DEUXIÈME PARTIE
Coimne des ruisseaux, fermés pendant la nuit des rosées du printemps , rafraîchissent de leurs ondes pures le cours épuisé des fleuves ; ainsi les générations des enfans viennent chaque année renouveler les peuples. Reposons nos yeux sur ces ouvrages de la nature , qui portent l'empreinte de leur origine céleste. L'homme est une statue de belle proportion , que des barbares ont mutilée.
Voyez dans ses jeux un enfent que l'éducation n*a point corrompu : à la course, à la lutte, il s'efforce de surpasser ses rivaux ; mais il ùài son ami de son ennemi vaincu. Il voit pleurer, ses larmes ooul«nt; il rit, s'il voit rire; s'il désire tout ce qu'il aperçoit , il donne volontiers tout ce qu'il a : son cœur confiant ne cherche qu'à s'étendre , et il ira aussi librement caresser une l)éte féroce qu'un oiseau. Sans défiance, il est sans cesse occupé du soin de connaître, d'aimer, de proléjçer. Toute son ame est boime, expansive et active. La fille, avec le même naturel, a un caractère très-différent : elle est passive dans toutes ses affections. Elle est craintive [tour être rassurée, elle veut plaire pour être aimée , elle est curieuse pour être instruite. L'un a |x>ur lui la force et la hanliesse ; l'autre, la faiblesse et la timidité : mais les armes sont égales ; c'est en fuyant queGalatée triomphe.
De ces deux caractères opposés se forme la plus belle de toutes les harmonies. A la vue d'une jeune fille , un garçon n'éprouve pas de rivalité ; charmé de trouver un être complaisant et doux , s'il se plaît à vaincre qui lui résiste, il aime à donner la oouroime à qui ne la lui dispute (>as. Qui n'admire l'artifice et la force de cette chaîne dont la nature a lié les deux moitiés du genre humain , et on ,
pour ainsi dire , elle a suspendu la vie ? Elle ne fi |)as formée de ressemblances , comine celle de famitié ; mais de différences de tonte espèce, ea lexes, en figures , en tempérameiis , en indinitions, cd conditions même ; et plus ces différences sont gnmdes , plus les passions (|ui en résultent «ont fbdei. Ce ne sont pas les con(|uérantes qui sobjogncnt les rois , ce sont les bergères.
Le caractère actif de l'honmie et le caractère pa»sif de la femme sont tous deux parfeîls , et ron n'est pas plus préférable à l'autre dans le gmi ouvrage de la vie , que les pièces d'one diarpenle destinées à s'unir. Pour n'avoir pas observé dans les deux sexes des destinations si différenles, oo pour les avoir méprisées , leurs éducalioiis ont élé confondues ; si toutefois ce qai ne sert qn'an milheur d'une petite classe de citoyens peot mériter le nom d'éclucation. Rapprochons-noos dooe des lois universelles de la nature , et remplaçons rédncation étrangère par l'éducation maternelle, et lei spéculations par les arts domestiques.
La premi^ chose qu'une mère doit apprendre à sa fille, c'est la vertu. Je bornerais 14 tonte na éducation , si je ne m'ocenpais que de son bonheur. ].a vertu est un effort fait sur nons-mémes poir le bien des honmies , dans la vue de plaire à Diei seul , et n'est point une science fondée sor m principe abstrait : l'existence d'un Être aoprtne est d'une si grande évidence, qu'aucun peuple n'en a douté. Mais pour apprendre la vertn à one jeune fille, il ne suffît pas de lui en parier; ee moyen même, employé seul, peut être dangereux: ou elle n'acquerrait que le stérile et si oommon avantage d'en discourir; ou , si son ccpur se pénétrait de la sublimité de son objet , son Imagimtifli {K)un'ait s'égarer. Le premier âge est disposé à fentiiousiasme. Ne vit on pas, dans les temps des croisades, des milliers d'enlans se cruiser pour aller délivrer la Terre-Sainte, et périr en route ou sur le champ de bataille ? Il faut donc accoutumer une jeune fille à la prati(|ue de la vertu; é'ert ainsi qu'elle apprendra à mesurer la volonté t h puissance; car il n'y a que les esprits spéculilifi qui deviennent fanatiques. D'ailleurs , en s*exerçant à la vertu , elle en contractera l'habitadey à nécessaire dans tous les temps de la vie , et si aisée à l'enfance. La vertu est focile jusqu'au tein|» où l'on est forcé de commimiquer avec ceux qâ n'en ont pas. L'âge des passions même, loin de lui être contraire , lui est favoraUe ; l'ame portée alors par les passions naissantes , conune par des ailes, dédaigne la terre, et semble prête i prendre son vol vers les cieux. C'est dans FadolMceace qu'on est lion, généreux, juste, franc, ami siooèR,
DISCOURS SUR L'ÉDUCATION DES FEMMES
amant fidèle ; c'est akMrs que Tiennent les idées safaUmesde perfection, dedévoaement, d'hérofsme. L'histoire nous en fournit mille exemples. Galon, à quatorze ans, demande une épée pour tuer Sylla an milieu de ses satellites; Scipion, à dix-sept ans, sauYC la vie à son père dans une bataille, et refuse la couronne civique; Alexandre, à la fleur de son âge, parut comme un demi-dieu. A mesure cpie nous avançons dans la vie , l'opinion d'autrui, à laqueUe nous livre une éducation sans but; les passions aigries , l'expérience de Tingratitude humaine, sèment notre carrière de difficultés. La nature nous propose la vertu, comme cet arc qu'Ulysse déguisé présentait aux amans de Pénélope; il ÊiUait non-seulement le tendre, mais en bâre passer la flèche par plusieurs anneaux.
