée dédommagé Salins par la peau d'tm lion dont les ongles étaient d'or, et Nisus par un excellent bouclier consacré jadis aux dieux , autre présent convenable à Tamitié.
L'épisode du neuvième livre est bien supérieur à eeloi des jeux, pour la partie morale ; il est consacré tout entier à l'amitié et à la vertu , comme le quatrième l'est à l'amour. Virgile , avec son art ordinaire , y fait d'abord contraster l'amitié désintéressée de ces deux jeune» gens obscurs, qui se dévouent pour la patrie, avec les alliances des na-
Œuvres posthumks.
DE LAMITIÉ. 305
tions qu'Knée était allé solliciter, et dont il n'obtient des secours qu'à force de prières.
Nisus débute par un sentiment religieux ; il dit à Euryale :
Dtne hune ardorem mentihiis addunt,
Euryale? an sua cuique Deus fit dira cupido ?
« S<mt-ce les dieux qui m'inspirent cette ardeur , cher Ru- • ryale? nu ôbacun prend-il sa passion pour une inspiration > «Ûvine? »
Il lui communique ensuite le projet de traverser seul , pendant la nuit , l'armée ennemie , pour savoir des nouvelles d'Enée, dont l'absence inquiétait les Troyens; la récompense qu'il s'en propa<:e ne doit tourner qu'au prolit de son ami :
si tibi qus posco promittunt....
« S'ils me promettent ce que Je demanderai pour toi. >
Euryale se plaint de ce que Nisus ne le trouve pas digne de l'accompagner dans une entreprise si dangereuse; il lui dit ces mots touchans :
Nise, ftigis ! Solnm te in tanta pericula mittam ?
fl Quoi. Nisus, tu me fuis! te laisserai-Je seul dans de si grands périls? >
Il ajoute : « Ce n'est pas ainsi que je me suis » formé par les instructions de mon père Oplieltes » et par l'exemple d'Enée. » Chaque vers développé une vertu ; il ajoute un sentiment d'héroïsme à ce sentiment filial :
Est hic , est animus luds contemptor , et istum Qui vita bene credat emi , quo tendis , honorem.
« Ce cœur, oui ce cceur sait aussi mépriser la morts il sent B qu'il est beau d'obtenir, par le sacrifice delà vie. la gloire où B tu aspires. >
Nisus s'excuse sur les motifs les plus vertueux :
Te superesse veUm : tua vita dignior ctas.
■ Je veux que tu me survives : ton Age, plus que le mien, » est digne de la vie. >
n poursuit par un sentiment religieux et filial. S'il succombe , il désire que son ami lui rende des devoirs funèbres ; il craint de porter un coup mortel à la mère d'Euryale, qui, seule de toutes les mères, avait suivi son fils à l'armée.
Leurs sentimens vont en croissant d'intérêt ; ils vont rendre compte de leur projet à Iule , qui , en* touré de généraux troyens, s'inquiétait de l'absence de son père Enée. Le vieux Aléthès s'écrie que les dieux n'ont point abandonné les restes de Troie , puisqu'ils inspirent tant de courage et de vertu à ces jeunes gens. Il les baigne de larmes, a Pouvons-nous, dit-il, vous donner des récom.
1)K L'AMITIK.
» penses dignes d'une si grande entreprise? niais » les dieux el votre conscience vous donneront » d'abonl la plus belle de toutes. »
Ptilcherriina primum
IM morcwiuc dabiint.
Fuie, apr{»s avoir relevé la grandeur de ce service, leur dit:
Bina daho argpnto prrfpcM atqiic a»\ïera «ignU Pocula , devicta gcnitor qn.T cepit Arisba ; Et triiKxlas gpminos . aiiri duo magiia talcnla , <:ratera antiquum , qurm dat Sidonîa Dido.
« Jn vous donnerai deux amphores d'argent, d'iuie ciwiure » parfaite ; mon père \va eut à la prise d'Arislia. J'y Joindrai 9 deux IréiHcds . deux laleiis d'or et ime coui>c antique , pré- I Nent delà reine Uidon. >
Voici encore un reflet de l'amitié sur des pressas. Deux amphores, deux trépieiLs poiu* les poser, deux talens d\)r pour aciietcr du \ in , et une coupe antif|iie pour le l)oire en commun , convenaient parfaitement à deux jeunes gens liés d*une amitié si intinv?. Cette coupe fut donnée à Iule par Didon, sans doute lorsqu'elle épousa Enée: ainsi c'est en (pielque sorte un présent de l'amour maternel ; ce qui en relève encore le prix. Mais ce don n'est rien auprès de celui (jue Iule promet à Euryale, qui était à peu près de son âge. Il se donne tout entier à lui :
Te vcro, mea quem spatiis pro|ii<>riliu8 xtas Innequitur , venerande puer , Jam pectorc toto Accipio, et comitem casus complector in omnes : Nulla meia sine te qusretur ^ria rébus ; - Sen pacem , seu bella geram, Ubi maxima renim Verborumque fides.
* Pour vous dont l'âge approche davantage du mien, eulanl » illustre , )e vous rerois daiis mon cœur, et Je vous adopte
* {lour comiiagnon dans les ëvénemens de ma vie. Je ne veux
* ambitionner aucune gloire sans la partager avec vous; soit > dans la paix . soit dans la guerre, vous serez l'unique confi-
* dent de mes pensées et de mes actions. >
Voyez comment se propagent les rayons purs de l'amitié ; vous allez les voir se décomposer en couleiu^ plus réelles que ceux de la lumière. La sensibilité d'Iule rappelle l'amour filial dans le cœur d'Euryale : moins toudié de l'amitié de son prince que des besoins d'une mère qu'il laisse dans l'intiigence , il dit au fils d'Enée :
Scd te super omnia doua
l^num oro : genltrix , Priami de gente vetnsta
Est mihi . quam miseram tenuit non Uia tellus
Mecum excedentem, non mœnla régis Acests.
