‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 81 sur 116 · SUR LES MANUSCRITS DE L*ARCADI · texte numérisé non relu

SUR LES MANUSCRITS DE L*ARCADI

Quelle que soit la perfection du fragment qui sert de préambule au premier liTrc de VArcadie , on est obligé d*aT0uer qu'il ne satisfait pas toujours la curiosité du lecteur, quoiqu'il ne cesse jamais de charmer son imagination. Vainement on y cherche le dessein, la marche et le plan d'un ouvrage dont la littérature déplore la perte. Tout ce que Tanteur songe à nous apprendre, c'est que Jean-Jacques Ronsseau lui conseilla d'opposer à l'état de nature des peuples d'Arcadie Tétat de corruption d'un antre peuple; ce qui lui fit naître l'idée d'ajouter à ces deux tableaux celui d'un troisième peuple dans Tétat de barbarie, et de tracer une harmonie complète des trois périodes ordinaires aux sociétés humaines. Plus les contrastes auraient étéfrappans, plus il eût fiiit aimer la simplicité de Theureuse Arcadie. Cette image riante se fût montrée comme par enchantement au milieu des Gaules barbares et de l'Egypte corrompue. Ainsi les influences du printemps ont d'autant plus de douceur que la nature Tient les répandre entre les frimas de rhifer et les ardeurs de Tété.

Voilà tout ce que nous savons sur cette immense composition ; mais la singularité la plus remarquable du préambule, c'est qu'il renferme des études dâideuses du second livre de i'Arcadie, que l'auteur n'a pas pnblié ; et qu'il donne à peine quelques détails sur le livre des Gaules, auquel il sert d'introduction. Id Bernardin de Saint-Pierre ne fait plus que céder aux inspirations de Virgile. Séduit par les charmes d'une poésie divine , il semble adouc'r sa voix pour répéter ses vers ; il l'admire, il le commente, il Tadore ; son ame en est toute pénétrée; c'est comme un feu qui la vivifie. L'éloquence de son style, l'entraînement de ses pensées, il lui doit tout ; et , dans son ravissement, il est prêt à dire de Virgile ce que Tit)Te dit d'Auguste : c Si tu vois mes gé- » nisses errer dans ees pâturages; moi-même, si je fais

s entendre à mon gré les ain de moo natfqoe dalu- » meau ; c'est lui qui Ta permis : >

« Ule mcas errare bovesp utceniis. et iptom » Ludere quae vellem eaUuno permisit agmiL »

Notre buta été de suppléer au silenoe de faotciir, en recherchant tout ce qu'il nous a laiaé ignorer. Péoéiréi de l'importance de ce travail , nous étiont loin d'en eoonaftre les difficultés. Plusieurs cartooi rempHs de notes sans ordre, sans indicatloni, d'une écrttnre loaTent 3lisible, nous oflraient des matériaux nombreux : Q Mlait déchiflirer les unes , copier les aolTCi » toi rteidr» Is classer, et faire un choix dans vingt leçoos difUéreatek Eflkvyés du nombre et de la eonfiiriaa de eei pipien, notre premier mouTement fàt de croire qoe tootai bm recherches seraient inutiles : elles ne le ftirent eep»dant pas ; et après huit mob du tararaO to pbm lil^at et le plus minutieux, nous étioiit parrenni à mnealw le plan général de l'ouvrage, et A lawamMiT qnriqoBi flraÎBfmens du second et du troinème Ihrre. Dans es fktigmens, rien n'est achevé, rien o'eit écrit : ils s'ef* frent que les premiers traits d'un tableau que raulBar eût perfectionné à loisir. Les fiûti 7 loiit, to ityle y manque : cependant on y retrouve qoelqoeipii eette simpûdté noble et touchante qui rappelle rantîqae, et dont le livre des Gaules est un modHe. En un mot» ee sont de simples croquis que nous préMutons an public; nous avons détaché pour lui quelques ahien du portefeuille de l'artiste. Le vulgaire n'y verra que des pagai feibles et sans couleur ; mais les esprits plna éd^réi y verront une étude d'homme. Après la mort de Ptaton , on trouva sur sa table la première pfaraae de n Kêpuhlique» écrite trois fois de sa main et de troii maniferK différentes. Ces lignes, qui ont traversé les sièdes pour venir jusqu'à nous , occupent encore les ««w^iMunfrtjMi, Quelques-uns, comme Charpentier, n'y ont vu qu'ai argument en faveur de la construction directe 1 niaii le plus grand nombre s'est plu à y chercher les seerels, ki modiflcations et la marche d'une pensée qui avait ptoduit des chefs-d'œuvre.

La première chose que la lecture des manuscriti bob ait apprise , c'est que la plume de Bernardin de Saiet» Pierre ne savait donner la vie qu'à eequll avait tu. Dfei que son esprit était ftrappé , on plutAt dès que aou eov était ému par la présence d'un objet, U lui suffisait de rendre son impression : il y avait alors tant de vériM dans ses couleurs, tant de justesse dans ses expreiriom, qu'il est inimitable. Aussi ne pouvait-il tracer la pis légère esquisse sans appeler la nature à ton aeeoun , comme un peintre appelle son modèle. Mais il avatt beaucoup voyagé, et ses souvenirs renvironnaient de tous les charmes de la vérité, embellie de tous les ctarmes de son imagination. On conçoit fteilement qn'aftt une pareille tournure d'esprit , U n'ait dû ae livrer m plaisir d'écrire que dans un âge aseei avancé. Ceet on rapport de plus qui unit son destin à odui de Jeu- Jacques : tous deux n'écrivirent que trèa-tard » et tooi deux furent calomniés aussitôt qu'ils eurent écrit

A peine eut-il crayonné quelques paangei du livre des Gaules . qu'il éprouva le besoin de voir. Gomme ks grands poètes de l'antiquité, il voulut parcourir ks

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

lieux que sa muse allait oâébrer; mais son plan ne lui pennettant de peindre qu'une partie de la Gaule , les doux souTenirs du pays le tirent natureUement pencher pour la Normandie. Par une belle matinée du printemps, seul , à pied , n'emportant d'autre li?re que Vir^ gUe et les Cùm$nentaires de César, il se met gaiement en route pour exécuter son projet. L'aspect de la première Tenture et des premières fleurs, le chant de cette multitude d'oiseaux qu'un jour a^ait reposés de leurs lointains voyages , ce renouTellement de la nature auquel on croit toujours assister pour la première fois , le pénéirèrent d'une joie inconnue, d'un rafissement inexprimable. Heureux, comme il le disait lui-même, de ne |4aB rencontrer ces oisifii de la capitale, qui ne savent TOUS aborder qu'en prononçant ces mots : Qu'y a-t-ii de nouveau? heureux surtout d'interroger la nature, qui sans cesse lui répondait par des inspirations nou- Tdleil

