COMMENCEMENT DE MON JOURNAL
Ce matin, à la première lueur du jmir , j'ai fortifié mon cœur par une courte prière, suivant ma coutume; je me suis levé sans faire de iMiiit, |iendant que ma femme re|)osait au milieu de mes enfans; je leur ai donné à chacun ma Ix^nédictfon et un baiser: ensuite je suis desceiidu avec cette douloureuse |)ensée (]ue je les avais vus [lour la dernière fois. Obligé de fuir une patrie où je ne dois attendre que la pntstTÎptiou et la mort, j'ai voulu au moins leur épargner la douleur de mes adieux.
A peine dans la rue, j'ai senti mon oœnr se rer : je me suis assis sur une {lierre ; ma vue s'ot troublée; et lorsque j'ai pu distinguer In objets, Ir premier qui m'a frappé a été on vieillard aoa bien vêtu cpii ramassait sur le bord d*uo niiavaa des cosses de liaricots qu'il décorait; un peu pli» loin, des femmes et des enfans aiisiégeaienlbboiili(|ue d'un boulanger : toiK ces afïumps demandaient du pain d'une voix mourante. Le boalanfser. accom|ngné d'un commissaire de police, a ouvert sa porte pour commencer la distrilNition; mabiiK lrou|ie de portefaix, à moitié nus, se sont prêdptés dans la boutique, et soudain tout a ëlé pillé.
L'horreur de ce spectacle m'a rendu «sci de force iMNir m'en éloigner ; je suis entré dans m café pour prendre quelque rafraicbissenient; fà demaiMlé un verre d'eau et de vin , et en l'allnidant, j'ai jeté les yeux sur un journal , où j*ai li ces nM)ts : a Un citoyen propose, pour subvenir i h » disette qui menace de s'emparer de la rêpiAli- » que, de faire nnourir toutes les persooneR qà » ont |Kissé l'âge de soixante ans. » J'ai payé nm verre <reau et me suis retiré, en faisant quelquo réflexions sur l'état d'une nation où l'on osait proposer le crime comme un mov-en de saluL
J'entrai sua-essivemeiit chez plusieurs orièno fiour me défaire de quelques bijoux, car j'étansm ai^'ut ; mais les uns me proposèrent du papier monnaie; d'autres me dirent qu'ils vendaient de l'orfèvrerie, nuls qu'ils n'en achetaient pM, « disposant à fermer bientôt leurs magasins. J'enai long-temps daas une triste incertituide , craignaat d'être reconnu, et m'efforçant de eonser?er un air d'assurance pour ne |>as exciter les soupçons; ûn»ginant mille projHs et les rejetant tous; ne achaiit à quoi m'arrèter , et n'osant ni rdouncr ciiez moi, ni sortir de la ville, ni demanderia asile à <les amis que ma présence aurait perdu. Je venais de traverser le carrefoivde la me de Bawr, et j'essayais de gagner le quai, dans Tespéraneede trouver à vendre mes bijoux , lorsque j'entendâ des cris affreux; c'éuit une grande foule, nuK» blée autour d'un cliariot qui sortait du ChitdeL Les blanchisseuses montaient en hâte l'escalier di quai, criant à tue-téte: Combien sont-ils aiqoard'hui? Dix-sept , répondit un homme en panialoo et en gilet rouges, debout sur le si^. — Ce d'oI pas assez, criaient les femmes; hier fl y en avait quarante. Cet homme était le bourreau qui ooaduisait les victinu^s à la mort.
Je i)arcouni8 ainsi une partie de la ville, épuiié de iM^in, de fatigue et <le soucis. La mût venue, les premières cliandelles allumées , je vis briller quelques croix d'argent à travers les vitm d'
FRAGMENS DE L'AMAZONE
boatiqae. L*envie me prit d'y entrer. Elle était si basse, quema léte touchait le plafond: il y avait cependant, dans cette boatiqne, une femme et trois enÊins, deux garçons et une petite fille ; le plus petit des garçons , âgé de quatre ou cinq ans , était sur ses genoux ; elle lui apprenait à lire : la petite fille était occupée à coudre à sa droite, et le garçon le plus grand, âgé de neuf ou dix ans, était debout à côté du comptoir. Ce fut lui qui m'ouvrit la porte. Il y avait dans cette petite famille un air de propreté, de bonlieur et de paix, qui foisait plaisir à voir. Je saluai cette bonne femme, et la félicitai sur sa tranquillité et sur celle de ses enfons au milieu du tumulte qui bouleversait tonte la France. Elle me répondit, en versant quelques larmes : Ces eniansne sont pas tous à moi ; celui qui est sur mes genoux est le fils d'une de mes amies qui vient de périr victime de sa vertu. Je n'ai pas voulu abandonner cet orphelin, car, quoique j'aie eu le malheur de perdre mon mari à l'armée, il y a environ qnatre ans, Dieu ne m'a pas laissée sans ressource; mon commerce suffît à mon existence et à celle de ma famille; si vous desirez vous défaire de quelques bijoux, vous pouvez être sâr que je vous en paierai la valeur. Je tirai alors de ma poche ma montre, je détachai mes boudes d'argent et je les posai sur son comptoir. Alors elle mit ses lunettes, démonta fort adroitement le cristal et le mouvement de ma montre et les chapes de mes boucles, pesa l'or et l'argent de ces pièces, et, d'un trait de phmie, fit mon compte qui montait à 472 1. '1 3 s. 9 d. Elle me donna cette somme en argent et me demanda si j'étais content. Oui, lui répondis -je. C'était, en effet , plus du tiers en sus de ce qu'on m'en avait offert chez les plus riches orfèvres.