Hanc ego nunc igiiaramhujusqoodcumque peridi est,
Inqne salutatam limiuo : nox et tua testis
Dextera quod nequeam lacr}'mas perlerre parentis.
At lu . on>. soiare inopem , succurre rclicta^.
liane sine me spem frrre tul; aiidimlior Un»
]iioaM»amnrs
« Accordez-inui une laveur au-deanis de toutes oeleiqK
• voas uie prumetlez. J 'ai une mère du sang Uliutrp de Priai: » ni les rivag«*8 de la uialhenrciisç Troie, ni b vile dn km
> roi Aceste, n'ont pu rem|N>cfaer de nie saivre : Je la Um » dans l'ignorance des dangers où Je m'rxpoae; Je patoi B lui dire adieu ; car J'en atteste la nuit et votre maii
• qu'il me serait impossible de soutenir les larmes d'i
> mère. J<' voux en conjure , soalagcs-U dans soo indl^nMe, » MH*oiirez-la dans son aliandon. Que J'emporte cette tapi-
> rance. J'en braverai avec plus de courage Ions les iMsanlki
Tous versent des pleurs, et avant foas, Faintthle Iule :
Ante omnes pulclier lulus.
Le poète lui donne ici répithète de bean, quoique la irislesse n'embellisse pas ; mais c'est parce ({II* il verse de ces lanues auxcjuelles le senâbie Virgile a donné ailleurs Tépitbète de tferonr, d'eml)ellissantes,, parce que la vertu les fait répandre. L'amour filial du fils d'Ophelles a électnié celui du fils d'Enée :
Atquc animum patrix strinxit pieCatis Imago. « Ce trait de piété patemeHe pénMre soo ame. >
Reman|uez que l'amour filial, celui de b patrie, et même l'amour paternel, se rendent par le mot de piété : ce sont en effet trois oonsomumoei dn même sentiment reli^ux. II faudrait trMinire tous les vers de cet épisode, et dans an style bien suiiérieur au mien, si on en voulait relevar ks nombreuses beautés. Les deux amis s'engagent dans le camp des hutnles, on ils font un grand massacre à la faveur des ténèbres ; cependant mie avant-garde de cavalerie ennemie pmlt arec le point du jour ; elle se disperse dans la ftirèt voisine : bientôt EiuTide en est environné. Nisos ftait ; mais, ne voyant plus son ami, il y rentre poor le chercher ; il l'aperçoit au milieu d'un groupe de cavaliers qui l'emmenaient prisonnier. A couvert derrière un arbre, il invoque la déesse des nuits, et lance successivement deux javelots dont il tne deux cavaliers. Volscens, leur oomteandant, qni ignore d'où partent les coups, veut rengor irâr mort par celle d'Euryale , il lève sur lui son épée ; Nisus alors se découvre, il accourt hors de lui; il s'écrie :
Me , me , admm qui fed ; in me coDTertite femun , G Rutuli! mea frausomnis: nihiliste née msQS, Nec poluit; cœlum hoc et oonscia sidéra testor i Tanlum infelicem nimhim dilexil amtcam.
« C'est moi , c'est moi , dit-il ; J'ai tout fait Toamei oobIr » moi votre fer. 6 Rutules! Seul, je sutoconpable. Gdni-cliie B l'a ni pu ni osé; J'en atteste œ' ciel etces artrei qnioi'Ml » aidé : tout son crime à lui est d'airoir trop aimé ao ■■! » mallieureux. >
La mort d'Euryale percé d'un coup d'épée par
DE L'AMITIÉ
Voboeos; la foreur de Nisus qui tue Volsoens à aon tour et périt sur le corps de son ami^ le désespoir de la mère d'Euryale lorsqu'elle aperçoit, au lever de Faurore, la tête de son fils plantée au bout d*uiie pique, sur le camp des Rutules, terminent cet épisode de la manière la plus déchirante. Je demûide pardon de m'y être un peu trop arrêté ; mais j'ai cm devoir l'indiquer, parce qu*on y voit Famitié la plus sublime en harmonie avec l'amour maternel et avec celui de la patrie. Viri^ilc à renfermé dans une seule action les premiers devoirs de la vie sociale , que les moralistes n'ont mis qu'en maxifloes isolées.
On a plusieurs beaux traités sur l'amitié ; mais je n'en connais point de tels sur l'inimitié. Ceux qui parlent du pardon des injures, y supposent tant de malice, qu'ils donnent souvent [^u$ d'envie de se venger que de pardonner; leurs auteurs, quoique estimés, ressemblent à ces conciliateurs maladroits qui brouillent les parties au lieu de les accorder : il est cependant plus utile de savoir comment on doit se comporter avec ses ennemis qu'avec ses amis. Le cœur nous fj^ide eu amitié , noas n'avons qu'à nous laisser aller à ses affections ; maïs il nous égare en inimitié , si nous cédons à aes monvemens : il en résulte des vengeances qui n'ont point de fin. Ce qu'il y a de plus lâcheux, c'est que les grandes inimitiés ne naissent guère que des grandes amitiés : témoin les liaines fraternelles, fomeuses dès les temps les plus reculés.