Ce ftat ainsi qu'il parcourut la Normandie , marchant ao hasard , évitant les routes battues , s'enfonçant dans les bruyères, dans les champs cultivés, et s'égarant volontiers dans les lieux les plus solitaires. Tantôt il s'asâed à ta taUe des bons villageois qui lui répètent les vieilles traditions du pays ; tantôt il s'arrête dans un mauvais cabaret , où il rencontre des voyageurs pauvres et isolés comme lui : ils se racontent leurs aventures. Os se consolent par des vœux mutuds , et se quittent plus heureux. Souvent il s'étonne de trouver sous le chaume des hommes vertueux et cootens de leur sort, malgré ta misère. Ses diservations s'étendent à tout ; il t'instruit avec les ignorans , il écoute les vieillards, et dérobe aux petits enfans quelques-unes des grAces nafves qui font aimer ses écrite. Le journal de son voyage est ua monument unique de cette manière d'observer qui a tant de rapport avec celle des anciens. Il ne laisse rien passer sans le décrire ; ce qui échapperait à l'indiflérence do vulgaire, son ame le découvre et le peint aussitôt. Un jour, il vit deux petites filles couvertes de lambeaux et traversant avec peine une terre tabourée : l'une d'el- ICB était saisie de froid et ne pouvait marcher, l'autre la regardait en (deurant ; et relevant un coin de ta ser^ pflHère qui lui servait de jupe , pour chercher à la réchauffer, elta taissait voir une nudité complète. Emu à Paspect d'une si grande misère, ta voyageur s'approche, taa ranime, les console, et s'indigne , en les secourant , de voir des entans si pauvres marcher sur une terre à riche. L'auteur a cité ce trait quelque part dans les Études, et nous ne te rappelons ici que pour montrer avec quel bonheur ta vérité venait se placer dans ses outrages.

Un antre jour qu'il s'était égaré dans les détours d'un vaDoo, il aperçut une jeune Cauchoise assise sous des pommiers en fleurs. Elta était seule , eUe était pensive ; il ta prie de lui indiquer le viltage le plus voisin , elle se lève ; on corset d'écartate dessinait sa taiUe âanoée, son jupon cachait à peine une jambe nue et blanche comme l'ivoire : on eût dit ta divinité de ce vallon. Du haut de ta colline, eDe indique la route au voyageur, et oeta avec des mouvemens si pleins de grâce , qu'il ne put jamais tel oublier. Mais ensuite, comme si elta eût craint qu'il

ne s'égarAt, eUe lui flt signe de l'attendre, descendit légèrement, et lui servit de guide pendant plus d'une demi-heure , sans inquiétude au milieu de ces bocages solitaires, et mettant avec innocence sa vertu sous la . garde de l'étranger. Une pareilte scène est digne des premiers jours du monde. Aussi Bernardin de Saint- Pierre se plaisait a répéter que les flUes de ta Normandta lui avaient donné une idée du bonheur champêtre. Ce souvenir l'inspira , et il rendit aux Cauchoises uu hommage bien flatteur dans ta table si ingénieuse de ta pomme enlevée à Ténus par un triton. Ce fut également pour rendre hommage à sa ville natale, qu'il plaça au Havre les principales scènes de son poème.

Au retour de ce voyage , ta première partie de son travail Ait bientôt terminée. Mais lorsqu'il taUut peindre TArcadta et l'Egypte, qu'il n'avait pas vues, sou imagination resta froide, malgré les beaux vers de Virgite et la variéte de ses recherches sur l'empire de Sésostris. Dans ta premier moment , il tenta de suppléer par ses souvenfars A ce qu'il ignorait, en comparant les climato qu'il avait parcourus avec ceux qu'il voûtait décrire. Ses notes offrent même plusieurs traces de ses essais. Par exempta, il écrivait au-dessus de l'esquisse d'un effet de soleil en Egypte : Été hrûlant à Malte. Céphas, dans ses courses maritimes, devait visiter les habitans des pôles : l'auteur avait préparé ce morceau, sur ta marge duquel on lisait ces mota : Une nuit d'hiver en Russie. Enfin, appetaut A son aide tout ce que ta nature, dans ses voyages, lui avait offert de plus rtaut et de plus frau, il empruntait A trois contrées différentes ta peinture d'une des sdrées si paisibles de fArcadie ; et il écrivait A ta suite des premiers traita de ton tableau : Printemps en Hollande ; soirée dans les bois en Pologne; matinée en Normandie,

amendant U sentit l^entôt rinutUite de ses efforta ; mécontent de son travail et ne pouvant y renoncer, il résolut d'aller sur les lieux mêmes chercher des inspirations. Mais sa fortune était si médiocre , qu'en ta réunissant tout entière , elle n'aurait pu couvrir les premiers frtiis d'une semblabto expédition. H s'adressa donc au gouvernement, et lui demanda les moyens de visiter la Grèce et l'Egypte. Plein de confiance et d'enthonsiasme, il offirait de recueillta les ptantes, les insectes , les animaux qui pouvatant servta A l'avancement de l'agriculture et des sciences. Quand je ne rapporterais, disait • il , qu'une plante utita aux landes de Bordeaux , j'aurais assex tait pour ma patrie 1 Mais il était pauvre, isolé, sans protection ; il ignorait cet art de l'intrigue, qui est devenu le premier de tous, parce qu'A mène A tout : estil besoin d'ajouter que sa demande ne frit pas aocueiOta? Ce reftis ta jeta dans un si grand découragement, que dès lors il abandonna un ouvrage qui avait occupé les plus belles années de sa vte, et qu'A se croyait hors d'état de porter A sa perfectton. Environné d'une multitode de dâiris, et sembtable A un voyageur naufragé, sa première pensée frit de recueillir ces fhigmeiis et de les consacrer A ta nature, qui consoto de tout, même de l'abandon des hommes. La partie morate des Études ftat donc tirée de VArcadie, ainsi que ta CkawmJlère indienne et une partie du roman de Paul et Vhrqinie,

PRÉFACE DE LÉDITEUR.

doDt la scène se passait alors au pied du mont I.yoée. Il est remarquable cependant que l'eascmble et le plan de ces deux récits n'ont que des rapimtis bien éloignés ; ce sont les détails qui les rapprochent et qui révèlent Timitation ; c'est ainsi que le Tocabulaire des lierf^ers de TArcadie avait dû scnir de modèle à cejui des denx fiimilles de Tlle de France : chei ces lierirers, les heiu*esdu jour étaient marquées par le réveil des fleurs, et les époques de l'année par l'arrivée ou le départ des oiseaux. Cyanée disait : Les petits de Talouette ont chanté, voilA le moment de recueillir la moisson. Ne voas éloignex pas de la valléiï, il y aura de Torage ce soir; la fleur du souci était fermée au premier rayon du jour.

