REPONSE A UN ARTICLE DU MEMORIAL DE SAINTE-HELENE
(Extrait du Journal des Débats, du 13 fîîvrier 1825.)
L'importialité, dit Tacite, est le premier devoir de l'historien ; il doit oublier le bienfait et l'injure , et prononcer sur les actions. Ainsi, le plus rigide des écrivains de l'antiquité, le juge inflexible d'un siècle de crimes, réduisait les principes à un seul , la vérité. Ce mot, en eflet, renferme tout; car il fout de la constance pour chercher la vérité, du courage pour la dire, une ame pour la défendre.
C'est cette justice historique que je viens réclamer de M. de Las-Cases; non que je compte beaucoup sur son impartialité , la lecture de son livre m'a laissé peu d'espi)ir à ce sujet : mais si je ne puis convertir l'écrivain , qu'il me soit permis de faire briller la vérité , elle suffit à ma cause.
• Je dois à la vérilé de dire que M. de Las-Cases s'est fait honneur en supprimant dans la seconde édition de son ouvrage toutes les allégalions calomnieuses réfutées dans cet arUde. Cependant ces allégations ayant été reproduites, malgré mes réclamations, par de misérables pamphlétaires qui s'appuient du texte de la première édition du Mémorial, il est de mon devoir de oonsigiier ma réponse dans un ouvrage plus durable que les feuiOes d'un journal.
Que M. le coiute de Las-Cases conçoive le projet de représenter son maître Buonaparte comme un bon homme , ami du peuple , ami de la liberté; qu'il loue sa modération, sa sagesse , même son humanité, rien de mieux. M. de Las-Cases est libre , sa réputation lui appartient , il peut en disposer. Certaines gens même trouveront tout naturel qu'il ait flatté un si bon maître; ils diront qu'ayant reçu le salaire de ses éloges , il foit bien de n'être pas ingrat. Mais dans quel intérêt vient-41 diffamer là mémoire de Bernardin de Saint-Pierre f Qa'y a-t-il de conunun entre celui qui , datis $a méchanceU » n'a pas cessé d'écrire pour le bonheur du genre iramain , et celui qui , dans sa bonhomie , n'a pas cessé de faire couler le sang des hommes? Que M. de Las-Cases réponde.
Si M. le comte s'était borné à dire que Paul et llrginie abonde en pathos et en passages froids , motivaif , manques : si , en se livrant à la critique des Études dela Nature, il se fût contenté, sur la parole de son maître , de considérer cet ouvrage comme un traité de géométrie, j'aurais pu me dispenser de lui répondre : M. de Las-Cases n'est-il pas libre de gratifier son héros de toute son ignorance ? Mais c'est ici que l'accosatioa devient grave ; c'est ici qu'A ne m'est plus permis de traiter l'auteur comme on ignorant, et qu'il ftnt me résoudre à le combattre comme un calomniateur. Quoi ! c'est aux contemporains de Bernardin de Saint-Pierre, à ses amis, A ses disciples, aux académies dont il fut membre , à la France qui honore son souvenir, à l'Europe qui admire son génie, qu'on ose le représenter comme un méchant homme /
Je ne crains pas de le dire , il n'y aurait point de noms assez infâmes pour celui qui répéterait une semblable accusation sans en avoir de preuves. M. le comte de Las- Cases n'a donc rien avancé sans preuves I il ne se serait pas jeté dans une situation si diflicile, s'il n'eût connu les moyens d'en sortir. Je le somme de prouver ce qu'il a avancé', qu'il cite hardiment un seul être dont ce méchant homme ait ftiit le malheur. Serait-ce sa soeur , sa vieiUe gouvernante? leur mort seule a pu mettre fin à ses bienfaits. S'agit^il de la mère de sa première femme ? il n'a cessé de lui prodiguer ses soins et ses secours. Veut-il parler des enfans , de la veuve , des amis de Bei^ nanUn de Saint-Pierre? M. de l^as-Cases les entendra bientôt devant ses juges; enfin s'agit-il delà première ibmme de cet illustre écrivain? Sa correspondance intime , lue devant les tribunaux , n'a-t-eUe pas dévoilé l'intérieur de sa maison, ému l'auditoire, convaincu les magistrats, confondu la calomnie? Ah ! M. le comte, tremblez de vous être fait l'écho des plus noirs mensonges ! tremblez d'associer votre nom à celui de ces êtres abjects qui poursuivent dans Bernardin de Saiot-Pierre des vertus qu'ils ne surent pas comprendre l Je ne vous juge pas, j'attends vos preuves. Non que je craigne pour la mémoire de l'auteur des Études , il est placé si haut que ses ennemis ne peuvent plus que ramper à ses pieds ; mais je crains pour votre honneur , M. le comte : car , ne vous y trompez pas , c'est de votre honneur et non de celui de Bernardin de Saint-Pierre qu'il s'agit en ce moment.
