‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 77 sur 116 · ASO · texte numérisé non relu

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DISCOURS SUR L'ÉDUCATION DES FEMMES

seul , de tous les législateurs, la gloire de fonder une républiciue où la vertu régna cinq siècles, ce fat, dit Plutarque, pour en avoir teint en laine les mœurs des enf^ns. La force de la première éducation compensa la liardiesse de ses institutions. Ce n'est donc pas le climat qui forme les hommes , comme de grands écrivains l'ont avancé; nous en citerions mille exemfdes : le Siamois si craintif et le Macassar si intrépide vivent sous le même climat; le Turc silencieux et le Grec babillard habitent la même terre. Ce ne sont pas les lois : le Juif moderne, si soumis, suit les mêmes lois que le Juif ancien , fectieux jusque dans Tesdavage. Les changemens que nous admirons parmi tous les peuples de la terre, leurs mœurs et leurs opinions si opposées, ne viennent que de Téducatioa du premier âge. Sans en chercher des preuves au loin, examinons ce qu'elle établit parmi nous , et nous verrons qu'elle met plus de ^fférence en ooutimnes , habits, vivres, maximes, caractères, tours de langage, physionomie, entre deux Français, entre deux frères même , que la nature n'en a mis entre les habitans des cercles polaires et ceux de l'équateur. Ce n'est pas ainsi qu'ont subsisté les nations sages : je prends pour exemple Rome, dont la grandeur nous a étonnés, dont nous avons tiré la plupart de nos lois, mais dont nous n'avons emprunté que des ruines , parce que , de tant de pièces éparses , nous avons oublié la seule nécessaire, le plan de leur ensemble. Un Romain n'apprenait dans son éducation qu'à aimer la patrie et à houorer les dieux. U était ensuite à la fois, ou successivement, pontife , général , édile , agricole, sénateur : tout était pour tous. Il y avait , il est vrai , des dignités réservées aux deux parties de la république; mais tous les vices étaient réprouvés, et toutes les vertus étaient nécessaires dans chaque citoyen. L'adultère , chez les empereurs , ne fut point déguisé sons le nom de galanterie. Scipion fut aussi estimé pour s» piété, pour sa continence, pour sa modération envers ses compatriotes, que pour son courage envers les ennemis de la patrie. Chez nous (la postérité pourra-t-elle le croire!) la gloire d'un état fait la honte d'un autre. Les vertus sont des métiers, ou plutôt, comme dans un mauvais héritage, les vertus, semblables à des orphelines rejetées de leurs parens, ont été assignées par l'ordre des lois à chaque état de la société, qui s'en est chargé. Quel beau spectacle , si l'on voyait pimd nous chaque condition les portant toutes , et présentant l'homme grand , heureux et bon dans les diverses positions de la vie : des Turenne , des Féneloii , des Duquesne, des Henri IV, des £pamiiiondas , des Socrate , des Epictète ! La nation

française s'élèverait au miliea des peuples de h terre, comme ces montagnes fécondes que la mture a semées de ses mains, et où une infinité de plantes, toutes variées, mais toutes donnant lenn fleurs , oroissent en amphitliéàtre depuis la bue jusqu'au sommet. Des peuples qui ne nous valaieat pas ont présenté ce superiie tableau «o genre Inmain , et lui servent encore de modèles. Que bmii manque-t-il?

Déjà l'Europe parie notre langue et adopte m mœurs. Nous sommes meilleurs que nos lofa; bmii avons éprouvé plus de maux que les Grecs; oodi sommes pkis attachés à notre prince que les anciens Perses; et, par ce seul attachement, noue royaume a déjà éprouvé ime durée double de Te» pire romain. Enfin nous sommes aidés parone religion dont la morale, supérieure à celle de Lyeor gue, s'étend à tous les hommes. Cette réfonne dépend d'une éducation nationale, et la fjkin m est réservée A des princes qui surpasseront de bies loin les Oiarlemagne et les Henri. Blib deat encore pour chacun de nous entre nos mainii Titus, les délices du genre humain, fut numonlie dans sa jeunesse. Diogène , dont Alexandre admira le mépris pour la fortune, avait ëlé flumonnoyenr. La vertu s'applique à tous les IgK O femmes ! je vous invite A reprendre votre cbpire ; que chacune de vous fisse rentrer nncilojai dans l'ordre , et l'ordre général sera réIabIL La léforme de l'honune dépend de la vôtre; il vous redemande aujourd'hui son Ixmheur; nuûs, de souhiger ses maux, ayez le courage de i ceux dont vous gémissez. Ils sont Toumge ds temps, des préjugés, de la corruption d'autruL Le premier moment qui nous éloigne du TÎoe eil c^ lui où il est reconnu.