Cet ouvrage fut la source de tout ce que l'auteur écrivit daas la suite. Le plan en était immense : il renfermait en même temps Thistoire de la nature et celle de rhomme. C'était une encyclo|)édie morale, dans laquelle devaient entrer les princiiMiles aventures des hénw qui a\aicut assisté au siège de Troie ; la peiotun* politique de l'Egypte, de la Grèci* et de la Gaule, à la même époque; le plan du gouvernement patriarcal de FArcadie; les fêtes, les cérémonies et les superstitions de tous ces peuples ; enfln , les flctions les plas riantes de la mythologie, et les faits les plus admirables de ces temps que nous appelons par excellence les temps héroïques. Pourquoi Tauteur n*a-t-il pas eu le courage d'achever les cinq premiers livres» qui devaient être consacrés à ÏArcadie ? Quelle fraîcheur, quelle nouveauté, quel tour gracieux dans sa pensée 1 Comment pouvait-il craindre de ne pas reproduire le prestige de ces beaux lieux , celui qui avait dit : « Je rassemblai sur » TArcadie tout ce que la nature a de plus aimable dans s nos climats, et Thistoire de plus vraisemblable dans » l'antiquité? » LA chuque site, chaque arbre, chaque fontaine lui eût offert le souvenir d'un dieu ; chaque monument lui eût rappelé un bienfaiteur des hommes; chaque cabane lui eût laissé voir des heureux... Voici les lives du lac de Stymplidle; on y raconte encore le combat fabuleux d'Hercule et des oiseaux voraœs qui l'infestaient. Pan , qui enseignait l'art de soigner les troupeaux, errait dans les bociges du Ménale, consacrés à Vénus. Mercure descendait des cimes du mont Cyllène , lorsqu'inventeur d'un art nouveau , il unissait les houmies par les liens du commerce. Plus loin retentissaient les citants divins d'Orphée, fondateur deTégée. Voici le moût Lycée, berceau de Jupiter; voici la cabane d'Aristée, à qui les dieux révélèrent la culture des al>eilles. O voyageur ! prosterne-toi sur une terre fécondée par Cérès ; des gerl)es d'or sont dans sa main ; c'est là, c'est dans les vallons de Phigale, qu'elle flt naître pour la première fois cette graine fragile qui a civilise le genre humain.

Au milieu de ces héroïques souvenirs, (|uel tableau que celui des jeux, des fêtes, des amours d'un peuple dont la vie entière était consacrée à aimer, et qui , environné de ses dieux, comblé de leurs bienftiits, voyait pour dernier Iwnheur couler ses jours dans la délicieuse Arcadie*.

Dans un moment d'orgueil, Gygès, roi de f^ydie , flt denKtnder à l'oracle de Delphes s'il é!a!t sur la terre un

mortel plus heurenx que lui ? La Pythie répondil : Agiaûs de Phospbis. Agltûs ne portait pas mw «mronne; simple berger d* Arcadie, il cultiviit un pelil enclos, et ses désirs ne s'élendatent point au-delà; 9 habitait une chaumière, et, quoîqne paovre, Uavrit encore de quoi donner; enfin, il iguoraik les booinieB, et ne connaissait que les dieux des labourctirs et dn bergers.

A cette peinture d'un peuple libre sous un gooTcraement paternel , nous avons déjà vu que Tauteur voulait 0|)p08er le tableau d'une grande nation oubliant ki lois de la nature après avoir larisé toutes les lois homilnes, et périssant au milieu des ricbesses, des arts, des sciences et de la volupté. C*était l'Egypte. Mais d'antres récits, plus conrts et non moins tragiques, devaient Interrompre les doux récits de l'Arcadie. On eût nrieu apprécié le repos de la vie des bergen, en voyant ki agitations de la vie des rois. L'histoire do meurlra d'Agamemnon et de la vengeance d'Orcste devait reoH plir ce but. Ici rauteur se serait appuyé d'Euripide et de Sophocle. Animé de leur génie , il leur eàt emptunié les scènes terribles de ce grand drame où Glyteoînedn fbvorise l'assassin de son mari, et, tout sanglaat, k place è ses côtés sur le trAne. Il eût nMintré la jenoe Klectre chassée du palais de sou père, et réduite A épon* ser un simple laboureur. Triste» mais réngnée, elle m livre aux travaux champêtres, guide eDe^mliiie tu troupeaux, et va puiser à la fontaine Peau qd doit ks désaltérer. L'arrivée d'Orcste et de Pjlade, la renconiw du frère et de la sœur auprès de la fontaine, rbospHalité qu'elle leur accorde sans les connaître, enfln oslk reconnaissance si touchante dans Sophocle , et la pu» nition des coupables si terrible dans Euripide : triki étaient les scènes que devait reproduire le talent de Bernardin de Saint-Pierre. Abî sans doute H n*èûtpoU oublié cette action pieuse des vierges d* Argos, lonqn^aa lever de l'aurore elles viennent fhipper A la porte d^ lectre, en chantant ces paroles : « ?ioos venons, ô IIHe u d'Agamemnon, sousvotrehumbleetru8tîquetait,elB.B r:et hommage rendu par déjeunes vierges à la vertu melheureuse ; le rapprochement inattendu de la fille d'Agamemnon et de l'humble toit, son dernier asile; k réponse d'Kleclre , qui refuse de se mêler à Iran danses parce que ses yeux ne savent plus que répandre des larmes , parce qu'elle n'a d'autres Tèicmens que les knn l)eaux de l'indigence ; et cependant, lyoule-t-dle, lYok se souvient encore qu'Agamemnon fut aon Tainqueorî Toutes ces idées sont d'une vérité si déchirante, qn*ellei arrachèrent des pleurs même aux fiiroaches Lacédémaniens. Vainqueurs d'Athènes, ils se bâtaient de oonsooh mer sa ruine ; rien n'avait pu les émouvoir, ni ks gèmissemens des victimes, ni la douleur d'un penpte enfler, ni U haine de l'univers dont on les menaçait ; mais lorsque le soir, au théâtre, ils entendirent le duenr des vierges d'Argos, lorsqu'ils virent paraître Electre A k porte de son humble cabane , alors un cri de pitié i^ chappa de leur sein , et ils restèrent comme accablés de ce grand exemple de l'inconstance de k fortune, qai avait placé sous le chaume la fille du roi des rob.

