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lire. On sent le poids qui l'oppresse , et qu'au milieu des floèues de la campagoe il eotreroit dans le lointain les phs tristes niTages. Il ne fiiut |x>int cependant étendre œtte critique à l'ouvrage entier : on y trouve une multitude de passages qu*on croirait dérobés à Virgile ou à Fénekm. U semble alors qu'il ait le talent de faire aimer tout œ que Dieu a le pouvoir de créer. C'est toujours le peintre de la nature, Finterprète de la Providence, le consolateur de l'infortune.
Occupé de ces douces études , Bernardin de Saint- Pierre traversa la révolution en conservant la pureté de son cœur, comme les poètes disent que la fontaine Aréthuae traverse la mer de Sicile sans contracter l'amertume de ses eaux. S'il échappa aux horreurs de la proscription , s'il échappa aux dangers plus grands des places dont il fut menacé plusieurs fois, c'est qu'il sut, pour ainsi dire, se foire oublier. Comme le Paria de la CkauwUère, il se comparait k l'oiseau-mouche , qui, dans les jours d'orage, n'a besoin que d'une feuille pour m mettre à l'abri. On lui annonce que la forêt est inondée , que la tempête le menace : « Qu'importe ? répond le petit oiseau ; quelque grande que soit la pluie, je ne pois en recevoir qu'une goutte à la fois. »
C'est ainsi que s'écoula l'hiver de 4793 et celui de 4794. Repoussant toutes les feuilles publiques , tous les livres qui auraient pu lui apprendre les fureurs de sa patrie , il se foisait une solitude de son petit enclos ; et lorsque les brumes et les frimas , suspendus aux arbres dépouillés de leurs feuillages et de leurs oiseaux cbantenrsy couvraient les campagnes de deuil , les Églogues de JlrgiU, Tèlémaque, le Vicaire de Wakefield, lui rendaient, dans un monde idéal, le bonheur qui n'existait pins sur la terre. Il les lisait en famille, assis au coin de sa dieminée couverte de fleurs, avec sa jeune épouse et ses petits enfons. L'hiver, la neige, les noirs corbeaux étaient dans son jardin, mais il retrouvait encore dans n diaumière le printemps, l'innocence et les douces Snsions.
Fendant qu'il jouissait de cette espèce de sécurité , il apprit la création de l'École Normale , et sa nomination à la place de professeur de morale. Vainement il voulut se soustraire à ce décret qui l'arrachait à son obscurité ; des gendarmes lui apportèrent l'ordre d'obéir, et il fallut se résigner. Mais quel allait être son langage devant un auditoire animé de toutes les haines du siècle ? quelle serait la morale permise en 1794 ? Le simple exposé des principes devenait une satire violente Aes hommes, des choses et du gouvernement ; ne point mentir à sa conscience, c'était troubler presque toutes les autres : il follait donc s'attendre au sort de Socrate , ou plutôt U follait mériter sa gloire. « Je dirai la vérilé , écrivait M. de » Saint-Pierre au ministre, et l'on ne voudra pas l'eo- » tendre. » Use trompait: l'impiété avait fotigué les âmes, et pour se reposer de tant de maux , on sentait le bcMin de revenir à ce qu'on avait tenté d'oublier. Ce moment de la vie de Bernardin de Saint-Pierre fut remarquable par une circonstance inattendue ; c'est l'enthousiasme que fit éclater tout l'auditoire lorsque dans une phrase très-simple cet homme vénérable prononça le nom de Dieu. Au milieu des crimes du siècle, le nom
de Dieu parut comme une vérité nouvelle; et le professeur, oitrainé lui-même par l'cfTet qu'il venait de produire, passa tout à coup d'une extr^e surprise à une émotion qui fit couler ses larmes. Que de réflexions à foire sur cet instant l Quelle révolution inopinée venait de s'opérer dans l'ame de tant d'auditeurs de tout ége et de toutes conditions l Ce n'était pas lé le triomphe d'une artificieuse éloquence, c'était celui de la foi d'un simple solitaire, resté pur au milieu des iniquités du siècle '.
M. de Saint-Pierre ne fit qu'un très-petit nomtire de leçons ; il lui fallait du temps pour les préparer, et dans cet intervalle on supprima l'École. Les institutions de cette époque ne duraient pas phis que les hommes, et les hommes ne duraient qu'un moment. Chaque jour ' avait son héros, son souverain, son tyran; et tous, éblouis des grandeurs de ce siècle d'égalité , couraient en aveugles dans une route qui se terminait à l'échafaud. Kous ne donnerons aucun détail sur les leçons du nouveau professeur: comme elles n'étaient que des fragmons des Harmonies , elles ont retrouvé leur place dans cet ouvrage.
L'année suivante fut remarquable par la création de l'Institut. Bernardin de Saint-Pierre fut appelé à la classe de morale avec des hommes dont la plupart professaient des opinions qu'il n'avait cessé de combaltre. Devait-il accepter? le pouvait-il sans manquer à ses principes? £n entrant dans une académie, aUail-il en adopter les passions , les systèmes et les injustices ? Partagerait-il cet esprit de corps, cette intolérance fanatique qu'il avait signalée dans tous ses ouvrages ? Faible une fois , ne devait-il pas craindre de l'être toujours , et de se voir arracher des concessions qui détruiraient le repos de sa conscience ? Telle était alors la situatiou de M. de Saint-Pierre , telles devaient être ses réflexions ; mais soit qu'il ne pût apprécier la grandeur du péril , soit qu'il se berçât de l'espérance de mêler un peu de bien h tant de mal, son consentement fiit donné : faute heureuse qui le jeta au milieu des méchans , et servit à donner plus d'éclat à sa vertu '. Que ceux qui seraient tentés de le blâmer lisent les pages suivante}, et qu'ils jugent après.
