‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 82 sur 116 · L'ARCADIE · texte numérisé non relu

L'ARCADIE

FRAGMENT DU LIVRE SECOMD

Tirtée fut réveillé par le cliantdes coqs, lorsqu'à peine la lumière blanchissait le fond du vallon : on n'apercevait pas encore le soleil; mais les sommets dorésdu mont Lycée annonçaient qu'il allait bientôt paraître. Tirtée alla donc saluer ses hôtes et leur dit : Il est temps de partir, si nous voulons proflter de la fraîcheur. Aussitôt il fît sortir l'ânesse, la chargea de deux paniers, y mit du vin, des gâteaux et tout ce qui était nécessaire aux besoins du voyage. Après quoi Cyanée parut, brillante comme une rose; elle venait de la fontaine sur les bords de laquelle elle aUait, chaque matin, adresser une prière aux naïades. Sa tête n'était plus couronnée de fleurs depuis la mort de sa mère; seulement, pour paraître à la fôte , eUe avait mis autour de son chapeau une branche de pin. Tirtée lui proposa de monter sur l'ânesse ; mais efle s'en excusa, disant ([ue ce n'était pas im voyage , mais im pèlerinage

i;aucadie.

qu'ils cdlaieiU faire. Tirtée se souvbil alurs qu'an ne iMirlait iM)inl d'armes au\fôtes du mont Lycée; il pria donc i^es Iiotes de déposer les leurs, et en échange il leur présenta à chacun une hranche de chêne, [K)ur les soulager de la fatigue de la route. D'abord, ils se dirigùrenl vei's le levaiil [Kir un sentier tracé au milieu d'une innueitse prairie; de là , ils gagnèrent insensiblement les flancs de la montagne , ctUoyèrent les bois arrosés |Kir le lYisa et le iMyolus , (]ui se précipitent en torrens et <H)ulent |»armi les [lierres; ensuite ils suivirent les bords d'une vallée, dont le fond marécageux et couveit de joncs ne leur offrait aucun |»assage, mais qu'ils traversèrent sur un iK)nt jeté entre deux rochers. Uvyd l'alouette s'élevait dans les airs; la grive, le ramier, le becligue et une nudliludc <l'autres oiseaux, faisaient entendre leur ramage, lorscpi'ils par\'inrent à l'entrée d'ime plaine semée de genêts et de bruyères, qui les conduisit à la vallée de Hathos. Cette vallœ s'ouvre au sommet du Lycée , et, suivant sa iK?nte , elle se prolonge jusque dans 1ji plaine. En quittant les sommets toujours couverts de glaces de la montagne , ils suivirent un instant le cxnirs de la fontaine Olympia» , qui est à sec de deux années l'une , et dans le voisinage de laquelle la terre vomit des flammes. J^, de tous côtés, l'œil effrayé ne découvre que des scènes de destruction : un vent continuel y élève des tourbillons de sable ; on n'y voit que des roches entassées , des masses suspendues et prêtes à s'écrouler : à leur couleur , on dirait les débris d'un incendie. Quel(|ues arbres desséchés attestent que rien ne peut plus croître dans cette terre désolée. Quand 'J'irtéc et ses hôtes eurent atteint les limites du vallon, ils se reposèrent sur le tronc d'un vieux sapin. Vous devez être étonnés, dit alors Tirtée , de vous trouver au milieu de ces mines, lors(iu'à peine vous venez de «piitter un [>ayssi fertile. Votre surprise cessera, quand vous saurez que c'est ici la vallée où les gitans combattirent les dieux. \à, s'assemblèrent ces monstres, moiiié hommes, moitié ser[>ens; là, ont ram|»é Éphialte et son frère Oftis, de taille et de visage semblables à Orion : Hercule et Apollon leur crevèrent les yeux. Là, Pallas, qui osa s'attaquer à Minerve, et Polyhoics, sur le dos duquel Neptune jeta, lors(pi'il fuyait, la moitié de l'Ile de Cos, Là, l'audacieux Por/i/ii/rioN, qui osa, dans la fureur du combat, attenter à l'honneur de .limon : ce monstre fut tué [Kir Jupiter. Ântèe^ qui rc[)renait ses forces en touchant la terre, les [H*niitavec la vie dans les bras d'ilercule. Jiriarée, ((u'aucun des dieux n'osait apj>rocher, avait cent bras, armes chacun d'un chêne enflammé : ses pro[)res annes lui furent

fatales; la foudre de Jupiter l'ayanl renvené, il fut consumé dans ce vaste incendie.

Le pliLs hoiTible de tous ces nionstres était £ireladf, fils de la Terre et du noir Tartare. Ilavvt cent tètes de dragon ; de chacune de ses boadiei s'é4!hap|»ait un son dilTérenl : des unes sortaieit rinjure, le blasphème, la calomnie, les malédiclions ; d*autres rugissaient comme le lion , ou éditaient comme le tonnerre; tantôt , ces vuix isolés [wiissaient chacune leur cri particulier; tantdt, toutes ensemble fhisaienl entendre d'horribles mgissemens. Ce monstre, fier de sa force, osa s'adresser à Jupiter : trois fois le roi des dieux fan lança un triple foudre de grêle , d'eau et de fea, et trois fois il opposa éclairs à éclairs, tonnerreà tonnene ; il combattait avec les feux de l'Ërèfae, son père : on ei1t dit une vaste fournaise ; les rochers fondaient autour de lui ; les dieux, effrajéi, cessèrent d'entourer Jupiter; Minerve même fat émue. Alors le maître des dieux saisit un fondreâ <Iiii rien ne résiste, et qu'il réser\-e pour les impies. A cette vue le monstre veut fuir; mais le feu l'atteint au moment où il allait franchir le moat llémus , ainsi nommé du sang qui s'écliappait de ses plaies. La foudre s'attadie à ses chairs piljîtantes; ses artères et ses veines, déchirées, par»sent à découvert ; un sang noir coule de a poitrine et couvre ses memlMres foudroyés. Yainement il menace encore ; Jupiter l'écrase bous le poids du mont Etna , d'où il vomit encore des torrens de flamme et de fumée.

Mais rien ne fut égal à la punition du fib de lA*[ihas. Il tenait de .son f)ère la haine des dieu, et de sa mère la haine des hommes : tout ce qui s'élevait l'offensait , il ne pouvait aimer que n propre ambition. Dans le combat, il osa, oomiDe Eucelade^ attaquer Jupiter, qui, pour le punir, lui inspira la plus funeste des pensées , celle de lutter contre lui-même. Dévoué à sa propre nge, il attaque sans cesse sa propre vie ; mais il l'atlique vainement , elle lui est toujours rendue pour donner une nouvelle [)ix)ie à sa fureur; et, prétâpité dans le Tartare, il y devient le démon du suidde.