L'éducation des fenunes peut se réduire pH«l nous à trois révolutions : l'éducation domealiqiie, celle des couvons et celle du monde.

L'éducation commence avec la Pfiiftsnfr Ln premiers sentimens d'amour et de bainese arment des premières sensations du plaisir et delà douleur. Si l'ame forte de l'empereur de Pierre-le-Grand eut besoin de la plus constance pour se guérir de la frayeur de Feai, parce qu'il y était tombé dans le premier Ige, comment celle d'une femme bannira-t-die k dissimulation, la fausseté, l'aversion des parew, qui entrent dans l'enfonce avec les capriees» Iêm menaces et les châtimens ? Les bêtes sauiages lèvent leurs petits avec toutes sortes de caresKs; Is fouets entrent dans l'éducation de l'hoaune : ces punitions honteuses, sans doute imaginées par quelques peuples corrompus, se sont inirodoîks

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en Europe avec l'étode sainte des lettres. Les GotiK ne ▼oalaient point qu'on enseignât les sciences aa fils de leur prince, par cette senle raison. Les cfaâtimens, disaient-ils, aviliront son ame. En efTet, si Ton considère quelles sont les nations , comme les Juifs anciens, les Grecs du Bas-Empire ^ et parmi nous les conditions où les haines ont été et sont les plus violentes, et les âmes les pins fiiibles; il est aisé de voir que ce sont celles où ces punitions font une longue partie de l'édu* cation. Eu Hollande et chez plusieurs peuples du Nord, où elles sont fort rares , il est encore plus rare de voir de mauvais sujets. Qui peut donc, au milieo d'un peuple dont les mœurs sont à Texterieor si polies, faire éclore des crimes dès la fleur de Tâge, et jusqu'à des parricides, si ce ne sont lessopplices de l'enfimce? Que d'heureux caractères ont été dénaturés par eux! Si les lois parmi noDss'oGCopaient du bonheur des hommes, ce ne sont pas les méchans qu'elles devraient punir, mais ceux qui les rendent tels. La morale est si nouvefle en Europe, que les gouvememens ont ignoré josqu'aujoûrd'hui qu'ils devaient protéger les enlans. Une impératrice dn Nord vient d'en donner le premier exemple, en bannissant les cliàtiniens corporels des écoles publiques. Cet âge est digne de pitié, s'il n'est digne d'amour. Les saunages tiennent de la nature ces leçons d'indulgence; soivanl le témoignage du vertueux Penn, cesbom-» mes , si remplis de qualités morales, de dévouement pour leur nation , d'amour pour leurs parens, d'intrépidité dans les plus horril)les dangers, sont élevés avec la plus grande douceur. Faut-il donc des tourmens pour former un être doux comme la femme? Faut-il des exem[ries d'humaoité étrangère pour bannir les châtimens de l'éducation française? Et parce que des hommes, qui toot-âl^it écartés des lois de la nature , n'en cherdient plus les devoirs que dans des livres, veulent y trouver des autorités contraires à la raison , aban- <}oonerons-nous à leurs vains raisonnemens des usages que la morale rejette , lorsque l'homme le plus célèbre de l'antiquité dans l'art de former les fleurs, Qnintilien, s'est élevé lui-même avec ^t de force contre l'usage infâme de fouetter les enbns?