Ma bonne dame, lui dis-je, vous venez de me tirer d'un grand embarras, cependant ce n'est pas mon besoin le plus pressant : je meurs de &im ; je n'ai rien mangé de la journée: enseignez-moi quelque restaurateur dans le voisinage. Je ne suis pas aubergiste , dit-elle; cet état ne convient guère à une mère de fiimille; mais , en cas de besoin , je puis donner à manger à un honnête homme comme vous. J 'attends ce soir un routier de Bruxelles, qui apporte tontes les semaines des forines à rUôtei-de- Ville; il se rafraîchit chez moi, et je ùûs ses commissions chez les marchands. U ne me laisse pas manquer de pain; et comme j'en ai de surplus , je l'échange contre de la viande chez le boucher, et contre du vin chez le cabaretier. Sans ce petit commerce d'échange, il nous serait impossible de vivre. Croiriez-vous que deux côtelettes se sont payées dernièrement i ,500 liv., une corde de vieux bois de peuplier i 0,000 liv. ? En parlant ainsi,
elle me fit entrer dans son arrière-boutique. Il y avait une table couverte d'un linge très-blanc , et j'allais m'y placer, lorsque la porte de la boutique s'ouvrit. Les trois enfons crièrent à la fois : Maman, le père Jérôme ! Aussitôt je vois entrer un homme à peu près de ma taille , de ma physionomie , de mon âge, vêtu d'un sarrau, et portant à la main le fouet d'un charretier. Bonsoir, mon frère, me dîtil, sans m'ôter son chapeau ; puis il s'assit sans façon vis-à-vis de moi. Je ne savais que répondre à ce singulier compliment, lorsque la veuve dit à l'alné de ses enfans : Mon fils, aÛez dans la rue à la tête des chevaux, et veiUez-y soigneusement pendant que le père Jérôme soupera avec nous. Elle prit alors les deux autres enfans , et les fit asseoir auprès d'elle entre cet étranger et moi. Voici votre petite provision, dit Jérôme, en tirant de dessous son sarrau un gros pain de huit livres, qu'il mit sur la table. Je vous en laisserai autant demain en repassant; avec cela vous pourrez attendre mon retour de Bruxelles; puis U se mit à caresser les deux en&ns du revers de sa grosse main. Ce mouvement paternel envers deux petits orphelins, me rempfit d'émotion en me rappelant les miens. Tu as du chagrin , mon frère , me dit-il; il n'en feut point avoir, le chagrin tue l'homme. Il prit la bouteille et remplit mon verre et le sien. J'en verserais, ajonta-t-il , à la citoyenne, mais elle ne boit que de l'eau ; allons ! à sa santé ! c'est une brave femme. Je lui dis : Quoique depuis long-temps je ne boive plus de vin, tu mets tant de simplicité dans ton invitation, que je l'accepte de tout mon cœur. Alors, m'mdinant vers lui et la maîtresse du logis : Quand le bonheur, ajoutai-je , n'existera plus dans Paris , puisse-t-il trouver son dernier asile daas cette petite maison ! et je vidai mon verre. Nous nous mimes à manger tous de bon appétit. Tu as bien raison, mon ami , dit Jérôme; le bonheur n'est que dans ce petit coin : je n'ai vu que de la misère dans toute la rouie. En arrivant à la barrière , j'ai été reçu sans difficulté parce que j'y suis connu, et que toutes les semaines j'apporte des farines pour le gouvernement; mais comment se fait-il qu'une ville où Ton amène , tous les jours , quinze cents sacs de farine, pesant chacun trois cent cinquante livres , sans compter un nombre considérable de sacs de riz et de légumes , et des troupeaux immenses de bœufs et de moutons; comment se faitil, encore une fois, que cette viUe soit à la veille de mourir de £ûm ? Après avoir passé la barrière, j'ai vu une multitude de gardes, armés de piques, qui s'opposaient à la sortie de ceux qui voulaient aller chercher du pain hors Paris. Les malheureux avaient raison, puisqu'ils n'y peuvent plus vivre :
FRAGMEKS DE L'AMAZONE.
eh bien! croirais-tu que les commis les forçaient de rester, sous prétexte que leurs piissc-; torts n*t>taient pas en règle ? Comment ! rep<u*(is-je , il faut un passe-port pour sortir? — Oui; il faut de plus qu*ii soit visé dans difTérens bureaux de la section, de la ville , de la barrière : ici il faut quatre témoins , là il en faut neuf: sans cela on ne peut sortir ; et si on passe furtivement, on est arrêté par la {gendarmerie et conduit en prison. Eh bien! mon frère, je n'ai [K)int de ï)asse-port, lui dis-je, el il fautal>solument que je sorte de Paris. Point de passeport ! ce mot fut répété par la bonne femme et même par les enfans, et Jérôme en pâlit.
