‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 6 sur 116 · DE BERNARDIN · texte numérisé non relu

DE BERNARDIN

di« qœla irerto ert au-desnis des titres. Sa roture fut la plus grande de nos catamités ; eUe lui apprit à flatter k peuple pour wt rendre oécenaire à la cour, et à tromper la cour pour captiTer la tefeur du peuple. Parvenu an plus haut degré éa pouvoir, il n'y sentait que le regret amer de n*y. être pas né. Goumie ministre , U publia des écrits administratif qui ,'par leur ton sentimental et leur diarlatanisme , révélaient son incapadlé ; comme financier, ses hautes conceptions se bornèrent à implorer du peuple des dons patriotiques pour combler le déficit du trésor : c'était montrer la plaie et non la goérir. Incertain dans sa marche , changeant chaque jour de prétention, il voulut être l'idole de la France , le prolecteur du prince , Tami du peuple ; mais , trahiiRant Im-méme tous ses projets , et tombant par orgueil jusqu'au dernier degré de Tabjection , fl finit , suivant reipression énergique de Mirabeau , par se fiiire quelques instans le roi de la canaille.

Son âévation fut cependant regardée cooune Faurore dii bonheur. M. de Saint-Pierre aussi se laissa Alouir par cette fiinsse lumière , et fut oitrainé de nouTean dans le tourtiillon du monde. Il retrouva cbei M. I<iecker une partie de la société quMl av«t laissée pemnt les réputations et dirigeant les économistes cbei mademoiselle de* Lespinasse. Marmontel , Saint-Lambert , Labarpe , DeiiUe y parlaient encore de littérahire; mais dé^ Suard, MoreOet, et mille autres qui consacndent leur plume aux disputes du jour , ne s'occupaient que des intérêts d'une prochaine révolution. Madame Tiecker , eu habit de cour , bien que la cour fât pour elle un pays inconnu , régentait avec Thomas oe œrde de beaux esprits et croyait le diriger. Seulement si M. de Buffon venait à paraître , il éclipsait tout par la puissance de son beau génie et de sa haute réputation. Madame Necker, fière avec juste raison de i'amiiié de ce grand homme, qu'elle appelait son père, et qui était encore pour elle un grand seigneur, lui cédait le privilège de son fiiuteuil , et tant qu'il daignait ciecuper cette place d'honneur, on la voyait, humble dbdple , tout empressée à recueillir ses moindres paroles et à commander le silence et l'admiration. Mais M. de Bullbn laissait reposer son éloquence ayec sa plume. Sa convcriation était simple et pleine de locutions communes, quelquefois même triviales. Il ie croyait quitte envers les oisift du monde, dès qu'il leur avait montré sa beDe fleure et ses habits magnifiques. M. de Saint- Pierre, qui n'avait point encore publié les Études, serait resté i^ukré au milieu de tant d'honunes célèbres, fi Fabbé Arnaud , qui se ressouvenait de sa noble coni]uite cbei mademoiselle de Lespinasse, ne s'était mis flans la tête de le fidre valoir. Cet abbé aimait à se mettre en scène; c'était, si l'on peut s'exprimer ainsi , un liomme à l'eflet : il loua donc tout haut M. de Saint- Pierre, paria de ses talens , de sa fermeté , de ses principes, et comme s'il n'eût pas cm lui-même à ses éloges, il alla , dès le lendemain, lui proposer d'écrire pour la saimte Hgue, c'est-à-dire de composer des pamphlets en bvenr de l'administration de M. Necker, contre l'admiiiistration de M. de )Iaurepas. Notre philosophe lui ré- {HNidit simplement que « ses principes n'ayant point

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varié, il ne pouvait ni vendre, ni prêter sa plume à aucun partL » L'abbé Arnaud lona oe nouveau trait de sagesse, mais ni lui , ni ses amis ne purent le pardonner. Ce n'étaient point des bonnnei aussi sages qn'Q foUait à madame Necker , qui cessa muMi de ftire accueil à M. de Saint-Pierre : oelui-d, ne sachant à quoi attribuer un pareil changement, et se croyant enoore victime de quelque calomnie, eut la bonne foi de composer un mémoire justificatif qui dut bien fidre rire cette femme ambitieuse , car on y reconnaît partout la sensibilité la plus vraie et hi confiance d'une ame tendre qui ne demande qu'à s'épancber.

