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DISCOURS SUR L ÉDUCATION DES FEMMES
nous prête, et fait dis{)araltre toutes choses pour nous avant que nous disparaissions pour elles. La vertu n*est pour personne une manière d'être indifférente; tous les hommes y sont foroés, mais vous y êtes appelée particulièrement pour votre propre bonheur : c*est par elle qu'un jour vous captiverez votre époux. La franchise, la douceur, l'indulgence, la pudeur, le retiendront sous vos lois : les vices contraires l'éloigneront. Par elle , vous supporterez le malheur, vous apprendrez à jouir de la prospérité. Tous les temps seront heureux pour vous : le souvenir du passé vous consolera , et vous vous avancerez vers l'avenir avec la joie d'une bonne conscience , le premier des fruits dont le ciel récompense nos efforts.
Mais est-ce à une bouche étrangère à oser lui dicter ces leçons sublimes? Laissons-lui deux maîtres toujours sûrs de parler à son cœur, la religion jointe à l'amour maternel. Les arts domestiques , que les Grecs, si justes dans leurs expressions, appelaient de petites vertus , sont des armes dont elle doit connaître toute la puissance. Elle n'est pas destinée, comme une vile maltresse, à ne servir qu'aux caprices d'un seul homme pendant une courte durée. Chargée de foire régner autour d'elle l'ordre, l'abondance; d'assurer pendant toute sa vie la félicité de ses amis , de ses domestiques , de ses enfans et de son époux ; et d'inspirer à la fois la confiance, le respect et l'amour, montrez-lui de bonne heure l'étendue et la beauté de son empire. D'abord cette éducation très-variée , convenable à la variété de son caractère, en la rendant plus heureuse , la rendra plus belle ; l'harmonie des traits du visage vient de celle de l'ame , et c'est par sa douce influence qu'on peut expliquer ce phénomène attesté de tous les voyageurs, qui assurent qu'il n'y a rien de si laid que les Tartares- Circassiens , et que rien n'est plus beau que leurs femmes : c'est qu'en élevant leurs filles pour plaire par tous les arts domestiques , elles reçoivent une éducation conforme à leurs inclinations, qui les rend contentes et belles ; tandis que les hommes , vivant de brigandage , sont laids comme des bêtes féroœs.
Cest des arts domestiques que l'amour même tire sa plus grande force. Omphale tile; Hercule est vaincu : Lucrèce, an milieu de ses travaux, enflamme le superbe roi des Romains. La fenmie tie l'antiquité la plus dangereuse dans l'art de séduire n'employa que la magie des arts domesti- ((ues iMur bouleverser la république. Par Tordre (les lumières dans un repas, les apprêts d'une fête, les amusemen;* d'une pêche ; par des courses hmilières où elle allait dhéguisée dans les rues d'A-
lexandrie, Cléopâtre entridne eonmie on eKtate un triumvir venu pour la snbjogoer : AoloiM abandonne pour elle l'empire , k gknre et la Tcrtoeuse Octavie , aussi belle que la reine d'Egypte, mais qui, en dame romaine , avait négligé les arts familiers aux fenmies , pour s'occuper d'affidm d'état. L'amour , nous l'avons dit , naît des differences. Il semble que l'homme, étonné de troofcr dans la femme des indinations semblables ma. siennes, craigne de rencontrer dans une maltrcae un rival. Depuis la rdne de Carthage jusqu'à edfe d'Angleterre, les légidatrioes mêmes n'ont éproufé l'amour que pour leur malhenr. H ne peut donc y avoir dans une femme de science plus utile et plus agréable pour un mari , que Fart de plaire par les occupations domestiques. L'amitié de ses parens lui en rendra l'étude Êtcile. Sont-ils malades; elle prépare pour eux des beriies salutaiiei, et déjà elle adoucit leurs maux en y mêlant ses premiers plemrs. Sont-Ils rendus i sa joie; die offre au ciel le gâteau qu'elle a pétri de ses maim; des amis se rassemblent auprès d'eux; elle fiût paraître sur la table paternelle les fruits de Télé, conservés au milieu de l'hiver; leur jus tarile comme le feu des rubis, et les fleurs cristaflisées y étalent de plus vives couleurs que Taméthyale dans les roches de Goloonde. Tout porte dans la maison des marques de son industrie ; aucone main étrangère ne taille ses habillemens. Par m art plus ingénieux , des festons de fleurs entremè* lent sur sa couche virginale leurs coupes demi-ckh ses, leurs panadies veloutés, leurs ridïes ëtendan% et elle se r^ouit de fixer avec son aiguille des couleurs que les vents ne sauraient flétrir. Quelquefois elle entrelace sans y songer le laurier et le myrte. Heureux celui qui méritera œs chiffres! Au-delà des mers, au milieu des cours trompeuses, ces gages, talisman plus puissant que les richesMS de l'Inde et que la foveur des- rois, le rappeUenNit un jour dans sa patrie aux pieds de l'innocenoe. Quoiqu'il n'y ait aucun art domestique qui doiie lui être inconnu, il est absolument nécessaire de hii donner pour talent celui où elle exceUeca. Les lois et la religion de plusieurs peuples oUigent jusqu'aux souverains de savoir un métier. Panni nous , les ressources honnêtes sont enoore phis rares pour les femmes que pour les honunes. Dans un si grand nombre d'occupations, il est imposable qu'il ne s'en trouve quelqu'une qui ne mérite sa préférence , et l'on foit toujours bien ce que l'on fait avec plaisir. La nature d'ailleurs no« donne à tous des dispositions particulières, que développe une éducation attentive. Un talent sera pour une fille plus précieux qu'une dot; U éloî
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gnera d'elle la cause de tons les crimes, rindigence do paoyre et Toisiveté du riche.