Un grand nombre d'épisodes de ce goire auraient ré-

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

ptndu la Tariété dam cette immenae oompositioD. L'histoire devait fournir les uns , l'imaginatioa de Tautear denât créer les autres; quelques-uns prenaient encore leur origine dans les traditions falniJeuses des peuples. Tel était Tépisode des deux amans dans la guerre de Tégée contre les Pélasges. Les notes que nous avons sous les yeux ne donnent malheureusenient qu'une idée bien imparfaite de cette histoire , dont Pausanias ne parle pas. Cependant, afin de mettre à même le lecteur de juger, par un exemple, de l'intérêt de ces petits drames jetés avec art dans le drame général , nous essaierons de réunir les principaux traits de celui-ci ; hien entendu qu'on ne jugera ni les détails, ni le style; ce ne serait phis juger Tauteur.

« Et lorsqu'ils virent que les ennemis avaient

déjà ravagé les campagnes , ils coururent aux armes et jurèrent de se venger. Il y avait alors dans la fille un jeune guerrier qui devait bientôt devenir l'époux de la belle Pholné. La veille de la bataille, Pboloé arma ellemême son amant, elle lui mit son casque, lui ceignit son épée. Dans son enthousiasme , elle aimait sa gloire encore plus qu'elle ne craignait le danger ; elle allait jusqu'à promettre d'être tranquille pendant le combat, mais en pariant ainsi elle cherchait à cacher quelques larmes. Le jour vint, l'armée se fit ouvrir les portes. Les femmes, les eoAns, les vieillards accouraient de tous côtés ; on les voyait se presser sur les remparts, sur les murs et jusqu'au sommet des tours. Tous gardaient le silence en élevant leurs mains vers le ciel. Maisquand ces ieunes bataillons s'ébranlèrent tout à coup pour marcher à l'ennemi, quand le son des flûtes se fit entendre et qu'on vit tous ces pieds se mouvoir, toutes ces lances se baisser, lorsque enfin l'armée entière fit retentir les airs de l'hymne de Castor et Pollux , les pleurs cessaient de couler, on n'entendit plus une seule plainte, et une voix unanime s'éleva des remparts : Sauves la patrie ! La timide Pholoé ne fit point de vœux : le cœur' troublé par l'amour, elle n'eut |Âus qu'une pensée, celle de mourir avec son amant. Déjà sa main , qui n'arait jamaia manié que les fuseaux, se charge d'une forte lance ; un casque de fer couvre cette tête channante, qui jaNils se penchait sous le poids d'un chapeau de fleurs. Elle franchit les remparts, elle accourt auprès de son amant et loi dit : J'avais juré de vivre pour toi , et je viens mourir à tes côtés 1

» Aussitôt le bruit se répand dans l'armée qu'on a vu Minerve elle-même descendre des remparts de la ville. Les dieax sont pour nous! s'écrient les guerriers de Tégée ; et ib deviennent invincibles. Le chef des Pélasges est tué, et la terreur disperse son armée. Cependant on cherche la divinité protectrice; on veut loi élever des antels, l'honorer par des sacrifices; mais elle avait cfispam , et les deux amans , couverts de blessures, venaient d'expirer. Leurs mains étaient encore unies , riea n'avait pu les séparer. Heureux 1 car ils avaient été fidèles, et la patrie était sauvée. La ville de Tégée leur éleva on monument ; et chaque année on leur adresse des Tceux et des sacrifices. C'est an pied de leur tombe que ksa amans viennent jurer de vivre et de mourir

eoainieeux. >

ŒUVRRS POSTHUMES.

Cette histoire devait trouver place dans le voyage d'Arcadie ; et ce voyage, dont nousn'avons pu recueillir que des fragmens bien imparfiiits, se serait composé d'une suite de descriptions champêtres et de riantes pastorales. C'est U surtout qu'on eût reconnu la touche gracieuse de celui qui avait par excellence le don de peindre la nature. Son ame se fût répandue dans celle nraltitnde de petits tableaux et nous les eût fhit aimer. QueUe douceur de sentiment dans ses moindres esquisses! voyex ce groupe d'enftns au pied du mont Méuale : tous sont occupés h consoler im jeune berger qui pleure une chèvre couchée à ses pieds. Les uns présentent à ranùnal expirant des branches de cytise; d'autres des épis encore verts, dérobés dans les champs de Cérès ; quelques-uns chassent les mooches avec les tiges fleuries du genêt ; mais leurs efTorts ne peuvent rien. Le jeune berger leur disait : Elle a été ma nourrice; mon père me Tavait donnée , en me promettant qu'elle ne me serait jamab ôtée ; et voilà qti*elle ne m'entend pins ! voilà qn'eUe meurt, et qu'il fiiut la perdre pour toujours! Ah ! c'est en vain que vous lui offres la fleur du cytise, eUe n'a rien voulu recevoir de ma main.... Cette action si courte ftUt mieux connaître les mcnirs simples et naïves de ces peuples , que ne le feraient les plus longues descriptions : il y a là comme une inspiration du Poussin!

Que si l'on vent à présent se former une Idée de l'état des manuscrits , et de la manière dont l'auteur préparait son travail , il suffira de donner ici textueUement les notes ou il avait déposé cette charmante pensée. Les voici :

ft Au pied du mont Ménale. —Jeune berger pleurant » une chèvre sa nourrice.— Grouped'enftins autour de » la chèvre. — Ils ne peuvent le consoler. — Son père 9 lui avait promis qo'eUe ne lui serait jamais ôtée. »

En lisant ces notes, on en saisit ftdlement le sens; elles renferment le poème entier : mais combien on regrette que l'auteur n'ait pas lui-même achevé cette ébauche 1 que de nuances aimables il aurait saisies dans les sentimens de ces jeunes bergers ! avec quel plaisir on eût vu naîtra sous sa plume une multitude de ces traits nalls, simples , naturels que tout le monde admira, que chacun croit qu'il aurait trouvés, et qui cependant sont des inspirations du génie !

Souvent la brièveté de ces notes les rendait inintelligibles : nous avions alors à craindre de substituer notre pensée à celle de l'auteur, et cette crainte a toujours amené la suppression des morceaux qui en étaient l'objet. Un seul exemple suffira pour montrer jusqu'où nous avons porté le scrupide à cet égard.