DE BKRNARDIN DE SAINT-PIERRE
Mais qu'importe la calomnie P dit le calomniateur. Ce qu'elle importe! tu le demandes, toi dont une seule parole peut flétrir la ¥ertu! toi qui peux commettre le plus grand des crimes sans redouter la loi 1 lu le demandes dans un siècle où elle frappe en même temps et les rois et les peuples, et le trône et Tautel ; et lorsque ses cbartKMis ardeus, selon le proverbe indieu, noircissent tout œ qu'ils ne peuvent consumer l
J'oarre l'histoire des bienfaiteurs de l'humanité , et je ▼ois que Socrate fut traité dMmpie , Henri IV de lyran, RolKn de corrupteur de la jeunesse, et Fénelon de béte liéroee ■ : ces accusations nous indignent ; nous ne pou- Tons les concevoir ; et cependant Fénelon fut persécuté, RoUin aiTBché à ses élèves , Henri IV assassiné, et So^ craie but la cigué. Voilà les fhiits de la calomnie. Faudra-t-il ajouter le nom de Bernardin de Saint-Pierre à odoi de ces nobles victimes ? plus malheureux qu'elles ne le forent, scra-t-il poursuivi jusqu'après sa mortP Permettrons-nous qu'on parle de Fauteur de Paul et Hrfime comme d'un homme toujours prêt à demander Vmmmùne sans honte? Faudra-t-il entendre raconter fcoldaiient ce que je rougis d'écrire, qu'un jour Buonapok laissa en secret sur sa cheminée un rouleau de vinfMnq louis, et que tout le monde se moqua de SÊ dAatesse, parce que Bernardin de Saint-Pierre (ai- «vif métier de demander à tout venant , et de recevoir de toutes mains ? Ne sont-ce pas là les propres expresriooa consignées dans votre livre, M. le comte? Gomment votre main ne s'est-elle pas paralysée en les écrivant f eoniment n'avex-vons pas songé qu'il faudrait un joor justifier toutes ces bassesses, ou en porter la peine comme fauteur de calomnies ?
Mais je m'aperçois tout à coup de votre inadvertance. £»t-oe bien vous , M. le comte , qui accusez votre maître d'avoir laissé dans la misère l'auteur de tant de beaux oavrages? Bernardin de S int- Pierre, appelé par Lonis XVI à l'intendance du Jardin du Roi , aurait vu, auus les gouvememens qui se succédèrent plus tard , ses voyages, ses services, ses talens sans récompense! Le règne de Buonaparte U2 serait-il plus celui des lettres et des sciences? votre béras ne prodiguait-il Tor qu'à ses esclaves on à ses flatteurs ? Réfléchissez, je vous en prie, ao rôle que vous lui fdites jouer. Moi , qui ne l'ai jamais loué, je lui en donnerai un plus digne : sous son (onvemement , Bernardin de Saint -Pierre avait huit ou cBx mille francs de pension. 11 aurait eu bien davantage ; et même il eût siégé au Sénat, s'il neût refusé d*écrire les campagnes de Buonipartc, lorsque Buonaparte luimême le lui fit proposer. S*il accepta une pension de Jo- Kpb, c'est que Joseph le pressa vivement de l'accepter, et qu'A ne mit aucune condition à cette fiaveur. Je posttde les lettres de Joseph, je puis vous les montrer, M. le comte. Je ne suis pas l'ami de Buonaparte, mais je nis rendre justice aux Mies actions.