Je lui contai alors, sans aucun déguisement, le danger où je me trouvais ; Tavis secret que j'avais reçu le malin et qui m'apprenait que je devais être arrêté dans la journée; la manière dont j'avais quitté ma femme et mes enfans; le dénûment où je les laûisais; enfin je lui ouvris mon ame tout entière, et ce fut ime inspiration du ciel : j'avais trouvé un libérateur. Ce brave homme me prit la main, tout ému; il me vient une idée, me dit-il, que je te communiquerai téte-à-tôte ; ne t'afflige pas. T^ bonne femme, ayant fait coucher ses deux enfens, nous laissa seuls Jérôme et moi. Écoute, tu m'as touché le cœur , car je suis père comme toi, j'ai ma femme et des enfans à Bruxelles; Dieu bénira ton courage, et voici ce (|u'il m'inspire pour t'obliger : il tira de sa poche un lambeau de papier revêtu de signatures et de cachets. Voilà, dit-il, mon passe-port qui pourra te servir, car nous nous ressemblons beaucoup; mon signalement porte que j'ai cinq pieds cinq pouces, cheveux gris, yeux bleus, le nez aquilin, le visage coloré: tous ces signes te conviennent comme à moi ; ce! te pièce m'est assez inutile, je puis d'ailleurs m'en pn)curer une nouvelle dans ma commune, en disant ((ue j'ai perdu l'ancienne. Tu diras donc que tu t'appelles Pierre Jérôme, que tu es roulier, établi auprès de Bruxelles au village de Saint-Romain : c'est là qu'il faudra attendre quelques jours de mes nouvelles. Tu vas changer de costume. A ces mots, il alla diercher un vieux sarrau , de gros souliers et un grand fouet; puis il fit rafraîchir ses chevaux pendant que je m'affiiblais de mon nouvel habillement. A son retour, je lui dis : Tu viens de me rendre un service important d'une manière si généreuse , que je ne balance pas à te prier de m'en rendre un autre; c'est de remettre à ma fenmiece paquet de papiers avec cet argent: tu lui diras que c'est la moitié de ce cfue je possède : il y a H6 livres. Écoute, me dit-il, n'as-tu pas encore (]uelque monnaie de papier à y joindre? donne-la moi. Je le préviens que tu n'en ferais rien sur la roule ;
pour moi , je suis sûr de la pa58er en oomple i riiôtel-de-Ville. Je tirai de mon portefeuille me dnquantaine d'écus en papier-monnaie, et il me pitmit de les remettre sous peu à ma femme enaigott comptant. Ce dernier trait me pénétra de reooimBisance. Que Dieu te conduise, mon frère! me dit-îL Alors, je fus prendre congé de la boraie femme dans la maison de laquelle j'avais trouvé tant de ensolation ; nous nous embrassâmes tous en plemnnL Je m'acheminai vers les barrières, et mon bienfaiteur vers l'Hôtel-de- Ville; il pouvait être dix heures et demie du soir lorsque j'arrivai à la bvrière; elle était obslniée d'une multitude de Toitures. Le tumulte me fut fevorable; j'eus bîeotM Inversé la Cliapelle, et une fois dans la plaine, je marchais comme si j'avais eu des ailes, smrt^ der derrière moi. Cependant j'étais fatigué qiand j'arrivai à Saint-Denis, et je résolus de m'y reposer: j'entrai dans les vastes jardins de Tabbajf , dont la clôture était rompue en plusieurs endrailK. et je me coucliai au pied d'nn mur, à Fabri di vent, sur un peu d'herbe sèclie. De là j'apenev» la 'petite rivière qui traverse ce vaste endos, la lune allait se coucher, elle édairait un oôlédeaUe super])e flècJie qui s'allonge dans les airs; lererie du bâtiment était cacbé dans l'ombre. Jadis iieoavrait les cendres de nos rois, mais ces cendrem'y étaient plus : celles de I^uis XIV, si jaloux de l'admiration de la postérité, et celles de Henri IV, si digne d'être aimé, avaient été jetées aux fCn» et dispersées par la main des bourreaux. Li mit entière s'écoula au milieu de ces grands souvenirs. Au point du jour, je m'acheminai, suivant TiliB^raire que m'avait donné Jérôme, vers £oooen, pour m'écarter un peu de la grande route de Bruxelles. Parvenu au pied de la montagne d'£couen, je me dirigeai vers une petite maisoa ds village; mais l'effroi r^^it partout; on senbUt me fuir, et je me décidai à m'éloigner à Fasped de quelques liommes couverts de bonnets roqgei. que j'aperçus à l'extrémité de la rue. Je maitlaî deux heures jusqu'à l'entrée d'un bois, on j'attoidis la nuit. Dès que la lune fut levée, je me misci route et j'arrivai à Amiens vers le matin. A r»* pect de sa rivière, je me trouvai dans le phisgnHl embarras : il fallait entrer dans la villeoo mejeler à la nage. J'étais dans cette perplexité lonM|iie j'aperçus une petite barque; je fis signe an batelier. qui vint aussitôt à moi. Il me reçut fort bien, ne fît asseoir à côté de lui, m'apprit qu'il était pécheor. et qu'il allait lever des fîlets dans les roseaux voisins. En parlant ainsi, nous débarquâmes sur fia* tre rive; il m'easeigna ma route die son mien^ct me laissa.
FRAGMENS DE L'AMAZONE
Après sept jours ou plutôt sept nuits de marche, pendant lesqueUes il ne m'arriva aucune aventure remarquable, j'arrivai à la vue de Bnixelles. Ayant, suivant les instructions de Jérôme, laissé cette ville sur ma droite, j'entrai dans Saint-Romain , et la première personne que j'y rencontrai fat mon libérateur; il y était depuis deux jours et m'attendait à l'entrée du village. Dès que nous fûmes seuls, il me remit la lettre suivante de ma femme :
« Enfin je reçois de tes nouvelles, tu vis encore » et tu m'envoies des secours! Ah! que ne puis-je » aller mourir avec toi !