Cependant, peu de jours après, madame Necker écrivit à l'auteur pour lui demander une lecture de ses ouvrages; elle lui promettait pour auditeurs et pour juges les hommes qu'elle estimait le plus. M. Necker devait, par une fiiveur insigne , se trouver chez lui ce jour4à. Enfin, Thomas, Buffon , l'abbé Galiani , monsieur et madame Germany , et quelques autres encore , furent admis à ce tribunal , où M. de Saint-Pierre comparut le manuscrit de Paul et Vvr^gime à hi main. D'abord on l'écoute en silence, peu à peu l'attention se fotigue, on se parie à l'oreille, on bâille, on n'écoute plus; M. de Buflbn regarde sa montre et demande ses cfaevaux; le phis près de hi porte s'esquive; Thomas s'endort ; M. Necker sourit en voyant pleurer les dames, et les dames, honteuses de leurs larmes , n'osent avouer qu'elles ont été intéressées. La lecture achevée , on ne loua rien ; madame Necker critiqua seulement la conversation de Paul et du vieillard : cette morale lui avait paru ennuyeuse et commune; eUe suspendait l'action et refiioidissait le lecteur, c'était un verre d'eau à la glace. M. de Sainl-Pierre se retira dans un état de découragement impossible à dépeindre; il crut aon arrêt porté. L'effet de son ouvrage sur un pareil auditoire ne lui laissait aucune espérance pour l'avenir. Il ignorait qu'un écrivain inconnu ne peut attendre son succès que du public. Dans la société, les hommes qui ont de hi réputation louent peu , de crainte de se compromettre ; les autres ne jugent un livre que sur le nom de son auteur. Il resta donc persuadé que Paul et Vtrffiaie . que les Étude$ de la nature , que tous ses travaux , fruits de quatone ans de patience et d'observations, n'étaient pas dignes de voir le jour. Dans le premier moment , et c'est id un trait admirable de caractère, l'idée lui vint de brûler tous ses papiers, de renoncer aux sciences, à hi littérature, et de s'appuyer du crédit de M. Necker pour obtenir une portion inculte des domaines du roi , afin de s'y établir avec quek|ues fomiUes choisies dans la classe du peuple la plus pauvre. C'étaient ses projets de législation qui se reproduisaient sous une forme plus modeste. Son ambition se bornait alors à rendre une terre féconde et des hommes contens de leur sort. Heureusement cette demande n'eut aucun succès , et il fut réduit à fiiire un roman ' de aa colonie, comme U en fit un de sa république.

Il était encore accablé de ce double échec , lorsqu'un homme de génie , le peintre Vemet , vint ranimer son

' Voyei la Pierre d'Abraham.

LXIT

ESSAI SUR LA VIE

(!Oiirage et le rendre A ses études chéries. Cet artiste célèbre montait souvent dans le petit donjon que M. de Saint -Pierre occupait alors rue Saint -Etienne- du- MoDt. Le hasard l'y ayant conduit quelques jours après la funeste lecture de Paul et Virginie, il trouva son ami dans un allaitement extrême; et le pauvre solitaire, le cœur plein de sa mésaventure , ne se flt pas prier pour la raconter. Elle surprit Vcmet, qui avait entendu plusieurs frjgmens des Études , et qui voulait juger un ouvrage sorti de la même plume. M. de Saint- Pierre ne cède qu'avec peine à ses instances, mais enOn il prend son manuscrit , qui depuis le jour fôUU était resté roulé sur le coin de sa table , et il commence sa lecture. Vernet l'écoute d'abord avec méfiance , mais le charme ne tarde pas à agir sur lui : à chaque page il se récrie. Jamais il n'entendit rien de si neuf, de si pur, de si touchant l La description de ces climats lointains développe à ses yeux une nature nouvelle. l Les jardins d'Eden ont moins de fraîcheur ; les amours d'Adam et d'Eve ont moins de grâce et d'innocence ! C'est le pinceau de Virgile , c'est la morale ds Platon ! Bientôt il ne loue plus , il pleure. Il partage les transports de Paul au tlépart de Virginie ; il ne trouve plus d'expi*essions « assez fortes pour rendre ce qu'il éprouve. On arrive au dialogue du vieillard; M. de Saint-Pierre propose de passer outre , et raconte l'eflet qu'il a produit sur maîlame Necker. Vernet ne veut rien perdre; il prête ^ toute son attention , et bientôt son silence devient plus éloquent que ses larmes et ses éloges. Enfin, la lecture s'achève; Vernet, transporté, se lève, embrasse son ami , le presse sur son sein : « Heureux génie , charmante créature ! s'écriait-il , la beauté de votre ame a nasse dans votre ouvrage. Ah l vous avez fôit un chefd'œuvre ! Gardez-vous bien de retrancher le dialogue du vieillard : il jette dans le poème de la distance et du temps ; il sépare les détails de l'enfonce du récit delà catastrophe, et donne de l'air et de la perspectiye au tableau : c'est une inspiration de l'avoir placé là ! Mais combien ce site étranger a de charmes par sa beauté naturelle! et avec quel art l'action se trouve liée au fond du paysage l Non-seulement on croit avoir vécu a'.ecces aimables enfans, maison croit avoir entendu le ramage de leurs oiseaux , cultivé leur jardin , joui de la beauté de leur horizon, parcouru leur univers ! Mon ami , vous êtes un grand peintre, et j'ose vous prédire la plus brillante renommée ! » Ces éloges , qui faisaient entendre d'avance à M. de Saint-Pierre le jugement de la postérité, le pénétrèrent de joie et lui rendirent cette confiance qu'un excès de modestie fait perdre quelquefois au talent, et qu'une conscience secrète lui reud presque malgré lui. Il disait du fond de son cœur ; « Mon JDieu', pardonnez-moi de ne m'étre point fié à vous. » Ce jour fut pour lui un jour de bonheur. Après s'être long-temps promené avec Vernet, il le quitta sur les boulevards à l'entrée de la rue Saint- Victor. Il revenait seul dans cette rue, lorsqu'il fut surpris par une averse ; cx)mme il hâtait sa marche pour chercher un abri , de longs éclats de rire attirèrent son attention. Il ne voyait cependant qu'une petite fille qui accourait à lui , la tête couverte de son jupon qu'elle avait relevé par derrière.