Mais si le rice sait tirer parti des occapations de la verto , nous ne lui abandonnerons pas les arts agréables dont il abuse : un des premiers devoirs de la femme est de plaire.
I^ danse développe les habitudes du corps , et donne à ses mouvemens une harmonie divine.
Quand Vénus se présente à Enée sur le rivage de l'Afrique, sa parure, sa beauté, son doux langage, n'en font à son jugement incertain qu'une viei^ de Sparte; mais elle marche, et il reconnaît la déesse des grâces.
La musique est un talent de tous les temps et de tons les lieux ; son pouvoir sublime élève l'ame : toutes les religions l'ont employée dans leurs cultes ; et la plupart des législateurs anciens, dans leurs iostitutions nationales. Polybe, si froid, même en racontant les maux de son pays, s'anime en parlant de musique, au point d'attribuer la dépravation des peuples heureux de l'Arcadie à cda seul qu'ils avaient négligé cette partie de leur éducation. On connaît ses effets à Sparte , quand ses filles flétrissaient dans leurs chansons les mauvais citoyens, et que ses guerriers terribles marchaient à l'ennemi en chantant l'hymne de Castor. Laissez donc une jeune fiUe faire usage d'un talent que la nature a donné aux plus petits oiseaux comme une compensation de leur faiblesse ; sa voix, plus puissante que la raison, calme ses propres soucis, et les fera souvent passer dans le cœur du sage.
Mais, excepté les arts destructeurs, y en a-t-il quelqu'un qui n'appartienne aux arts domestiques ? L'homme a donné le nom de libéraux à ceux qui flattaient ses passions. Nés de ses besoins, ils sont tous frères, et ce sont les fenmies qui les ont fiût édore. Autour de ses foyers , la fille de Dibutade trace avec un charbon le profil de son amant , et donne naissance à la peinture. L'amour paternel forme un modèle sur l'esquisse de l'amour, et présente à Sicyone ravie le premier médaillon.
C'est aux femmes que les hommes doivent ce qu'ils ont de plus doux : Cérès leur avait appris à semer le Mé, à £aire du pain, à vivre sous de saintes lois; Flore et Pomone avaient rassemblé autour de leurs demeures les fleurs et les vergers; Paies prépara pour eux le lait des brebis; Minerve fila leuris laines, montra l'art enchanteur de la broderie aux filles de l'Attique, et couronna ses rochers des rameaux de l'olivier. Tout ce qui charme les peines de la vie, tout ce qui est cher aux hommes, les arts, les vertus, les villes qu'ils ont bâties, les régions qui les ont vus naître, les arbres , les rivières , les fontaines , ont porté et por-
tent encore des noms féminins diez la plupart des peuples de l'Attique. Les fenmies ont étôidu sur toute la nature la puissance des grâces. Mais qui oserait en donner des leçons aux nôtres ? Qui pourrait dire où finit leur empire ? Que les filles du Nord vantent la fraîcheur de leur teint ; celles du Midi, les feux qui les brûlent; l'Anglaise, sa douce mélancolie ; la Grecque , ses proportions : c'est par les grâces que les Françaises voient l'Europe à leurs pieds. Elles répandent sur tout ce qui les environne, et réunissent autour d'eUes, par leurs charmes invincibles, tous les ordres de l'état. Je reconnais encore la médiatrice d'Annibal; elle ne s'étonne ni de la grandeur qu'elle captive d'un sourire, ni de la tyrannie qu'elle effraie d'une chanson; mais, sensible au sein même de l'opulence et des plaisirs, elle aime à verser des larmes sur les malheureux. Laissez-la, constante dans les qualités de son cœur, s'exercer à être universelle, et à varier son heureux caractère pour un seul homme qui doit être tout pour elle; mais gardez-vous de Punir à celui qu'elle n'aimerait pas : le plus grand effort de sa vertu serait de supporter sa destinée sans se plaindre.