Dès sa première apparition à l'Institut, une partie de ses coUègues se liguèrent contre lui : ses principes semblaient peser sur leur conscience , et ils commencèrent l'attaque en lui reprochant de croire à Dieu. Encore s'ils eussent été sûrs qu'il n'y a point de Dieu, ils eussent joui d'une horrible tranquillité ! mais ceux qui avaient des crimes à se reprocher doutaient, malgré eux, de leur néant, et leur opposition était d'autant plus vive, qu'ils sentaient plus de doute dans leur esprit. Ils avaient foit une passion de l'athéisme pour se sauver du remords; et comme toutes les passions sont mêlées de craintes, eUes croient se rassurer par l'exagération. M. de Saint-Pierre résista long-temps avec douceur, n'opposant que la constance à ses adversaires , sans les combattre, mais non sans les plaindre. « L'athéisme,
» Non» devons ces détails à M. Stievenard , élève dirtingiKS de riîcole Normale.
ESSAI SUR LA VIE
dûait-il , est la punition de Talhée ; c'est le seol de tons les crimes qui nous ôte en même teni|)8 respémnee et le repentir. » Dans les commenoeniens, il croyait A leur bonne foi ; mais bientôt il fiillut perdre cette dernière illusion , et leur haine s'en accrut : les hommes pardonnent tout , excepté les Tertus qu'ils n'ont pas et le mépris qu'ils ont mérité. Bientôt les persécutions prirent un caractère de violence qui ne lui permit plus de se taire ; il opposa la défi>nse h Tattaque , la raison aux insultes ; et cette honorable fermeté ne fit que rendre sa situation plus déplorable. Nous ayons sous les yeux un fhigment manuscrit dans lequel il exprimait sa douleur, et dont nous citerons un passage : <t Que je me trouvel » A plaindre ! disait-il ; mon sort était d'autant plus » triste , que c'était des collègues dont je deyais espérer » le plus de support, que j'éprourais le plus de traverses. » Comme les plus accrédités d'entre eux n'avaient pas » rougi de se déclarer publiquement athées , je me suis » trouvé dans la nécessité de combattre leur système, M destructeur de toute morale et de toute société. De
* leur côté, ils ont toujours empêché qu'on insérât au- » cun de mes rapports dans les Mémoires de llnsHtut.
• Le nom de Dieu , dans tout ouvrage qui concourait » A ses prix, était pour eux un signe de répnrfntion. » Enfin , l'athéisme accroissant son audace par ses suc- » oès, fiiisait des prosélytes jusque parmi les gens de n bien effrayés de leur ruine future , et tiannissait de )» toutes les grandes places de l'état ceux des académi- )» dens qui osaient croire publiquement en Dieu. »
Ici commence une des scènes les plus scandaleuses de la révolution. Que ne nous est-il permis de nous arrêter! pourquoi sommes-nous entrés dans cette filiale carrière , et ne devions-nous pas prévoir tout œ qu'il pouvait nous en coûter pour achever de la parcourir? Mais le choix du silence ne nous est pas laissé; et lors même qu'il nous serait permis d'arracher cette page de notre livre, nous ne pourrions l'efDMser de notre histoire.
On était alors en 1798. Bernardin de Saint-Pierre avait été chargé par la classe de morale de fiiire un rapport sur les Mémoires qui avaient concouru pour le prix. 11 s'agissait de résoudre cette question : Quelles sont les insftttttions les plus propres à fonder la morale d'un peuple ? Tous les ooncurrens l'avaient traitée dans l'esprit de leurs juges. Effrayé d'une perversité qu'il ne pouvait croire sincère, l'auteur des Études voulut ramener le siècle A des idées plus justes et plus consolantes, et U termina son rapport par un de ces morceaux d'inspiration où son ame répandait les douces lumières de rÉvangile. Au jour désigné, il se rende l'Institut pour y faire approuver son travail. La plupart de ses collègues étaient assemblés autour d'un ministre qui avait A sa solde des écrivains mercenaires chargés de retrancher des poètes latins tout ce qui concernait la Divinité, afin de les rendre dassiqnes pour les écoles répnblicaioes. C'est en présence de cet auditoire cjue Bernardin de Saint-Pierre commença la lecture de son rapport. L'analyse des Mémoires fut écoutée assez tranquillement; mais, aux premières lignes de la déclaration solennelle de ses principes religieux, un cri de
fbreur s'éleva de toutes les par.ies de la salle. I.es uns le persiflaient eu lui demandaut uù il avait vu Dieu, et quelle figure il avait ; les autres s'indignaient de sa crédulité ; les plus calmes lui adressaient des paroles méprisantes. Des plaisanteries on en vint aux insultes ; on outrageait sa vieillesse, on le traitait d'homme faible et superstitieux , on menaçait de le chasser d'une assemblée dont il se rendait indigne, et l'on poussa la démence jusqu'A rappeler en duel, afin de lui prouver, Tépée à la main, qu'il n'y avait pas de Dieu. Vainement, au milieu du tumulte, il cherchait A placer un mot; ou reluit de l'entendre , et l'idéologue Cabanis ( c'est le seul que nous nommerons) , emporté par la colère, a'écria : <i Je jure qu'il n'y a pas de Dieu I et je demande » que son nom ne soit jamais prononcé dans cette eo- » ceinte ! » Bernardin de Saint-Pierre n'en veut pas entendre davantage ; il cesse de défendre son rapport , et , se tournant vers ce nouvel adversaire, il lui (tit froidement : c( Votre maitrc Mirabeau eût rougi des paroles » que vous venez de prononcer. » A ces mots il se retire sans attendre de réponse, et l'assemblée continue de délibérer, non s'il y a un Dieu , mais si elle permettra de prononcer son nom.