n y a dans le cceur humain un sentiment de réaction qui nous porte à ressentir l'injure autant que le service, et à foire autant de mal à notre ennemi que de bien à notre ami : qui aime beaucoup hait beaucoup ; le ressentiment est aussi vif que la reoonnaisBance. Les Sauvages , qui obéissent aux monvemens de la nature, offrent à leurs amis tout ce qu'ils possèdent, leurs cabanes, leurs vivres, et quelqneftHS leurs femmes et leurs filles ; ils cbangent de nom avec eux , ils pleurent de joie à leur airivée, et de chagrin à leur départ. Mais ces hommes si aimans traitent leurs ennemis avec la haine la plus féroce : ils incendient leurs villages, ils massacrent sans pitji^ leurs fenunes et leurs enfims, ils brûlent à petit feu leurs prisonniers de guerre, et les dévorent tout vivans. -Les Grecs, si vantés , ont eu long-temps ces mœurs; et dans leur civilisation, ils écrivirent comme un éloge parfait, aor le tombeau d'un de leurs plus grands hommes , qœ nul ne l'avait surpassé à £dre du bien à ses amis et du mal à ses ennemis.
n y a plus, je trouve que la puissance de l'homme s'étend beaucoup plus loin en méfaits qu'en faienbits. Nous ne saurions seuls bâtir une maison
à im ami, s'il est pauvre, ni lui foire une réputation, s*il est obscur, ni lui rendre la santé, s'il est malade; mais il est aisé, sans le secours de personne, de détruire l'iiabitation d'un ennemi par le feu , sa renommée i>ar la calomnie, et sa vie par le meurtre. Le ressentiment, dont les effets sont si faciles et si funestes, a donc plus besoin de lois que la reconnaissance, si souvent impuissante; il me semble que pour se gouverner dans ses inimitiés, il faut savoir se régler dans ses amitiés. Le cœur est un aimant qui a , comme nous l'avons dit, deux pôles opposés, l'un qui attire, et l'autre qui repousse, l'amour et l'ambition. L'amour peut s'égarer daas ses premières affections, et surtout par l'éducation; il y puise des dépravations, des fantaisies et des engouemcns.
Pour éviter les folles amitiés et Fincoastance des inclinations communes au premier âge , j*ai désiré que chaque élève motivât publiquement le choix de son ami d'après quelques qualités louables. Comme par là nous avons dirigé les premières affections de son amour vers la vertu , il en résulte que les premières haines de son ambition se tourneront vers le vice. Cependant, comme son amour s'étend de la vertu à la personne du vertueux , son ambition pourrait passer de là liame du vice à celle du vicieux; il pourrait, par une consé([uence naturelle , désirer sa destruction comme celle de tout être malfaisant : or c^est ce qu'il faut bien éviter. Notre régulateur entre ces deux passions opposées est dans notre propre cœur : c'est le sentiment combiné de l'humaiûlé et de la Divinité ; c*est lui qui nous iaspire de foire à auUni ce que nous voudrions qu'on nous fit. Il se combine aisément avec la reconnaissance , qui nous montre un ami dans un honune , et il s'oppose au ressenUment en nous montrant l'homme dans notre ennemi. En vain la raison, exaltée par l'ambition , nous présente la vengeance conuue une justice, ,1a vertu nonsla présenteàson tour comme appartenant aux lois et encore plus à Dieu. C'est aux lois seules que nous avons abandonné le ressentiment de nos injures; mais nous nous sommes réservé la reconnaissance des bienfoits, et c'est pour cette raison que les lois humaines ne pimissent pas l'ingratitude.
Aucune injure ne reste sans punition; les histoires de toutes les natioas nous en offrent une infinité de preuves. Elles ont été recueillies par les écrivains les plus vertueux, qui sont aussi les plus célèbres : tels sont Homère , Xénophon , Tacite , Plutarque. On a écrit la philosophie de l'histoire pour la débarrasser de ses erreurs ; on devrait bien écrire sa morale pour lui donner un but. L'histoire
DE L'AMITIÉ
«les nations ne prouve pas moins «ne Providence (|nc celle de la nature , et il peut résulter des socii't(^ des hommes une tliêolo^ie aussi lumineuse que de celles des insectes.
La peine suit le péché , dit Platon. Si elle ne se manifeste pas toujoui-s aux yeux des hommes, elle n'en est pas moins daas Tame du coupahle. Plutarque a écrit sur ce sujet un fort Iwn traité inlilulé : Pourquoi Injustice divine diffère quelquefois la punition des maléfices. Il répond très-bien aux objections des épicuriens de son temps , qui , comme ceux du nôtre , rejetaient la Providence , parce qu'elle souffrait les médians , et que souvent ils prospéraient. Il leur répond que les médians sont souvent des instrumens de la vei^eance de Dieu envers des peuples corrompus ; que la vie humaine la filus longue, n'étant , par rapport à lui, (pi'un instant , il est égal que les médians soient punis immédiatement après leur crime , ou vingt et trente ans a[»rès ; qu'ils sont dans la vie , avec leurs remords , comme des coupables en prison , la corde au cou, qui, au lieu d*être exécutés le matin , le sont le soir; (jue les délais de la justice divine étaient à leur égard un effet de sa bonté , qui leur donnait le temps de se repentir, et qu'enfm cette impunité apparente prouvait Texistence d'une autre vie après la mort , où chacun serait récompensé et puni suivant ses actions.