» Hier, il était nuit, je venais d'allumer ma » iampe, lorsque j'ai entendu un grand bruit dans » Fescalier, comme d'une troupe d'hommes ar- » mes. Mon premier mouvement a été de fermer 1» ma porte au verrou; alors on a frappé; ma fiUe » s'est mise à pleurer; son frère m'a dit : N'aie » pas peur maman, je saurai bien te défendre. — » Pauvre enfant! lui ai-je dit, il faut obéir. Les 9 coups ont redoublé, j'ai ouvert la porte; alors » six hommes, armés de sabres et de fusils, se sont » précipités dans la chambre. Leur chef était un » espèce de petit provençal , maigre et pâle , coiffé » d'an grand chapeau , qu'il n'a pas ôté de dessus » sa tète. Citoyenne, m'a-t-il dit dans son patois, « veox-tu faire résistance à la loi? où est ton mari ? » — Je n'en sais rien, lui ai-je répondu. — J'ai » ordre de l'arrêter. Quand viendra-t-il? — Je l'i- » gnore. Et je me suis mise à pleurer. Cependant, » un de ses compagnons, plus honnête, m'a dit à » l'oreille : On n'en veut ni à vous ni à vos enfans. j» La loi ne pimit que les coupables. — S'il est 9 est coupable, me suis-je écriée, c'est d'avoir » servi sa patrie dans tous les temps de sa vie.
» Enfin cette troupe , après avoir fouillé dans le V cabinet voisin, et jusque sous mon lit, s'est re- 9 Urée bmsquement. Le petit commandant m'a 9 dit : Il ne £aiut pas m'en vouloir; tu dois obéir à 9 la loi. Quand ils ont été descendus, Henri m'a 9 dit : Qu'est-ce que la loi , maman ? — Ton 9 père dit que la loi est un lien qui unit les hom- 9 mes; mais que lorsqu'elle n'est pas fondée sur la 9 nature, elle les met en état de guerre; il dit que 9 la France , depuis la révolution, a au moins qua- 9 Ue-vingt mille lois. — Oh bien ! m'a dit Henri , 9 je ne pourrai jamais les connaître toutes. Alors , 9 me Jetant à genoux et fondant en larmes, j'ai 9 remercié Dieu de t'avoir sauvé jusqu'à présent 9 des mains des médians; je l'ai prié de sauver de 9 même notre malheureux pays : mes enlans ont p prié à mon exemple. Je me préparais à les coiif> cher sans souper, car il était plus d'onze heures
i> du soir, lorsque j'ai entendu frappera ma porte; » je me suis approchée : Ce sont de bonnes nou- » velles de votre mari , m'a dit tout doucement » une grosse voix. Aussitôt j'ai ouvert ma porte; » mais à la vue d'une espèce de charretier, j'allais » la refermer, lorsque sa bonne mine m'a rassurée. » Il avait un bissac sur l'épaule, sou chapeau à la » main, et tenait dans l'autre un paquet dont l'a- » dresse était de ton écriture. Alors je l'ai prié » d'entrer et de se reposer; j'ai ouvert avidement » ta lettre : à la nouvelle de ta sortie de Paris, mon » ame s'est ranimée. Après un moment de silence, » il a tiré de son bissac un paquet de farine et un » gros pain, qu'il a mis sur la table. Aussitôt ma » fille a détaché son fichu de dessus sa tête, en lui » disant : Prenez, monsieur, ce fichu pour votre » petite fille. O vertu ! on ne t'apprend pas; tu es » naturelle au cœur des hommes. Madame, m'a- » t-il dit, en souriant de cette action, monsieur » votre mari m'a encore donné pour vous cin- » quante écus en papier, je comptais les donner » en paiement au bureau de la Ville; mais cette » monnaie à présent est si discréditée, que j'ai été » obligé de payer en argent ; et tout ce qu'a pu » faire le chef du bureau , c'a été de me promettre » de m'en dédommager par quelques livres de fk- » rine. Il m'a fait donner un premier à-compte , » que je viens de vous remettre; tous les huit » jours, je vous en apporterai un paquet pareil. » Vous voudrez bien répondre à votre mari que je » me suis acquitté en partie de sa commission. De- » main, vers midi, je passerai sous vos fenêtres, » je ferai claquer mon fouet , et , à ce signal, vous » m'enverrez votre lettre par votre fils , et soyez » sûre qt^'eUe parviendra à votre mari; faites at- » tention de n'y miettre ni votre adresse ni votre » nom , de crainte de surprise. En disant ces mots, » il a ôté ses gros souliers ferr^ , afin , m'a-t-il dit, 1» de ne pas fkire de bruit dans l'escalier , et il est » descendu sans vouloir qu'on l'édairât Peut-on » voir tant de délicatesse, de générosité, sous ime » aussi rude écorce? p
Que mes enfans sont dignes d'amour! D'où leur viennent ces semences de bonté? Est-ce la nature qui les a mises dans leur cœur ? est-ce par les soins de leur mère que ces plantes du ciel portent déjà des fruits ? Hélas ! pourquoi faut-il que je m'en éloigne peut-être pour jamais!
SUITE DE Mon JOUANAL.
Je suis entré à six heures du soir dans la barque ; elle est pleine, les chevaux sont attelés, on sonne la cloche, nous partons. Je goiUe fort cette façoa
FRAGHENS DE LAHAZONE.