Cependant M. de Saint-Pierre était entré dans la bibliothèque. Epouvanté d'une scène sans exemple dans l'histoire des sociétés humaines, il se persuade qu'il doit tenter un dernier effort , et se hâte d'écrire quelques pensées qui porteront sans doute la conviction dans l'ame de ses auditeurs. Cette espèce de mémoire fut dit d'inspiration ; il n'y a que peu de mots d'effMïé^ dans le brouillon qui est sous nos yeux , et que l'auteur ne recopia jamais. C'est un mébnge touchant de douceur et d'énergie , et un modèle de la plus haute éloquence. Il prie , il console , il cherche A ramener A lui ; voilA toute sa réponse aux insultes dont on l'accable. Il ne veut pas se fbire A lui-même l'injure de prouver un Dieu ; il dédaigne d'en appeler au spectacle de la nature : oe spectacle ne serait pas aperçu de ses adversaires, flétris par l'aspect de la société; mais il espère les faire rougir de leur égarement , en les ramenant aux lois fugitives de cette époque. Il oppose A l'athéisme réfléchi de ses collègues l'assentiment involontaire des rfprêsfnfaiis du peuple, de ces hommes couverts de crimes qui n'osèrent pas nier le Dieu vengeur qui les attendait. Il pousse enfin ce terrible argument jusqu'A invoquer oe nom que nul être ne prononce sans effroi , Robespierre , audessous duquel la'tïlasse de morale asphrait A descendre. Ainsi parlait le justa ; et Dieu permit que œs lignes, inspirées par l'amour du genre humain , fïiasent audeûns de tout ce que l'auteur de tant d'ouvrages éloquens avait écrit jusqu'alors , afin que , dans sa plus belle page , la postérité pût lire sa plus belle action.
M. de Salut -Pierre rentre dans la chambre des séances. Ses collègues, encore assis autour de la table verte , s'étonnent de le revoir ; mais il reprend sa place malgré leurs clameurs , et demande A être entendu. Heureux d'obtenir un moment de silence , il rappelle tout son courage , et dit ;
« Après avoir porté votre jugement sur les MéOMires n qui ont concouru pour le \mx de morale , vous exa
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
» oae
>» minerez sans doute la fla de mon rapport , qui a ex- » cité de à étranges réclamations. On vous a proposé » de ne jamais prononcer le nom de Dieu à l'Institut. » Je ue TOUS rappellerai point ce qu'on vous a dit per- » sonodiement d'injurieux à cette occasion ; je ne de- » sire ici que de rapprocher tous les esprits de leur intérêt commun; mais, en qualité de rapporteur de votre commission, de membre de votre section de » morale, et de citoyen , je suis obligé de vous dire que, » dans un rapport public sur les institutions qui peu- » vent fonder la morale d'un peuple , il y va de votre » devoir de manifester le principe d'où dérive toute » morale privée ou publique. Je ne vous citerai point » à ee sv^ le consentement universel des nations, » rautorUé des hommes de génie dans tous les temps, » €t notamment celle des législateurs. Je ne vous dirai j» point qu'il font nécessairement une cause ordonnaw trioe et intelligente à tant de créatures organisées et » intelligentes qui ne se sont rien donné. Si je voulais » Tons prouver l'existence de l'Auteur de la nature , je 9 croirais manquer à vous et à moi-même , je me croi- » rais aussi insensé que si je voulais vous démontrer en » plein midi l'existence du soleil. D s'agit seulement de » décider si , pour quelques ménagemens particuliers, rejetterez de mon rapport sur la morale , dans séance publique , l'idée d*un Etre suprême , ré- » mmérateur et vengeur. Pour moi , je rougirais de » voSer cette vérité pour complaire à une foctiun qui » flatte les pnissans, en técfaant de leur persuader qn'ib » n'ont point d'autres juges de leur conscience que les » bommes, c'est-à^lire qu'ils n'en ont points Je n'ai » point été coupable d'une si criminelle complaisance n aona le régime même de la terreur. Robespierre , qui » dierehait à couvrir le sang qu'il versait du manteau w de la philosophie , sachant que je demandak A son » comité la restitution d'une pension , mon unique re- M venu , me fit dire qu'il n'y avait point de Ibrtune où M je ne pusse prétendre , si je voulais représenter sa » conduite comme le résultat d'une mesure philosophi- > qne. Je répondis à son agent que j'avais étudié les lots » de la nature , mais que j'ignorais les lois de la poUti- » qne. Mon refus d'écrire en sa fiiveur pouvait être » snivi de ma mort ; mais j'étais résolu de perdre » la tête plutôt que ma conscience ; et si le pouvoir et » les bienfiiits de ce despote , qui voyait à ses pieds la » république consternée le combler d'adulations, et M qui avait entre ses mains ma Ibriune et ma vie , n'ont » pu me ftiire parler pour man(|ker à l'humanité , il » n'est aucune puissance qui pût me faire taire pour » manquer à la Divinité, qui m'a donné le courage de » ne pa< fléchir le genou devant un tyran.
» Si je lis donc à la tribune de l'Institut mou rapport » sur les Mémoires du concours , j'y serai sans doute 1» l'interprète de vos jugemens ; mais je ne changerai » rien à sa péroraison. C'est ma profession de foi en » morale , et ce doit être la vôtre. Elle est ceUe du » genre humain ; elle est celle des hommes que vous M avez honorés par des fêtes publiques ; de Jean-Jacques, » qu'une feciion vindicative a persécuté pendant sa vie, M et poursuit encore aujourd'hui après sa mort jusque