Ainsi parla l'irtée. Cyanée versa des larmes sur le sort réser\'é aux impies. Tirtée dit : Avançoos, le soleil s'élève , il faut gagner la fbrët avant qa'Q soit d'a[)lomb sur nos têtes. Une allée de verdure les conduisit à cette forêt, à l'entrée de laqnelleon voyait un tenq)le dédié au dieu Pan ; le silence de ces beaux lieux n'était interrompu que psr fe chant des ramiers. Cyanée ne voulut point passer sans offrir ses vœux au dieu qui préside aux In»- |)eaux. Cette divinité, dit-elle , détiaigne les riches pirscns; mais elle accepte le lait et le miel offerts

FRAGMENT DU LIVRE II

dans la coupe des bergers. Pau et j^reas naquirent de JnpiUr et de la nymphe Calisio ; ûs étaient jumeaux , ils reçurent la vie dans les bois du mont Lycée. Mais Pan aime surtout le mont Ménale, où il fut nourri par la nymphe Sinoé, et où il vit Syrinx pour k première fois. Cette belle chasseresse, poursuivie par le dieu, descendait des bois du Lycée; elle se précipita dans le Ladon , et fut changée en roseaux qui gémissent encore auprès de la ville de Lycosure. Toujours malheureux dans ses amours, Pan fut aimé/de Pitys; mais Borée, son rival, dans sa fureur jalouse, précipita la nymphe da haut d'un rocher. Pan pria les dieux de la métamorphoser en pin; il fut exaucé, et voilà pourquoi ce bel arbre se plait dans les montagnes, et croit volontiers sur les bords des précipices; MNivent il y penclie sa tète battue des vents, et Pan se conronne de son triste feuillage.

Tirtée et ses hôtes lui adressèrent leurs prières; pois, suivant les détours d'un chemin qui montait toujours en serpentant, ils pénétrèrent dans le bois, où ils entendirent un murmure semblable à odui du zéphyr au milieu des arbres, lorsque le bruit des feuilles agitées se confond avec le chant des oiseaux; on semblable à celui de la mort lorsqu'elle expire sur ses rivages. Bientôt ils arrivèrent sur une belle pelouse, couverte d'un peuple immense. On n'enlendaU de tontes parts que leson des trompettes, des flûtes., des hautbois et des clialuineaux : ceux-ci dansaient en rond , ceux-là chantaient ou jouaient de la flûte; d'autres, assis à Tombre des arbrea, disaient des bouquets et des cooronmes-d^ fleurs.

Au milieu de cette vaste pelouse , on voyait un rocher ombragé de vieux chênes qui le couron* oaient jusqu'à son sommet. Jupiter avait pris naissance dans ce lieu. Une majestueuse obscurité régnait sous ces arbres, tout chargés de mousse, de liclien et de longues scolopendres; lorsque le vent agitait leurs branches, il en sortait des sons liarmonieux comme des chênes de Dodone : du milieu de ce massif s'élevait une longue flèche de rochers, sur laquelle les nuages, se reposaient. Là, les douces colombes faisaient leurs nids; la biche blessée et poursuivie par le chasseur y trouvait un asile inviolable ; elle venait y fermer ses plaies ou y mettre bas ses petits , tandis qu'au loin les bois retentissaient des cris des chasseurs et des aboiemens des chiens. Il était défendu , sous peine de bannissement , de pénétrer sous ces ombrages satires. Trois nymphes y avaient nourri Jupiter ; T^isoa, Néda et Haguo ; la première avait donné "ion nom à une ville, la seconde à une rivière, et la troisième au ruisseau qui coule au bas de la pyra-

mide. Pendant les grandes sécheresses, le magistrat jette une branche de chêne dans la fontaine ; soudain il s'en élève un brouillard qui s'étend sur toute l'Arcadie, pour y entretenir rabondanoe et la fraîcheur ; aussi chacun vient sur ces bords of-< frir les prémices de ses biens. Les fils du laboureur y apportent les gerbes de leurs guérets, et la jeune bergère les fleurs de ses prairies. Souvent la biche timide et le daim farouche accourent à la vue de ces dons innocens ; et comme rassurés |iar la sainteté du lieu , ils les prennent juscjue dans les mains des jeunes filles.

Tirtée, après avoir déposé son offrande aux pieds de la oaTade, dit à ses hôtes : Allons nous reposer sur le penchant de cette colline couronnée de pommiers sauvages, dont les fruits sont aussi variés et aussi brillans que des fleurs , et qui rappelleront à Céphas les doux ombrages de sa patrie. Ah ! dit: Géphas, si les Gaulois ressemblaient aux Arcadiens, jamais je ne l'eusse quittée. Sous ces beaux arbres, dit Tirtée, nous serons à l'abri de la clialeur, nous goûterons près de la foule les douceurs de la solitude, et notre vue s'étendra sur le lieu de la fête et sur les routes qui y aboutissent : nous y observerons les peuples qui arrivent de toutes les parties du Péloponèse. Dès «lu'ils forent sous ces pommiers, ils détachèrent les paniers de l'ânesse, qui se mit à paître sur la lisière de la forêt avec-les.troapeaux de quelques Arcadiens. Cyanée servit le repas sur l'herbe : après avoir béni les dieux, ils allaient s'asseoir, lorsqu'un jeune homme d'uQC figure charmante s'avança verseux. Il s'approcha de Tirtée et lui dit : Mon père, Lamonest près d'ici avee notre fiimiile, il vous prie de venir le joindre, votre présence et celle de vos hôtes nous rendra plus agréables à Jupiter; si vous ne répondez pas à cette prière, vous pouvez être sûr que mon père ne tardera pas à arriver lui-même. Lamon, dit Tirtée, se réjouit de npus voir; il fout donc nous rendre à ses vœux. Vous allez connaître, ô mes chers hôtes, une des plus heureuses IkmUles de l'Arcadie; Lamon est un magistrat de Lycosure, il vous instruira mieux que moi des usage» de ce pays. Ainsi parla Tyrtée ; ensuite il rechargea l'ânesse qui , dodle , revint à la vou de Cyanée. Les chevaux et les boBuis , ornés de guû*landes comme s'ils eussent participé à la fête, obéirent également à la voix de leurs maîtres; car ils étaient aussi privés et aussi doux que les chiens qui veillaient auprès d'eux. A peine l'ânesse étaitelle rechargée, qu'ils aperçurent le vieux Lamon qui s'avançait à travers la forêt. Agé de plus d'un siècle , sa démarche était ferme , son air vif et joyeux; on ne devinait son âge qu'à sa barbe, qui

LAKCADIE.

(lesceudait à grands tlots sur sa poitrine; tous ses mouveiiieiis annonçaient une vieillesse verte et vii^urciise. Voilà , ilil-il à Tirlée, bien du temps que vous êtes loin de nous : eh (pioi ! vous laisserez-vous toujours eousiuner (»ar la tristesse? la solitude ne convient [las à ceux quisouiïrenl: amenez avec vous ces élranjrers; qu'ils se réunissent à ma famille. Il dit , et 1 iilée suivit ses pas.