Si dans l'éducation d'une fille je cite des exemples des grands hommes, c'est que toutes les vertas sont nécessaires aux deux sexes. La plus faible des femmes aura un jour à supporter , comme un héros, les maux extrêmes de la vie , la calomnie , la douleur, la mort; et elle les supportera peut-être avec plus de courage, quoique les peuplesmodemes aient attaché la gloire à la vertu des hommes , et l'obscurité à celle des femmes. Par l'injustice même de ce partage , ils ont fait voir qu'elles y étaient phis naturellement dis|X)sées que les hommes. Nonseulement la plupart des crimes publics ne sont point leur ouvrage, non-seulement elles sont plus pieuses, plus humaines, plus douces; mais il y a dans leurs actes vertueux ime grâce touchante qui lear est, particulière. Plusieurs fils ont nourri leur père dans l'indigence ; mais combien elle est admirable celle jeune femme qui imagina de nourrir de son propre lait son père condamné à mourir de Êiim I Le sénat romain, dit Pline , fut si touché de cette action , qu'il doiuia le père â la fille , et , sur les ruines de la prison témoin d'un trait aussi touchant, il fit élever un temple à la Piété. Ainsi Rome honorait la vertu. Elle avait accordé de grandes récompenses à celles des hommes : la couronne civique , plus belle que la couronne triomi^le, donnait, entre autres privilèges, à celui qui avait sauvé dans une bataille im simple soldat romain , le droit de s'asseoir, aux jeux publics, près des sénateurs, qui se levaient â son arri- Tée. Mais elle rendait à la vertu des femmes des honneurs encore plus grands : on prononçait publiquement l'éloge des vestales à leurs funérailles; lorsqu'elles marchaient dans la ville , on portait «levant elle la niasse des préteurs; si elles venaient à rencontrer un criminel allant au supplice , elles lai sauvaient la vie. La peine du crime était eflaoée par la présence d'une femme vertueuse. Ce
peuple , digne de l'empire de l'univers , avait attaclié la gloire aux seules choses utiles à la patrie, ou honorables à l'humanité , et avait laissé à toutes les classes de l'étal le droit naturel d'y prétendre.
Parmi nous , ou tant d'arrêts punissent , où aucun ne récompense , quels respects ne méritent pas les bonnes mères de fomiUe au mUieu des désordres de nos villes, et nos vestales obscures qui sacrifient leur jeunesse, leur beauté, leur naissance dans les hôpitaux! que d'exemples ignorés dignes d'une louange puÛique ! N'en dioisissons qu'un des plus connus, et dans la vertu qui semUe la plus étrangère aux femmes. Une fille a sauvé la France, et ce ne fut ni par un assassinat, ni par une trahison, mais par un courage intrépide qui l'accompagna dans plusieurs batailles , et la suivit jusque sur le bâcher. On eût vu à Rome, sous les empereurs , sa statue soutenant le trône ; on l'eût vue , sous les consuls, au Capitole, au-dessus de celle de Manlius ; Athènes l'eût placée sur ses autels à côté de celle de Jupiter ; Sparte n'eût adoré qu'elle; la Grèce l'eût élevée aux jeux olympiques, et l'infortunée Jeanne d'Arc , plus révérée que Pallas , fût devenue la divinité d'une patrie dont eUe aurait été à la fois la libératrice et la victime. Plus l'homme s'éloigne de son origine , plus il s'écarte de la nature. Dans quel siècle la femme est-elle invitée à le rappeler à ses devoirs ? Ne l'exposons point au dehors : la vertu mérite des autels , mais elle n'a point besom d'un théâtre.
La plus beUe de toutes les qualités, si die n'est pas le résultat de toutes les vertus , c'est la bonté. Pour l'inspirer aux enfons, laissez-la se développer en eux; tous les enfians élevés avec douceur sont bons. Il sera aisé d'augmenter leur bienveillance natureUe en leur citant avec éloge des traits de bienfaisance. Mais quoi ! on craint de parier d'amour devant eux , et on ne craint pas de médire : on donne à leurs jeunes cœurs l'iiabitude de haïr. Que serait - ce si , dans les arts de goût qu'on se dispose à leur apprendre , on les occupait des difformités dont on s'amuse en morale ? Il faut donc bannir de la conversation les satires , les épigrammes, les anecdotes malignes et si piquantes. Pour enseigner la vertu , il f^ut commencer par être soimême vertueux : les plus fortes leçons sont les exemples. Quand l'ame commence à sentir et l'esprit à raisonner, une jeune fille se pénétrera aisément des hautes maximes de la sagesse. Qu'aux premières approches de l'adversité, une mère chérie lui dise donc : La vertu est l'obéissance aux lois suprêmes ; la main qui nous introduit dans ce monde, en nous invitant à vivre, nous oblige d'apprendre à mourir; elle reprend ce qu'elle