(]*aller. Nous avons cliangé cette nuit plusieurs fois lie chevaux, et le matin on nous a fait passer dans une autre barque; peu de temps après, nous avons fait notre entrée en Hollande. Je me sens de Tamitié pour les Hollandais; ils Hont propres, ils aiment Tordre ; leur pays me platt ; il me parait riche. J'i^ore les noms des villes et des villa^ que nous traversons ou que nous apercevons de loin ; mais ils sont en grand nombre; les campagnes sont superbes : ce sont pour F ordinaire de vastes prairies couvertes de troupeaux. Des paysannes y ont un embonpoint et des couleurs qui font plaisir à voir. Les canaux unissent ces paysages; ils sont couverts (le i)aleaux et d'usines. Quelquefois im canal traverse sur un autre canal , et vous voyez dans le même temps une barque passer dans celui de dessus et une autre dans celui de dessous. L'industrie i-ègiie partout. Les digues qui bordent le rivage sont couvertes de moulins à vent qui pompent les eaux des canaux et les empêchent de se corrompre en les rejetant daas rOccan. Ces digues, en quelques endroits, sont si élevées, que je vis un gros vaisseau qui faisait voile à Amsterdam, à plus de quinze pieds d'élévation au-dessus des prairies. Si ces digues venaient à se rompre, la mer inonderait ces mêmes terres qu'elle couvrait autrefois. C'est ce qui est arrivé auprès de Harlem , où Ton ne voit plus qu'un vaste lac, au milieu duquel apparaissent encore (|uek]ues clochers.
Nous mimes pied à terre à l'entrée d'Amsterdam, sur des quais magnifiques. Ils étaient couverts d'un peuple nombreux , tout occupé des soins du commerce. En arri^-ant, nous apprimes que le statliouder était en fuite , et que les troupes françaises s'étaient emparées des principales villes de la Hollande. O asile de la liberté ! combien ta prospérité durera-t-elle encore ? Il y avait plus de quarante ans que j'étais venu à Amsterdam. J'y avais rencontré un de mes compatrioti*s, M. Mustel , alors gazetier et fort au-dessus de son état par sa probité et ses talens. Dans l'origine il était homme de lettres, il avait rem|K)rtc un prix au Palviod de Cacn; c'était ime ode fort belle sur la mort de Caton. Cette pièce fit tant de brait que M. Mustel fut appelé à Paris ftar mademoiselle Lecouvreur, f*ar Jean-Baptiste Rousseau et par des seigneurs de la (X)ur <le Louis XV. Tous lui firent beaucoup de tromplimens et ne lui rendirent aucun senice. Ayant épuisé ses rcssourct» dans <le vaines espérances, il se détermina à accepter remploi d'instituteur des enfans du roi de Pologne. Il partit pour Dantzick; mais le n)i étant venu à mourirdansces en- 1 refaites, M. (Vlustel se rembarqua pour la Hollande, on il se cliargea d'écrire la Gaufite de France, ce
qui lui procura an peu de fortune. Dev«nn nem, il désira retoanier dans son pays, poar y mooiv; et comme il avait cru trouver en moi qndqiiei tilens, il m'offrit sa place. Mais akirs j'étais jeuK, plein d'ambition, je préférais la carrière inîiiUiR à ceUe des lettres, et j'étais résolu à aller tenter h fortune dans le nord. M. Mustel me dit : JTose nm prédire que vous regretterez un jour ma phoe. Autrefois je faisais ma cour aux grands; et ma eux qui me la font aujourd'hui. Ils veulent que je fiarie d'eux, j'ai des malles pleines des kltreide ces hommes avides de réputation; mais je ris de leurs espérances , et je me moque de leurs promesses.
M. Mustel était un vrai philosophe, d'un onetère sérieux et d'un esprit gai; mettant son boaheur dans la liberté , dans la culture des leltm et dans celle d'un petit jardin où il aimait à se promener. Je voulais savoir s'il restait encore qod- (|ue souvenir de sa personne dans son voîMnige, et s'il avait été heureux dans sa patrie où il i^éttà retiré. Ma destinée était bien difTérente, j'étais obligé de fuir la mienne, pour aUer dier un aâle dans des pays inconnus. Je trarenai donc la ville , en partant de la grille du magnfiqoe jardin du juif portugais P...., portant cinq taih sans pour armes , comme le grand-maltre de Malte son parent, et je me dirigeai vers le cfuarlNrqifavait liabité M. Mustel. Je reconnus aisémcnla maison et celles qui l'environnaient à leurs frontiipices figurés en escalier pyramidal et aux inniptions qui en ornaient la fiiçade. Ces inacriptionf rffraient toujours le nom du mari et de la fénane, avec la date de l'année de leur naissance et de lev mariage. On trouve sur presque toutes les d'Anuterdaro ces décorations conjugales. Je mençai mes informations; nuûs dans aucune do mabions voisines je ne pus apprendre des noovdki de mon ami. Tout était changé : une cfaamale petite école d'enfans des deux sexes était dereaae une écurie; une cave, où l'on vendait antreftâ des porcelaines du Japon et où j'avais peméiB jour tomber par un temps de pluie, était un minet bruyant où l'on vendait du tabac. Je ne < pas qu'il y eilt encore en vie un seul des voirimà M. Mustel. Pour les maisons, elles semblaioileBbellies; toutes leurs croisées et leurs portes peintes en bnm ou en gris. Gonmie j'avaîi serve mon sarrau de roulier et que d*ailiemjt n'avais rien à adieter, j'étais assez mal recaèf marcliands, qui fumaierit gravement leur pfeà leur comptoir. A toutes mes questions, ilsneiê- |H)ndaient que par un je ne sais pas , fort sec; S je m'adressais aux mardiandes, c'était nnbdi
FRAGHENS DE L'AMAZONE.
qui ne Hnissail point, niais qui ne m'instruisait de rien; dles répétaient souvent Mtisiely Musiel^ et liniwaient par rire. Enûn je me retirai , réflédiîssant combien la réputation est peu de chose , puisqu'un homme de lettres qui distribuait la renommée aux potentats deux fois par semaine, et dont le nom avait été répandu, pendant trente ans, dans toute TEurope, n'était plus connu dans la rue uiéuie où il avait vécu.