En effet, ce serait la plus absurde des contradictions , que la Providence s'étendit sur toute la nature, excepté sur la rie humaine. Comme nous ne développoiLS notre raPson que sur son intelligence , nous devons former notre morale sur sa justice. Il est de notre intérêt de nous y oonlirmer : car, étant des êtres trop feibles, nous avons besoin nous-mêmes de la clémence de Dieu et de l'indulgence des hommes. Tu ne peux , dit Marc-Aurèle parlant à lui-même , supporter les médians , que lesdicux supportent pendant l'éternité! Tu veux fuir leur malice , ce qui t'est impossible, et tu ne veux pas te débarrasser de la tienne propre, ce qtn' t'est possible! Si donc quelqu'un nous offense, nous pouvons nous dire à nous-mêmes : N'avons - nous jamais offensé personne ? n'avonsnous pas quelquefois médit , calomnié , méprisé, injurié? Mais, dirons-nous, ce n'était pas sans raison. On n'a jamais raison d'offenser ; et , parce que notre ennemi fait une injustice envers nous, voulons-nous aussi en faire une envers lui? Mettons-nous ensuite à sa place. Si nous étions coupables à son égard , nous n'avons point à nous en plaindre; si innocens , il est dans l'erreur par rapport à nous; il hait en nous un honmie qui n'y est pas. Enfin, daas ce cas même, agissons
envers lui comme nous voudrions qu'il agit envfn nous si nous l'avioiLs offense ; car oertainenvnt nous ne voudrions pas (|u'il se vengeât
Ces coasidératioiis nous seront trè^-utiJes, nrtout à l'égard de nos plus petits ennemis , dont les ofTenses nous paraissent d'autant |ilus insupportables , qu'ils sont inférieurs à nous, et qu'elles mt fi*é(|uentcs : telles sont celles de nos domestiqiK Nous pouvons d'abord nous dire : Si nous éflinnà leur place, serioas-nous bien soumis à la voknté d'autnii, et bien zélrâ pour des intérêts qui nom sont étrangers? Tu fais du bien à ton domestique, dit un philosophe barbare , et c'est un ingrat; ta te plains qu'il est capricieux, pervers , menlfiir, insolent; mais s'il était parfait, crois-tu qu'il te voulut servir ?
La maxime : Vis avec ton ami comme s'ildevait être un jour ton emiemi , quoique rondée sur luie pohtique injurieuse À l'amitié, est juste au ftnd. car la maxime inverse est vraie : Vu avec loo ennemi comme s'il devait tm jour être tim ami. A la vérité on lui en oppose une tout-à-fiiit contraive : Méfie-toi d'un ennemi réconcilié ; car on a fiiit en morale autant d'axiomes qu'on a voulu. Ma» il est aisé de distinguer les vrais des bus, en les rapportant à l'utilité des liommes. Si un axiome leur convient à tous, il est bon. L'intérêt du genre humain est la pierre de toudie de la vérité. Il y a encore un autre moyen de la reconnaître^ c'est lorsque sa proposition inverse est évidente; car la vérité, comme le soleil, luit de Ions odtés. Ceci posé, il n'est pas douteux que nous devons être modérés dans nos amitiés; car Texpérienoe now prouve qu'elles se changent quelquefois en inimitiés. D'un autre côté, nous voyons aussi des inimitiés se résoudre en d'heureuses ei eonslanlrs réconciliations. La démence d'Auguste lui fit de Cinna un ami fidèle. Ce sont nos passions qui écartent de nous nos amis; mais la vertu rapproche de nous nos ennemis. Quand même elle ne nous gagnerait pas leur affection , die nous acquerrait à coup sûr leur estime. Noos devons donc agir à leur égard comme nous désirerions qu'ils agisKUt avec nous. C'est pour cela que nous ne devons jamais dire d'eux, en leur absence , que le mal que nous dirions en leur présence.
Il y a un grand moyen d'arrêter le cours des inimitiés, ainsi que de toutes les passions; c'est de s'opposer à leur commencement. Vous ne mettrei un frein aux erreurs du cœur et de Fesprit qu'en les empêchant de sortir de leurs barri^ies. Vous ne les arrêterez jns dans leur courae , si vous ne le faites au départ. Telle haine irréconciliable a commencé souvent par une légère plainnierir.
DE LAMITIÊ.
Semblable au feu, ce n'est d'abord qu'uue petite étincelle , qui produit un incendie si nous négligeons de l'éteindre.
On doit conclure de ces principes généraux, dont l'applicatkMi produirait des volumes, combien nos éilucationsmôdemessonldangereuses, puisqu'elles lendent sans cesse à donner l'essor à l'émulation, ce stimulant des passions naissantes.
L'émulation, parmi lesenficins, n'est que le desir d'être le premier, et de s'élever au-dessus de ses semblables par son esprit et ses études; l'émulation , parmi les hommes , n'est aussi que le désir d'être le premier dans le monde, et de s'élever au-dessus des autres par sa fortune et son crédit; car enOn les hommes ont d'autres besoins que les enfims. Or, de cette préférence personnelle et des coneurrenoes qu'elle Eut naître , naissent évidemment tous les maux de la société. L'émulation des enbns est de même nature que l'ambition des liommes : c'est la racine du même arbre. C'est cette passion altière , que la nature nous a donnée pour subjuguer les animaux, que nous apprenons aax enfims à employer, contre leurs semblables, crabord dans des exercices innocens, à la vérité , mais ensuite dans tons ceux de la société , lorsqu'ils seront hommes. Je reconnais dans l'enfiint «mbitieox, qui se couche devant un chariot attelé pour l'empêcher de déranger son jeu , l'Alcibiade qm aime mieux causer la ruine d'Athènes, que de renoncer à son ambition etâ son luxe; et dans le jeune honmie qui ordonne aux pirates d'applaudir à ses vers, le César qui devait recevoir un jour le iH^nat de Rome sans se lever.