» dans ses amis. Si vous redoutez son crédit , cliargez » quelque autiv que moi de feire un diMX>urs qui lui convienne : je ne puis dissimuler sur de si grands intérêts. Ma morale est toute d'une pièce ; je ne saurais ni contrefeire Tathée ^ l'Institut, ni le bigot dans un village. Rendez-moi à mes propres travaux , à ma solitude , h la nature ; en rejetant le travail dont vous m'avez chargé , il y va non de mon honneur , mais du vôtre. Vous devez être certains que si vous flattez cette secte insensée, elle vous sufaiuguera , elle vous ôtera jusqu'à la liberté de vos élections , de vos choix, de vos opinions , comme elle a déjà tenté de le » foire. Elle forcera chacun de vous à professer l'erreur sur laquelle elle fonde son ambition. Mais pouiquoi la craindriez-vous ? La république vous donne h tous la lilierté de parler : l'accorderait-elle aux uns pour nier publiquement la Divinité, et la refuserait-elle aux autres pour en feire l'aveu? Nos gouvemans ne propagent-ils pas eux-mêmes la ttiéophilanthrapie ? La déclaration de l'existence d'un Etre suprême n'est-elle pas inscrite sur tous les anciens monumens religieux de la France ? On vous a dit qu'elle était l'ouvrage du régime de Robespierre , et qu'elle avait été abrogée avec lui. Voyez comme l'esprit de parti aveugle les hommes , et leur fait méconnaître jusqu'aux tàiU qui sont sous leurs yeux : non-seulenient cet hommage rendu à U Divinité existe au fit>ntispioe des anciennes églises qui servent aujourd'hui h rassembler les citoyens , mais il est à la tête même de notre constitution ; il en est le début , le témoignage, la sanction sacrée ; c'est sous ses auspices qu'elle est laite. Le peuple français , y est-il dit, procUime en présetice de VÉire suprême la déclaration des droits et des devoirs de l'honune et du citoyen. » La classe des sciences morales et politiques rougirait-elle de terminer un rapport sur ces mêmes droits et ces mêmes devoirs par un hommage dont l'assemblée nationale s'est honorée A la tête de la constitutiou ? > Mais j'ai honte moi-même de vous exciter à votre » devoir , chers confrères , vous dont les lumières m'é- » clairent et dont les vertus m'animent : décidez-vous » donc à l'exemple des représentans du peuple , vous » qui êtes les représentans permanens des lois et des » mœurs. D y va de la vérité fondamentale de toute » société humaine , du frein à imposer aux méchans >» qui se feraient une autorité de votre silence, et du » repos des gens de bien qui en ft-émiraient. Vous rap- » pellerez par vos aveux des frères égarés , m»is esti- » mables même dans leur misanthropie , au centre com- » mun de toutes les lumières et de tous les sentimens. » C'est la méchanceté des hommes qui leur feit méu connaître une Providence dans Ui nature : ils sont » comme les enfans qui repoussent leur mère, parce » qu'ils ont été blessés par leurs compagnons ; mais ils n nese débattent qu'entre ses bras. Votre oonflance » ranimera leur confiance. Déclarez donc A llnstitut A que vous regardez l'existence de Dieu comme la base » de toute morale : si quelques iotrigans en murmu- » rent , le genre humain vous ap{)Uiudira. » Ame subHme, reçois -les donc ces hommages du
ESSAI SUR LA VIE
Dieu, chanter Robespierre ot condamner Louis XYI. C'était moins par foiblesse que par un sentiment de pitié : il regardait les crimes politiques comme des actes de démence, plaignait les criminels, et ne pouiait croire à leur penrersité. Bernardin de Saint-Pierre admirait la Tertn de son ami sans y prétendre. Doué d'une sensibilité exquise, il ne connaissait point les afTections légères qui rendent si aimable et si focile. Jamais on ne le.yit presser la main de celui qu'il méprisait, ni supporter de sang-froid la Tue d'un Ulche ou d'un perfide. L'aspect des méchans refftroncbail ; il était obligé de k» fuir pour ne pas leur rompre en visière ; et cette disposition le faisait souvent accuser d'injustice et de bizarrerie, car il n'était pas exempt de préventions. Duds lui disait quelquefois : « C'est une trop rude lèche que de réformer les hommes ; j'aime mieux 1rs supiwrter tels qu'ils sont. — Tous avez raison, lui répondait Bernardin de Saint-Pierre; mais il m'est plus facile devons croire que de vous imiter. — Ils diront que vous êtes un ours. — A la bonne heure: je consens à tout plutôt que d'élre leur ami. » D'après ces maximes, Duds accueillait sans distinction des hommes de tous les partis. La société lui était nécessaire, il en aimait le bruit et le mouvement , et cependant tout chez lui annonçait une ame mélancolique. La gravure anglaise d*Ugolin, le buste de Shakespeare et celui de Corneille étaient les seuls omemens de ion cabinet. On y voyait encore nn crucifix , et un tableau mystérieux retourné contre le mur. Ce tableau lui rappelait la plus grande affliction de mi vie; et ses amis, qui avaient son secret, ne portaient jamais leurs regards de ce côté. C'est dans ce lieu qu'il se livrait tour A tour i des exercices de piété et A ses méditations poétiques. Souvent le soir un oerde nombreux se rassemblait auprès de lui. Le peintre David venait y chercher de» inspirations; le poète Le Brun y récitait ses vers fougueux 4*nne voix déjà mourante. Legouvé, Lemercicr, Arnanlt, Chénier, Collin-d'Uarlevflle, Andrieux, y lisaient leurs ouvrages ; jeunes encore , ils étaient les amis de Duds , et le nommaient leur père. Quelquefois ansn Bitaubé charmait cette réunion. Traducteur d'Homère, il savait mieux apprécier ses lieautés que les rendre. C'était un petit homme doux, modeste, accueillant, dont le ménage rappelait cdni de Philérooo et Baucis. U pariait toujours 4e sa femme, qui ne pouvait plus sor«> tir de son fauteuil et qu'il qinttait rarement. Modèle de l'amour conjugal, elle avait été la compagne de ses beaux jours et celle de ses jours d'infortune. Il racontait comment, malgré les souffhinces d'une maladie aiguë, elle l'avait suivi dans les cachots infects de la terreur ; comment elle avait voulu mourir avec lui ', et comment
* Bitaubé allait être cnvoyt^ à Téchafaud ; sa femme «'étant procuré du charbon , résolut de s'asphyxier avec lui. La chute de Robespierre les sauva. Pendant leur capti\ité, un domestique âgé de plus de quatre-vingts ans leur procura des moyens d'existence. Ce zélé serviteur, dont la ligure vénérable inspirait le respect, venait chaque jour leur prodiguer ses soins. Tout le temps qu'il ne pouvait pas leur donner, il l'employait à sollidier les bourreaux du comité révolutionnaire, qu'il étonua plus d'une lois par son éloquence et par son courage.
enfin il n'aurait pn vivre sans elle. Quelquefois cesdenx victimes échappées à la hache révolutionnaire étaient environnées des mêmes hommes qui naguère avaient fiiilli d'être leurs bonrrenux ; mais ce couple vertueux ne voyait dans le mal passé qu'un mot'f de s'aimer davantage , et jamnis on ne lui eût fait cof nprendre cette maxime des poissons de La Fontaine :
Que l'un ne doit jamais avoir de ooufiance En ceux qui sont mangeurs de gens.