Il était près de midi , j'éprouvais le besoin de manger, et je m'aclieminai vers le port, guidé par les ruisseaux qui y descendaient. Arrivé sur le quai, je fus frappé d'un coup d'œil que je n'avais \u nuÛe part. Le port contenait alors près de cinq mille voiles; de jolies marchandes de légumes, de fruits, de lait et de toutes sortes de mardiandises, le parcouraient eu tous sens, dans de petites chaloupes qu'elles conduisaient fort adroitement. Ces dialoupes, bariolées de rouge et de vert, contenaient les provisions journalières; les marchandes les annonçaient, en chantant sur toutes sortes de tons. Un nombre prodigieux de marins, fort proprement velus, allaient et venaient sur les quais bordés de maisons, où il ne manquait pas une brique. Cet air d'aisance et de contentement d'un grand peuple me remplissait de satisfaction. J'entrai dans un petit cabaret fort propre, qui avait pour enseigne un soldat qui se coupait un bras d'an coup de hache, dont la légende était : A la Révocation de VÉdit de JVanies.
L'iiôtesse me reçut d'abord assez froidement; mais lorsqu'elle sut que j'étais émigré, et que je fuyais de Paris à la faveiu* de mon déguisement, elle me dit : Mon cher compatriote, je suis aussi Française; je m'appelle Ricliard de Tallard, parente du fameux maréchal de ce nom. Je suis obli-^ gée , pour vivre , de tenir ici une petite auberge. Aussi, je lui ai donné pour enseigne le nom de la révocation qui a fait tant de mal à mon pays. Charmé de retrouver tme compatriote, je m'entretins un instant avec elle; puis je la priai de me permettre de faire une petite toilette pendant qu'on apprêtait le dîner. Je n'ai jamais vu une femme si vive, si alerte, si babillarde et si bonne. Lorsque je descendis, le diner n'étant pas encore prêt, je ooums à la poste , où on me remit une lettre de ma femme; et je sentis que je pouvais encore être heureux! Un philosophe me disait un jour que la Providence conservait les espèces, mais qu'elle ne se mêlait pas des individus. Je lui répondis : La Providence est au moins aussi étendue (|ue l'aû*^ qui enveloppe également la terre et les plus [letits <Âjets qui sont à sa surlace. Cette pensée est bien oonsolante; elle m'apprend que Dieu me protège
en Hollande, dans le même temps qu'il veille à Paris sur ma femme et sur mes enfans. L'essentiel est que nous mettions notre conGance en lui seul. Chère épouse ! m'écriai-je , embrasse nos enfons tous les jours après leurs prières; fais-leur prendre des habitudes vertueuses : ce sont des câbles qui attachent notre cœur à Dieu. Ou comprend la Divinité par la raison, mais c'est par le cœur qu'on la sent. Lorsque les tempêtes de l'adversité soufflent , que la terre s'ébranle sous nos pas chancelans, (fue les ténèbres s'assemblent et nous voilent la lumière des deux , nous sentons encore le côté qu'occupe le soleil , à la douce chaleur qui nous réchauffe.
Au milieu de ces réflexions , j'ai entendu madame Richanl de Tallard qui m'appelait à grands cris. Je suis descendu, et, d'un air riant , elle m'a fkit passer dans un petit salon , où il y avait une table d'iiôtede douze couverts. La comiiagnie était rassemblée. Madame Richard s'est mise à taUe , à la place d'imnneur, et m'a feit asseoir auprès d'elle. Après le diner, les convives passèrent dans le salon, dont la me donnait sur le quai; là, chacun fuma sa pipe sans rien dire, suivant la coutume du pays. Madame Richard me retint, avec un des convives , dans la salle à manger. Ce convive était un homme de bonne mine, qui paraissait avoir environ quarante ans; il avait un surtout bleu : madame Richard l'avait invité à prendre du café avec nous. M. Duval, lui dit-elle , void un de mes compatriotes auquel vous pouvez être utile; il dierche un emploi, vous avez des amis, tâchez de lui trouver une place convenable, vous m'obligerez. Je m'obligerai moi-même, répondit M. Duval; mais vous savez qu'il est trop tard aqjonrd'hui : id toutes les affau-es se traitent entre midi et une heure. En attendant, monsieur, me dit-U, je vous offre la moitié du cabinet que j'occupe dans cette maison; mais quelques affaires me forcent de sortû*; nous nous verrons à mon retour. A ces mots , il se leva et prit congé de nous.