De toutes les amitiés , il n'y en a aucune de comparable à Famitié fraternelle. La nature a réuni autour d'elle^ liens lespUïrirorts, quand la socîélé ne les a pas rompus dès l'enfance : ce sont ceux de la nourriture , de l'instruction , de l'exemple, de l'habitude, de la fortune. Nous avons déjà observé que tout ce qui a en soi un principe de vie a des oi^;anes en nombre pair. La nature nous adonné deux yeux, deux oreilles, deux narines, deux mains, deux pieds , pouf- s'entr'aider fraternellement; si elle ne nous eût donné que la moitié de nos organes, qui nous semble suffisante à la rigueur, nous n'eussions pu ni marcher, ni saisir un objet, ni pourvoir à aucun de nos besoins. Si, au contraire, die les eàt triplés, quadniplés, multipliés, elle nous eût rendus semJolables aux géaas de la feble, aux Briarées à cent bras, dont les fonctions se seraient empêchées les unes les autres s'ils eussent existé. Elle s'est do.ic bornée à réimir ensemble deux parties égales , non-senlenieiit dans riiomme, mais daiui tous les êtres organisés :
ainsi , ce n'est pas un sim|ile mouvement qui est le principe de la vie, comme le disent les matérialistes, mais c'est une luirmonie fraternelle de deux
moitiés égales réunies dans le même individu. Une seide de ces moitiés ne i)eut |)as plus vivre isolée , (|ue triplée ou quadruplée, parce qu'alors il n'y eiU point eu entre elles d'iiamionie , sans laquelle la vie ne peut exister. L'onlre binaire n'est pas un effet de l'impuissance de la nature, qui n'a pu aller plus loin. En doublant nos organes, elle leur a donné un équUibre nécessaire à leurs fonctions ; elle ne pouvait les midtiplier dans le même individu sans en détruire l'effet, mais elle l'a augmenté en donnant des frères mêmes à l'individu. Les mendires d'un corps s'entr'aident mutuellement, mais ils ne |)euvent agir que dans un seul lien, tandis que des frères peuvent agir, de concert dans des lieux diftérens, l'un aux diamps, l'autre à la ville ,^l' un sous la zone torride, l'autre sous la zone glaciale : riiannonie, fraternelle peut éteiyire la puissance ij'filliani^ ^f *im iMHlt du moijf^f A raiitrg.
On a remarqué par tout pays, et il y a dija long-temps , que les fiimilles pauvres où il y avait lieaucoup d'enfons prospéraient beaucoup mieux c|ue cdles où il y en avait peu. C'est , disent les bonnes gens, la bénédiction de Dieu qui vient à leur secours. Oui, sans doute, c'est une bénédiction de Dieu, attachée, connue tant d'autres, à l'exécution de ses lois. Celle-ci résulte de Tliarmonie fraternelle, cette première loi de l'ordre social. Ces familles nombreuses réussissent, parce que les frères s'entr'aident , et plus ils sont en grand nombre, plus ils ont de pouvoir.
Je trouvée ce sujet , dans Y Odyssée d'Homère, un sentiment bien touchant , c'est lorsque Téléinaque compte au nombre de ses calamités celle de n'avoir point de frère. Le poète, sensible et profond dans la connaissance de la nature , en mettant cette plainte dans la boudie du fîls d'Llysse, qui cherchait partout son père, avait sans doute senti que l'amour fraternel était une consonnance de l'amour filial. En effet, les enfans ont^ des ressemblances avec leurs pères^t lëûirsl mères, de tèiie swie que les garçoriSy pour T^y-.^ hàïïtrr'én'bhï plûTâvéc et les filles
avec leurs pères : la nature les croisant d'ufljjfcxfc à i'iûlrë |kmr ënâugmênter l'affeçUon. Maj^JJ y a plus; c'est que lorsqu'iTy a beaucoup d'enfiuis , chacun d'eux est caractérisé par quelques traits particuliers de la physionomie et de l'humeur de ses parens. L'un en a le sourire, l'autre la gaieté , celui-ci le sérieux, cet autre l'attitude ou la démarche ; de sorte qu'il semble que les qualités physi(|ues et morales des pères et mères soient vv-
DE L'AMITIE
parties déjà entre leurs enfans , comme des portions d'héritage. Or, quand des enfans aiment sincèrement leurs parens , ils en aiment d'autant plus leurs frères par ces ressemblances (]ui leur en rapfiellent le souvenir. L'amour fraternel dépend donc beaucoup de l'amour filial, qui lui-même n'est produit que par l'amour [lateniel.