Mais bientôt il s'ai)erçut que ce jupon servait d'abri à deux têtes charmantes animées par la course et par la joie. On voyait briller sous ce parapluie de leur invention des regards contens et des joues de rose. En rentrant chez lui , U ajouta cette jolie scène à sa pastorale , et ceci est un trait caractéristique de ce génie observateur. U ne savait décrire que ce qu'il avait vu : mais queDe riante imagination ne fallait-il pas pour voir dans les jeux de deux enfans du faubourg Saint-Marceau un tableau digne du pinceau de l'Albane !

Le succès de Paul et Virginie surpassa l'attente même de Vernet, Dans l'espace d'un an , on en fit plus de dnqùante contrefaçons. Les éditioas avouées par l'auteur furent moins nombreuses; mais elles suffirent pour le mettre en état d'acheter une petite maison avec un jardin, situé rue de la Reine-Blanche, à l'extrémité du faubourg Saint-Marceau : véritable chartreuse dont aucun bruit, aucun voisin ne troublait la solitude. C'est du fond dé cette retraite que l'auteur assista, pour ainsi dire , aux premiers mouvemeos de cette révolution qui devait faire tant de mal à sa patrie et au genre humain. Il l'avait vue de loin sortir de l'antre de l'athéisme , s'élever autour du trône et des autels, et de là se répandre sur les chaumières qu'elle remplit de ses ténèbres. Mais vainement il avait cherché à ramener sur la France quelques rayons de la lumière céleste ; leurs clartés brillaient aux yeux innoccns et laissaient la multitude dans l'oliscurité. Au moment où le royaume se divisait en deux partis , dont l'un voulait faire une république et l'autre conserver la monarchie , il se hâta de rappeler au peuple les anciennes obligations qu'il avait à son roi. Ces observations furent publiées dans les journaux * ; mais comment auraient-elles été entendues au milieu de tant de volontés coupables l Dans les jours de désordres, on ne vous demande pas de suivre votre conscience, mais de suivre un parti; il faut penser comme les autres, sous peine d'être déshonoré. « Que me pariez-vous de modération, s'écrie le soldat en marchant au combat ; ma vertu, en ce moment, est de tuer mon ennemi. » Telle fut la réponse des fhctions à l'écrit de Bernardin de Saint-Pierre. Aussi disait-il que ce qui l'avait le plus étonné dans la révolution , c'était qu'on eût fait un ciime de la modération. Cependant il persistait dans ses principes. Le duc d'Orléans , qui lui avait accordé une petite pension , voulant mettre sa reconnaissance à l'épreuve , le fit solliciter d'écrire en sa feveur; Bernardin de Saint-Pierre lui renvoya le brevet de sa pension , et publia les Va?tix d'un Solitaire , qu'il adressait à Louis XVI.

Cet ouvrage n'est point un traité de politique; ce sont des méditations morales dans le genre de Platon ; ce sont les vœux d'une ame pieuse qui fait entendre le langage de la vertu , à une époque où l'on ne voulait plus écouter que celui des passions. Il y avait même tant de trouble dans toutes les âmes que le but du livre ne fut saisi que par un très-petit nombre de lectem^. Ce Imt était de concilier les idées nouvéUes avec les

' Il les recueillit ensuite dans le préambule des rœtuc d'un Solitaire.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

aariennes, afin d'empécber la destruction totale de tout cc'qui avait été. On peut reprocher h l'auteur une l^nnde inexpérience des choses ; mais quelle expérience humaine eût pu l^ire deviner en 89 ce qui devait arriver en 93? et ne fallait-il pas traverser cette époque pour pouvoir dire des hommes de la révolution : « Ils » ne connaissent ni l'amitié, ni l'égalité, quoiqu'ils eu >» parient sans cesse : quand on marche à côté d'eux, on M devient leur ennemi; derrière eux, leur esclave '. » Ajoutons : et partout leur victime. La forme de cet ouvrage est d'autant plus frappante, que les tableaux de la nature s'y trouvent toujours mêlés aux spéculations de la politique. On voit que les discordes civiles œ peuvent arracher l'auteur à ses douces méditations • tout l'y ramène comme malgré lui. C'est au bout de son jardin, sur un petit banc de gazon et de trèfle, à Tombre d'un pommier en fleur , vis-à-vis d'une ruche dont les abeilles voltigent de tous côtés , que , venant à songer aux maux de la France il s'écrie : « O heu- ** reuses les sociétés des hommes, si elles avaient autant* » de sagesse que celles des abeiUes ! » et il se met à foire des vœux pour sa patrie. Le doux repos de la nature lui inspire des pensées pour le repos du peuple ; et les agitations de ce peuple que tant de maux n'avaient pu encore assagir, le rappellent à la tranquillité de la nature.