Aussitôt madame Ridiard fit monter un lit dans le cabinet de M. Duval, et on y porta mon petit équipage. Pour moi, j'avoue que j'étais étonné de voir dans un incomiu tant d'activité et de zèle pour m'obliger. Je ne doutai pas que madame Richard n'eôt déjà prévenu Duval en ma fiiveur. C'est une grande recommandation auprès d'une femme que le malheur ; il semble que la nature ait répandu les femmes entre les hommes pour fortifier les deux extrémités de la chaîne sociale, l'enfonce et la vieillesse.
Le lendemain , à l'heure de la bourse , Duval , voulant tenir sa promesse , m'engagea à le suivre.
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Dès que nous fûmes arrives, il me recommauda à quelques agens de change , dont l'unitiue fonction était de placer les étrangers. 1^ premier (|ui mV borda, demanda à voir de mon écriture; mais il ne la trouva pas convenable pour être chez un négociant. Il me demanda ensuite si je savais Tanglais, Tallemand, le russe, le hollandais. Je lui répondis qu*à peine je savais le français et un peu de latin; que j'étais incapable d'enseigner Tun ou Fautre ù un enfant, parce ({ue moi-même, depuis que j'étais dans le monde , j'avais oublié les K'gles de la grammaire. Eh bien! que savez-vous donc? reprit-il avec impîitience. Je lui répondis <|ue m'étant occupé de pliilos<)phie , j'étais en état d'enseigner aux enfans les principes de la religion et de la morale; c'est-à-dire de leur donner la force de réprimer leurs passions. — De quelle religion êtes- vous? — De la religion catholique. Alors il se mit à rire, et me dit qu'il ne connaissait fias un père de lamille qui voulût faire usage de mes taiens, surtout de celui de réprimer les (tassions, c'est-à-dire de refréner le dcsir de gagner de l'argent ; ce qui ne ferait de mon élève qu'un négociant toujours pai!vre. M. Duval lui ayant dit que je n'étais (tas aussi ignorant (|ue je le disais, que j'avais appris les matlR'matiques, que j'étais versé dans lalittératurefrançaise , mon agent me demanda si je saurais faire une clianson un jour de noces ou de fête; (ju'il connaissait une dame russe (]ui avait trois enfans, auxquels elle voulait faire apprendre les mathématiques; mais qu'elle exigeait que le maître fAt parfait dans son art; et qu'il tirât les sorts avec des cartes , de l'étain fondu, ou même du marc de café. Il ajouta (|u'il coiuiaissait un grand seigneur, le baron de S[)arqueu, ambassadeur de Hanovre, qui paierait richement un secrétaire, s'il savait faire de l'or, science que sans doute je devais posséder à mon âge , s'il était vrai que j'eusse étudié les mathémati(jues. Il finit en me recommandant de ne pas perdre une minute : je me mis à rire, et il s'en fut. Je demandai à M. Duval ce qu'il revenait à cet agent pour ses peines; il me dit : il a un mois de revenu de chacune des personnes (ju'il place. Vous voyez , lui réiwndis-je, qu'un vieillard véridique n'est lK)n à rien. Duval s'adressa encore à quelques autres ai^ens du commerce; mais aussi inutilement.
Comme nous rentrions chez madame Richard , je vis plusieurs matelots qui lui remettaient des lettres, des paquets et même de l'argent, pour les faire parvenir à leurs familles. Dès qu'elle m'eut aperçu : Eh bien! dit-elle, êtes- vous content? Je secouai la tête; puis, étant entré' dans la salle à manger, je lui contai ce qui nous était anivé. Oh !
dit-elle , comme l'esprit de commeroe rend le oeur étroit ! cependant ganlez - vous de perdre courage. Il s'en faut bien, lui di^-je. Dans la position où la fortune m'a placé , je me regarde comme un homme pour qui tpntes les chances sont bonnes, et j'irais jusqu'au fond des déserts del'Auiéri({ue , si j'étais sAr d'y trouver la paix. Mais h paix ne se trouve pas même dans les déserts; je n'en veux d'antre preuve que ce qui m'arriva quelques mois avant de partir de Paris. Une dame de mes amies reçut une lettre de la NouveUe-Orléuns, |)ar laquelle un jeimc rrançaislui mandait son arrivée avec celle de plasieare de ses amis; il ajoutait que, se trouvant sans autres ressources que leurs bras et un vaste terrain sur les bonis da Uississipi , ils avaient formé une société adive et laborieuse, où le bonheur semblait avoir choisi un asile. Cependant ils manquaient de fi»nnies; ciil lui écrivait que si elle avait quelques jeunes pBrentes ou quelques amies qui eussent le coonge de les venir joindre, ils paieraient les firais de voyage, et qu'elles vivraient avec eux dans l'abondance, au milieu du [dus beau pays du monde. Vraiment! dit madame Kicliard. — Maissaveat-Tow, madame, 1» suite de cette aventure? Les femmes ne sont point arrivées; l'ennui et le désoidre le sont mtroduits dans cette société d'hommes : chacun voulait y commander, personne ne Toobit obéir ; le besoin les avait rapprocliés, 1 ambitloo les séiiara. Ënlin , les uns ont cherché de nouvelks retraites dans les États-Unis de l'Amérique, ks autres sont allés jusque dans les lies Antilles , mats la plu[iart sont morts çà et là, viclimes de l'intempérie du climat, des miasmes de Tair et de l'indigence. Que conclure de ce déplorable exemple? qu'il est bien difficile d'être heureux sur la terre. Après dîner, M. Duval m'invita à monter dan sa petite