Ce ménage chamiaut offrait un contraste parfait avec celui de Ducis, qui ressemblait, comme il le disait luimême, au camp des Grecs. Madame Ducis, semblable à la Discorde, ne cessait par son avidité el ses idées volgaires d'irriter le caractère le plus irritable. Cette pauvre femme n'entendait rien ni aux vers, ni à la tendre dévotion, ni au désintéressement de son mari. Elle n'aimait de ses ouvrages que l'argent qu'ils rapportaient, et recommençait chaque jour ses lamentations sur la place de sénateur que Duds venait de refuser. Ne sachant à qui s'eu prendre de ce refus , elle en accusait tous les amis de son mari, et particulièrement M. de Saint- Pierre. Mais Duds n'avait pas eu besoin des consdis de l'amitié pour s'honorer par une action généreuse. Buouaparte ne voyant autour de lui que des hommes qui , en pariant de liberté, cherdiaient à se vendre , et s'affligeaient de ne pas trouver un maître , avait résolu de leur en donner un. Cette fois Ducis entrevit ses projeta, et Toid quelques lignes de la lettre qu'il écrivit à Bernardin de Saint-Pierre :
« Mon ami, on m'a dit que vous veniez d'être nommé » membre du Sénat conservateur ; j'en suis bien aise u pour ma patrie, et si cda vous convient, recevez-en » mon compliment. Quant h moi , si on me fait ThoD- B neur de me nommer, ma lettre de remerdement est » déjà prête. Je puis dire, comme Corneille, en recon- » naissant la distance infinie qui me sépare de lui como me poète :
c Mon génie au théâtre a voulu m'attachen
> II en a fait mon fort , je dob m'y retrancher :
9 Partout ailleurs je rampe, et ne sois plus moi-même ! »
n II m'est impossible de m'occuper d'affaires ; elles » me répugnent, j'en al l'horreur. Le mot de devoir me >' fait frémir. Enfin il y a dans mon ame, naturdiement » douce, quelque chose d'indompté qui brise avec fti- » reur les chaînes misérables de nos institutions hnmai- » ûes. Je sais bien que ma femme ne peut concevoir » mon refus ; mais elle est femme : la richesse, les titres, tt les honneurs, son intérêt personnel , tout cela agit sur » elle; et cela ne m'étonne point... Vous voyez bien, » mon cher ami , que c'est dans moi-même , au fond de » moi-même , et par moi-même , que je dois diercher » mon bonheur. »
La noble simplidté de ces paroles est remarquable. Point de riolence , |X)int de protestation : il semble que l* caractère du poète et du i*épublicain se soit adouci pour donner à son action tout le calme de la vertu. Deux jours après cette lettre, Ducis refnsa la place de
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
sénateur. Boonaparte en fut plut fâché que surpris» et U répondit à quelques courtisans qui en murmuraient : c ie sais bien que vous auriez tous accepté. » Cependant, voulant tenter une dernière épreuve, il fit venir Dneis, et s'enferma avec lui. Mais Ducis, au lieu d'entrer dans les idées du maître, lui conseilla de tout quitter, et de redescendre dans la vie commune. Il paria pendant pins d'une heure avant que Buonaparte songeât A Tinterrompre ; après quoi le futur empereur fit avancer sa voiture , et , sans prononcer un mot , le renvoya et Tonblia. Peu de jours après , un homme de lettres vint , de la part de Buonaparte, proposer à Bernardin de Saint- Pierre d'écrire les campagnes d'Italie. L'auteur des Études répondit, comme il l'avait fiiit dans nne autre occasion , qu'A avait étudié les lois de la nature, et qu'il ignorait «îles de la politique et de la guerre. Aussitôt soo non fut effacé de la liste des sénateurs ; et fl s'en réjooit , car il n'avait pas moins que Ducis l'horreur des alfidres. Quelques années après ces événemens , les artistes et les gens de lettres furent renvoyés du Louvre ; leur société se trouva brisée , mais Ducis et Bernardin de Saint-Pierre restèrent toujours unis. Souvent, après Ici aéances de l'Institut, les deux amis dînaient en fii- Ducis récitait ses vers, qui faisaient le charme de petites fêtes ; il aimait aussi à entendre répéter k ViipÊàe et à Paul les fobles de La fontaine ; et , parmi ces Mlles , celle des Deux Pigeons ou celle de Philomèle et Progné. Pleins de ravissement, les deux vieillards interrompaient à chaque vers ces aimables enfans ; Duds, par des cris d'admiration, Bernardin de Saint-Pierre, par des remarques pleines de goût et de finesse. Tout ce qu'avait senti La Fontaine, il le sentait; l'ame de ce poète lui était femiiière ; il y lisait en lisant ses fiibles , et jUiMis peintre plus naif n'eut un plus naïf commentateor. Quelquefois aussi il prenait Virgile , et â la ma. nière dont il analysait certains passages , on croyait ne les avoir point encore entendus , tant il eloellait à en firire ressortir les pensées et surtout les sentimens !
Dans ces entretiens, les heures s'écoulaient avec rapidité, et le bon Duds , en se retirant, disait à son ami : « La fortune ne donne pas de momens comme ceux-ci. Cest nous , c'est nous , croyez-moi , qui sommes les licbes du siècle. » Puis il ajoutait par réflexion : t Je sais bien que vous avez deux en fans et une jeune femme, et qu'il faut pourvoir et prévoir ; mais il vous arrivera qudque chose d'heureux : la Providence se rend visible sur les berceaux. > Cette prédiction ne tarda pas à se ▼érifier. Joseph Buonaparte fit , de son propre mouvement , offrir auprès de sa personne une place à l'auteur des Études, qui la refusa , et qui reçut anssitùt le brevet d'une pension de six mille francs, avec une lettre pleine des plus toucfaans témoignages d'affection. Ces six mille fk-anos, joints aux six mille que Bernardin de Saint- Pierre possédait déjà , le rendirent riche , et il ne formait plus de désirs , lorsqu'il reçut encore du chef du gouvernement une pension de deux mille francs et la croix de la Légion-d'IIonneur.