Amasis et Céphas avaient visité les fies de l'Alphée , dont l'une, couverte de hauts peupliers, apparaît comme une vaste forêt , tandis que l'Ile voisine , entièrement dépouillée d'arhres , mais revêtue d'un gason verdoyant , sort comme une émeraude du sein des flots. Encore ravis de ces rians aspects , ils arrivent dans un défriché de la forêt de Kémée. Là, ils voient un lierger au milieu d'un immense troupeau. Céphas lui demande comment il se trouve seul dans des llenx si sauvages. Mes compagnons,dit-i1, sont ailés à Tégée pour concourir à Véhsc-

PHKFACE DE L'ÉDITEUR.

ti»n des nm(n$lratA. Mais je reconnais » votre accent que ^ous êtes Oiran(*ers : re|>oseï-voas nupKs île cette fontaine ; quoique habltiiLs desfoK'ts, lions accueillons ceux que Jupiter nous envoie : voici du lait de nos bn*l)is ; void des Rûteaux tels qiielA'ri'.s en^ieipne à les pn^arer . lldit,etdê|M)seses dons aii\ pieds des voyageurs qui l)énij»seiit sa \ertu. Rieiilôl ils le \ir(»it m'cupéà entretenir un i^rnnd Teu alluiiiê sur le iiencliant de la inonlapie. D(>bout sur un l'oclier voisin, les n^f^ards tournés \crs Ménale , il jouail sur sa fliile les airs les plus tendres, comme si rainour IWit iiispiiv, eoinine si sa Ix'rpère attentive tût ilii êli-e touchci- dî' m^ accens. Tout i\ coup une colonne de flaninic ^Vl^\edes l>ocaKes lointains : elle semblait rêi)i)iidre h la |NMisc>e qui avait diripé le premier feu. A celte vue, Ir jeune Irtrct se livre aux trans|K)r:s les plus doiu ; il s'c*crie : Ali : je suis sûr d'être ninK' l elle n W ptûnt allw aux fêtes de Tv^vv \ voyei ci* flammes qui brillent à l'Iiorizon ; le vent iiiême les respecte , et c'est iwur moi qu'elles sV*l6vent ju5qu'au ciel. () lM>rp[ers du Ménale! vous êtes lieiireux , vous voyez celle que j'aime ; et nM)i, par le moyen de ces feux , je lui lais entendre ma fienaée! Ainsi ces deux amans se consolaient de l'aliscnoe. Celte s(*^ne si mélancolique de la solitude n'était indicjuée dans les notes que par ces mots :

« Amans soli tains iieiidant les frtes de Téffée. — » S'entendent eu allumant des feux sur les nichers. — j» l-,es fcui du Ménale répomlenl à a»ux de >émée. — M Joie innocente du l)erger à TasiM^t de la colonne de » fumée. »

Il est prolKible que nous avons saisi le sens de ces notes; cependant leur ])eu de dévelopiienient nous a décidésè ne faire aucun asag * du morceau qu'on vient de lire.

Les divers frafnnens (fue nous publions à la suite de cette Préface ont donc été com|X)M.'s sur des notes beaucoup plus étendues ; elles formaient 84>uvent des |»ages enti^res ; et notre travail s*estlMirné h les réunir, à cherclier la place que l'antinur leur avait destinée : travail ingrat , difficile , au(]uel nous avons consacré plusieurs mois , et (|ui ne nous a pas toujours donné tout ce qu'il nous avait promis. Au reste , en mms livrant à Tétude des innniiscrits, notre but nVtait |his MMilenient de recueillir des |>ages plus ou moins iiitr^n'ssantes; mais d'essayer de sur|)reiidre quel(|ues-iins des mhtcIs de la composition de Bernarvlin de Saint-l^eire. KfTeclivement, la Urture de ses manuscrits nous a éclairés sur la manière dont il pixi)arait un sujet : (*squissaiit d'alMird rensemble sans jamais s'arrêter sur l(*s détails; courant au dénouement et laissant en arrière les tableaux brillans , les strènes drnnialiques, enfin tout e<» qui était destiné à produire de reffet. Alors il interr.)iii|)ait son nrit par ces n()ti>s indicatives : " Ici le comlKit des géans » contre les dieux , (»u la mort d'Againeinnon, ou Tt^i- >i sodé de Pliolm^ , ou enfin le iNTger et la clièvre sa » nourrice. » (a^s divers sujets devaient être traités h part; c'étaient des comiiositions soigiitk's , des morceaux de prédilection , que railleur iiitniduisait emuitedans son ouvrage. Ainsi, avant de rien achever, son premier soin était de prendre une idée complète du plan , pour l'arrêter on le iiHNiifler: il ne n'venail sur les détails

que lorMfue d'un coup d*œil il arait pu juger de rdfcl g(iiéral de rensemble.

Kl quant à l'art d'écrire, au stjlc, au matériel de h coin|iosition, que ne pouronvnous livrer au polit quekpM>s-unes des notes qui sont sous nos )neax!0Dj verrait avec quel soin l'auteur dispose les moU, ki pliras<« , les périodes ; comment il rejette succeniennl tiHites les fausses couleurs, toutes les ooufeun trap vives, trop fleuries. Souvent une pensée se présente à sor esprit parée d'expressions magnifiques. Il Técrit lek qu'elle lui est inspirée ; puis il la modifie en la rénivant; et, renouvelant ses essais jusqu'à dix ou fois , il la dépouille chaque fois de ses or Ans, ne s'arrêtant que lorsque son expression estiéÂflie .'i la plus grande simplicité. Ainsi , trob pages lai fpiriiissent trois lignes , mais c<» trois lignes sont pariUlBL < )n iM' ]>eut savoir ce qu'il en coûte pour élre simple d luiturel. Cela vient peut-être de ce qne, dans les énia, on nous apprend à revêtir les plus petites pensées d'et pressions |M)mpeuses : l'habiluide reste , et , pour 11 dé^ Irnire, il faut le travail de toute la vie. Cest aindqal expliquait ce penchant singulier de la jeunene poor tout ce qui est brillant , gigantesque , recherché. On ivvient ensidte à la nature, disait-il, mais c'est avee rffort : ce qui est vraiment beau n^est inspiré qœ par IVtude et la réflexion ; encore faut-il que l'ame le chenk^ et (ju'elle en soit touchée.

In dernier épisode, le plus intéressant de tooi pv l'immense variété des objets qnil devait présuBte, était destiné à charmer les longues soirées dTfaivcr a Arcadie. En traçant l'histoire de Cépbas, rauteor» liroposait de rappeler ses propres voyages dans les fiverses parties du monde. Nous avons trouvé notes une description charmante de la vie milieu du désert ; une antre d'un peuple de Vi erre d'Ile en Ile, comme les Arabes d^OÏuis en Oaw. Il êll également décrit les plaisirs de Tbiver chei les Hvpo^ lioréens , les douceurs du printemps dans lesrochcnéB nie de Mélite ; luissant de l'esquisse des Harmunlei di genre humain à l'esquisse des Harmonies de la nitor.