Nous n'entrerons dans aucun détail sur cet ouvrage. Le temps n'est pas venu de lui marquer sa place. Quel que fût notre jugement, il trouverait des contradicteurs; les passions, qui vivent encore , se hâteraient de prononcer à leur tour, et il ne fout pas leur donner cette occasion de juger un livre qui les condamne. Mais en renonçant à parler des Vcnut d'un Solitaire, nous ne pouvons nous emrècher d'en détacher une pensée qui devrait , selon nous, être gravée en lettres d'or sur toutes les places publiques : « Si dans un temps de troubles, » dit l'auteur, chaque citoyen rétablissait l'ordre seule- » ment dans sa maison , l'ordre général résulterait bien- » tôt de chaque ordre domestique. » 11 nous semble qu'il y a plus de raison et de bon sens dans cette seule pensée que dans les dix millions de brochures que la révolution a fait éclore.

Deux ans après la publication des Vœtix d'un Solitahrt, en 4794, Bernardin de Saint-Pierre donna la Chaumière indienne» On a dit que ce petit conte était une satire des académies , du clergé et de la religion. Quant à moi , je ne puis y voir que des pages consolantes. Comment l'auteur aurait-il attaqué la religion , lorsqu'il voulait ouvrir un refuge au malheur ? Voyez ce pauvre Paria, vil rebut de la nature, errant parmi les tombeaux , sans patrie , sans famille ; il n'est pas seulement rejeté de la société, c'est un être abject dont la présence déshonore , dont le souffle est une souillure. Il n'ose approcher de ses semblables , il n'ose se montrer an joiu* ; on peut le tuer comme une béte féroce : c'est l'homme tel que les hommes le font. Courbé sous le poids du mépris, de l'abandon, de l'infamie, il relève son fh>nt, et semble dire aux infortunés: Malgré tant de misères, il est encore possible d'être heureux !

• /'(ni.T d'un Solilair .

Il y avait une chose qu'il desirait passionnément ; c'était de voir quelques villes. H admirait de loin leurs remparts et leiu^ tours, le concours prodigieux des barques sur leurs rivières et des caravanes sur leurs chemins. II se disait : « Une réunion d'hommes de tant d'é- 9 tats difléreus, qui mettent en commun leur industrie. u leurs richesses et leur joie, doit faire d'une viUe un sé- 9 jour de délices. » Une nuit il pénètre furtivement dans les murs de Delhi ; en quelques heures le hasard le rend témoin des événemens les plus tragiques, des crimes les plus inouTs. Il voit le supplice des traîtres, les soucis des grands, les misères des peuples; et, s'échappant avec peine de cet affreux chaos , il s'écrie douloureusement .* c J'ai donc vu une viHe ! » Puis, les yeux pleins de larmes , il tombe à genoux et remercie le ciel qui , « pour > lui apprendre à supporter ses maux , lui en a montré » de plus intolérables que les siens, v

Telle est la gi*ande leçon de ce livre. Il nous invite it vivre avec le malheur comme avec un ami qui doit nous rendre sages. Dans Paul et Virginie l'auteur cherchait à nous rappeler aux lois de la nature , au bonheur de la famille, par le tableau do l'innocence et de la vertu. Dans la Chaumière indienne , il veut arriver au même but , en nous offrant le spectacle des calamités de toute espèce qui affligent les sociétés. L'un nous enseigne ce que nous devons fuir, et l'autre ce que nous devons rechercher. Parti et Virginie nous fait descendre vers les choses simples et vulgaires, pour y trouver le repos; la Chaunùtre nous élève vers les choses du ciel , pour nous placer au dessus de tous les maux de la vie. C'est le livre qui console, comme Paul et \^rginie est le livre qui fait aimer. Ah l sans doute il a bien mérité des hommes , celui qui est venu leur dire : « Il ne fout, pour être sage, » qu'un cœur pur; et pour être heureux, qu'une simple 9 cabane. »

Ceux qui ne voient dans cet ouvrage qu'une satire ingéuieuse , où l'on trouve la légèreté et la malice de Voltaire, auront sans doute quelque peine à le considérer sous ce nouveau point de vue. Qu'ils lisent donc l'anecdote suivante , et qu'ils apprennent d'un infortuné si l'auteur a bien rempli son épigraphe : Mistris succurrere disco..

En t795, au moment de hi plus affreuse disette , un jeune homme , qui ne trbuvait point à vivre dans soii pays, vint à Paris pour chercher un emploi. Il fut quelque temps instituteur dans une école publique; mais bientôt, privé de sa place, il iomba dans la plus pro- 'fonde misère. Perdu dans cette viUe immense, où il n'avait pas un ami, sans argent, sans espérance, il avait conçu le projet criminel de terminer ses jours , lorsque le hasard flt tomber la Chaumière entre ses mains. Il lut ce livre, et en' le lisant il se sentit consolé. £tonné t!o pouvoir encore être heureux, il prit la résolution d'abandonner la viUe, et d'aller, à l'exemple du Paria, demander aux champs un peu de nourriture. Le pain était alors d'une si grande rareté, que depuis long-temps il n'avait ph s'en procurer un morceau. L'infortuné erra quelques jours aux environs de Paris , vivant de racines et se reposant à l'abri des arbres qui n'avaient point alors de fruits. Un jour, exténué de besoin, il entre duiis