î.a nond)reuse famille de Umion était assise sous un vaste tilleid (jui la couvrait à |K*ine de son ombre; auprès de là étaient rauj^'s trois ciiariots autour des(|uels on voyait {Kiitre un çrand nondire de jeunes taurc«uix «lui senaicnt à les traîner. A rapproche de l^mon et de ses hôtes, neuf jeunes liiles, Ix^lles comme les Muses, se détachent du trroiqte, elles entourent (^anée, et, en Tembrassanl, elles disaient entre elles: Connue elle est embellie ! il send)le que sa taille soit plus fiarfaite, tjue son teint ait plus de blancheur qu*à noti'e dernière entrevue. En parlant ainsi , elles la conduisirent vers le lieu du festin : on s*a$sil sur rherl)e, et Ton ap[K)iia nn jeune sanglier, des gelhiottes et des iKllisseries. Sur la (in du repas, on clianta un hymne a Jupiter; mais à iM'ine les chants étaient-ils linis, que Ijimon, adressant la parole a Tirtée et à ses hôtes, dit : J'ai une ^râce «\ vous demander, souvenez-vous (^u'on n'en refuse aucune le jour de la félc de Jupiter : c'est que vous veniez feire, dans quelques jours, les vendant avec nous; jamais les vignes n'ont été si richement cliargces. Pour moi, j'y consens, dit Tirtée; puis s'adressant à Céphas et à Amasis : Rien ne vous presse pour votre départ ; vous ne connaissez point encore nos moeurs et nos coutumes, et sans doute vous ne refuserez pas d'apprendre comment les étrangers sont reçiLS eu Arcadie. AmasLs ju^rdail le silence; il balançait , dans la crainte d'être à eliarge à ses hôtes; mais Céphas dit: Ce que vous pro|K)sez nous est li*op agréable |K)ur ne pas l'accepter; nous resterons donc parmi vous , puis nous irons visiter ces l)elles villes dont les tiuu's s'élèvent à l'horizon. Ce consentement réfiandit la joiedaas la famille de Iximon , <iui n'était 4{u'en partie rassemblée ; car il comptait six gendres, neuf filles , deux fils et un grand nombre de petils-enfans. Fendant que les jeunes filles arrangeaient sur les chariots les restes du repas, AmasLs, Tirtée et Céphas se placèrent auprès de Lamon. Du lieu où ils étaient on apercevait les coteaux du j^Iéiiide et les différentes routes qui al)outissaient dans la plaine où la foule était rassemblée ; et ce|tendant on voyait encore les différens peuples accourir de toutes parts : ceux de Pholoé venaient à cheval, ceux du Ménale à pied ou dans des chariots; des banpies légères remon-

taient l'AlpIiée. et leurs voiles blanches se déli- i eliaient sur la verdure des prairies el disparaissaieBl «lerrière les saules et les roseaux, pour reparaître bientôt. Une chose m'étonne, dit Gépbas, c^estb ])eauté singulière des peuples d' Arcadie; elle la fait distinguer des autres Grecs par je ne sais quoi d'heureux. Les vieillards mêmes conservent un air frais et vigoureux , et je n'ai rien vu d'aussi ainable que vos fenmies et vos enfans : devez-vous on avantages à la situation du pays, ou à Fair sain de vos montagnes ? La beauté, dit Lamon, est imdai des dieux, elle naît du bonheur et du calme de Tauie. Céplias repartit : Ainsi la beanlé des Area- <lieiLs naît du sentiment de leur bonheur. Mais tous sont-ils donc heureux ? Rien n'est plus touchant, sans doute , que cette multitude de peuples quis'onlssent [kir des clianls religieux; et cependant je suis fAché de ne voir ici ni les serviteurs, ni les esclaves, ni les pauvTes, conune s'ils n'étalent pis dignes de participer à la fête des dienx. Où sont vos prêtres, vos autels, vos sacrifices? Gombin l'Egypte l'emporte à cet égard sur tons les peoplei du monde ! On y voit une midtitude de temples consacrés à Jupiter, à qui vous n*avez pas même élevé une statue , et qui cependant eut son beroen |)amii vous. On y entend sans cesse la mékidiedei voix et des instnimens. Les prêtres y offrent tooi les j(Hirs de nonvelles victimes et y bnllenl de l'encens avec des cérémonies d'une grande magnificence.

O étranger! reprit Lamon, nous avons anai élevé des temples et des statues à Apollon, A Ite, à Minerve, ces dieux protecteurs de l'Arcadie; mais qui oserait élever im temple à Jupîler? La terre, la mer, les cieux, ne racontent-ils pas si puissance ? Vous parlez de temple ; inaisces hantei foi-êls ne sont-elles pas plus élevées que des gqIodnes ? Est-il une voûte plus majestuense que ceDe des cieux, des flambeaux aussi brillans que lessleil, un encens aussi doux que celui des fleun,ane musique plus toucliante ({ue la reconnaissance des peuples , et des pontifes plus vénérables que les migistrals des nations? Vous demandez qu'on ëtn une statue à Jupiter; quel art exprimera donc une puissance si opposée a notre faiblesse, une dorée si contraire à notre rapidité , une inunensité si âoignée de notre petitesse? Ah! si quelque chose peut donner une idée de cette sublime image, c^est Y»pect de l'homme vertueux et juste qui, à l'enmpie de Jupiter lui-même, s'occupe du bonlietirdes misérables mortels.

Vous avez parlé de serviteurs el d'esclaves; non» n'en avons point : aucim Arcadien ne se soucie de servir, ni d'être servi; l'échange des soins les phv

FRAGMENT DU LIVRE II

doux se fait entre les personnes qui vivent sons le même toit, des enfans aux pères et des pères aux enfans. L'aisance ne se rencontre que dans les familles nombreuses; nous nous gouvernons bien plus par les mœurs que par les lois : aussi c'est l'éducation de nos enfans que nous soignons sur toute chose; ils sont élevés, non par la puissance des préceptes, mais par la douceur de Tliabitude. Une en&nce heureuse et une jeunesse paisible servent à prolonger la vie : aussi il n'est pas rare , comme vous le voyez ici , de voir, en Arcadie, des pères entourés de quatre générations. Quant à ceux qui sont privés du bonheur d'être pères et qui vieillissent dans l'isolement , leurs parens s'empressent de les recevoir chez eux ; et au défaut de parens les voisins réclament le droit de les recueillir. Comme l'amour de la patrie dépend de l'union des familles, €D s'est bien gardé de détourner les affections nalurelles par des éducations étrangères. La patrie ne donne ici aucun prix aux talens ou à la science; mais elle en accorde à la vertu; et, par un effet bien naturel , ce me semble , la vertu inspire le goût de la science et des talens. Vous ne verrez pas id de grands monumens, mais vous en verrez beaucoup d'utiles; les arts y sont portés à un haut degré de perfection : nos statuaires sont célèbres par les expressions sublimes ou charmantes qu'ils donnent à la beauté. Nos mœurs si simples ne mettent aucune entrave à l'essor du génie, mais elles lui inspirent des grâces divines et qu'on aurait pu croire inexplicables. Du reste on n'examine point ici comment une chose est &ite, mais pourquoi elle est faite; l'imposture et iecliarlatanisme y sont inutiles , car personne ne profite de l'erreur. Quant aux douleurs du corps, la vie simple que nous menons n'engendre jamais de maladies aiguës: aussi l'exercice eu santé, le repos et la diète dans la maladie, et surtout une bonne conscience, sont les seuls médecins de l' Arcadie.