I>e la maison paternelle, nos filles sont transportées dans des couvens, avec un caractère déjà décidé; car le cœur se forme avant la raison. Cette ^''flsplantation , qui se lait souvent dès la nais- "uice, est un des plus grands malheurs dont la nmiesse des fomilles ait affligé la société. Là, les premiers maux vont les suivre, sans aucun des Pi^iniers plaisirs : aucun baiser paternel, aucune

main chérie n'essuiera leurs larmes. Forcées de chercher des consolations dans une amitié étrangère, elles adièveront de rompre ces chaînes naturelles dont leurs parens ont brisé les premiers anneaux. Pères insensililes et aveugles! un jour viendra où vous serez gouvernés par les opinions de cette génération que vous repoussez. Supportez donc sa ^iblesse avec la même indulgence que vous désirerez un jour pour les débuts de votre vieillesse. Craignez que vos enfans ne voient emporter vos tombeaux de la maison paternelle avec la même indifférence que vous en avet vu sortir leurs berceaux. Craignez ces réactions terribles établies par cette justice étemelle qui , loin de nos usages insensés , attend dans le silence l'exécution de ses lois inaltérables. Elle a tout balancé; et quoiqn'à nos yeux la puissance paraisse d'un côté et la faiblesse de l'autre, eUe feit réagir tontes les conditions humaines , et elle punit l'indifférence des pères par celle des enfiins , et celle des gonvernemens par celle des fomiUes. C'est de l'amour paternel qu'elle fait naître l'amour de la patrie : aussi les Grecs et les Romains avaient-ils donné le même nom à ces deux sentimens. Les liens qui réunissaient les citoyens à l'état venaient s'attacher au foyer de chaque maison , à l'antique vertu, aux dieux pénates. Ils les invoquaient dans les pins grands dangers , et l'infortuné ne les invoquait jamais en vain. Pyrrhus, enlant, abandonné tout nu dans le palais d'un roi d'Esclavonie , pendant que ce prince balance s'il le rendra à ceux qui le poursuivent, se lève, et embrasse l'autel de ses dieux domestiques; et la religion d'un enfimt triomphe de la politique d'un roi barbare.

Ce ne sont ni les grands emplois, ni les beaux climats, ni la vie républicaine, qui nous font aimer la patrie, mais les lieux où, pour la première fois, nous avons vu la lumière, senti, aimé, parlé, et surtout ceux où nous avons donné et reçu les premières caresses. S'ils ont été dignes de nos premières adorations , ils le seront de nos derniers hommages. Homère , qu'Horace si judicieux appelle la source de toute philosophie, représente Ulysse préférant la pauvrelthaque à l'amour d'une déesse, et s'informant dans ses voyages, avec le phis vif intérêt, si son père Laërte vit encore. Les honmies de l'antiquité les plus distingués par l'amour de leur patrie l'ont été par celui de leurs parens. Epaminondas disait que la joie la plus vive qu'il eât jamais éprouvée, c'était d'avoir gagné la bataille de Lenctres pendant la vie de son père et de sa mère. Sertorius , que la fortune ne pouvait branler, fugitif en Espagne, et refusant les secours de Mithridate , ne put résister aux douleurs

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de Tamour filial : il tombe dans le plus g;rand désespoir eu apprenant la mort de sa mère qui Tavait élevé orphelin , et refuse pendant plusieurs joui's toute nourriture. Le désir de mériter Testimc de leurs pareils excita sans doute ci*s grands hommes aux grandes actions.

Parmi les peuples modernes, l'amour de la patrie ne se trouve que chez ceux dont les enfans sont élevés dans la maison paternelle. L'horreur môme du climat ne saurait la détruire; les lapons, les Samoîèdes, ne peuvent vivre hors de leur misérable pays. On avait transfiorté à Copenhague des Groënlandais , que la cour comblait de bienfaits, et qui s'exposèrent eei)endant sur la mer, dans une petite barque, à une mort certaine, pour retourner dans leur lie. L'un d'eux versait des larmes (|uand il voyait une femme avec son enfant ; l'infortuné était père! Ces mêmes scnthnens , qui naissent des mêmes lois naturelles, sul)sistent encore parmi nous dans les états de la société les plus malheureux. L'éducation étrangère les étouffe dans les autres, et avec eux les vertus qui en sont la suite. Mais si elle est si fatale aux hommes, elle est bien plus nuisible au\ femmes, qui, destinées aux seuls soins domestiques, ne peuvent apprendre les devoirs de la maison conjugale que dans la maison paternelle. Je trouve tout en vous, disait Andi-omaque à Hector; père, mère, frère, vous êtes tout pour moi , vous êtes mon époux. Quelle science apprendront-elles dans les couvens, qui soit digne de remplacer des devoirs si saints? a religion et la vertu ? Mais la religion , faite pour notre bonheur dans ce monde et dans l'autre, fut donnée {tour régler la nature, et non pour la détruire ; car autrement ce serait supposer deux lois contradictoires , toutes deux venues du ciel.