ESSAI SUR LA VIE

Ranlioiiilletels'Miled MBT teteoMifaiieporte où il retCe &no0m. Oa le traïuporie à Fkotpice^ et tom les tecoari Nil âoot pfodigiiéi; miii les •oureei de la YÎe étaient ^pviaéei, et ?liigi-qiiatre hevei après il ■*éliil plos. An oMNiieiit d'expirer, fl fil appeler le juge-de-paix , et, loi ayant confié ms malheort, il déposa entre ses mains le petit Tolniiie de la Chmmiire, en le priant de TOoioir Iden le renvoyer à son anieur; « Cet oofrage m'a épar- M gaé nn crime, dit-il; il m*a donné la fbroe de snpporter > bien des maux. Je désire que son aotenr sache que je N lui dois de moorir repentant et consolé.» Ainsi ee grand tableau du sage de Rome s'eoooorageant è moorir par la lecture de Platon , s^efEsœ dotant le tableau si touchant d'un malheureux en proie è toutes les détresses humafnes, et qui se décide à titre en Hsant la Ckawmière indienne. Il est phisdiflictlede titre comme le Paria, que de mourir comme Galon.

Cette aneodtite nous a teit anticiper de quelques années snr le récit des éténemens. Il ftiut donc retenir sur nos pas jusque ters le milieu de Tannée 1792. L'auteur commençait à recueillir quelques fragmei» des Harmonies» lorsque la sagacité de Louis XVI et la fstenr pu- Mique lé tirèrent de sa solitude, pour ainsi dire, malgré lui. Il fut nommé intendant du Jardin des Plantes et du Cabinet d'Histoire naturdle. On sait que l'infortuné monarque lui dit en le tojant : « J'ai lu tôt outrages; » ils sont d'un honnête homme, et j'ai cm nommer en » tons un digne successeur de Bufibn. » Éloge qui ne poutait être ni plus grand , ni mieux mérité, snitant ces belles paroles de Pope, qu'tm honnête homme est le plus noble ouvrage de Dieu.

Son premier soin Ait de ftKâliter l'étude des richesses qui lui étaient confiées, en outrant tous les jours aux naturalistes le Cabinet d'Histoire naturelle , qui jusqu'alors n'atait été ouvert que deux fois la semaine. II proposa d*y joindre une bibliothèque pour les étudians et un journal pour les professeurs : ces diters projetsltorent réalisés plus tard, ainsi qoe celui de l'étahHssemeiit d*une ménagôie, dont Bernardin de Saint-Pierre atait le premier conçu l'idée ', mais sur un plan aussi Taste que pittoresque ; car elle dotait renfermer des tôlières plantées de toutes sortes de végétaux, des titiers d'eaux courantes, des étables bien aérées , et jusqu'à de sombres catemes appropriées aux bêtes féroces. Le malheur des temps ne permit pas à Bernardin de Saint- Pierre de réaliser ces brillans projets. Obligé de songer aux choses de première nécessité, il fit construire, (fains l'espace d'un an, deux terres et deux bassins d'arrosage , sur les économies de' son administration; et, lorsqnll abandonna l'intendance, il était pautre et atait fait le bien.

Au milieu de ses trataux, il éproutait chaque jour da- Tantage le besoin d'atoîr une compagne de ses peines et de sa joie. Sa fortune jusqu'alors atait été trop mau- Taise pour qu'il pût songer è se marier, et son ége commençait à lui faire craindre de trouver difficilement une femme telle que son cœur la souhaitait. Cependant une

* Foffez le ^fémoire sur la néerstit^ dejoifidre ftfif m/naçerie au Jardht âes Pfanles.

jeone personne dont, sans le satoir , il Bftâi tnMé le repos, devait btentM fixer son dioix. Mademoiselle DÛtot n'atait pu voir l'auteur de tant d'ovtrages qu'elle admirait, sans être profondément toncbée; elle aima cetie sfanplicité raie à un mérite si supérieur, ces tertna domestiques qui naissent tout naturelleoient des méditations les plus sublimes. L'amour est un feu qui rayonne de tootes parts: oelui de mademoiselle Didot fat bientôt aperçu et partagé. Les parens de cette eharmanle personne tirent ses dispositions atee joie , et aocoeillirent la demande de Bernardin de Saint-Pierre atec transport Mais la crainte de n'être pas asses aimé tenait sontent troubler le bonheur de ce dernier. Il desirait une femme qui partageât son goût poor l'étude et pour hi campagne; car dès Ion il songeait à quitter l'inlendanoe. Voici le fi^gmenl d'une lettre dans laqueMe H exprimait ses craintes et ses espérances à 'celle même qui les flwait naître: c'est dans les choses les plus simples qu*on doit aimer à lire le secret des grandes âmes.