Dans un pays si heureux et si libre , reprit Céphas , il semble que les sciences ont dû faire d'immenses progrès. Vous avez sans doute des astro^ nomes et des mages plus habiles que ceux de l'Egypte. Lamon reprit : La vertu vaut mieux que toutes les sciences; il n'y a que la vertu qui rende rbomme heureux. Nous ne nous attaclions jamais aux causes naturelles, mais nous remontons jusqu'à la Divinité. Comme elle est le principe de toutes dioses , elle en est aussi la conséffuence. Au lieu que vous vous élevez jusqu'aux prindpes les plus abstraits de la sdence, où l'esprit se confond , où l'œil n'aperçoit plus rien ; nous descendons au contraire des princi|)es aux résultats, comme la nature nous l'enseigne, et nous nous arrêtons là. On dit

que vous savez la cause des luouvemens du soleil; nous savons , nous , qu'un dieu conduit son char. Vous connaissez l'origine des fontaines , tandis que nous adorons les nymphes qui les laissent échapper de leurs urnes bienfaisantes. Vous calculez le cours des étoiles ; nos pères nous ont appris que des hommes fameux par leurs vertus y résident. Partout nous voyons les dieux ; c'est dans leur sein que nous aimons à nous reposer. Ce ne sont point les s<ûencesde l'Egypte qui ont appris aux honmies à semer le blé ou à préparer le vin : deux enfans de Jupiter, Bacchuset Cérès , président par son ordre aux moissons et aux vendanges. La vie del'honune est si courte , il y a si peu de temps pour la vertu ; comment en resterait- il pour la science? Vous avez, dit-on, en Egypte , recueilli toutes les plantes, décrit tous les animaux, disséqué le corps humain; pour nous, nos collections sont vivantes , nos champs renferment nos végétaux, et nous n'étudions l'homme que lorsqu'il est animé par l'ame qui le feit homme.

Il parait, dit Céphas, que vous suivez en tout les penchans et les instincts delà nature ; vous devez donc vous livrer à la vengeance, à la haine, au plaisir, qui sont des penchans natureb ? Lamon repartit: Le premier instinct, l'instinct universel de l'homme est son bonheur; or, le vice ne foit pas le bonheur : la vengeance détruit les lois ; les excès affaiblissent la santé, qui est le premier des biens ; l'inconstance s'oppose au mariage et divise les familles. Au contraire , chaque vertu attire une portion de bonheur : la tempérance , la santé ; la constance, les douces unions; et le mariage, l'amour de nos enfans. Ainsi la vertu , en faisant le bonheur particulier, fait le bonheur général ; c'est ce que l'expérience nous apprend, et nous nous en tenons à l'expérience. Mais , dit Céphas , il me semble qu'on ne doit quitter tant de biens qu'avec peine, et que la vieillesse et la mort sont d'autant plus cruelles que les plaisirs de la jeunesse ont été plus ravissaas. La nature, dit Lamon, nousfoit sortir de la vie aussi doucement que nous y sommes entrés , sans nous en apercevoir. Est-il rien de plus heureux que la vieillesse ? Délivrés des passions, les hommes ne s'occupent plus que de la vertu ; ils ressemblent déjà aux dieux : ils ne font que du bien et reçoivent de tous ceux qui les approchent des hommages et des respects. Leurs espérances ne sont plus pour une vie passagère, mais pour une vie immortelle, pour un bonheur sans fin. Ih regardent la mort comme le plus doux des I asiles ; car, une fols sortis de la vie , ils deviennent les dieux de leurs familles et de leur patrie. La perte de nos parens, celte de nos amis y nous porte

LARCADIE.

à penser qu*uu jour nous serons tous réunis ; loin de les éloigner de nous après leur mort , ils reposent dans nos jardins, dans les lieux de nos réunions et de nos plaû^irs : nous croyons qu'ils prennent part à noire bonheur , comme un jour nous prendrons part à celui dont ils jouissent. Ainsi la mort se présente à nous comme l'entrée d'imc vie plus heureuse; car la vie de ce momie , même en Arcadie, est mêlée de beaucoup de maux : les dieux l'ont voulu [Mur nous ramener à eux par le malheur.

Cependant, reprit Céplias, le bonheur en Arcadie semble fait surtout pour la jeunesse ; car la vieillesse ne |)eut plus aimer ^ et il ne lui reste que le regret des plaisirs ({u'elle a perdus. Tirtée prit alors la fiarole et dit : Ah ! cpie vous connaissez peu le plaisir d'avoir bien vécu ! Les ouvrages du grand Jupiter vont toujours de perfeciions en perfections : d'une graine s'élève d'aboni une tige verdoyante ; elle devient ensuite mi arbre qui se couvre de fleurs et donne des fruits ; ces fruits se multiplient et forment <les vergers et des forêts qui pourraient s'étendre à l'infini. AÛLsi, l'homme n'est d'alrard qu'un enfant : élevé par les caresses de sa mère , il est heureux; l'âge d'aimer vient, il se marie, c'est l'âgelc plus doux; il devient {lèreet roi , et ses jouissances augmentent à mesure qu'il avance dans la vie. Déjà les folles passions l'abandonnent, sa raison le conduit, son expérience le fiaiit adorer de tons. Plein de confiance et de sagesse , il s'approche du tcnne sans regret ; car il n'a que d'heureux souvenirs. Et que regretterait -il sur la terre ? ce ({u'il a de plus clier a déjà pris les devans : ses aïeux , ses amis , le doux objet de son amour , tout a disi)aru ; un {>euplc nouveau se présente , qui ne le connaît que pour le vénérer comme un dieu. Vouloir retrancher la vieillesse de la vie, c'est vouloir en retrancher les plus délicieux souvenirs , c'est vouloir retranctier la nuit du cercle du jour , la nuit qui nous rend seule la vue des cieux. Le jour nous ne voyons ([ue les objets de la terre, l'astre de la lumière nous éblouit; mais la nuit, quand la terre a disfiaru, la majesté du ciel se montre , nos regards fiénètrent jus(iu'à l'habitation des dieux. Ainsi la vieillesse découvre un spectacle inconnu à la jeunesse, et jouit du bonheur infini dont elle s'approche. Vouloir oter à la vie son dénouement qui est la mort , c'est vouloir anéantir le temps des récompenses et de la vraie félicité. Pour(]uoi marchons-nous sur les pas des héros, si nous ne devons plus les revoir ? Pourquoi lionorons-nous les dieux , si nous ne devons i>as les eonnaltre? Ce inonde, si bien ordonne dans toutes hes parties, ne >erait donc qu'un vain spectacle.

dont les auteurs se renouvelieraieiit sans cesse ci sans but? La vertu ne mérite-i-elle aucun prix? Divin Hercule ! toi qui honoras ces lieux par tant d'actions d'éclat , tes Tertus n'auraient été suivies d'aucune joie, tes bienikits n'auraient mérité aucune récompense ! Ah ! ma vieillesse ne 8*est point vainement promis de te voir dans une vie inunorlelle ! Et vous , mes enfans ! vous qui ne fîtes qu'apparaître sur la terre , et dont aucun bien n a pu me faire oublier la perte ; vous , pieux compagnons de ma jeunesse, et vous aussi, chère épouse, qui finsiez les délices de ma maison, maintenant solitaire, vous entendez sans doute ces derniers acœns de ma voix affaiblie , et vous vous préparez à me recevoir dans votre semf A ces mots C^'anée^ne pouvant plus contenir son émotion , se mit à fondre en larmes; et tous desiraient de mourir, goûtant par avance lebonlieurde revoir leurs amb, c|ui les avaient précédés dans les champs £lysiens.