D'où viennent donc ces institutions tristes qui font regarder aux jeunes fdles leurs attraits comme des présens odieux? Que de disputes, d'aigreur, d'intolérance dans le caractère des femmes! quels traits dans leur physionomie, si la nature les avait faites comme l'homme veut les réformer! Ceux qui leur ont tracé ces carrières sauvages ne veulent pas voir que , dans les lois nécessaires de la nature , le [ilaisir doit allumer le flanJieau de la vie ; ils ont oublié que , dans les exemples de la plus grande perfection où il soit possible d'atteindre, le divin législateur s'est montré favorable à la joie conjugale.

C'est daas la plupart de ces écoles ((ue les vertus si aimables prennent je ne sais quoi de la teinte odieuse du vice. La plus belle de toutes, cette cliarité dont les premiers temps de la religion offrent de si toucliantes images, dont le nom éhmo-

logique (x^fitç) signifle grâce, amour, est dereno le secours le plus repoussant dont llmmamlé puisse être soulagée parmi nous. Celui qui dôme ôte de son présent , je ne dis pas le respect profond dû à une offrande faite au nom du père commun des hommes, ou la cordialité comme dav un présent fait d'nn ami à un ami, on FégalHé, comme dans un petit secours accordé dlioiiiiiie à homme , mais jusqu'à ce sentiment decompiiiîoo et de pitié qu'inspirerait la vue d'un animal qui souffre. C'est l'orgueil qui donne. Voulef-Tooi TOUS en convaincre? présentez une aumône i œlui c|ui la fait.

Si la bonté naturelle des femmes est altérée par ces usages qui ont corrompu jusqu'à Fidëe de h vertu ; s*ils leur inspirent une âpreté et une hauteur si contraires aux ((ualités sociales, que diraoh nous du plan entier de l'éducation , tout-à-fiul opposé à ce qu'elles doivent (aire dans le reste de leur vie? Elles sont mstruites par des saintes, je le crois ; on leur vante l'état de célibataire, si pur et si élevé que les extrêmes en sont des aûma; mais n'est-ce pas déjà une grande inoonséqaenoe (|ue de représenter le célibat comme l'état le ptai parfait à des lilles destinées au mariage , et qsl, dans le monde entier, ne doivent rien estimer àe plus sacré que leurs parens et qu'un époox?

Si nous opposions à leur éducation celle des ^çons, il ne serait pas l)esoin de dierdier ailleDnk cause de nos maux. Les malheureux sont sembhbles à ces chevaux d'Eumènes , que ce géiiAil assiégé , pour conserver leur souplesse, fiûâdt so»peiKlre par des sangles et agiter à coups de fMCL Cniels instituteurs, dans quelle vaine eufière voulez-vous les faire courir? Rien n'est à mériter (larmi nous , tout est à vendre. Ces longs degréi (|ue Charleinagne, dans un siècle barbare, imagina pour conduire les citoyens aux emplob piblics, ne mènent plus qu'à la douleur. L'émohtîea n'est plus qu'on malheur pour eux et un viœpov la patrie. O vous , dont le sage Montaigne maUt qu'on ornât les écoles de festons de fleurs, portn de la nature humaine qui seule, par votre innocence , pouvez soutenir encore les regards de h Divinité, vous voilà donc, avant le temps, reni|ii de nos misérables passions, babillards, trompeon, hypocrites , cruels , et devenus les ennemis jins les uns des autres! Que résulterait-il de la réunk» actuelle des deux sexes? une génération oompoiée d'eu fans sans amour pour leurs parens , de Français qui ignorent les lois du royaume, de sarav qui (Joivent oublier prescjne tout ce qu'ils oot appris, d'époux qui regardent les sexes comme ■ égarement de la natiut;, d'ames dévorées dta-

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