Jusqu'alors ses charges particulières l'avaient forcé de concentrer ses bienfaits autour de lui : il avait ouvert sa maison à la mère de sa femme, madame la man^iiise
de PelI^Mrc, dont tous les biens avaient été perdus pendant l'émigration ; il fidsait une pension à madame Didot, grand'mère de ses enfans; et il pourvoyait aux besoins de sa sœur, qui ne mourut que trois ans avant lui. Itfais, dès qu'il se vit à son aise, Il voulut, pour ainsi dire, que tout le monde eût part à son bonheur, et il semblait n'avoir que pour donner. 11 était heureux , il faisait des heureux , et rien n'eût été plus doux que sa vie, s'il n'avait senti chaque jour diminuer ses forces. Déjà ses promenades devenaient plus rares, et il aurait pu dire comme le bon La Fontaine parvenu an même âge : « Je ne sors point, si ce n'est pour aller un peu à » l'Académie , afin que cela m'amuse. > Dès lors ses pensées se dirigèrent vers la campagne, et il se retira avec sa famille dans sa petite maison d'Éragny, qu'il se plaisait â embellir du fruit de ses économies. Si l'agriculture charmait les heures de sa vieillesse, les Muses n'étaient pas oubliées. Suivant cette maxime d'Apelle: A'tf//a dtes sine <hied,ilsefiiisait une loi de ne pas laisser écouler un seul jour sans écrire quelques observations sur la nature, ne fût-ce qu'une simple ligne. Il en était résulté h la longue une multitude de brouillons à peine lisibles , écrits sur des diiffons de papier qu'il comparait aux feuilles de la Sibylle bouleversées par le vent, et dont, suivant les intentions de l'auteur, nous avons réuni les plus beaux morceaux dans ses Harmonies, Telles étaient ses occupations h la campagne. Si des affaires obligeaient sa femme de s'éloigner pour quelques jours, il prenait sur lui seul tous les soins du ménage ; ses enfiins travaillaient à ses côtés, et souvent il était témoin de petites scènes de ftunille qui remplissaient de joie son cœur paternel. Voici comment il faisait à sa femme le rédt d'une de ces journées passées loin d'dle :
« Virginie et Paul sont entrés à neuf heures dans ma » chambre ; ils m'ont récité leur leçon , qu'ils n'ont pas » mal dite. Virginie a servi le déjeuner , et en sortant » de table j'ai vu avec surprise Paul sauter au cou de sa ji sœur, et tous deux s'embrasser avec tendresse, bras » dessus , bras dessous , s'appelant mon cher petit fk'ère, 9 ma bonne petite sœur : ils m'ont dit que tu leur avais » bien recommandé de s'aimer, et qu'ils n'auraient plus » de querelles à l'avenir. J'ai été ému de ce mouvement >» d'amitié, produit dans l'intention de te plaire. Ils » m'ont demandé des plumes , et ils sont occupés à pré- » sent à écrire. J'ai recommandé A ma fille de se res- » souvenir qne pendant ton absence elle représentait la » mère de femille ; qu'elle en devait servir surtout A son » frère , et en revêtir la douceur , la bonté et la dignité, u dont tu es un si parfialt modèle. Vraiment elle cherche >' A t'imiter , etc. » — Ainsi le seul souvenir de la vertu d'une mère donne des vertus A sa famille , et , quoique absente , on reconnaît partout sa pensée , comme ces divinités d'Uomère dont on devinait le passage au parfum qu'elles laissaient sur leurs traces.
Cependant la santé de M. de Saint^Pierre s'affaibliasait chaque jour , et bientôt il sentit l'impossibilité de continuer lui-même l'éducation de ses enfens. C'est alors qu'on lui accorda une place A Econen pour sa nile, et que les portes d'un lycée s'ouvrirent pour son fllb. U accepla h première de ces faveurs, et il sollicita
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ESSAI SUR LA VIE
l'autre , YOulaDt, autant qu'il était en lui , rendre égal le sort de ses enfens. Mais il ne céda à la nécessité de cette séparation qu*ayec une ettréme répugnance, et ce fut un des plus grands chagrins de sa TieiUesae ; car il se voyait obligé de liTrer lui-même ses enfiins aux influences de cette éducation publique contre laquelle il n'avait pas cessé de s'élever dans tous ses ouvrages.
Demeuré seul avec sa femme , il consacrait chaque jour une heure ou deux à rédiger l'Amazone, ou à mettre en ordre sa Théorie de l'univers. Le système des marées était devenu son idée habituelle , et le point où il ramenait toujours la conversation ; semblable au bon La Fontaine, qui, au rapport de Louis Racine, ne parlait jamais en société , ou voulait toujours parler de Platon.
Ses goàts ne varièrent jamais : à soixante-dix-sept ans , comme à dix , la présence du soleil le ravissait. Une belle soirée, un clair de lune, l'aspect des eaux et des bois , étaient ses plus doux spectacles. Jusqu'au déclin de ses jours, les beautés naturelles le trouvèrent sensible ; elles touchaient , elles saisissaient son ame , et c'était par elles surtout qu'il aimait à se rappeler les époques de sa vie et les pays qu'il avait parcourus.
Les livres qu'il aimait le mieux, et les passages qui dans ces livres , le touchaient le plus , étaient ceux où il découvrait des aperçus nouveaux des harmonies de la nature. Homère, Racine, Virgile et La Fontaine étaient ses poètes ; Plutarque était son philosophe ; TJÉvangile son livre de morale, et les Voyageurs ses naturalistes.
11 préférait la campagne à la ville , une maison retirée à une maison située au village , et dans cette maison il choisissait toujours une chambre éloignée du bruit. Sous ses fenêtres croissaient des arbres étrangers, dont il miriait les ombrages avec les arbres de nos climats. On y voyait le vernis du Japon environné des pampres de la vigne , et le pommier de Normandie tout couvert des grandes fleurs rouges du bignonia. Donner une plante nouvelle à la patrie lui paraissait la plus belle gloire où l'homme pût aspirer.
Après les temps heureux de sa première enfance, dont il n'avait rien oublié , les jours les plus agréables de sa vie furent ceux qui s'écoulèrent depuis son second mariage , auprès de son épouse et de ses enfans. Il connut , avant de mourir , ce doux repos de Tame qu'il avait tant désiré, et qu'on ne trouve que dans la famille.