Ce[icndant Amasis s'informait auprès d'un des fils de Lamon , du nom et des mœurs des difllérentes tribus <]ui arrivaient de toutes parts. Le jeune berger lui fit d'abord remarquer les robustes habitans de la Messénie, qui féeondciit une tore aride ; puis les peuples si doux de TElide, qui ne respirent que les fêtes; les belliqueux Adiakns et ceux de la voluptueuse Sicyone; les ÉpiroCes, lei Acamaniens , les habitans de l'Etolie, les roda Molosses , descendus de leurs montagnes ; les penples de Delplies, ville célèbre par ses oracles; ceux de Samos qui naviguent par toute la terre; les Dolopes, si légers à la course, qui se vantent d'être compatriotes du vaillant Achille; enfin, les Athéniens, si ingénieux , rassemblés par Gécrops, et les Spartiates, si remarquables par une lieaulé mâle et par la sévérité de leurs mcnirs. Montrezmoi, dit Amasis, les liabitans d'Argos; Céphaset moi , nous voulons aller visiter la patrie du giand Agamemnon. Les peuples d'Argos, répondit le fils de Lamon , sont ceux dont la physionomie est a sérieuse et si fière; nous pourrions savoir d'élu quelle distance les sépare de nous, et combien ils ont misde temps à se rendre jusqu'ici. Alors Amasis et le fils de J^mon abordèrent un homme d'Ar^ gos, qni répondit ainsi à leurs questions: H ne faut (fue deux jours de marche pour se rendre à Argos ; mais, aimables bergers, vous qni êtes assez heureux iK)ur ignorer ce qni se passe à la cour des rois , ne venez point dans cette déploraUe cité; vous n'y verriez que des infortunés. Aossildt ime profonde tristesse se peignit dans tous ses traits, et il ajouta en s'éloignant : Vous supplies les dieux de protéger vos plaisirs, tandis que na»

FRAGMENT DU LIVRE II

Tenons demander à Jupiter de sonlager nos maux. Eh quoi ! dit Amasis , voilà donc le sort de tous les rois ! partout je les ai vus enviés et malheureux ! Le jeune fils de Lamon lui répondit : Ce sont les hommes qui font leur propre malheur; les lois de la nature sont toutes fondées sur Tamour; les lois humaines le sont sur le besoin de punir le crime. Heureux ceux qui ne sont gouvernés que par les lois de la nature! Mais l'Arcadie , aujourd'hui si riante , n'est point arrivée de suite à cet état de perfection ; elle a en des mœurs sauvages, et rien n'était égal alors à la désolation qui régnait parmi nous.

Les hommes ne se sont rien donné , ils doivent tout aux dieux : Jupiter versa les fruits dans nos jardins; Cérès nous apporta le blé; Bacchus, le vin; Pan les troupeaux; Vénus nous envoya les doux présens qui ravissent les cœurs; c'est elle qui environne de grâces ineffobles le sourire , la taille et le sein de l'objet aimé. A sa naissance, l'Amour parut, et soudain un charme secret se répandit au milieu des bois et des prairies, sur le bord des fontaines, dans le fond des vallées; la nature en^ tière devint son empire : voilà pourquoi il fuit les tristes palais. A la campagne, tout ajoute une volupté céleste aux sentimens que l'amour inspire ; la vue d'une fleur penchée sur sa tige , celle des Boées errantes, les pluies de l'automne jettent l'ame dans de douces rêveries ; il semble que ce dieu soit partout , qu'on le respire avec l'existence. Qoand Jupiter créa le monde , les arbres avaient des fruits , mais point de fleurs ; les ruisseaux coulaient sans murmure , les animaux se voyaient sans se chercher, sans se livrer à leurs jeux et à lenrs instincts; les oiseaux ne chantaient point encore ; enfin le monde était comme une broderie , comme une œuvre inanimée; tout y était monotone , sans joie et sans désir. Mais Vénus parut , conduite par les Néréides , sur la sur&ce des mers ; elle prit ses cheveux avec ses belles mains, elle en pressa l'eau et les laissa flotter sur ses épaules : les Heures vinrent au devant d'elle , et lui donnèrent une robe de pourpre ; les Zéphyrs la poussèrent doucement sur les rivages de Cythère, et l'Amour naquit pour la recevoir. D'abord elle se baigna dans l'eau des fontaines, et les ruisseaux se mirent à murmurer ; chaque herbe qu'elle touchait en marchant se couvrait de fleurs; chaque oiseau qui la voyait se mettait à chanter. Elle cueillit des branches de myrte dont elle se fit une couronne , et cet arbre devint celui des amans. Alors les llenres rattachèrent les tresses de ses cheveux avec un bandeau de mille couleurs et la conduisirent fia ciel , où son aspect ravit les dieux ; dès ce mo-

ment rhomme sentit le désir de la suivre dans les cieux, où elle fait la joie des immortels. Voilà, dit Amasis, une cliarmante all^rie de la plus noble des passions, de la seule nécessaire à toute la nature. L'amour perpétue le souvenir de ce qui est bien ; il est la raison divine; la raison humaine ne peut lui résister ; il subjugue le sage , il donne du courage au faible , il entretient, il conserve tout ; il n'est point l'effet de la sagesse ou de la prudence ; il est une inspiration céleste , les délices de l'ame , le charme des sens , l'essai de la félicité éternelle. Vos lois sont fondées sur cette loi universelle : voilà pourquoi votre sort est digne d'envie, ô heureux Arcadiens!

Amasis achevait à peine ces paroles, que les filles de Lamon vinrent annoncer que la fête du mont Lycée allait commencer. Elles étaient suivies de plusieurs jeunes bergères. Céplias en vit une qui marchait avec peine en s'appuyant sur sa compagne. Voilà, dit-il, la première infirmité que je remarque en Arcadie. Tirtée lui dit : Celte jeune fille n'est point infirme, elle s'est blessée en fuyant un ravisseur. Regardez la jeune Aglaure qui la suit : elle louche , et pourtant personne n'a un regard pins doux : toute petite , elle était aimée d'un enlknt qu'elle voyait chaque jour dans les écoles publiques, placée sur les gradins d'en bas , et sans cesse combattue par la décence et par l'amour, elle levait les yeux pour le regarder à la dérobée : c'est ainsi qu'elle contracta peu à peu un défaut qui devait un jour l'embellir aux yeux de son amant. Depuis ce temps , l'ordre des écoles est changé, et, pour éviter im pareil malheur, les deux sexes ont été placés sur des gradins séparés les uns des autres

Déjà l'ombre des montagnes se prolongeait dans les vallées, lorsque la foule qui entourait le mont Lycée se divisa en quatre chœurs : le premier, formé d'enfans qui se tenaient par la main , et dont quelques-uns pouvaient à peine marcher;* le second de jeunes gens des deux sexes groupés ensemble, ou marchant deux à deux, suivant que l'amour les avait unis; le troisième d'honmies mariés et déjeunes fenunes enceintes, ou de jeunes mères portant leurs enfans entre leurs bras : le quatrième et dernier était composé de vieillards dont les cheveux blancs imprimaient le respect.

Les enfans commencèrent à chanter d*une voix douce et touchante :

O Jupiter! exauce les souhaits de Tinnoceiice, verse de tes mains bien&isantes les moissons sur nos terres et le lait dans les mamelles de nos brebis. O Jupiter ! roi des dieux, sois le père de l'heu-^

LARCADIE.

reuse Arcadie. Et toul le fieuple répétait : Sois le père de i'iieureuse Arcadie.

Les jeunes j^eiis unis par Tainour priaient le niailre des dieux de bénir les amans fidèles et de ne point souffrir de perfides dans Tlieureuse Arcadie.

Les hommes mariés chantaient sur le mode dorien : O Jupiter! bénis les fruits de nos chastes amoure; nos enfans apjKirticnncnt aussi à Fheureuse Arcadie. Et les vallées et les échos des montagnes ré[H.'taient : Nos enfans appartiennent aussi à l'heureuse Arcadie.