« Plus je tous connais , plus je troute de raisons de » tous estimer et de tous aimer. Mais dois-je espérer » que TOUS serez heureuse atec un homme qui a près- » que deux fois totre ége ; qui, dans peu d'années, entrera )> dans la carrière des infinnités, et qui regarde comme » la plus douce perspective de sa tie de la passer à la » campagne, loin dëi hommes? Verres-tous sans re- » grets tôt plus beaux jours s'écouler dans hi solitade? » J'ai besoin d'un ami; le trouverai-je en vous ? Serei- » vous cette moitié de moi-même , ce cœur que j'ai tant » de fois demandé è Dieu, et sur lequel il faut qoe je » puisse reposer mon cœur P

M Consultes-vons vous-même sur tous ces devoirs ; car » à votre âgece ne sont pas des plaisirs. Vous êtes jeune; » vous pouvei trouver aisément un jeune homme ai- » maMe. Pesés toutes ces considérations, et si vous voua » décides, non d'après Taveu de vos parens, trop faciles » à se fiiire illusion sur moi , mais d'après votre propre » corar, à m'aimer pour moi-même, à épouser tous » mes goûts, et à partager toutes mes peines, vous seres » ma consolation, ma joie et le centre de tout mon bon- » h^ir. »

La réponse Ait telle que M. de Saint-Pierre pouvait la désirer. Il épousa mademoiselle Didot. ...*.*..

Depuis on osa accuser M. de Saint- Pierre de Mre le malheur de hi mère de ses enftins t L'envie croit tout , et , ce qu'il y a de pire, elle ftdt tout croire : plus ses inventions sont absurdes, plus elles ont de succès : celles-ci forent accueillies avec une. espèce de fiireur, et la mort même de oelui qui en fot l'obiet n'a pu en efljicer les traces '. Il est encore aujourd'hui des personnes qui vous disent sérieusement que l'auteur de Paul et Virginie, le peintre des Harmonies de la nature, fit le malheur de sa femme. Si le mépris le plus profond

• yoyez le supplément à la fie de Bei-nnrdin de Saint- Piên-e.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

LXVH

ne derait pas être notre «eale réponse , il nous sofBrait, pour femier la bonche anx calomniateors, de pnbHer les lettres si tendres, si touchantes , que œs denx époax s'adressaient pendant les pins petites absences ; mais f\ tmi craindre de firire on grand mal en voulant produire un petit bien , et ce serait un mal que de réréler des secrets intimes de fnniUe, qui d'ailleurs ont peu d'intérêt pour le public. Les lettres de ces heureux époux resteront la profirîélé de leurs enfiins; et si , dans la fliroiHe de leur mère, il se trouve un seul calomniateur, ce sera à enx de répondre.

Qu'on nous permette cependant, à l'occasSon de ce procès, de rapporter une anecdote qui nous semble peindre d'une manière piquante le caractère de notre auteur. Son beau-frère, Henri Didot, qui se trouTait,comme nous l'avons dit, dans la même position que lui, vint, qodques jours avant le jugement du procès, pour l'avertir quil était d'usage de feire une visite aux juges. Cette formafité n'était guère du goût de M. de Saint-Pierre; cependant il y consentit, et le voilé cheminant avec Henri, l'un devisant des sciences, l'autre des beauxarts, et tous deux oubliant leur procès. Arrivés à la porte do juge, M. de Saint-Pierre dit à son beau-frère: « Vous » m'aves amené id, maisifest vous qui parleres. » Henri Didist se récrie; le juge arrive pendant la discussion, et M. de Saint-Pierre tlcbe de fÛre bonne contenance et d'expliquer les motilk de leur visite. Dès les premiers mots il s'embrouille; Henri Didot, qui s'en aperçoit, vient à son secours et ne parle pas pfaudafrement; bref, tons deux sortent de cbex leur juge asses peu satisiWts de leur doquenoe, mais fbrt oontens d'en être quittes. On voit par ce trait que M. de Saint-Pierre était Tbomme du monde le moins propre aux affoires. H ne les considérait jamais que sous denx points de vue, le juste et l'injuste; toutes les nuances intermédiaires lui édiappaient, et le plus souvent ce sont celles-là qui font triompher au barreau. Mais Dieu hii envoya un ami généreux qui défendit ses intérêts, et le délivra du soin de lire et de composer des Mémoires. M. Bellart fût son défenseur. U nous est bien doux de consacrer id hi reconnaissance de M. de Saint-Pierre, qui voulait en éterniser le souvenir en plaçant le nom de cet ami auprès de ceux de Taubenbeim et de Duval dans son roman de rAmazonêy Gonune Homère, au rapport de Plutarque, plaçait le nom de ses hôtes dans les pages de son Odyssée,

Au moment du mariage de M. de Saint-Pierre, la tempête révolutionnaire édatait de toutes parts, le règne des fectieox venait de commencer. Ils s'avançaient en poossantdes cris de liberté, ne s'apercevant pas de l'horrible destinée qui les pressait de frayer h chemin à leurs propres bourreaux. D^ que M. de Saint-Pierre vit leur marche ambitiense , il rompit avec eux , et ils devinrent ses ennemis. Le plus dangereux de tons fût le marquis de Goodoroet: ce pliilosophe était en même temps géomètre, académicien, journaliste, représentant du peuple et président du comité d'instruction publique, le tout par amour pour l'égalité. Il fit à M. de Saint-Pierre le plus grand mal qu'un homme puisse fiiire à on autre homme, en Tempêchant de feire le bien. A cette époque, on parlait de détruire la ménagerie de Versailles ; M. de