En songeant aux désirs ambitieux de sa jeunesse, il aimait A répéter cette pensée des sages de l'Inde : L'homme a toujours soif; mais , soit que nous soyons sur les bords d'une fontaine ou sur les bords du Gange, nous ne pouvons emporter qu'un vase de leur eau.
c Dans mon enfance , disait-il , j'aimais à jouer aux noix, et, lorsque j'en avais gagné plein mes poches, je m'estimais heureux , je les faisais soimer. Un jour , ayant voulu les manger, j'en trouvai beaucoup de vides ; mes camarades , plus rus^ que moi , avaient recollé les coquilles, et mêlé ces fausses noix avec les l)onnes. Plus grand , je me suis passionné pour une montre , une épée , des amours. Ce sont petits jeux d'en fans, fausses jouissances , noix pleines de sable, noix \ides que tout cela! 9
Il ne dissimulait pas le sentiment que Ini inspirtiédC ses ennemis : « 11 m'a toujours fallu du courage , disaitil , pour pardonner nne injure. J'ai beau fiiire , la cicatrice reste, à moins que l'occasion de rendre le triée pour le mal ne vienne s'offrir à moi ; car un obligé m'est aussi sacré qu'un bienfaiteur. »
11 disait encore : «Je me communique à tout le monde , et je ne me livre A personne. » Aussi son cabî^ net était ouvert à chacun , et sa maison ne Tétait qu'à ses amis.
Nous avons trouvé dans ses papiers plusieurs lettres adressées à de grands personnages ; elles prouvent aon embarras et sa stérilité lorsque aon ccrar n'avait rien A dire. De simples billets sont refaits jusqu'à dix fois sur la même page , sans que l'auteur ait réussi A exprimer sa pensée. A ce sujet, on peut dire de Bernardin de Saint-Pierre ce que Montaigne disait de lui-même : « A bienvenner ' A remercier, à saluer, A présenter » mon service, je ne connois personne si sottement » stérile de langage que moi.... Je n'en crois pas tant, u et me deplaist d'en dire guère outre ce que j'en crois.» Mais, lorsqo'fl écrivait A ses amis, lorsqu'il pouvait montrer toute son ame , il redevenait un écrivain pur , facile et harmonieux.
On lui demandait comment il pouvait passer sa vie A la campagne, loin de la société , et presque sans livres. « Je ne saurais vous répondre , dit-il ; mais écoutes ce que dit le bon ermite saint Antoine A un philosophe qui lui faisait la même question : « Mon livre c'est le monde , ma contemplation ceUe de la nature : j'y lia sans cesse la gloire de Dieu , et je n'en puis trouver la fin. »
Il disait de lui : « Ma réputation n'est qu'une petite flamme agitée par tous les vents ; si elle attire quelques regards de mes contemporains , si elle éclaire les infortunés , c'est que je l'ai allumée au pied de l'image sainte de la Providence. »
Un jeune homme qui se destinait aux lettres se plaignait un jour d'être né sans fortune; Bernardin de Saint- Pierre lui dit : « J'ai souvent adressé la même plainte aa ciel ; cependant le peu de gloire que j'ai recueiUie je la dois A l'adversité. Mais si j'avais été véritablement sage , l'obscurité m'aurait donné l'indépendance et la liberté, qu'elle ne refuse A personne. »
Il disait encore : « Le malheur inspire la confiance en Dieu , qui surpasse tous les biens. »
Ami des véritables savans , il ne pouvait souffrir ces hommes qui sont toujours prêts A adopter les erreurs de physique qui oliscurcisseot les vérités morales.
A ce propos, il appliquait aux sciences ce mot de Montaigne sur la religion : Ce n*est pas Vestude de tout le monde, les mechans et les ignorans s'y empirent. Pensée empruntée au bon Philippe de Comines, qui avait si bien dit : Les mauvais empirent de beaticoup scavoir, et les bons en amendent. ^
* Bienvenner, féliciter quelqu'un sur son heureuse arrivée. Mot excellent, indispensable à la langue, qu'on ne peut remplacer que par une longue phrase, et qu'on a laissé perdre comme beaucoup d'autres.
E BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
LXivri
tl déBnissait la sdenoe , le sentiment des lois de la nature par rapport aux tioi^roes. Admirable définition qui ne permet aucune errÂir; car du sentiment des lois de la nature par rappol aux honraies, ressort le sentiment des Tentés qui élèwnt l'homme jusqu'à Dieu. U connaissait la nature pa^ expérience, et les hommes par théorie. Aussi, dans le ccàimerce habituel de la Tie, se laiisait-il tromper comme un enfant. <t U n'y a rien à fiiire dans le monde pon^ Thomme sage , disait-il. Les grands veulent des compiiisans , les médiocres des admirateurs, les petits des naltres; on n'est libre que dans la solitude. » 1
Vers les derniers temps de |i vieillesse , il disait de la niort, « que tontes les terreurs qu'elle nous inspire Tiennent de ce que sa pensée'n'entre pas assez familièrement dans notre éducationi On nous en parle touloors comme d'une chose étrangère , comme d*un malheur arrivé A autrui ; on s*en' étonne même , en sorte qu'il semble quMl n'y ait rien d<l naturel dans un acte qui s'accomplit sans cesse. Ecoute^rhistoire d'une maladie, je ne crois pas en avoir oui én4 seule où la mort ne soit teane par la feute du malade iou du médecin. Jamais Tîeo dans Tordre de la natot% ;^).jamais rien dans Tordre de Dieu. De manière qu'en n^us promettant bien de ne pas foire la même fente, il flbmble qu'il ne tiendrait qu'A nous d'être immortels.
* Cependant, si je considèreles peines de la vie , je dis: La mort ne peut être qu'un bicnfeit, puisqu'elle vient après tant de maux , comme le repos après le travail , comme la nuit qui succède au jour, et qui me découvre de nouveaux deux.
» Ce besoin d'aimer, ce besoin de connaître , ce besoin de m'élever à la source de* toute vérité , la mort va le satisfoire. Et comment craindrais-je de me réunir k celui que j'ai cherché pendant hia vie ?