Après ces chants pieux, tous ces peuples se sé- I>arèrent, en s'invi-ant à venir se voir : les uns descendii-ent à travei's les prairies baignées par le Myolus, les autres suivirent les rives du Nisaou celles de rAchéloûs, tous emportant dans leurs cieurs la paix et un doux sentiment de piété. Céplias et Amasis, charmés de ce (ju'ils voyaient, desiraient beaucoup céder aux prières de leurs hôtes et séjourner dans ces l)eaux climats ; mais ils étaient combattus par la crainte d'être à charge à celui qui les avait accueillis. Céphas dit à son ami : Lorsque nous partîmes de la Gaule , le roi nous donna trois lingots d'or; l'un a suffi aux dépenses de notre navigation; des deux (|ui nous restent, l'un nous défraiera jusqu'en Egv'[>te; prions Tirtée d'accepter l'autre, et restons encore quelques mois en Arcadie. Amasis saisit cette idée avec joie; ils allèrent donc vers Tirtée et lui dirent : Vous nous avez appris (pie vas magistrats trafi(|uent avec les étrangers, acceptez ce morceau d'or, vous en achèterez un troupeau, et il vous rappellera notre séjour auprès de vous. Tirtée répondit : Vous dites que ceci est del'or; j'ai entendu parler de ce métal, qui fait tant de mal au monde, mais il est inutile ici, où Ton ne fait usage (fue du fer qu'on trouve dans nos montagnes. 11 est vrai que nos magistrats trafiquent avec les étrangers pour les intérêts de la nation; mais les particuliers ne font aucun commerce, et leur richesse est dans leurs cliamps et dans leurs troupeaux. L'usage de l'or est im grand mal, puiscpi'il peut faire vivre les hommes sans travailler. I^ travail fait le l)onheur; il est le compagnon de la vertu, dure[M)s, de ral)ondance. Le possesseur d'mi métal inutile est bien malheureux; il étend ses désirs à tout, sa convoitise n'a plus de bornes. Oh ! (juel |)ernicieux trésor que celui qui [leut ép^alement payer les bonnes et les mauvaises actioiLs! mais, les dieux en soient loués! ces faux biens nous sont inconnus. Cyanée, qui craignait qu'un refus n*afl1igeât ses hOtes , se prit à dire : Peut-être, avec cel or, on ferait un vase à bouillir le lait. Aussitôt Céphas lui présenta le lin-

got. Mab, dit-elle, coiDine il est loanl! Oh! im vases de terre sont pins légers et plus oommodes; à quel usage donc pourrait-on l'employer? Tirtée reprit : Cet or, tant estimé des peapl» qui s'éloignent de la nature , est trop mou pour oooper, trop lourd pour faire des vases, trop dur pour servir aux mêmes usages que le plomb. £h Ineo! dit Amasis, nous en ferons une chaioe pour Cyaoéc. L^ne chaîne! dit Cyanée en riant, si mes compagnes me voyaient avec un ornement si étrange, elles me croiraient devenue esclave. D'alUeurs, i'eclal de ce métal approche-t-il de celui des anémones de nos prés? a-t-il la forme des fleure, leur légèreté, leurs nuances variées et leurs bonnes odeurs?

Si vous ne voulez pas de notre or , dit Amasis, permettez du moins que je partage vos travaux. ^ Volontiers, reprit Tirtée; void justement des arbres qui sont restés sans culture : la terre ne demande qu'à rendre; mais j'ai perdu mes enfiuis, et mon patrimoine est triste et négligé. Ils se dirigèrent alors vers un petit tertre couvert de cyprès; c'était le tombeau des ancêtres. Une allée de saules conduisait de là jusqu'à la cabane et se prolongeait vers la place où jadis était situé le jaidio. Cet espace renfermait tout le patrimoine du berger. Arrivé chez lui, il dit à ses hôtes : Reposezvous ici. Ailleurs l'iiospitalité est un devcûr, maîi en Arcadie elle est un bonheur. Après quelques jours de travail , Amasis dit à son ami : Voilà que le jardin n'a plus besoin de nos bras, mettons-noos en route , nous visiterons les autres contrées de r Arcadie, et nous serons de retour au temps de» vendanges. Céphas lui dit : J'approuve vos posées, |)eui-étre recueillerons-nous quelques plantes utiles à nos hôtes; ils n'estiment que les biens naturels; et l'or ne peut rien ajouter à ce qu'ils possèdenL

1^ départ arrêté, Céphas dit à son hdte : Quelques jours s'écouleront encore avant que les raisins soient bons à couper, nous allons en profiter pour parcourir ce beau pays : Amasb est destiné à vivre ilans ime grande nation: il est nécessaire qu'il apprenne panni vous les choses qui peuvent le rendre heureux. Aussitôt que Tirtée connut le dessein de ses hôtes, il se hâta de faire préparer tout ce qui leur était nécessaire. Cyanée cueillit des fruits et pétrit des gâteaux ; elle mit ensuite do vin dans des vases, car son père avait dit que k vin était un des meilleurs compagnons de voyage. Pendant ces apprêts, Tirtée traça une carte de l'Arcadie sur une écorce de IxKileau, et montra à Céphas la route qu'il devait suivre. Le matin étant venu . il conduisit les deux voyageurs jusqu'à rentrée du vallon ; puis, avant de prendre ouii^ d'eux,

FRAGMENT DU LIVRE II

Q leur reoominanda de ne point marcher pendant la cbalear du jour. Si vous êtes pressés par la soif, dit-il , ne tous arrêtez pas après avoir bu de Teau des fontaines, évitez surtout Tardeur du soleil, dangereuse dans cette saison. Après quelques instructions semblables, il leur donna à chacun un épien pour se défendre des bêtes Téroces, les assura que partout ils trouveraient bonne réception ; puis il les quitta en les recommandant aux dieux.

Les deux voyageurs passèrent le Myolus et le Nisa ; de là ils suivirent le chemin qui conduit au mont Lycée , dont ils découvrirent à peine le sommet couvert de nuages; arrivés au pied de cette montagne , ils virent le château de Lycaon : il était en ruines, et ces ruines, noircies par les siècles, ressemblaient à un inunense bloc de bronze. Bientôt ils arrivèrent au pied des hauteurs du Ménale. Là, ils s'arrêtèrent pour éviter l'ardeur du soleil; et voyant à quelques pas d'eux un immense troupeau , formé de tontes les chèvres de plusieurs bergers qui les conduisaient au son de la flûte, Céphas proposa de s'approcher d'eux : On juge bien, dit-il, des mœurs d'une nation parcelles de ses enlans. Ils vinrent donc au milieu d'une troupe de jeunes filles et de jeunes garçons, groupés autour d'un petit enfant qui pleurait sur une chèvre couchée à ses pieds. Les uns présentaient à l'animal expirant des branches de cytise; d'autres des épis encore verts, dérobés dans les champs de Cérès; qoelques-uns chassaient les naouches avec les liges fleuries du genêt; mais leurs efforts ne pouvaient rien. Le jeune berger leur disait : Elle a été ma noorrioe , mon père me l'avait donnée , en me promettant qu'elle ne me serait jamais ôtée ; et voilà qu'elle meurt, et qu'il faut la perdre pour toujours! Ah! c'est en vain que vous lui offrez les fleurs du cytise , elle n'a rien voulu recevoir de ma main. Pour le consoler, ses amis lui disaient : Il but espérer que Jupiter, à cause de ta perte et de ta douleur , mettra ta nourrice auprès de la chèvre jérnalthée^ qui lui a donné son lait. Cependant la chèvre, ne pouvant plus soulever sa tête, tournait encore ses yeux sur son cher nourrisson; mais bientôt elle expira, malgré les soins de tons ceux qui l'environnaient. Alors les bergers emmenèrent le jeune enfant loin de ces lieux, pendant que les plus forts se mirent à creuser la terre , et que d'autres plaçaient la chèvre sur des branches de chêne et la couvraient de verts feuillages.