Saint-Pierre demanda qn'eUe flit tranportéei Paris; il prouva qu'il n'y avait qu^m semblable établissement, è portée dâ naturalistes, qui pàt offrir à la fiois des moyens d'étudier les mœurs des animaux et les plantes qui leur conviennent ; car on ne peut trouver aucune instmction sur leur instinct et leur sociabilité dans les relations des voyageurs, qui ne les observent qu'en les couchant en joue. Condorœt répondit à ces projets d*nhlité puMique par la destruction de la ménagerie de Versailles ; tous les animaux rares furent tués ; cet établissement eut aussi ses septembriseurs. Mais le savant géomètre ne s'en tint pas là, et il est curieux de rappeler de pareils faits pour l'instruction de la postérité. L'Europe l'entendit avec surprise demander à la tribune nationale de fiiire reoonnaitre comme incontestables les opinions scientifiqnes adoptées par l'Académie. Un des motifli de cette singulière proposition était d'obliger M. de Saint-Pierre d'approuver, au nom de la loi, les systèmes combattus dans les Études. Le philosophe voulait appuyer rautorité de Newton par celle de la répubhque, mais il n'eut pas le bonheur de réussir, et la France pnt penser sans demander l'avis de l'Académie. Ce n'est pas un des traits les moins piqnans de notre histonre , que le même siècle qui se vantait de vouloir affranchir les hommes des préjugés de la société, ait voulu couvrir de chaînes ceux qui étudiaient les Ids de la nature. Un décret de plus, et hi philosophie n'avait rien à envier à ces jours si souvent rappelés où le parlement défendait , sous peine de galères, de s'écarter de ht doctrine d'Aristoté !

Si l'esprit de philosophie avait perverti les philosophes, il n'avait pas agi avec moins de succès sur la multitude. Les lettres de M. de Saint-Pierre en of firent des exemples que la postérité aura peine à croire. Dans le nombre de ces lettres, il en est une adressée an ministre de Fintérienr, pour implorer sa protection en faveur des plantes et des arbres du Jardin national. On y voit que le peuple, jaloux de jouir de ce qu'on appelait sa souveraineté , rompait les arbres , arrachait les fleurs, enlevait les clôtures , en disant qu'il reprenait son bien , le Jardin apparteiiant à hi nation. En vain les gardes disaient qne si chaque dtoyeu enlevait une phinte, hi nation n'y aurait bientôt plus rien; le peuple, qui avait aussi sa manière d'entendre les dro'ts de l'homme, n'en était que plus ardent au pillage. Enfin , ce bd établissement était menacé de sa mine, lorsque le ministre invita les dtoyens du feubourg Saint-Marceau à firire dans le jardin une garde fraternelle, la haionnette au bout du fusil: ce moyen rétablit un peu l'ordre, et dans ôet intervalle l'intendance fut supprimée. Heureux d'abandonner une place qui , dans un mdlleur temps, aurait comblé tous ses vœux , M. de Saint-Pierre ne songea plus qu'à fiiir une ville où le devoir seul avait pu le retenir si longtemps ; il se hâta donc de se retirer à Essone , dans une île délideuse, où, de ses 'économies, il avait tè\i construire une jolie maison, simple, petite, et cependant asses grande, comme celle de Socrate , pour contenir ses vrais amis.

II sortit du Jardin des Plantes dans un état si voisin de la pauvreté, qu'il fut obligé de sollidter une légère gratification pour achever de payer les deux arpens de

ESSAI SUR LA VIE

terre qu'il possédait. « 4e ne coubaite, disait-il au mi- »njstre, au sortir d^iuie intendance, que de pouvoir M vivre dans une chaumière. Que les murs de la mienne » ne s'élèvent pas sur un sol que je n'ai point encore » payé I Peut-être un jour seront-ils utiles à mon in- M fortunée patrie : c'est dans leur humble et paisible en- M ceinte , que , préservé des ambitions qui la déchirent, u je recommencerai des études que je n'aurais jamais dû M quitter. »

C'était au mois de septembre 4793 , que M. de Saint- Pierre s'exprimait avec tant de simplicité et de noblesse. Qu'on se reporte à cette époque, et l'on jugera s'il y avait quelque courage à parler devant un ministre du malheur de la patrie et des ambitieux qui la déchiraient. Mais ce n'était point assez de vouloir fuir les bonnmes , il fallait encore le pouvoir , et dans ces temps de liberté il n'était pas permis de faire un pas sans Tautorisation du gouvernement. Arrivée Essone, M. de Saint-Pierre fut accueilli par des hommes armés de piques qui lui demandèrent un certificat de civisme. Il fallut écrire, solliciter pour obtenir la permission de coucher dans sa propre maison. On vit alors l'auteur des Études , suivi de sa femme , grasse de plusieurs mois , demander l'hospitalité à de p:iuvres villageois qui n'osaient l'accueillir. Conduit dans le lieu des assemblées populaires , il leur dit avec cette bonhomie du vieux temps: « Je suis sans u fortune , ma santé est altérée , je ne puis vous servir » comme capitaliste, laboureur, conunerçant, fonc- M tionnaire public, mais je tâcherai de vous être utile » comme homme de lettres ; lorsque vous aure^^ des pé- » titions à rédiger pour le bien de votre canton » j'y em- » ploierai rafTeclion que j*ai vouée h des hommes avec M lesquels j*ai désiré de vivre et de mourir '. »

Il est impossible de n'être pas émn en voyant Tue des premiers écrivains du siècle proposer humblement de rédiger les pétitions de ceux dont il implorait un asile. Les anciens, qui semblaient avoir épuisé tous les genres d'infortunes, n'offrent point de scène plus touchante. Aristide , il e!»t vrai , fut exilé de sa patrie ; mais on ne le vit pas au sein même de sa patrie réduit à demander un abri dans une pauvre chaumière !

