L'ARCADIE
Lamon , il élait riche en troupeaux, en prairies et en vi^es; les dons de Bacchus , de Flore et de Pomone couronnaient sa table daas toutes les saisons. Sa maison était ouverte aux étrangers, on exerçait chez lui la plus noble hospitalité. Mai|:b«trat de Lycosure et prêtre de Bacchus , il était roi dans sa famille, et ne pouvait tourner les yeux sans voir ses petits-enfans , qui croissaient autour de lui , comme une jeune forêt autour d'un chêne antique. Tiitée, à la vue de tant trobjeLs qui lui causaient une douce émotion , dit à ses hôtes : Nous allons entrer dans une maison favorisée des dieux; la richesse de Lamon vient de s<» enfans; Jupiter a l)éni cette famille, il a voulu offrir en elle un exemple frappant du bonheur que donne la vertu.
Aussitôt qu'on put apercevoir Tirtée et ses hôtes qui suivaient les sentiers de la colline, l&s deux fils de Lamon , Castor et Pollux , accoururent en poussant des cris de joie ; ils portaient chacun un cliapeau de Heurs différentes, c'était à cette mar(|ue qu'on les distinguait ; Tun tenait une urne pleine de vin , l'autre une coupe. Ils firent d'abord luie libation à Jupiter hospitalier ; eiLsuite ils offriront la coupe à Tirtée, et l'introduisirent dans la maison avec ses amis et la belle Cyanée. On s'empressa de les bien recevoir; on se mita table, où l'on chanta on hymne en l'honneur de Bacchus, puis on se prépara , par le repos , à la fête du lendemain.
Dès l'aurore, une petite pluie rafraîchit l'air, les grappes se cliargèrent des perles de la rosée ; le soleil couvrît bientôt la plaine de ses rayons d'or. On sacrifia un poro et trois chèvres à Baccluis; ou distribua les paniers, les serpettes, les hottes; et la troupe , pleine de gaieté , se répandit dans la vigne. Les jeunes gens montaient sur des échelles pour atteindre les grappes du haut, tandis que les jeunes filles et les enfans coupaient les grappes les plus basses ; pendant ce temps , les hommes i>ortaient la vendange et foulaient le raisin. Déjà la joie animait tous les cœurs , et le vin coulait de toutes parts. Cependant Amasls ne quittait pas Cyanée , Castor et Pollux se placèrent aussi à ses côtés. Castor n'osait lui parler ; mais il approchait d'elle les branches les plus élevées, ou les grappes les plus belles. A cette vue , la jalousie s'empara du cœur d'Amasis; Cyanée vit son trouble, et comme Pollux lui parlait de son frère , elle lui dit en riant : Si j'aimais votre frère , je craindrais d'en aimer deux. Ces paroles ne purent rassurer Amasis, car il voyait que toute la famille de Lamon desirait l'union de Castor avec Cyanée ; et il n'osait lui parler de son amour, dans la crainte de le voir repousser. Ainsi se passa la journée. Le soir , on se réunit dans la prairie ; on daasa au
clair de la lune; puis on fit im oeide et ducal , selon Tusage antique, fut obligé de raconter one histoire. Pollux, qui soupçonnait Amasis de cacher un rang plus élevé sous ses habits de berger, dit avec im sourire malin , qu*il allait prouver que Fégalité des conditions était nécessaire au bonbear. Alors il raconta l'aventure d'Apollon et du bd Ilyachithe, fils d'Amyclas. Hyacinthe aimait teor drement Zéphire : tous deux étaient de méfne âge, de même condition. Mais bientôt Hyacinthe , fier de l'amilié d'Apollon , qui lui apprenait à tirer de l'arc et à clianter en jouant de la lyre, négligea Zéphire et repoussa ses soins et ses caresses. Soa amitié même lui devint importone. Zépliire se jouait-il autour de lui en agitant sa dievdure, il l'accusait de déranger son chapeau de fleurs et de le couvrir de poussière. En vain Zé|)hire Fenvinmnait de parfums et le rafralcliissait dans les chaleurs du jour ; en vaui il tâcltait de l'attendrir en le suivant avec de doux munnures et en lui promettant le sceptre du roi des fleurs, Hyacinthe était inseasible. Alors l'amitié de Zépliire se changea en liaine ; pour se venger, il épia les deuiamisi, et, un jour qu'ils jouaient au palet , il se cacha derrière ime roche , et soufïlant tout à coup avec foreur sur la pierre d'Apollon , il la détourna sur la télé de l'ingrat qui mourut aussitôt. Apollon , ne pouvant lui rendre la vie , changea son corps en une belle fleur qui porte encore le nom d'IIyadntbe et autour de laquelle Zépliire ne cesse de fiiire entendre de tristes gémissemens. Voilà , oontlnoa Pollux, ce qui arriva à ce jeune impnident, pour avoir voulu être ahné d'un être au-dessusde lui.