Dès qu'ils furent éloignés, Céphaset Amasis, assis an pied d'un arbre, se mirent à contempler les rives charmantes d'une rivière qui coulait à peu de distance. Plusieurs enfans revinrent alors snr leurs pas et dirent : Si vous êtes étrangers, ne

restez pas ainsi seuls dans nos champs, venez an liameau , nous adorons Jupiter et nous respectons les hôtes qu'il nous envoie. A ces mots, les uns conduisirent les voyageurs vers les collines où ils avaient leurs liabitations; les autres se séparèrent de la troupe pour aller avertir leurs familles. Céphas et Amasis furent reçus par des hommes simples qui s'empressèrent de les accueillir et de leur présenter du lait de leurs troupeaux. L'après-midi, ils se remirent en route; et le soir, ils arrivèrent au milieu d'une prairie. Des bergers vinrent au devant d'eux et les invitèrent à se reposer dans une grande laiterie , on plusieurs femilles rassemblées préparaient des fromages et pétrissaient le beurre avec du sd. Pendant que les mères et les filles étaient occupées de ces différens travaux, les hommes s'employaient an dehors à dompter de jeunes taureaux pour le labourage, et, les accouplant à des chariots, ils les accoutumaient à obéir à la voix. Nos voyageurs apprirent qu'on faisait tous ces apprêts pour aller à la foire de Tégée. La propreté, l'abondance et la joie régnaient dans cette maison ; tout le monde s'empressa d'accueillir les deux amis. Celui qui paraissait le chef dit à Céphas : Je ne puis m'éloigner, mais demain mon fils aîné vous mettra sur votre route , il vous conduira jusqu'aux lieux où naquit Esculape; car ce dieu est né parmi nous , il fut élevé par le centaure Cftfnm, qui lui apprit la médecine; vous verrez, sur les^ bords fleuris du fleuve Luse, le bosquet où U fut nocuri par une chèvre. Cette chèvre appartenait à un pâtre qui se nommait Antélaûs : le hasard lui fit découvrir que tous les jours , à la même heure , sa chèvre quittait le troupeau; Il la suivit et reconnut avec surprise qu'elle s'arrêtait auprès d'un en- Êint à qui elle donnait sa mamelle. Des flanunes sortaient de la tête de l'enfant. Le pâtre le prit et le donna à une noarrice nommée Tégon. Depuis ce temps ce lieu est sacré; il est défendu d'y naître et d'y mourir. Mais vous y apprendrez plusieurs excellens préceptes pour conserver votre santé. Je me souviens de celui-ci : Exerce ton corps et repose ton esprit. Après ces mots, le berger se retira , et chacun fut prendre du repos.

Dès qu'il fût jour, les voyageurs se remirent en route. Ils virent , en passant, le lieu où naquit Esculape, et côtoyèrent le Ladon jusqu'à Telphuse; de là, ils traversèrent l'Erymanthe bouillonnant , et virent, dans les vastes plaines qui mènent à Olympie, les superbes chevaux qu'on élevait pour les courses. Les oliviers ondoyans, dont on couronne les vainqueurs, ombrageaient ladiapeUe de Yénns-Uranie. Les habitans de ces beaux lieux se croient plus heureux que les antres habitans de

LARCADIE.

TArcadic, parce qu'Us peuvent assister à toutes les fêtes. Ils n'ont besoin ni de ponts ni de bateaux, leurs chevaux ne les quittent jamais ; ces animaux , dressés avec douceur, partagent Fliabitation de leurs maîtres et couchent sous les tentes, au milieu des femmes et des enlans; cesont des compagnons et des amis.

Après quelques jours de repos chez ces peuples singuliers, Céi>lias et son ami tournèrent leur route vers les montagnes, traversèrent des plaines où de riches troupeaux faisaient retentir l'air de leurs cris, et visitèrent le mont Cyllène dont le sommet est couvert de glaces étemelles; de là ils se dirigèrent vers des fumées qui s'élevaient de toutes paiis au sein d'immenses forêts de sapins; ils y trouvèrent de vastes cabanes habitées par des hommes vêtus de la dépouille des animaux sauvages. Là le fer coulait dans les forges qui retentissaient des coups de marteaux. Ce métal prenait toutes les formes sous la main habile des forgerons : on le façonnait en faux trandiantes, en tridens,cn socs de charrue. Nos voyageurs furent accueillis avec hospitalité par ces noirs enfons de Vulcain.

En quittant ces lieux ils descendirent les liauleurs pour entrer dans les vallées du mont Erymaothe; ces vallées n'étaient point habitées : les animaux sauvages y trouvent des retraites inaccessibles , sur des rochers couveiis de bruyères pourprées, ou de genêts à fleurs d'or. Au sommet des collines, au-dessus des bruyères et des genêts, croissaient des pins et des oliviei-s sauvages; un peu plus haut , le fleuve Erymanlhe se précipitait en bouillonnant à travers les roches. Les voyageurs franchirent [dusieurs collines avant de descendre dans la vallée, et vers le milieu du jour, ils arrivèrent sur le bord du fleuve. Là , ils se reposèrent à l'ombre d'un rocher, et contemplèrent les pics de la montagne, et ses croufies qui, frappées des rayons du soleil, paraissaient tout étincelantes de lumière. Les monts étaient couronnés d'arbres toujours verLs; dans la plaine, les bords du fleuve paraissaient entrecoupés de rians pâturages, tandis que , sur les cimes éloignées des montagnes , des troufieaux de cerfs s'arrêtaient attentifs, et que des chevreuils , suivis de leurs petits , gravissaient des roches en précipice. Ces scènes de l'hiver n'étaient animées ni par l'aspect ni i)ar la voix de l'homme; seulement les coqs de bruyère et les francolins faisaient retentir ces solitudes de leurs cris aigus. A cette vue, Céphas soupira au ressouvenir du nord ; Amasis lui dit : Que ces lieux sont paisibles ! Comme la pensée d'Hercule , (fui a chassé dansées lieux la biche aux pietls d*airain, cijoulc à leur

beauté ! c'est la verta qui honore la tene. Que k nature est belle, ornée par les mains des dienz! elle semble appeler les travaux de l'honime; et si magnificence est la promesse de ses iMenfidts. Qw ne pouvons-nous vivre ici ! je cultiverais ces landes désertes, je ferais croître la vigne à la place de ees genêts, ces prairies nourriraient on troapean, je ferais retentir de ma flûte ces rives désertes, et je mêlerais ma voix à celle des oiseaux