Tels étaient les cinq premiers livres de rArofie» apris le livre des (isules. Mais il y avait une pensée éh minante, un nœud dramatique qui réunissait cette n^ titiHie d*actîons accessoires i une action générale et d^ înténH puissant : les amours d*Amasis et de Cysaée. L'auteur avait en Part de tout ramener A ces d« amans. Vous êtes ému des scènes paisibles de la xiedii liergers, de leur innocence, de leur vertu, de kn amours : eh bien ! c'est aussi ia vie de Cyanée. Vonih mez ces vallons , asiles dn lionbeur, ces danses sur kl iNirds des fontaines, ces fêtes au milieu des bocages : al bien ! Cvam^e les embellit encore. Son image est avec ci'lle d'Amasis; ils s'aiment, ils vont être lorsqu'un événement inattendu vient jeter le dans leur cœur et changer leur joie en désespoir. Lli^ totre de cet événement ; l'anibilion qui se réveille taéà coup dans le cœur d'Amasis pour y oomtiatire l'anav; ses angoisses, sa fiiiblesse, son départ pour rËgffle; tel c^it le septième livre, tel était peut-être le moRfli le plus touchant . le plus dramatique de rAmdie. Vf-

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

■éiré de cette penée , notre premier desein avait été de raoooftmire le liire entier ; mais tontes nos recherdMBytousnoi efforts n'eurent d'autre résultat qnede réunir une multitude de notes informes et aussi peu détaillées que celles de la Chhrre et du Berger. C'est aTCC ces laatériaui que nous avons essayé d'ébaucher la scène «iivante.On y retrouvera toujours la marche et la pensée de raoteur; quen'a-t-il pu l'écrire lui-même ! on y trouvenit ces Ibrmes de style qui représentent au vif tous ki monvemens de l'ame , et dont lui seul avait le secret d'empreindre ses ouvrages.

■ Vers le commencement du printemps, les deux voyageursétaient assis dans la cabane de Tirtée. Ainasis, Mpiès de Cyanée , s'ocupait des travaux des bergers ; fli ^entretenaient de leur prochaine union , et ime douce ioie pénétrait tous les cœurs. Tout à coup un Egyptien se présente, il se prosterne aux pieds d'Amasis, il loi dit : Seigneur, TÉgypte attend son roi ; votre tfenl, le grand Sésostris n'est plus. Après sa mort une larible sédition a renversé du trône le roi Bocaris, vo-

i; la divinon est parmi les chefs, et vous seul

araver TJEgypte. Venez doue , car les dieux eux-

ordonnent votre départ.

» A ces mots une profonde tristesse se répand sur lone les visages. Cyanée ne peut comprendre ni cette Iristeae, ni les honneurs qu'on rend A Amasis. Qu'est- OBqa*un roi? lui dit-elle; puis elle ajoute, d'une voix toemUanle : Les devoirs d*unc reine sontn'ls donc plus dUBcilei à remplir que ceux d'une bergère? Un roi , dit bManent Amasis , est un malîre qui réprime Faudace deiiiiécluins,etqui souvent est payé par la haine des bOM. Puis , tournant ses regards vers (Cyanée, il ajouta : L0 devoir d'une reine est d'être compntissantc; sa bien-

t s'étend dans tous les lieux où le roi ne fait con- I que sa justice ; elle essuie les larmes , adoucit les ;, suspend le désespoir; est l'amour est sa récomi. Hélas! dit Cyanée, comment pourrai-jc jouir de Int de bonheur pendant que vous serez si malheureux I Ah! je veux emmener avec moi ma jeune cousine ; elle defineceuz qni souffrent; elle lit leur peine dans leurs ;,et personne ne connaît mieux le secret de pronon- A propos des paroles consolantes. Avec son secours, i formerons en Egypte une antre Arcadie ; j'aurai un iMwpeaa dont je distribuerai chaque jour le lait et la

» Amasis souriait à ce discours ; bientôt le ministre de SéMstris commença le récit des grands événemens ^ venaient d'ébranler le monde. Il dit la chute de Traie. Après dix ans d'efforts, la capitale de l'Asie n'est i|a*un monceau de cendres ; une femme infldèle a tous ces maux ; les héros de la Grèce sont disperaÊÊ; Ajaz s'est fhippé lui-même ; Achille est mort par la taUson du lâche Paris ; Enéc erre avec ses dieux sur inconnues ; on ignore le sort d'L'lysse, et Aga- , assassiné par son épouse , a été vengé par 01s. Rien ne saurait exprimer la surprise et le saiit des bergers, en entendant parler, pour h prefois» de ces effroyables catastrophes. Ils ne pou- É* ^ifeot comprendre tant de dodieurs : le monde était F ftoalerersé, la terre avait Ihi le sang des rois , les larives

coulaient encore; et l'heureuse Arcadie avait tout ignoré- » Cependant Amasis dit à Tirtée : Donnei-moi votre fille , afin que je l'emmène en Egypte ; vous ne la quitterez poiut , je vous comblerai de biens , et vous serez riche et puissant. Tirtée lui répondit : Seigneur, j'ai donné ma fille à un berger et non à un roi ; cependant vous pouvez l'épouser et remmener, mais moi je ne quitterai pas l'heureuse Arcadie. Pourrais-je avoir quelque joie , loin des lieux où j'ai aimé, où j'ai été aimé ? Ici j'ai connu les dieux des bergers; ici errent les mânes de mes aïeux : mon épouse est dans ce tombeau. Je suis vieux , bientôt un même qprès nous couvrira de son ombre. — Anmsis, touché de cette réponse, alla trouver Cyanée , et lui dit : Votre père vous a donnée à moi ; il fiiut vous résoudre à le quitter, car il refuse de nous suivre. — Ah*, dit-elle, je ne puis abandonner mon père : si je vous suis , qui prendra soin de sa vieillesse ? Sans doute il me serait doux d'être instniite de vos sciences , d'habiter les climats qui vous ont vu naître et de révérer vos dieux , car un époux d(ùt être tout pour sa femme, sa science, son pays, sa religion ; mais les droits d'un père sont encore plus sacrés. Quoi ! dit Amasis, vous refuses un trône? Et plein de cette pensée, il s'efforçait de la déterminer, en lui parlant des hommages qui l'attendaient et de la pompe qui environne les rois. Mais elle l'écoutait avec un sentiment pénible et se sentait blessée de ses discours ; des larmes roulaient dans ses yeux, car Amasis , comme si déjà il eût été roi, ne pariait que de la puissance , et il oubliait de parler de l'amour. Elle lui répondit : Heureux celui qui n'a jamais quitté sa patrie! il ignore les soucis d'une terre étrangère ; il ne porte point hors de sa cabane les affections qu'il doit aux amis de soh enfance; il n'a pas dispersé son amour et laissé çA et U quelque chose de luimême. Hélas l il n'a pas légué les regrets et la douleur A ceux qu'il allait abandonner. A ces mots , elle s'ékMgna en pleurant.