» Saint François de Sale expirant disait : C'est A ceux qui ont mis leurs espérances dahs lès richesses A craindre la mort ! Je ne sois pas un saint , mais aussi je ne suis pas un méchant. J'espère en ceini qui a dit : Un verre d'eau donné en mon nom ne restera pas sans récompense, w
* Telles furent les pensées , les* opinions et les goàts de toule sa vie.
Frappé successivement de plusieurs attaques d'apoplexie , il sentit , dans les premiers jours de novembre de 1813, qu'il allait abandonner là vie , et il se hâta de quitter Paris où ses affaires l'avaient amené , pour jouir à la campagne des derniers beaux jours de Tautomne. Quelques promenades dans la forêt de Saint-Germain et sur les bords de l'Oise furent ses derniers plaisirs. Tranquille sur lui-même , il (emparait la vieillesse A un fruit mûr qui repose sur l'herbe , et qui renferme la semence qui doit le faire revivre. Cependant sa douce philosophie ne le rendait point itaseàsible A l'idée de se séparer d'une femme qu'il aimait\ et dont il disait avec attendrissement : « Je la vois saié c^sse occupée A retenir mon ame prête A s'échapper; » tllc Tavait décidé A recevoir les conseils d'un de ses 'aniis , le docteur Alibert ; mais en les recevant , il lùl-diàBit : « Je sens que vos soins sont inutiles, et vous aOe^ me faire boire la
cigué comme A Socrate; aussi bien dans peu je visiterai comme lui Phthia la fettile, »
La dernière fois qu'il se fit porter dans son jardin , il remarqua un rosier du Bengale tout chargé de fleurs, mais dont une partie des feuilles étaient jaunies par le vent. Il le regarda un instant, et le montrant A sa femme , il lui dit : « Demain les feuilles jaunes n'y seront plus. » Et conmie il vit que ces paroles lui faisaient répandre un torrent de larmes , il ajouta doucement : c Pourquoi te livrer A d'inutiles regrets ? ce qui t'aime en moi vivra toujours. Sooviens^i des diverses périodes de notre vie, et tu verras qu'il doit encore me revenir quelque chose. Tout va s'améliorant en nous et autour de nous. N'ai-je pas été petit enfant entre les bras de ma nourrice? N'ai-je pas ensuite balbutié des mots , et répondu par mes caresses aux caresses de mes parens ? Jeune , j'ai parcouru le globe avec des plans de république ; j'étais alors plein d'ambition et malheureux. Ensuite ma raison s'est éclairée ; je me suis approché de la nature et de Dieu , et voilA que mon ame est prête A se rejoindre A lui. Tu^le vois , la fin d'une période a toujours été le commencement d'une antre , comme la fin du jour est l'annonce d'une nouvelle aurore , comme la fin de l'hiver est l'annonce d'un nouveau printemps. Ainsi la mort est suivie d'une existence immortelle. Mais toi, chère amie, toi qui n'as pas été ici-bas la compagne de mes beaux jours , mais qui as supporté les infirmités de ma vieillesse, ne te laiisse point abattre ; ta téche ne finit pas avec moi : je te confie en mourant ma gloire , mes ouvrages , et le sort de mes enfans. »
Ces paroles restèrent profondément gravées dans la mémoire de sa femme et de sa chère Virginie. Combien de fois les ai-je vues fondre en larmes en les répétant , avec les circonstances les plus touchantes des derniers momens de cet illustre vieillard I
Quelques heures avant sa mort, en sortant d'une longue faiblesse, comme il les vit tout en pleurs autour de son lit, il leur tendit la mnin; sa voix n'était plus qu'un souffle, A peine il put leur dire : t Ce n'est qu'un séparation de quelques jours ; ne me la rendez pas si douloureuse ! je sens que je quitte la terre, et non la vie l » Et , comme s'il eût cédé A la plus tendre conviction , il ajouta : « Que ferait une ame isolée dans le ciel même?» Ces mots touclians furent presque les derniers qu'il prononça : peu d'heures après il n'était plus !
Il mourut dans sa maison d'Éragny , entre les bras de sa femme et de sa fille , le 21 janvier 1814. La terre était couverte de neige ; un vent froid agitait quelques arbrisseaux placés sous sa fenêtre ; tout était triste dans la nature. A midi, le soleil parut A travers les brouillards ; un de ses rayons tomlta sur le visage décoloré du mourant , qui prononça le nom de Dieu , et rendit le dernier soupir.
Ainsi s'accomplissent les destinées humaines 1 La mort termine tout ; elle effacerait jusqu'au souvenir du passé, et le genre humain serait comme né d'hier, si des génies supérieurs n'apparaissaient de loin en loin pour former la chaîne immortelle qui unit ceux qui ont été A ceux qui sont , et les temps présens aux temps A
SUPPLÉMENS A L'ESSAI SUR LA VIE
Tenir. Heureux celui qui , dans le pass'^ge de la yie , peut attacher un anneau à cette chaîne brillante ! ses liensées lui sur?iTent : c'est un héritage qu'il lègue h la terre. Il fait le bien long-temps après avoir cessé d'être, et sou nom , béni d'âge en âge, est souvent invoqué par les malheureux. O gloire ! que tu es belle I ta seule espérance fait tressaillir mon ame ! Combien de fois , dans les rêves de ma jeunesse , ne me suisse pas tracé un chemin auprès de ceux dont tu éternises la mémoire '. J'apprenais d'eux à dédaigner les ambitions vulgaires, qui ne mènent qu'à la fortune; mais c'était pour m'éiever plus haut I Leur génie , trompant le mien , me fiiisait oublier ma faiblesse : j'aurais voulu être Socrate, Virgile, Fénelon, Bernardin de Saint- Pierre ! j'aurais donné ma vie pour nne de ces inspirations qui les rapprochaient du del ; et mes nuits s'écoulaient dans la méditation de leurs cbefs-<l 'œuvre et dans h contemplation de leur gloire. Mais tant d'espérances n'auront point été vaines ! Si mes propres ouvrages ne doivent point un jour consacrer mon souvenir , le monument que j'élève suffit pour me faire bien mériter des hommes. Je puis aussi prononcer le nen omnis moriar d'Horace, car je viens de graver mon nom à côté d'un nom qui ne doit pas mourir !