PREMIÈRE PARTIE
L'idée de réformer les hommes par les femmes est venue cliez les Grecs au plus grand des légiflatetirs et au plus vertueux des rois. Lycorgne, suivant Aristote, essaya de commencer par elles la reforme de Lacédémone , et il n'en pot venir A bout. Il est vrai que dans la suite il les employa comme un des ressorts les plus puissans de son gouvernement; mais il semble qu'en cela même son expérience nous soit contraire. Si les filles laeédémoniennes, en foisant dans leurs chansons Téloge ou la satire des jeunes gens, les enflammaient de l'amour de la vertu , les exercices, où dles dansaient nues pour les engager au mariage, furent ime des principales causes qui ramenèrent la corruption. Tant il est à craindre, en fortifiant les liens d'ime société, de forcer ceux de la nature !
Cinq cent quarante-deux ans après Lycnrgoe, tous les vices étant rentrés dans Lacédémone, le . roi Agis voulut tenter pr les femmes une nonvelle réforme; il y détermina sa mère et son aïeule, qui étaient fort riches ; mais les autres s'y refùsèrenl par la crainte de |)erdre leurs iHens, et y mirent par leurs amis une entière opposition. La Qn funeste de ce jeune prince apprit aux rob que y dans
DISCOURS SUR L'ÉDUCATION DES FEMMES
Tari si difficile de faire du bien aux hommes , la prudence était encore plus nécessaire que le ooiï>
rage.
De nos jours, im écrivain fomeux semble, comme Platon, avoir espéré de l'éducation des femmes une révolution dan^ les mœurs; mais , ayant traité dans son Emile à la fois de Téducation des deux 5exes, loin de faire ressortir celle de la femme à Tutilité publi(ine, il a séparé de la société celle de l'homme même, qui semble à tant d'égards devoir être nationale.
Les vœux des philosophes, la puissance des rois, le génie des législateurs, toutes ces circonstances même réunies sont insuffisantes [lour la réforme d'un peuple, si l'adversité, qui ramène les hommes malgré eux à la nature, n'en prépare l'occasion. Ce fut l'adversité qui fit réussir celle de Lacédémone par Lycurgue, d'Atliènes par Solou, de Rome par les censeurs, et de tant d'autres nations mises dans l'allemative de périr ou de devenir meilleures. Dans tous ces pays, un petit nombre de fiimilles s'étaient emparées des richesses de l'état, et la multitude n'avait plus rieti. Ce sont les malheureux qui appellent les réformateurs.
n n'y a point d'exemple d'une grande société améliorée par les femmes, mais il y en a beaucoup d'hommes en particulier réformés par elles, de révolutions heureuses qu'elles ont oocasionées dans la constitution des lois, et de peuples entiers qa'dies ont préservés de leur ruine. Si l'histoire, qui ne nous offre qu'un petit nombre de oombinaisoos y ne nous a pas encore montré jusqu'où peut s'étendre tout leur pouvoir, eUe nous apprend une vérité bien incontestable, c'est qu'il n'y a personne de plus intéressé à la réforme des hommes que les femmes. Partout où les peuples ont eu des mœurs, elles ont régné; et partout où ils sont tombés dans le dernier degré de corruption , elles sont esclaves. Les femmes furent toutes puissantes chez les peuples les plus vertueux de la Grèce. Il n'y a que nons autres I^cédémoniennes, disait l'épouse de J.«onldas, qui conunandions à nos maris, parce qu'il n'y a que nous qui fassions des hommes. Xénocrite à Cumes, par une simple altitude, Ikit une révolution. Elle se montre à visage découvert devant ses compatriotes, et elle se voile devant leur tyran, parce qu'il n'y a que lui, leur ditelle , qui soit un homme. L'honneur renaît dans les habitans de Cumes, et la tyrannie est détruite. Chez les Romains les femmes étaient honorées à leur mort d'éloges publics, comme les diefs de la nation. En vain le vieux Caton murmurait de leurs prérogatives; ce peuple reconnaissant, en leur faisant part de sa gloire , se ressouvenait que le flam-
beau de sa Uberté avait été allumé au bûcher d'une femme vertueuse. Mais qui peut les voir sans pitié, dans presque toute la voluptueuse Asie et sur les rivages barbares de l'Afrique , résenées en grand nombre aux plaisirs d'un seul, condamnées à de rudes travaux; ici, vendues pour l'esclavage; là . immolées sur les tombeaux des grands et des rois ? Qui peut même aujourd'hui voir leur sort avec mdifTérence dans les lieux on elles ont été souveraines? Elles y sont libres, dira-t-on. Eh! qu'importe que les lois assurent la liberté, si les menées sourdes de la tyrannie contraignent la multitude de l'engager chaque jour pour vi\Te ! Le plus grand des malheurs est d'être forcé de se vendre, et de ne pas trouver de maître. Ce serait un tableau bien digne des regards de l'homme, que celui de la condition des femmes sur toute la terre : il y verrait leur bonheur finir avec sa vertu. Mais , consî-' dérant encore avec espoir l'iofluenoe des femmes en France, d'où elles régnent par les grâces sur toute l'Europe, j'étendrais, ce me semble, leur puissance à l'univers entier , « je pouvais les ramener i ces temps où elles apaisèrent d'elles-mêmes une guerre civile dans les Gaules. Le dur Annibal fut si touché de leur équité, qu'il décida que, si les Gaulois se plaignaient des Carthaginois , il prononcerait sur leurs plaintes; mais que, si les Carthaginois se plaignaient des Gaulois, les femmes en seraient les juges. H y a quelques siècles, elles appréciaient parmi nous, dans leur cour d'amour, ce que les hommes ont de plus cher, l'honneur et la loyauté. EUes devaient cet empire aux mœurs, et les mœurs viennent de l'éducation. Id, je suis forcé de m'arrêter, et de considérer la source d'où coule la plus grande partie de nos maux , afin de mesurer, s'il est possible, la force de la digue que je voudrais élever contre la violence du torrent qui nons entraîne.
L'homme est le seul, de tous les êtres sensibles, ((ui compose sa vie d'expériences continuelles. Les saisons, lesévénemens, les passions, l'âge, l'opioion d'auti'ui, fbnt varier ses principes et ses mœurs depuis la naissance jusqu'à la mort Ainsi toute la vie humaine n'est qu'une longue éducation. L'Iiomme aurait été le jouet d'une agitation contimielle , si la nature n'avait confié l'âge le plus important de sa vie à ceux à qui son bonheur importe davantage, à ses parens. C'est dans l'enfance que l'ame , profondément émue par la nouveauté des objets, reçoit, si j'ose dire, sa première forme. Les impressions de œt âge ne s'efÂicent jamais; elles changent jusqu'aux inclmations naturelles dans les animaux mêmes. Lycui^e en offrit un exemple frappant aux Spartiates; et s'il n eu