» Amasis vit bien qu'un homme, quelque puissant qu'il soit, ne peut rien offrir au-dessus du bonheur. Cependant les Arcadiens, voyant le chagrin qui le dé* vorait, sans en deviner la cause, vinrent le trouver et lui dirent : On nous a raconté que vous aviez fiiit naufrage, mais vous êtes dans une t?rre amie, où l'on respecte, où l'on aime les malheureux. Si vous regrettez les présens de la fortune, que ne restez-vous parmi nous? les dieux bénissent nos travaux , et nos champs sont les plus beaux et les plus riches de l'univers. Si vous avez perdu quelques parens chéris, 11 n'est point de fisiraille qui ne vous adopte avec joie, point de mère qui ne vous traite conune son fils. En disant ces mots, les uns lui apportaient les dons de Cérès, d'autres les fruits de Pomone ou les pampres de Baochus. Recevez nos présens, lui disaient-ils, ce sont les mêmes que nous offrons aux dieux. Les vieillards ajoutaient : L'amour console de tout ; choisissez parmi nos bergères ; mais vous connaissez Cyanée : ah I c'est elle, c'est elle que vous devez aimer! Ces témoignages de bonté redoublaient les regrets d'Amasb ; il était viTcment touché de ce qn'il entendait : cependant il n'avait pas b force de vouloir être heureux.

PRÉFACE DE L'EDITEUR

M Un jour qiie Cyan^ était alwento , il vint troni er Céplias et lui dit : Profilons du moment où mes yeux ne la soient pas, Tuvons, éUûpnouii-nouK; et il Tentrithinit loin de la cabane. Céphas le Kui\ il en bilencc ; ils dewciidirent jusqu'à la fontaine (k> Or^s, au lus du \ailon; mais quand il fallut monter la eolline, et qu'Amasis ne fit plus la niaibon do Tyrtêt», le» forces eonmieneèreut à Taliandonner. Plusieurs fois il se retourita ]H)ur cacher ses larmes , et s'arrètanl tout A rnup : >ion , ditil, non je ne la quitterai |>oint. Puis il re\int en pleurant sur ses ])as. Son trouble étiit si p^nd , que sa raison semblait s'être é};arée: il embrassait la terre, les arbres, les f^azons ; il s*érriait : Fontaine .^acrcV^ ! lieux de délices \ je ne vous alNindonnerai jamais. Puis, s'asseyant sur le tninc d'un vieux cbênc abaltu par l'orafre , il se tourna vits Céphas et lui dit : Mon aine est malade; il me semMe que je vais mourir ; je suis jaloux , inqtiiet , furieux ; je me laisse emporter à toutes mes passions , je veux et uc veux plus, je n'ai pas la force de vouloir. Pourquoi m'a vex-TOus tiré de TK^pte? Poun(uoi suisje Tenn en Arcadie? Il fallait m*apprendn>A me su**monter moi-même! Oh \ que je suis malheureux ! obligé de me sacrifier au bonheur de mon peuple, ou de le sacrifier au mien !

» C:ét)lia8 lui répondit : Vous voulci , mon fils, qu'un homme guérisse vos maux; il n'y a que les dieux qui guérissent les passions : c'est aux dieux qu'il faut s'adresser. Avec leurs secours, les plus grands biens naissent des plus grandes douleurs ; et c'(»st lorsque vous vous croyez al>andonné, qu'ils sont le plus près de vous. Pour moi , n'est-œ donc |)as assez que je \ous aie appris votre devoir? Que pnis-je, si tous n'avez pas la force de le remplir? Je nTai pnnnis à Sésostris que de vous rendre heureux, et c'est le sentiment de votre l)onbeur qui m'avait fait désirer de vous fixer eu Arcudie, dans 08 paj-s où les passions sont plus douces que daus tous les autres lieux de la terre. Mais vous y aiez apporté les passions terribles de l'Kpypte ; les soucis du trône sont venus y troubler les déliées de Taniour, et fous ne savez rien sacrifier à la vertu. Oh ! que l'homme «si fort pour prendre de nobles résolutions! quïl est bible pour les exécuter! Ceiiendant ayez confiance aux dieux. Je connais ici près un sage vieillard que les hommes corrompus ont persécuté, et auquel l'Arcadie vient d'accorder un asile. II passe ses jours à recueillir des plantes, et leurs douces images calment ses passions. Souvent, le soir, il joue de la lyre , et les bergers aiment à répéter ses chants.

» Amasis , tout troublé du discours de Céphas , le suivit en silence. Ils trouvèrent le vieillard assis à la porte d'une grotte creusée dans le roc ; sa lyre était dans ses mains; une multitude de {lelils oiseaux voltigeaient autour de lui , se poiaient sur les arbres voisins ; et venaient jusqu'à ses pieds. Céphas encourageait Amasis, et «'approchant du vieillard, il lui dit: Voici un jeune homme qui Vient s'éclairer de votre expérience ; apprenez-lui comment on triomphe de l'amonr. — Par la fuite , répondit le rieillard. — Mais , dit Céphas, mon ami aime un ol)jet vertueux et charmnnt. — En rc cas, reprit le sage , je n'y connais point de remède ; il en

conservera tonjoun la cicatrioe , il est marqué |«r le feu. — Mais dile»-noos au moioif oomnient on go^ de l'amlNtion. — En lui opposant ramour d'an obiel vertueux , et en laissant triompher cette doooe panoa. — Mais à l'ambition d'Amasis le joint un devoir: il cil le fils d'un roi ; il est Tunique espérance d'un grand peaple cpii l'attend. — Que vous êtes à plaindre! s'^irii le vieill.ird ; ay(*z recours aux dieux , car lei boranmae peuvent rien pour vous. Céphas lui adressa encore plusieurs questions ; mais il ne répondit plus, et lepiroBBl sa Ivre, il nmtiniui ses chants.

» Amasis retonrna tristement chei Tyrtée : renvoyé d'Kgv pte l'attendait. Ce courtisan perfide aumt àeM les incertitudes de son maître ; il lui dit : TArcadie ta k séjour des UTgers, mais l'Egypte est le séjour des rok C'est lA que leur vie est une fêle continuelle et qwlcsr puissance ne connaît point de bornes. Qui TonsarrélP encore? Ce |)ays est-il donc si difflcilc A eonquérr.' Vous n'y voyez que de misérables chaumières, rt vos pouvez le couvrir de palais. Sésostris a étendu ion poavoir vers l'orient, tous étendrez le vdtre au sepleatrion ; et si ces beaux lieux vous semblent préftnbki à rÉg>pte, vous pourra y flier, prte cfai batm de Jupiter, le siège triomphant de Toire enipnv. Aoasis écoutait en silence. II promenait ses regards peaaft à l'horizon , coulemplant le Tasle paysage arrosé fr rinachus. les ri^es fleuries de l'Alpbée et les tounie Mycènes et d'Argos, qui se dessinaient au loin deoiai ciel d'azur. Son cœur était séduit par Tidée de voir »■ son empire ces promontoires , ces Iles, ces valloai hibités pnr les dieux : le seul aspect du trdnea^t Araié la vertu. Simple berger, il eât repousié ces pméCi avec horreur; nii, il commençait à les trouver juds, et ôé^ son cipur iienchait secrètement vers la tooifpuissance. En ce moment un aigle parut oonoK aa point dans le ciel ; Amasis le suivît des yeus. l'aigle prit son vol vers l:i mer et se perdit du câté de PÊmile. 0 dieux ! s'écria Amasis , voiu me déddesi : et dès ce Moment sou départ fut arrêté »