Panni les filles de Lamon, il y en avait une gaie, folâtre , indifférente , qui se moquait de l'amour. Plus d'un amant avait tenté de la fixer; inaîi elle échappait toujours à leurs pi^es. Tel le jonc fleuri se balance sur la surface des eaux ; courbé par les vents amoureux , on croit qu'il va leur céder ; mais il se relève et semble se moquer de la main cpii s'avance pour le cueillir. Amabel, c'était le nom de celte charmante personne . était aossi sensible à l'amitié qu'insensible à l'amour.
Après l'histoire d'Apollon , elle prit la parole et dit : Je veux vous conter l'histoire des trois sœnrs
qui promirent de ne se point marier pour ne point rompre leur union. Elles consacraient tout leur temps à faire du bien, elles étaient bonnes et sensibles comme Cyanée, car près d'elles il n*y avait plus de malheureux : elles portaient à manger aux petits ol^aux, et les chevreuils de h montagne, qui les connaissaient, se mêlaient aoavciit à leur troupeau , comme je les ai vos se
FllAGMENT DU LIVRE III.
mêler à celui de Cyanée. De relourà la maison^ elles lilaienl ou faisaicnl des étofTes , qu'elles teignaient ensuite dans le suc des herbes. Le dieu Pan en devint amoureux , mais il no savait à laquelle il devait adresser ses hommages, car toutes trois étaient également ])elles ; et quand il les voyait ensemble, son ctenr n'avait point de préférence. Cependant elles avaient une voisine aussi malfaisante f|a*elles étaient vertueuses ; cette méchante femme coniiaissait l'art de contrefaire le visage et le son de la voix. Eprise du dieu Pan, dont elle n'avait pa se faire aimer , et protégée par son art et par les ombres de la nuit, elle lui donna rendezvous, sous le nom des trois sœurs; de manière que Pan cmvait être tantôt avec l'une et tantôt avec Tautre. Ce dieu est indiscret et volage , il osa se vanter des faveurs qu'il sUmagiiiait recevoir, et la réputation des trois sanirs fut perdue. Cependant, un jour ayant découvert |)ar quelle ruse cette femme était devenue sa maîtresse, il la tua et s'enfuit pour cacher sa honte et sa douleur. Le matin , comme les trois sœurs ouvraient la porte de leur cabane , elles aperçurent le corps de leur mécliante voisine. Oubliant les injures , elles ne sentirent plus (fue la pitié, et, recueillant des herbes d'ime gran<le vertu , elles tentèrent de lui rendre la vie. JuiMter fut touché de celte généreuse bonté , il les transporta dans r01ym[)e , et ce sont elles qui, sous le nom de Charités, ouvrent les portes du ciel : elles accompagnent Vénus- Uranie; et comme les Grâces, elles donnent à la beauté ses charmes les plus touchans : ce sont elles, belle Cyanée, «pii font (|ue vous l'emportez sur tontes vos compagnes.
Cyanée pencha la télé , elle rougit et parut semblal>le à la rose nouvelle. I^ pudeur reinl)ellb!sait encore, et sa beauté charmait tous les yeux. Cependant elle releva sa télé, et s'adressatit à ses compagnes, elle leur dit : L'histoire que je vais Toas raconter vous apprendra conunent un cœur sensible paraît quelquefois indifférent. J'ai entendu dire <]ue l'amour est une sympathie, une espèce d'enchantement qu'on ne peut délinir. Il arrive souvent que deux être nés pour s'aimer, sont placés par le sort aux deux extrémités de l' A rddie, ou même à celles du monde : alors ils restent dans l'indifférence , mais ils aiment aussitôt qu'ils se voient. Ce que je dis là, chères compagnes, je le prouverai par Thistoire d'un enfant d'Argos,que ses pirens avaient comluit à la fête du mont Lycée. Il n'avait que douze ans; son p^'re posscilait de grandes richesses , et ce (ils était son unique espérance. Pendant la fête , il aperçut une bergère de son :lge , nommée Alcinoé. Étonné du
Œuvres postbvues.