Quoique l'amitié exige des consonnances dans les goills, elle admet aussi des cimtrastes, sans ]es<|uels peut-être elle ne subsisterait pas. La nature en établit parmi les frères en les faisant nalti*e les uns a[>rès les autres, quelquefois à de si grands intervalles, que le premier aura atteint la jeunesse tandis que les autres seront dans l'adolescence, et (|ue le dernier ne sera pas sorti de l'enfonce; mais ces différences, loin d'affaiblir l'amour fraternel, le fortiGent. Il en est d'une famille composée de frères inégaux en âge, [en caractères, en talens, comme de la main formée de doigts de diverses proportions, qui s'entr'aident l)eaucoup plus que s'ils étaient de force et de grandeur égales. Pour l'ordinaire , lorsqu'ils saisissent tous ensemble un objet , le pouce , comme le [iliis fort , serre à lui Feul ce que les autres saisissent tous eiLsemble. Le plus petit, comme le plus faiMe, dot la main; ce qu'il ne poun-ait faire , s'il était aiLSsi long que les autres. Il n'y a point de jalousie entre les derniers qui travaillent moins, mais qui supportent les autres, et les premiers, qui tiennent la plume, ou ceux qui s(mt décorés d'un anneau. Quelque inégalité dont* qu'il y ait entre les talens et les conditions des frères, il n'y a qu'une seule chose à leur inspirer, c'est la concorde, afin qu'ils puissent agir de concert comme les doigU de la main. Une des premières attentions que les parens et les instituteurs doivent avoir, est qu'il ne s'élè>'e point de jalousies entre les frères à l'occasion de leurs jeux. Plulan|ue oliserve , dans son Traité de l'j^mitié fraternelle, dont nous avons tiré quelques bonnes observations, « que comme des divisions (pii renver- » sèrcnt la Grèce de fond en comble, na([uirent des » ri\ alités qui s'élevèrent entre quelques citoyens » puissans, au sujet de la laveur qu'ils acconiaient » à des l)aladins , de galeries et de viviers qu'ils » avaient fait construire pour leurs passe-temps; » de même les jalousies qui s'engendraient entre les » frères commençaient souventà l'occasion de quel- » quesol<%aux, de (letits cbiiriots et autres jouets de » l'enfance , lesquelles envies venant à croître y* avec l'âge, ils en venaient à se détester et à se » lialr à la mort. » Je trouve donc à propos ([u'au lieu de leur donner des jeux |)articuliers, amime on a coutume de faire pour éviter entre eux les sujets de jalousie , on leur en donne qui leur soient
communs, afin de les acooatamer à vivre ble. Quand ils ont des jouets en propre, c'est akn (|ue se forment les idées précoces do tien et dn mien , si dangereuses surtout entre des fils et des fi'ères, saiLs compter que celui qui perd on qai rompt le sien , cherche à s'emparer de oelaî d'autrui. C*est la source la plus ordinaire des qnereHei entre les en&ns conrmie entre les hommes.
Si l'on donne aux frères des jeux commiinB, Q faut leur apprendre des métiers pariîcaliers, afio d'éloigner d'eux tout sujet de rivalité. L'amoor do plaisir réunit les honmies , mais celui de Tintérêt les divise. Les jeux veulent des compagnons, les ambitions les repoussent Toules les sont insociables.
D'ailleiu^ , les inclinations étant trts-variées parmi les enfans, il faut laisser i chacun d'eux la liberté de suivre la sienne. Castor et Pollax, eei frères si célèbres cliez les anciens par leur union, le furent aussi dans la guerre; mais l'un excellait à dresser des chevaux , et l'autre aux combats du œsle. Cependant j'ai à citer une amitié moderne , mieux avérée que celle des jumeaux d'Elide sortis du même œuf : c'est celle des deux frères Pierre et Thomas Corneille. Ils étaient tous deux poètes tragiques, c*est -à-dire , de la profession qui supporte le plus malaisément des rivaux. On sait qu'ils vécurent ensemMe sans partager leurs biens, jusqu'à leur mariage. Mais voici ime anecdote ignorée qui prouve leur parbiie union : Ils occupaieni à Rouen une petite maison; Thomas Corneille logeait au rez-de-diaussée, Pierre au-dessus de lui, dans un entresol qui communiquait avec le bas I>ar un petit escalier; diacim d'eux travaillait à son ouvrage à la vue de l'autre. Thomas exodiait à trouver sur-le-champ un grand nombre de rimci du même mot , Pierre n'avait pas la même ftidlité; mais (|uand il était embarrassé à dierdier une rime, il s'adressait à son frère, qui aussitdt lui en donnait à choisir autant qu'il en avait besoin. Leur amitié si intime est, à mon gré, plus rare que leurs grands talens, d'autant phis qu'ils étaient inégaux en réputation. Si ces deux poètes ftunenz ont vécu daas ime communauté de fortune, de plaisirs et de travaux, il faut l'attribuer à ce que les talens supérieurs ne sont pas susceplibleB de jalousie, ou plutôt à ce que ces frères avaient été élevés ensemble dans la maison paternelle. Leur petite habitation subsistait encore dans mon enfance ; je ne sais si on l'aura conservée : doute les Grecs en auraient fait un temple, à la fols aux Muses et à l'Amitié fraternelle.
Je tiens l'anecdote que je viens de rapporter d'un M. Miistcl, né en Normandie.
DE LAMITIÉ.
Gomnie tes tahleanx hideux du yioe rendent cens de la vertu encore plus amiables , il est à propos de raconter aux enfans quelques histoires de mauvais frères qui, par leur haine mutuelle, ont causé leur ruine. Tels furent Etéocle et Polyniœ, dont rinimitié fut, dit-on, si grande , qu'après leur mort la flamme même du bûcher qui consumait leur corps se sépara en deux : ces haines implacables naquirent de Fémulation d'un trdne. L'ambition n*est autre chose que le désir d'être le premier, et die est la cause de tous les malheurs du genre humain. Dans sa naissance, ce n'est qu'une ^incelle brillante ; mais si on Fanime, bientôt c'est un feu dévorant qui consume jusqu'à celui qui l'a allumé. Les premières fumées de ce volcan sont les envies, les intolérances, les médisances, les calomnies, lliunieur querelleuse: si vous les apercevez dans votre frère, tâdiez de le ramener à la«vertu par votre affection et surtout par votre exemple ; mais si vous ne le pouvez , fuyez-le, car il est atteint d'un mal contagieux, et vous vous devez encore plus au bonheur de vos semblables qu'à Tamitié fraternelle. Le vertueux Timoléon ne balança pas à abandonner son frère, qui voulait être le premier daas Gorinthe, sa pa • trie, après avoir feit de vains efforts pour rengager à renoncer à son ambition. A la vérité , il se repentît long-temps d'avoir consenti à sa mort, que sa mère lui avait reprochée; mais le bon Plutarque l'a blâmé de ce remords comme d'une foibleâse de courage, et il me semble en cela s'écarter du jugement qu'il a porté sur la sévérité de Bmtus à regard de ses flls. Pour moi, j'aime à ▼oir deux vices lutter ensemble, parce que la destmction de l'un das deux nous présente l'apparence d'une vertu; mais il n'en est pas de même da combat de deux vertus, car de l'anéantissement de Tune il résulte toujours l'apparence d'un vice. Ainsi, je n'aime point à voir l'amour de la patrie aux prises avec l'amour paternel on fraternel; c'est onetire la guerre civile dans les cieux que de la mettre entre les vertus : ce n'est pas à Thomme à les accorder , c'est à Dieu. Nous avons assez à faire de régler nos passions; c'est à l'auteur de la nature à en maintenir les fondemens et à les rapprocher quand ils sont ébranlés.