Quoi qu'en ait dit un philosophe respectable, Famour moral ou l'amour de préférence est trèsréel. Les animaux même, qui, sans préjugés, n'observent que leur instinct, reconnaissent ses lois. Attirés dans leurs espèces par ceux qui sont peints de certaines couleurs, ils s'invitent, ils s'appellent, ils se préfèrent et refusent, toute autre alliance. La nature a mis entre les deux moitiés du genre humain des différences beaucoup phis variées : ces différences sont de vrais rapports , et , pour qu'il en résulte une convenance , le choix est nécessaire. Mais celles que la dépravation des sociétés fait naître sont de véritables opposllions, et elles sont si fortes que , dans une même nation, un homme diflère quelquefois beaucoup plus d'un autre homme, que l'animal le plus aimable de Fanimal le plus féroce. Quelle distance, aux yeux tranquilles de la raison, d'Antonhi à CaUgula! Que serait-ce aux yeux de Famour ? Pour réfinrmer un homme, ime femme doit donc l'aimer : quand on aime, on cherche à plaire, et qui sait plaire est sûr de persuader.
Supposons donc une fille à la fleur de Fâge, apportant pour dot tous les fruits de son heureuse éducation, la beauté, l'innocence, les talens, la bonté, le désir d'être aimée et Ftiabitude de l'être, et donnons-lui pour époux un homme préparé par Féducation vulgaire, formé par le monde, agité quelquefois par ses passions, tourmenté sans cesse par celles d'antrui , et devenu de tous les êtres dé-
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pravés le plus difficile à réformer : nn homme sans caractère. Le voilà sorti des tourbillons de la société, semblable à un navigateur qui , après avoir erré long-temps autour du cap Horn , au gré des tempêtes qui descendent nuit et jour de cette terre de désolation, aborde enfin une des lies heureuses de la mer du Sud; il se repose à Tombre sur les gazons frais, et se réjouit d'entendre loin des hommes les flots mugir sur le rivage. L'ordre de la maison, les doux travaux, la paix, la concorde, tout ce qui l'environne , répand dans son ame un calme inconnu ; mais rien n'égale à ses yeux celle qui préside à son bonheur. Tantôt elle charme par ses cliants sa noire mélancolie ; tantôt elle appelle sous les lilas en fleur ses anciennes compagnes, et dans des chœurs de danse eUe aime à faire voir les grâces d'une jeune fille, jointes à la majesté d'une épouse. Elle fixe son inconstance par sa variété. Ainsi, s'élevant à l'horizon en forme de croissant, ou brillant de toute sa lumière au-dessus des forêts , se varie l'astre à qui appartient l'empire de la nuit. Ce qui résiste à ses grâces est surmonté par ses vertus. Quelles touchantes images du devoir s'élèveront dans le cœur, de son époux, lorscpi'il verra autour d'elle ses enfans consultant ses yeux , appuyés sur son cœur et suçant à la fois le lait et l'amour ! Tendres mères, s'il n'eût faUu qu'inspirer la vertu avec la vie, je n'aurais demandé qu'à vous seules un peuple nouveau. Épaminondas et Sertorius vous ont dû leur gloire ; vous savez donner im frein au despotisme et à la vengeance : à votre voix , Coriolan s'arrête aux portes de Rome; Alexandre, au faite de la puissance, répond à Antipater : Vous ne savez pas qu'une larme d'Olympias efface toutes vos lettres. Mais pour ramener une ame égarée sous le joug de la vertu, et la retenir sous son empire, ce pouvoir n'est réservé qu'à l'amour conjugal. Lui seul emprunte toutes les voix : il atteste la patrie; il invoque les autels ; il supplie comme l'amour filial ; il commande en versant des pleurs , comme l'amour maternel ; il descend au fond du cœur conune l'amitié; il parle à l'esprit comme la raison ; il appelle lesjeuxet liS ris, il badine, il ravit, il entraine comme l'amour ; à lui seul la nature a donné de se servir à la fois de la sagesse et de la volupté, de l'espérance et des ressouvenirs, de la vérité et des illusions, des joies de la terre et des consolations du ciel , pour apaiser dans tous les temps les troubles malheureux de l'ame.