EnQn , après plus d*uo mi>is de sollicitation , il obtint la permission de vivre chez lui ; et comme dans ce siècle tout devait être atroce ou ridicule , le chef de bureau qui fut chargé de lui envoyer son certiOcat lui écrivit avec un ton de triomphe, en le tutoyant, suivant Tusage de cette époque : a Tu trouveras ci-joint ton certiflcat. M Te voilà donc avec un motif déplus pour reconnaître » la Providence et pour la bénir. » Ainsi parlaient les bourreaux : Tu béniras la Providence , parce que je ne fais pas tomber ta tête ! Sans doute il dut la bénir lorsque du fond de sa solitude il vit disparaître Tun après Tautre ces ennemis du genre humain. Dieu était devenu visible, et les factieux qui bouleversaient les peuples le lui montraient dans sa justice, comme les ouvrages de la nature le lui avaient montré dans ses bienfaits.

Jour heureux où il apprit enfin qu'il était libre de se

' Ce passage terminait son discours , que nous avons mus les yeux.

retirer loin du monde I Qui peindra ton raviswment en abordant cette ile où il allait reprendre ses douces études ! Après avoir éprouvé toutes les douleurs, échappé jà tous les dangers, il s'écriait comme les Dix-Mille à la vue de la mer éclairée des feux du soleil couchant : La patrie ! la patrie ! car depuis le règne du crime il n'avait plus d'autre patrie que la nature. On dit que Newton , retiré à la campagne dans le temps d'une peste qui désolait Londres, trouva les lois harmoniques des mondes en voyant tomber une pomme : ainsi Bernardin de Saint-Pierre, loin des tempêtes révolutionnaires , cherchait dans son cœur les harmonies qui devraient rapprocher les hommes. Il se repof^it au sein de la nature comme un fruit abattu par les vents se repose sur la terre qui Ta nourri. Ce ne sont plus cependant ces dou^ ces émotions qu'il reproduisait dans ses Études : au contraire, il lui semlilait toujours qu'un bruit sourd et lointain troublait sa retraite et ses méditations. Assia sous les peupliers de son ile solitaire , il voudrait goûter le repos, jouir de la paix qui l'environne ; mais encore tout ému de tant de malheurs , il croit reconnaître nos passions dans chaque objet qui le frappe. Les v^étaux mêmes lui rappellent le monde qu'il vient de quitter. c< Il contemple le sapin qui balance sa haute pyra- 9 mide, le peuplier qui agite en murmurant son feuillage, N et le bouleau qui laisse flotter le sien comme une lou- 9 gue chevelure. L'un s'incline profondément auprès » de son voisin comme devant un supérieur, l'autre i> semble vouloir l'embrasser comme un ami ; un autre » s'agite en tout sens comme auprès d'un ennemi. Le 3»^ respect, l'amitié, la colère, semblent passer tour à » tour de l'un à l'autra , comme dans le cœur des honi- » mes ; et ces passions versatiles ne sont au fond que les 9 jeux des vents. Quelquefois tm vieux chéoe élève au > milieu d'eux ses longs bras dépouillés de feuilles et » immobiles. Comme un vieillard , il ne prend plua de u part aux agitations qui l'environnent : il a vécu dans » un autre siècle '. »

Ces essais servirent dans la suite à la composition des Harmonies, livre qui se ressent' des douleurs de son siècle. La composition des Éludes avait consolé M. de Saint-Pierre de ses propres malheurs : mais aujourd'hui comment se consolerait-il des maux de sa patrie ? Il ne peut jeter les regards autour de lui sans être sais de terreur. Son cœur se serre en présence même de la nature; il semble se reprocher de la trouver si belle, lorsque tant de victimes sont condamnées à ne plus la revoir, et cette impression pénible nuit à ses plus charmans tableaux. Un autre effet des inquiétudes qui le troublent, c'est d'absorber son ame au point que les émotions douces lui échappent. Pour écrire , il a besoin de s'exalter, de s'inspirer ; autrefois il lui suffisait d'être touché. On peut donc reprocher aux Harmonies un style souvent trop poétique : les invocations qui commencent la plupart des Uvrcs ont ce défaut. Dans son premier ouvrage , il était plus simple, fi peignait la nature et ne la louait pas ; dans ses Harmonies il est panégyriste, il s'élève au ton de l'ode , fi songe plus à louer qu'à peiii-

' Ba'rmoniei de la nature.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

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