sentiment qu'il éprouve , il s'approche d'elle , il ose lui parler , et le soir , au moment de se séparer , il lui dit : Mon cœur s*est donné à vous , je sais qu'il faut que je voas quitte, mais au moins je puis vous jurer de vous aimer toujours. La bergère accepta ses vœux. La nuit venue , les parens du jeune homme le recon<luisirent à Argos; depuis, ils ne revinrent plus à la fête du mont Lycée, ni même en Arcadie. Cepentlant le jeune homme avait atteint l'âge de se marier. Ses parens l'engageaient à faire un choix , et à aimer. Pour leur complaire, ou le voyait chaque jour rendre hommage à im objet nouveau; rien ne pou>'aitIe fixer. A l'une , il trouvait les yeux de celle qu'il aimait ; l'autre lui rappelait le son de sa voix ou la couleur de ses cheveux; mais il ne trouvait nulle part tontes les perfections qu'il chercliait, et son inconstance ne faisait qu'accroître son malheur. Cependant, de son côté, la jeune Alcinoé paraissait iasensible ; l'objet de son amour occupait seul sa fiensée. En vain on lui offrait les préseas les plus précieux, rien ne la touchait; en vain ou lui disait : L'amoiu* fait lecliarme de la vie, il console, il fortifie; elle ne répondait |)as, mais elle fuyait ses com[)agnes et les jeux de son âge ; on la voyait sans cesse rêveuse sur le bord des fontaines , ou dans la solitude profonde des bois. Ses parens, inquiets , voulurent la marier ; ils firent des vœux; on la conduisit aux fêtes de Pan , à celle de Cérès et de BiicchiLs, à Tégée,au temple de Vénus; mais rien ne pouvait vaincre son indifférence : enfin on consulta Toracle, qui répondit qu'il fallait la ramener à la fête du mont Lycée. A la même é{>oque, une même inspiration conduisit le jeune homme en Arcadie : les voilà donc tous deux en pèlerinage , l'une fuyant tous les hommes qu'elle rencontrait , l'autre allant A toutes les filles qu'il voyait , et les abandomianl aussitôt. Enfin, ils se revirent : Alcinoé le reamnul la première, et se mit à verser des laiines; et lui, tombant à ses pieds, recueillait ces douces larmes qui venaient de lui apprendre son bonheur. I^urs pareas, témoins de cette scène touchante , les conduisirent à l'autel de l'Hyménée, et ils gravèrent celte hbtoire daas le temple de l'Amour.
Amasis était transix)rtéde joieen écoutant Cyanée; elle avait parlé de l'amour, elle avait loué la constance de deux amans, il pouvait donc loi déclarer ce qui se passait dans son cœur. Plein de cette pensée, il se disait : J'irai m'asseoir auprès d'elle , et je lui dirai comme le jeune berger : Mon cœur s'est domié à vous , je jure de vous aimer toujours. La chose était si simple, elle lui paraissait si facile , que , pendant la nuit entière ,
SI
FRAGMENS DE l/AMAZONE.
il s*a1»iidonna aux rêveries les plus dt^irieuses. Le matin venn , il ne se sentait plus la inéiiie résolution; une timidité seci*èle reiulail son aveu plus difficile; cependant il s'encourageait encore. Après le sacritice , on distribua les {laniers ; il a|)erçut Cyanée, elle parlait à la jeune Amabel, et il se dit : Attendons <pfelle soit seule; ce contre-temps semblait avoir siniln^' son cu'ur d'un grand {MmLs. (>'[iendant il cbcrdiait toujours l'occasion : dés que Cyam^ fut seule, il s'afifiroclia d'elle en tremblant , puis il s*arréta , n'osant prononcer un seul mot , de crainte ()u'elle ne pAt cacher sa rougeur devant ses compagnes. J'attendrai la nuit , se ditil; mais la nuit venue, il trouva un instant favoral)ie, et il n'osa.
Il se disait : J'ai vu la guerre, j'ai essuyé des tempêtes , j'ai traversé des pays sauvages ; je nie suis vu sous le couteau des druides : si j'ai éprouvé quelque crainte , je l'ai sunnontce , et voilà qu'en approchant d'une simple l)ergère, tout mon corps tremble ! O amour! tu es donc une faiblesse, puisque l'aveu de ce que tu inspires fait éprouver tant de confusion ! puis , après quelques momens de silence , il se disait encore : L actimi que je veux faire offea<K^rait-elle la vertu? ou bien quelque «lieu terrible enviroime-t-il cette jeune viei^e pour la défendre contre moi ? Cependant il s'approclia d'elle , ils rougirent tous deux, tous deux devinrent muets, et il sembla à Amasis que son cflpur venait de tout dire
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