Mais c'est dans les chagrins domestiques d'où sortent tant de passions cruelles , dans ces efforts sans gloire qui demandent tant de courage, dans les maladies (]ui semblent les réunir tous, et jusque
dans la mort, que parait n puûsaiioe. De tous Ici maux destinés au genre humain, les uns sont actifs et les autres passif, comme les sexes qui doivent les supporter. Les femmes , par je ne sais qod charme secret de leur imagination , édiappent à ceux-ci en s'y abandonnant; les honomes i^étoonent au contraire quand ils ne peuvent aller audevant d'eux les saisir par la réflexioD. Celui que la vue des armes anime s*effraie aux apprudies des évanouissemens. C'est au héros à domier l'exemple du courage dans les batailles , et à aOer au-devant de la mort : la femme le surpassée Fattendre dans la maison. Les grands disooors de Sénèque dans le bain valent-ils le mot d'Ane , présentant à son époux le poignard dont die s'ert frappée : Pétus, il ne lait point de mal : PeU» mm dolet ?
Dans un mariage bien assorti,' les âmes se communiquent leurs forces mutuelles ; noa-seulement l'hymen résiste à tout, mais il forme, avec les duh grins et les douleurs, des dialnes plus poissmles que les plaisirs mêmes. Cest en allant au supplice que L'épouse de Sabinus disait à Yespasien : J'ai vécu plus heureuse avec lui dans un souterrain, que toi à la lumière du soleil avec ton empire. La société, qui a dérangé les convenances mutuelles, a tout perdu. En suivant les lois de la nature, nous sommes oontens au milieu des maux; en suivant les nôtres , nous sommes misérables même an milieu des biens.
Heureux celui qui trouve dans une femme diérie la sagesse et les grâces ! Si, oublié d'une patrie qu'il aime , trompé par les grands, agile par la haine des cabales, troublé par i'moonstance dei sages , après de longs travaux sans fortune et sans amis , il est prêt à S'écrier comme Brutus : O verfw, vous nétes qu'un vain nom î à la vue d'une épouse fidèle, la joie renaît dans son cœur. Il la trouve occupée du som d'élever sa Êimifle, s'y dévouant tout entière par des ouvrages chers à la vertu , et plus précieux que l'opulence. Elle rend sur la Idie, avec des lames , quelqu'un de ces grands exemples propres à soutenir le courage dans le malheur. On. y voit, d'un côté , les tours renversées d'une ville, un peuple éperdu , des bataillons en fureur, un roi féroce, et les apprêts d'un supplice infime. Un honune, plus grand sur les ruines de Calais que Caton dans les remparts d'Utique, marche à la mort pour ses concitoyens, après leur avoir consacré sa vie. A ce trait sublime d'héroïsme, rendu, par l'art de leur mère , avec une expression si touchante, l'amour d'une gloire immortelle fait d<ja palpiter le cœiur de ses enfans : à peine entres dans la vie, ils voudraient la donner pour les infortunés*.
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Mais lear éducation est son plos bel ouvrage. La nuit Tient; avant de se livrer au sonuneii, ils font passer par leurs baisers, sur le front de leur père , la sérénité de leur ame. Le matin, ils s'inclinent à ses genoux , et, lui demandant la bénédiction du ciel , ils prient un Dieu dont leur père est la vivante image. Les unions parjures remplissent les palais d'amertume; la religion, l'innocence et l'amour liabitent son humble toit. Est-il dans une grande fortune ; il ne voit point sur ses riches lambris les philosophes et les pères de fomille en peinture , tandis que les médians sont à sa table , et les infortunés à sa porte. On ne s'entretient pas chez lui des intrigues de cour; on n'y tend pas de pièges à la fortune ou aux femmes de ses convives; on n'y rit pas de la douleur d'autrui : mais de jeunes filles , qui ont à supporter , sans dot , la jeunesse , la beauté , entourent sa table hospitalière; elles s'élèvent autour de son épouse, comme des fleurs inclinées par l'orage, qui demandent un support. Elle leur prépare d'heureux mariages; le charme de ses projets touchans anime ses conversations , et sa bienfoisance se communique à ceux qui l'écoutent. Mais cachant avec soin le bien qu'elle fait, elle ne loue que celui que les autres font ; et c'est de sa bouclie que la vertu reçoit des éloges dignes d'elle.