Tons ces détails , je le sens , rendent votre position pfaïf embarrassante ; mais la mienne ne laisse pas d'être
' Cette bétc féroce qiii épouvante la chrétienté de ses rugisseroens.
[LcUrr fie t'tibbe Bossuetn son onvle^
fort difficile. Me voilà forcé d'attaquer le compagnon d'un grand empereur , et de lui prouver qu'il n'est pas infEiillible conmie son maiire. Je n'espère pas le faire rougir : quand on écrit de pareilles choses , on ne rougit plus. Je n'espère pas touc4ier sa conscience, et réveiller en lui des seniimens d'honneur; quand on écrit de pareilles ciioscs , on a tout oulilié. Quelle est donc mon espérance, et à quelle extrémité me vois-je réduit? Il faut que je descende dans Ui fiinge pour vous conil)attre , M. le comte; ou que je laisse mon maître et mon ami sans justification. Que dis^e? une justification serait un outrage ! Je dois mépriser ce qu'il aurait méprisé lui-mrme; et pour assurer mon triomphe, ne sufllt-il pas de nommer les accusateurs et leur victime? M. de Las-Cases veut-il savoir ce que c'est qu'un homme méchant, a^ide, prenant de toutes mains? c'est celui qui spécule révolutionnairement sur le scandale, qui se met à Tabri d'un grand nom pour répandre en sûreté le venin de l'envie, et qui se fait donner l'aumône par toutes les passions et par tous les vices qu'il flatte et qu'il remue. Admirateur du crime , apologiste du criminel , liche pamphlétaire, voilà le méchant.
Je livre ces reflétions à tous les gcas de bien. C'est à eux que j'en appelle; c'est leur appui que je demande, et que je demande dans leur propre intérêt. Qu'ils y prennent garde ; quelque simple , quelque retirée que soit la vie d'un honnête homme , elle ne sera bientôt plus à l'abri des attaques des factions et des flictieux. Ils ont fait un? Hgue pour détruire jusqu'aux vestiges de la vertu ; ils vont répandant le poison dans les chaumières après avoir porié le poignard dans les palais, et c'est aux pieds de leur terrible idole qu'ils prétendent immoler les victimes qui lui ont échappé. Attendrons-nous sans combattre qu'Us veuillent bien décider de notre sort ? Inisserons-nous à des esclaves le droit de noirdr la vie de tous ceux qui ont fîii leur avilissement? Quoi ! ils pourraient prêter leur langage à leur maître pour assurer leur propre vengeance? Ils en feraient l'instrument de leur haine, après avoir été les instnimens de son ambition ? O vicissitude de la gloire humaine ! Buonaparte a déjà subi leurs éloges , les voilà qui lui prêtent leurs pensées étroites, leurs haines sans énergie, leurs passions sans grandeur. Est-il bien vrai , grand homme , que tu aies pu tomber si bas ?
Que l'exemple de Bernardin de Saint-Pierre nous ouvre les yeux , que l'acharnement avec lequel on pour- .suit sa mémoire nous apprenne le sort qu'on destine à quiconque aura servi sa patrie et le genre humain. Rappelons-nous que cet homme avide qui recevait de toutes inains. qui demandait à tousvenans, n'a légué d'autres richesses à son fils et à sa fille que sou nom et le souvenir de ses vertus : voilà l'héritage qu'on essaie de leur rivir! On veut qu'ils soient repoussés comme la race du méchant ; la calomnie triomphante se vengera au moins sur les eofans des vertus du père et de la gloire qu'on liii envie , comniesi elle lui avait donné le bonheur.
Quant à moi , je prends ici l'engagement de ne laisser aucune attaque sans réponse. Les enfans de Bernardin de Saint-Pierre, après avoir pleuré sa mort, n'auront {H)int à pleurer sa mémoire. Je poursuivrai partout ses
SUPPLÉMENS A L'ESSAI SUR LA VIE
eanemis; je ne leur laiMerai aucun repos, je leur dirai , à la face de la France : Vous étesdevUs caUmmateurs , et ils resteront éternellement sous le poids de cette accusation.