Il ne dépend pas plus de nous de concilier deux vertus en opposition, que deux élémens; c*est à eehri qui en a créé les lois à les coaserver inviolables. Nous le prions tous les jours de ne pas nous exposer à en franchir les barrières, de peur que nous ne devenions fous par notre propre sagesse , injustes par la justice, et fiéroces à force d'humanité. Si danc nous avons le malheur d'avoir un
frère vicieux et incorrigible, il n'y a d'autre remède que de le supporter ou de le fuir. Si la patrie nous a confié l'exéaition de ses lois, empêcbons-le de faire du mal; mais s'il en a feit qui demande vengeance , abstenons-nous plutôt des lois que de répandre son sang. Sous Yitellius, un frère tua son frère du parti opposé dans le combat, et eu demanda la récompense. Tadte observe qu'elle lui fut refusée, sous prétexte qu'on n'était pas en état de le récompenser. Haïssons le vice dans notre propre frère, mais aimons toujours notre frère dans le vicieux. Dieu à mis siu- la terre deux portes qui mènent au ciel; il les a placées aux deux extrémités de la vie, l'une à l'entrée, l'autre à la sortie. La première est celle de l'innocence, la dernière est celle du repentir : ce n'est donc pas à l'amitié fraternelle à la fermer. Il y a des exemples de frères qui , par la seiile influence de l'amitié , ont ramené des frères vicieux. L'histoire de la Chine en a conseité plusieurs, tirés de l'enfonce même. Tel est entre autres ceJui de Xuni , successeur du fiuneux empereur Vaus. C'était un simple laboureur qui avait un père et des frères fort médians; il les réforma par sa patience. Vaus , touché de sa vertu, l'appela au trône au préjudice de ses propres enfans, dont il n'avait pas d'aiHeurs à se plaindre. Comme l'amitié fraternelle est, à la Chine, un des cinq principaux devoirs de l'ordre social, on a grand scnn d'en foire la base de l'instruction publique. D'un autre côté, le gouvernement y est encore plus attratif à recueillir les traits de vertu dans les enfans que dans les hommes. Il regarde les écoles comme des pépinières on les menées donnent quelquefois d'elles-mêmes des pèces nouveUes de fruits excellens, sans avoir besoin d'être greffés. Les vertus des enfons sont des dons de la nature, celles de l'homme ne sont souvent que des productions de l'art social.
Au reste , je désirerais que, dans les exemples que l'on cito aux enfans, on prit ceux des vices diez les étrangers, et ceux de la vertu dans la patrie. C'est par ce moyen que les Romains, et les Grecs surtout, ont illustré leur pays, au point qu'ils ont rendu leurs rochers plus fomeux que nos montagnes, leurs ruisseaux plus que nos fleuves , et leur Méditerranée, avec ses petits archipels, plus célèbre que tout l'Océan avec les quatre parties du monde. Tss Chinois ont été encore plus loin; car, sans mêler la fable à leur illustration, leur histoire leur fournissait, il y a déjà plus d'un siècle, trois mille six cent trente-six hommes illustres par des vertus ou des talens utiles à l'état , et deux cent huit filles, femmes, veuves, célèbres par leur chasteté ou leur amotn* conjugal. Les in-
DE L'AMITIÉ
scriptions, les nionumens, les statues, les temples, les arcs de triomphe qu*oii leur a élevés aux lieux où ils étaient nés, ou à ceux où ils avaient vécu, décorent partout les grands cheniias , les montagnes, les forêts, les fleuves et les villes. Joignez-y leurs éloges historiques , les drames et les poésies en leur honneur , qui sont répandus dans toutes les bibliothè<|ues et tous les lieux où Ton a|)prend à lire aux enfans , vous aurez la véritable raison de la longue durée de cet empire, et de l'attachement religieux qui lie les Chinois à leur patrie. Les exemples illustres de vertus des ancêtres font le ciment moral qui consolide toutes les parties de cet antique édifice : par lui il a résisté au débordement des Tartares et aux mines souterraines des religions étrangères. A la vérité, ils regardent le reste des hommes comme des barbares, mais autant en faisaient les Grecs et les Homains. Rome moderne elle-même ne gouveme-t-elle pas les peuples par les vies de ses saints, qu'elle leur propose à imiter? et l'exemple d'un Vincent de Paul ne sert-il pas à faire aimer et respecter sa puissance?
Pour nous, qui desirons élever des enfens, nonseulement pour leur village, mais pour le monde entier, puisque nous en voulons faire des hommes, nous pensons qu'il font leur chercher les plus grands exemples de vertu dans tous les pays ; mais lorsque le nôtre en offre d'éclatans, on doit sans doute leur donner la préférence; c'est un devoir filial qu'il faut remplir envers notre patrie, et c'est par elle que nous devons commencer à aimer le genre humain. L'amitié de Caton d'Utique pour son frère Lépidus n'a rien de plus touchant que celle de Turenne pour le duc de Bouillon, son frère. Ce grand homme, si célèbre dans la guerre, déclarait hautement qu'il lui devait tout ce qu'il savait de mieux; il n'entreprenait rien sans le consulter , et il ne supporta sa perte qu'avec une extrême douleur.