Que d'autres peuplent leurs vastes parcs d'animaux de tous les climats , tandis que le Français , né dans le pays même , reste sans asile ! Qu'ils fassent venir à grands frais les granits de l'Egypte, pour soutenir dans leurs appartemens des vases inutiles ! Que ceux-ci fassent construire des ruines dans leurs jardins, ou dans leurs hôtels de superbes théâtres , pour donner en spectacle des malheurs imaginaires ! Que ceux-là appellent avec les festins des troupes de courtisanes, et se préparent de longs repentirs au milieu d'une joie insensée ! Que d'autres enfin, plus dangereux pour leur patrie , se plaisent seuls à voir , du sommet des tours de leurs châteaux, leurs terres désertes s'étendre jusqu'à rhorizon ! Elle sait inspirer à son époux des goûts plus nobles et plus touchans : elle aime à voir des familles de toutes les provinces liabiter ses grands domaines, et les cultiver, chacune à la manière de son pays ; elle rassemble les vieux soldats , les ouvriers sans travail , les laboureurs sans terre, ces ruinés vivantes de l'état. Sous leurs travaux multipliés , les landes se couvrent de verdure, des métairies s'élèvent au milieu des forêts; la brebis chargée de kine broute le bord des chemins où gémissait le mendiant , la chèvre montre ses mamelles sur le rocher où le brigand se tenait à l'affût. La campagne , mamtenant di-
visée en petites propriétés, se cultive et s'embellit; le cerisier, tout étincelant de feu , s'élève sur le bord des niisseaux; du sein des it)chers, le figuier étale son large feuillage; les pommiers, sur les collines, se courbent sous leurs beaux fruits; sur les bruyères désertes, le châUignier solitaire élève sa tête hérissée de ses coques ; et la vigne tapisse de ses grappes jusqu'au toit du pauvre. Qiaque saison apporte ses présens, tandis que les vastes plaines n'offrent à leurs maîtres avares qu'une moisson en deux étés.
Mais l'intérêt de sa fortune est le moindre de ses plaisirs. Elle parait ! des vieillards , de pauvres veuves , des orphelins qui s'exercent à un travail facile, la comblent de bénédictions en l'appelant leur bienfaitrice et leur mère. L'urbanité, l'innocence que produit une vie aisée , l'antique gaieté française, sont rappelées dans nos campagnes. A la vue de leur fécondité et du bonheur de leurs habitans, le Russe sorti des sauvages régions du Nord, le Polonais qui n'a plus de patrie , l'Anglais, l'Américam, tous ceux qui viennent chercher de la liberté parmi nous, et qui n'ont vu sur la terre que des esclaves et des déserts, oublient leur pays natal; ils admirent ces champs où la nature foit croître sous les mêmes lois l'oranger de la Chine , l'olivier de la Grèce.
Chaque jour est pour elle un jour de réjouissance; mais elle renouvelle pour tous ceux qui l'environnent ces fêtes destinées à réunir les hommes, et affectées aux malheureux, comme des lieux de repos dans une longue course. Elle distingue de toutes les autres celle de notre jeune monarque , qui fait dans sa jeimesse le bien que les vieillards méditent; cette fête que vous célébrez , Messieurs , par des questions dignes de lui. Déjà l'astre du jour brise ses gerbes dorées à l'entrée des vallons , et enflamme de pourpre l'azur descieux... Au milieu des pelouses que couronnent les hêtres, sur la mousse des fontaines, à l'ombre des saules argentés, se forment mille groupes de danses; et dans leurs chants, les louanges de leur bienfaitrice , mêlées à celles du roi , s'élèvent jusqu'au haut des airs.
Dans l'excès de son ravissement , son époux lui dit : A la vue des heureuses campagnes que vous embellissez , les étrangers oublient leur patrie et leurs ressentimens; le crime et l'indigence disparaissent des lieux que vous habitez. Pour rendre les honunes bons, il faut les rendre heureux. C'est aux sages à leur préparer des lois , c'est à vous à les adoucir par les plaisirs; votre main, plus puissante que la raison , sait repousser les peines et appeler la félicité. Vous êtes mon bonheur , la
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PRÉFACE DE L'ÉDITEUR
joie de votre maison, le lien des nations, et le plus beau présent que le ciel ait fait à la terre. Chère épouse, jouissez du seul bien digne de vous, le bonlieur suprême d'être aimée.
Il dit, et il la presse contre son cœur; ses encans émus l'environnent en pleurant, et la serrent de leurs petits bras
FRAGMENS
DU SECOND ET DU TaOlSIÈME LIVRE
DE UARCADIE.
PREFACE DE L'EDITEUR