‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 63 sur 116 · SB · texte numérisé non relu

SB

avec nn télescope qui grossissait seolemott trois cent vingt fois, a découvert, le 22 octobre 1790, dans une éclipse totale de lune , aa moins oent dnquante points lumineux de couleur rouge. D'un autre côté, la terre, éclairée à son tour par le soleil, leur renvoie quelque {lorlion de sa lumière, non aussi vive que celle de la lune sur la terre, mais plus étendue ; car ils la voient sous un diamètre quatre fois plus grand que nous ne voyons leur planète. Quoique la terre tourne, ils en aperçoivent toujours le limbe n splendissant par des mers ou des monts à glaces; car les premières liarmonîes des montagnes sont solaires et sidérales , afin que les planètes soient visibles les unes aux autres. Ils en distinguent les divers océans, les longues dialnes glacées de TAtlas, du Taurus, de rimaûs et du Tliibel, qui vont d'occident en orient, et celles des Conlilières qui vont du nord au sud , et surtout les coupoles immenses de glaces qui font rayonner, sur ses pôles, les aurores boréales et australes. Il y a apparence qu'ils ajoutent à ces douces clartés l'usage du feu, dont la nature les a favorisés, comme nous, en en plaçant les foyers dans leurs volcans. Les peuples de notre zone glaciale ne dorment pas toujours pendant leurs nuits de trois mois. C'est sans doute pour que l'homme pût suppléer à l'absence du soleil, et habiter toutes les latitudes de la terre , qu'elle n'a donné qu'à lui seul la puissance de disposer du feu. Cependant, si son sommeil n'est pas en harmonie avec l'absence journalière de l'astre du jour, il paraît l'être avec son absence annuelle. Dans sa première enfance , qui dure six mois, il dort, pour ainsi dire, pendant tout ce temps , qui est le môme pendant lequel le soleil cesse d'éclairer un des pôles de la terre. Sa décrépitude n'est, comme sa naissance, qu*un crépuscule aussi long que la nuit du pôle opposé. Les alternatives de veilles et de sommeil , qui remplissent les intervalles de sa vie , semblent réglées sur les longueurs des nuits des zones tempérées et de l'équateur. Conune la nature a varié pour l'homme ses harmonies à l'infini , et ({u'elle les rapporte tomes à celles du soleil , il est possible que les habitans de la lune dorment un demi-mois de suite. Ils sont livrés sans doute à des songes agréables, produits par des spectacles ravissans qui, pendant quinze jours consécutifs, doivent leur faire des impressions profondes. Quoi qu'il en soil, les anciens croyaient, avec quelque sorte d'apparence, que la lune était le séjour des songes, et que c'était là que les âmes des hommes allaient après leur mort. C'est en suivant celte idée qu'ils lui donnèrent le nom d'Hécate, et qu'ils la firent prési<ler aux enfers. En effet elle est Li reine des

nuits et de Thiver , qui sont en qudque sorte des morts passagères de la terre. Il y a plus; soitqo'il y ait dans notre cœur des sentimens innés des lob de la nature qui nous en donnent la consdeooe, avant que notre esprit en acquière la science, comme nous en avons qui nous donnent celle de nos organes et de notre existence , bien avant qne nous puissions en raisonner; soit qu'il émane encoi-e des astres d'autres qualités que celles de leur lumière, de leurs couleurs et de leurs attractions, il est certain que tous les peuples ont regardé k lune comme un astre qui influait sur la naissance, la génération et la mort de tous les êtres. Elle est la Vénus des insulaires de la mer du Sud , qui la célèbrent dans leurs chansons. I^s Grecs et les latins l'invoquaient, pour les accouchemens, sous le nom de Lucine et d'Ilithye, et enfin, pour la mort, sous le nom d'Hécate. Il y a, en effet, dans sa lueur bleutitre , je ne sais quoi d'amoureux et de funèbre, de vivant et de mourant, de concordant à la volupté et à la philosuphie. Elle semble nouer et dénouer à la fois des liens de la vie; elle vivifie les eaux par ses rais lumineux , et elle ensevelit les monts et les forêts sous le crêi)e de la nuit qu elle rend visible. C'est à ses diverses phases que les poissons s'abandonnent aux courans de l'Océan pour se reperpéluer, et que les bêtes féroces sortent de leurs déserts pour eherdier de la proie. Ce n'est qu'à ses douces clartés qu'on peut rendre une scène d'amour très-toucliante, et animer les tombeaux ; et , si j'avais à peindre les adieux d'Andromaque, je les placerais sur les mêmes rivages, et je les éclairerais de la même lumière nocturne que les funérailles d'Hector.

Page 1