Après avoir traversé one vaste forêt, ils arrivèrent au sommet d'une montagne d'où l'oo découvrait une ville magnifique; c'était Arges. Voilà h cité d'Agamemnon, dit Céphas; irana-nons la tîsiter? Non , dit Amasis. Je ne souhaite plos rien hors de l'Arcadie ; je préfère la cabane de Tirtée au séjour d'Argos; mais puisqu'il faot voyager jusqu'aux vendanges, tàclions de visîler les bergers qui liabitent les rives de l'Inachiis. Ils se remirent donc en route; mais le temps était si coovert, et les chemins si mauvais, qu'ils ne tarderait pas à s'égarer. I^ nuit vint les surprendre , et ib résolurent de se mettre à l'abri sous nn masnf de sapins, et d'allumer du feu pour écarter les bêtes féroces. Cependant leurs provisions étaient épaisées : ils recueillirent quelques châtaignes, si vertes, qu'ils furent obligés de les jeter. Céphas dit alors : Puisque les arbres nous refa«nt leon fruits , voyons si les eaux nous seront plus fkvorables; le poisson aime les lieux solitaires, et j'ai aperçu un ruisseau au milieu des rochers. Amasîi le suivit, et ils trouvèrent plusieurs poissons qu'Oi dardèrent avec leurs épieux. Céplias fut le plus heureux , il frappa une truite et la jeta sur le gazon; alors ils allumèrent du feu, à la manière des Gaulois , avec du bols d'if et de lierre, et ils firent griller leur proie sur des charbons ardens. La soirée était fraîche , et un orage terrible commençait à éclater : c'était l'époque des coups de vent de l'équhioxe; ils se liâtèrent de préparer on lit de feuilles sèches, et se couchèrent à la pâle Ineurdes éclairs. Bientôt la pluie tomba par torrens,lei vents faisaient gémir au loin la forêt; mais ib étaient à l'abri sous un épais feuillage , et tous ces bruits lointains ne flrent qu'augmenter les charmes de leur reiHxs.

Le lendemain Amasis dit à son ami : Que j'aime la liberté de cette vie sauvage ! Qu'elle m'est chère avec vous! Ainsi j'aurais voulu vivre autrefois; aujoui-d'hui un sentiment plein de douceur m'attache ici. Ce ne sont point seulement les mœurs de l'Arcadie qui me channent ; je ne suis plus heureux qu'auprès de la fllle de Tirtée. L'aimable Cyan(^ m'a laissé ini souvenir cpie rien ne peul

FRAGMENT DU LIVRE II

efboer; elle me ferait oublier la Gaule , r£gypte et TArcadie; enfin je n'ai plus de goût que pour la vie des bergers. Je me rappelle sa tendresse pour ses parens, pour ses amis, pour les malheureux, sa religion si douce, sa modestie et ses grâces naïves : il me semble que je n'ai point d'autres souvenirs. Le reste m'est indiiïérent ; il n'y a plus que Cyanée pour moi dans la nature.

L'amour d'un objet vertueux, dit Céplias, est on bienfait des dieu3[. Sans doute ils veulent vous récompenser en Arcadie du bien que vous avez foit dans la Gaule. Une femme vertueuse est le plus beau présent qu'ils puissent foire à l'homme. Elle est sa joie , sa consolotion , ses délices , la compagne de ses plaisirs et de ses peines. O mon ami ! puissent les dieux protéger vos amours, dussé-je m'en retourner seul porter en Egypte la nouvelle de votre bonheur !

Amasis embrassa Céphas. Ah! dit- il, si votre cœur m'approuve, il n'est point d'obstacles que je ne puisse vaincre. Cependant une crainte me tourmente : comment Cyanée a-t-elle pu conserver si long-temps sa liberté ? Comment une ame si pleine d'amour ne s'est-elle pas encore donnée? — Ah ! dit Céphas, les âmes sensibles sont toujours disposées à aimer, mais leur sensibilité même les rend plus difficiles. Mettez votre confiance dans les dieux; ce sont eux qui ont tout fait, et ils auront bien la puissance de vous rendre heureux.

Cependant la pluie tombait encore, et un vent terrible agitait les arbres de la forêt. Au-dessus de leur tête ils ne voyaient que des cliaines de montagnes ({ui fuyaient à perte de vue; à leurs pieds la vallée ressemblait à un vaste lac, où se précipitaient une multitude de torrens. Amasis, ayant aperçu un pin dont la cime dominait la forêt, essaya d'y monter pour découvrir la route ; mais il ne découvrit rien. Je n'aperçois, disait-il, ni fumée , ni maisons , ni troupeaux , je ne vois que des forêts et des montagnes qui se prolongent à Knfini. — Cherchez , disait Céphas , à découvrir quelques oiseaux, et oltservez bien de quel côté ils dirigent leur vol. — Je ne vois qu'un aigle , dit Amasis; il plane en silence sur la droite, au-dessus des rochers et des forêts. — Malheur à nous ! reprit Céphas, ces lieux ne sont pas habités. Cependant Amasis s'écria : Voici , de l'autre côté de la forêt , une volée de moineaux qui partent à tired'aile et se dirigent vers ces rochers lointains au pied du vallon. Notre route est trouvée, dit Céphas, l'oiseau de Vénus nous sera plus favorable que celui de Jupiter. L'aigle n'aime que les lieux déserts, mais les moineaux chérissent l'habitation de l'homme; ils y trouvent des grains et des fruits ,

et ils jouissent de nos moissons. En s'entretenant ainsi, les deux amis traversaient la forêt, franchissaient les torrens, et après plusieurs heures de marche, ils arrivèrent au bord d'un ruisseau qui les conduisit à une clairière d'où s'élevait une fumée épaisse : bientôt après ils entendirent le bruit des haches et des marteaux , et le fracas causé par la chute des arbres. Ils se retrouvaient parmi les honmies.

FRAGIMENT DU LIVRE TROISIEBŒ.

Le temps des vendanges venu , Tirtée et ses Ilotes se mirent en route pour assister aux fêles de Bacchus , chez le vieux Lamon. Sa maison était bâtie sm- une colline , au bas de laquelle serpentaient les eaux de l'AIphée. Elle dominait sur six avenues d'arbres fruitiers qui conduisaient à six maisons habitées par les gendres de Lamon. Ces vieillards avaient neuf filles et deux fils jumeaux si semblables, que pour les distinguer on les habillait de diverses couleurs. Mais souvent ils changeaient de vêtemens et feisaient naître de donces méprises. L'amour cependant sut mettre une différence entre eux ; car il enflamma Castor pour la belle Cyanée, tandis que Poliux n'était sensible qu'à l'amitié de son frère : on avait donné les noms des fils de Léda à ces deux frères , parce qu'ils semblaient, comme eux, sortis du même œuf. Ce groupe déjeunes filles, d'enfans à la mamelle, de fenunes,de gendres, toute celte famille nombreuse ressemblait à ces arbres qui , dans l'heureux climat des Iles Fortunées, présente à la fois des fleurs, des fruits encore verts et d'autres qui sont mûrs. Lamon et sa femme, assis au milieu du groupe, semblaient des dieux protecteurs; la paix et Tabondance régnaient autour d'eux. Chacun de leurs gendres avait une industrie particulière : l'un cultivait les vergers et s'enrichissait des dons de Pomone ; l'autre, voisin de la forêt , nourrissait des troupeaux immenses; l'autre, fiivori de Cérès , semait des grains et versait ses moissons dans les greniers de ses frères. Le quatrième ne possédait rien, mais il avait im talent qui lui était propre : le bois prenait sous sa hache habile toutes sortes de formes; il changeoit avec ce seul instrument, les arbres des forêts en vases gracieux, propres et conunodes. Le cinquième et le sixième bâtissaient encore leurs maisons; car les filles de Lamon avaient dit : Nous n'épouserons que ceux qui viendront s'établir auprès de notre père. Pour

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