Ce que nous avons dit de l'amitié entre les frères s'entend de celle qui doit régner entre les sceurs : les femmes en sont au moins aussi capa- Ues que les hommes, et les exemples en seraient fréquens dans l'histoire, si elle ne s'occupait pas plus des talens brillaiis d'où résultent souvent les malheurs des nations, que des veitus obscures qui font le bonheur des familles. L'amitié des sg^urs entre elles égale au moins celle des frères en affection, en constance, en désintéressement, et elle l'emporte en attentions, en délicatesse, en bienséances. Si l'amitié n'est au fond qu'une union entre deux êtres faibles et malheureux, les fenunes y ont plus de part que les hommes, parce qu'elles ont plus de brâoins et de faiblesse. L'amitié d'O-
reste et de Pylade , qui veolenl inoorir ran pour l'autre , me parait moins touchante que celle de Myro et de sa sœur, filles du tyran d'Clée^ qui, innocentes des crimes de leur père , et condamnées à mort à la fleur de leur âge et de lenr beauté. se demandaient en grâce l'une i l'autre de mourir la première. L'aînée avait déjà mis sa ceinthre autour de son cou, en disant i sa jeune aœor deb regarder faire et de l'imiter ensuite, lorsque œOeci la supplia de ne pas lui donner la doulear de li voir mourir. Alors Myro prit le cordon felal. Farrangea autour du cou de sa cadette, et, en Fenbrassant, lui dit : « O ma chère sœur! je ne vous » ai jamais rien refusé de ce que vous m'avei de- » mandé, recevez de moi la dernière et la phis » forte preuve de iBon affection. » Pois, quand elle la vit expirée, elle couvrit son corps, et, avant de mourir elle-même, elle pria les assistans qui, malgré leur haine contre la tyrannie, fondaient en larmes , de ne pas permettre qu'il leur fAt fiut aucun déshonneur après leur nnort.
S'il n'y a pas entre les fenunes d'amitié aussi célèbre que l'amitié fraternelle des Graoques, ^eA que des sœurs ne sont guère exposées i lutter contre des factions furieuses ; mais souvent elles ont i combattre ensemble les infirmités , la panrreté, la vieillesse, ces autres tyrans de la vie, d'anlaitt plus difiiciles à supporter qu'on leur résiste sans gloire. Combien de sorars ont vieilli justpi'an tombeau , irréprochables dans l'amitié !
Mais y a une harmonie peut-être plus touchante et plus forte que la fraternelle et la sororale, c'est l'amitié réciproque d'un frère et d'une sœur. Dans celle^e frère à frère ou de sœur à scpur, il y a consonnance , mais dans celle-ci il y a , de plus , de doux contrastes. L'amitié entre les frères a je ne sais quoi de brusque et de rude , d'emporté, d'Incivil ; il entre quelquefois dans celle des sœurs de la faiblesse , de la politique et même de la jalousie; mais l'amitié entre le frère et la sœur est une consonnance rqjjiUielle de.faibjesse et de protecfiony (lé grâce et de vigucwr^ de confiance et de francGise. J'ai souvent remarqué que dans les laniil on il y avait un firère et plusieurs sœurs, ceiui-d était sans contredit plus doux , plus honnête et plus poli que les enfans des fomilles où il n'y avait que des garçons ; et que dans celles où il y avait une sœur et plusieurs frères , la sœur avait plus d'Instruction, plus de force dans le caractère, et moins de penchant à la superstition , que dans ime fih mille où il n'y avait que des filles.
Plutarque , dans son Traité de Vj^miUé fraterneUey ne cite (|u'un exemple d'amitié semblable. On avait donné à une fenune l'aUemative de choi-
sir de la mort de son frère ou de son fib : elle préféra oeUe de son fib, parce cpie, dit-elle , je peux bien ayoir encore un antre enSuity mais de frère je ne puis, mon père et ma mère étant morts. Cependant on pent regarder comme un effet de Tharmonie fraternelle 9 autant que de la conjugale, la conduite des Sabines, lorsque , tout écheTclées et portant entre leurs bras leurs petits eofans , eUes se jetèrent entre leurs éponx et leurs frères près de s'entr'égoi^er, et leur firent tomber les armes des mains en appelant , dit le bon Plutarque, « ores les Sabins, ores les Romains, » par les plus doux noms qui soient entre les hommes. On peut encore dter en exemple la vertueuse et infortunée Oclavie , soeur d'Auguste et femme d'Antoine, dont Famour fraternel et conjugal servit long-temps seul de barrière à l'ambition de ces deux rivaux; mais lorsque Antoine, subjugué par son amour pour Qéopfltre, eut brisé tous les liens de l'amour conjugal en chassant son épouse de sa propre maison , alors l'empire romain perdant son équilibre, qu'une femme avait maintenu , fut renversé de foiid en comble.
QueHes que soient les spéculations de la pcditique, il est certain que les seules liarmonies morales forment laxhalne qui lie toutes les parties de la société humaine. L'harmonie fraternelle fait pasBcr les hommes par une enfance plus longue^ iTOcelle des an maux, afin de former et iJeJotiL fier les premiers liens de la société par l'amourjoar ^rneiMnais l'harmonie conjugale réunit tout le genre humain : elle s'embellit des enchantemens de l'amour; et c'est de son sein qu'on voit sortir ces tendresses ravissantes qui unissent les enfans à leurs mères et les hommes à leur patrie.