Iri se tennine la tdche que nous noua étions inpoiée; ou, pour mieux dire, il nous devient impossible de tncer une scnde ligne des scènes suivante*. Et coBBHrt roscrions-noiis , lorsque ces scènes ont été décrites p« rauleur lui-même et dans son plus bel ouvrage* Qv pourrait ne pas n'conn'iltre dans la dernière i d'Amasis et de Cyanée le type, le modèle de la tiondePaul et de Virginie? Sans doute lessUatâBi offrent quelques diffiVeuces , les caractères sont égdement modifiés; mab les sentimens sont les Si Amnsis est abusé un moment par l'amliîtioa, Ti le maîtrise encore. On sent qu'il emporte le trait qn h frappe^ , et que son réveil n'en sera que plus douloorm- Bemardin de Saint-Pierre ne fit donc que reporter k scène au lieu de son origine , changer la oooditton du aeteura, et placer leur cabane au uiQieu d*une nature. Mais en se dépouillant ainsi lui-même enler son chef-d'œuvre, il consommait un i ce chef-d'œuvre ne pouvait nous dédommager: Bifnonçait sans retoiu* à l'Arcadie.

Les livres suivans étaient consacrés à l'Egypte. Lin-

LARCADIE.

teor défait peindre nioeesûvemeot lei fêtes religieuses , l«s initiatiODS, le gouTemement , les scieDces, enfla là qileiideor et la corroption de ses peuples. Malheureutement il n'a laissé sur cette grande composition que des notes sans suite et sans ordre ; et Texanien rapide que nous en avons fait nous a oonvaincus que plwdeurs années snfBraient à peine pour les réunir et y mettre qodque liaison. 11 a donc fiillu nous décider à borner UA notre travail.

Tel eU Taperçu général du plan de TArcadie. Les «Tentures de Gépbas eussent rappelé la vie et Us& opinions de Tauteur. U aurait peint Jean-Jacques Rousietn dans le philosophe solitaire qui joue de la lyre et a^occope de l'étude des plantes. Chose singulière , et qui prouve jusqu*à quel point les souvenirs de Bernardin fie Saint-Pierre influaient sur tout ce qui sortait de sa plume l la première entrevue d'Amasis et du sage de la grotte n'est qu'une copie presque litterale de la prenrière entrevue de Jean-Jacques Rousseau et de l'auteur, laOe que ce dernier la raconte : « Près de lui éteit une » épinette , sur laquelle il essayait de temps en temps des » airs. Un serin chantait dans sa cage. Des moineaux » Tenaient ma igerdu pain sur ses fenêtres ouvertes du » oôlé de la me ; et sur celles de Tantichambre on voyait » des caisses et des pots remplis de plantes, telles qu'il » pfadt à la nature de les semer ' »

On sent , en comparant ces deux morceaux , que Pan- Imr ne crée qne parce qu'il se rappelle, et ne se rappelle que parce qu'il a éte vivement touché : aussi diwll-il tonvent que pour bien écrire , trois choses étaient DéœHaires : l'amour de la vertu , la persévérance et le goût de l'observation. Sans doute il hrouva dans ces prinripes 1 1 source de son divin talent, celui qui , sans mormurer, supporta pendant quinze années la mauvaise fortune et l oubli des hommes ; celui qui , dans ces jours d'abandon, partageait avec «a sœur et sa vieille gouvernante un revenu à peine suffisant aux premiers taoïDB de la vie ; celui enfin qui , se livrant à l'étude de ii nature avec une constance qu'aucun malheur ne put troubler , n'y cherchait que les moyens de se rendre ■eHlenr et d'adoucir les maux de l'humanite.

Cependant le souvenir de l'Arcadie occupait encore la TieOl^sae de l'auteur : il ne pouvait se consoler d^avoir abandonné cet ouvrage , et son imagination le reprodniiaU sous miUe formes nouvelles. Ainsi , sous le titre de r Amazone . il essayait de tracer le plan d'un gouvernement parfait. C'était comme une autre Arcadie qu'il aHiiU Ibôder. Dès sa première jeunesse, il avait imaginé da finuder une colonie sur les bords de l'Amasone. Gaite pensée lui revint, et on le vit recommencer un ourrage devenu bien au-dessus des forces d'un vieillard plus que sexagénaire. Le fragment de cet ou- TTage , publié à la suite des fragmens de TArcadic , donnera une idée de celte infhictueuse entreprise. L'auteur devait y fondre les Harmonies de la Kature , dont TArcadie lui avait fourni les matériaux , comme il en avait tiré tons ceux des ÉUides, Quoi qu'il en soit, cette DoUe et douce chimère occupa sans relâche ses der-

■ Voyei dans ce voluoae<^ l'Essai sur J^J. Jtousseau,

nières années ; et si elle ne produisit rien pour sa gloire, elle servit au moins à son bonheur.

Ainsi , au moment où les hommes abandonnés à leurs propres fureurs ne songeaient plus qu'à se détruire, Bernardin de Saint-Pierre se livrait encore au besoin de soulager leurs douleiu<8. Plein de sollicitude et d'amour, il se hâtait d'ouvrir un asile aux infortunés. Ilélas î c'était y appeler tout ce que la terre avait alors de vertueux.

Une dernière observation sur l'Amazone prouvera jusqu'à quel point les sinistres événemens de la révolution avaient influé sur le caractere de l'auteur. Celui dont l'imagination riante n'avait observé la nature que pour peindre ses beautés , que pour faire aimer ses bienfaits , maintenant ne se proposait plus d'autre étude que celle des maux de la société et des vices de nos institutions. U avait substitué la recherche du mal à ceUe du bien , parce que tout était mal autour de lui ; et il ^e réjouissait de ses découvertes , comme d'un moyen de préserver son Utopie des mêmes misères. Cependant , au milieu de tant de calamités qui frappaient tonte une nation , les espérances les plus douces venaient consoler sa vertu. En présence des méchans, il répétait encore cette parole des Études : Le règne des méchans passera. Plein de cette pensée, U les contemplait du fond de sa solitude , croyant toujours que sa parole allait s'accomplir. Mais il devait lui en arriver comme à oe villageois d'Horace, qui, à la vue d'un fleuve rapide , s'assied tranqufllement sur ses bords, attendant, pour aller sur l'autre rive, que tontes ses eaux soient écoulées!

at amnis

Labitur , et labetur in onmo volubilis cvum.

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