diambre : elle n'était pas plus grande que celle d'un vaisseau ; car, dans les ports de mer, ks maisons, dans leur architectnre, ressemblent beonœup aux navires, et les navires aux ma'isons. flen ouvrit la fenêtre , dont la vue s'étendait fort loin sur le port. En face était un gros ^'aisseau amarré avec deux grelins ; deux larges ponts à planches joignaient sa proue et sa poupe, et on y voitorait sans cesse des caisses et des tonneaux. Son gaillard d'arrière était revêtu d'un ample filet , renh pli de légumes de toute espèce; de grandes chal()U|)es y déban]uaient quantité de marchandises. Sur les quilles, entre les canons, on voyait des bœufs, dvs moutons et des cages qui renfermaient une multitude de volailles. Ce vaisseau semblait |)orter dans ses flancs l'apiirovisionnement d'une grande ville. Eh Men! dit M. Dm'al, êtes -vous
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encore dégoûté de fcnvie de vori^er? Nod ^ lui di»^e, OD peut tout risquer quand od n'a plus rien à perdre. Ce vaisseau, dil-il, que vous voyez, s'appelle l'Europe : fen suis le pilote, el, avant deux jours, il doit mettre à la voile. Il va une quantité prodigieuse de passasrers que nous attire la rénrfotion française ; mais je trouverai bien le moyen de vous y procurer une place, et même im emploi y qnoiqne le capitaine soit le plus avare de tous les bommes. Il a doublé et triplé la plupart des emplois sur la même personne, pour les frdre exercer à meilleur marché. Cependant il en a oublié un de la plus grande nécessité, c'est celui de commis à la distribotioo des vivres. Cet emploi ne demande qu'un peu de surveillance , et ne troublera guère votre repos, puis({ue vous ne l'exercerez qu'une fois la semaine , c'est-à-dire tous les samedis. Eh bien! lui dis-je, nous partirons, et je suis prêt à suivre vos conseils. Ecrivez donc à votre famille, répondit-il; demain malin, nous irons ensemble voir le capitaine. Quoique fort riche, il n'a point de logement à terre , parce qu'il dit qu'un bon marin ne doit jamais quitter son vaisseau. Il faut encore que je vous prévienne qu'il fait entendre à diaque passager, en particulier, qu'il abordera dans tous les pays où ils veulent aller : c'est un trait de son avarice; il ne refuse l'argent de personne, soit qu'on veuille aller en Afrique, en Amérique on en Asie. Pour moi , il me donne chaque jour la route que je dois tenir, et je n'ai point à m'en plaindre, car, au fond , je suis le pilote du vaisseau, et peu m'importe dans quelle mer il navigue, pourvu que je l'amène à bon port.
Le lendemain , nous nous levâmes sur les neuf heures, et je suivis Duval à bord du vaisseau V Europe. Il entra le premier chez le capitaine pour m'aimoncer. Capitaine, lui dit-il, voici un homme qui veut passer aux Indes, et qui peut être nécessaire à votre équipage ; alors j'entrai. Le capi* taine, m'ayant regardé des pieds jusqu'à la tête, sans me saluer, répondit à Duval : Votre iiomme est bien cassé, que sait-il fAire? Quel métier avezvous exercé, me dit-il, depuis que vous êtes au monde? J'ai étudié les sciences, lui répondis-je. — A ce que je vois , on ne fait pas fortune à ce inétier-là. Mon cherDûval, ajoutait-il , je n'ai pas besoin d'un tel homme. Cependant, répondit Duval , il manque un commis à la cambuse : votre vaisseau est bien approvisionné; mais s'il n'y a pas une personne sage et discrète pour surveiller la distribution des vivres , vous en manquerez avant qu'il soit trois mois. Ne croyez pas que je puisse me charger de tant d'offices à la fois. J'ai veillé sur l'embarcation des boissons, du biscuit et des
barriques d*eau: j*ai la liste de tans: les passager» et des gens de Téquip^ige; mais, quainl nous aurons appareillé, je ne pourrai plus m*ocrupor que du gouvernail. La Pro\idetice nmis en^ttie un homme éprouvé par Tiiiffiirtune; tw le laissez pas échapper. Le capitaine se frotta le front , et , tirant sa pipe de sa boudie . il me dit : La ftuirtiim que >tHis demandez ne vous occupera qu^une fob par s<»natne; ce n est qu'une simple surveillance qui ne vous fatiguera pas : je ne ^'eux vous accorder qu'une demi-ration par jour. Cepeiniant , lui dis-je, quoicpie oassi» par Tàge, mes l)e»nns n'ont pas diminué Mais, dit le capitaine, il me semble que Duval m'a dit que ^-ous vous propiisiez dépasser aux Indes pour faire fortune : vous avez donc de l'argent? car sans argent on en revient comme on y est allé, surtout à votre âge. Ecoutez, je suis raisonnable; je ne passe personne aux Indes à moins de vingt-cinq ducats; mais, comme je vous prends pour camlnisier à demi-ration , vous m'en donnerez douze, et tout est dit. Je nVn ai que six , lui dis-je, en lui montrant tout ce (pie je pnssi^is au monde. Pas à moins de douze , me répondit le capitaine. Duval , voyant que l'afhire allait manquer, lui dit : Je cautioime ce brave hommo pour les six autres; en même temps il les tira de sa poche , et les lui doniui avec les miens. Le capitaine les prit, regarda s'ils étaient cordonnés , et les mit dans sa poche, en me disant de chercher un logement près de mon poste, et en ordonnant à Duval de mettre à la voile le leiuiemaiii matin , au point du jour. Nous sortîmes , et Duval me conseilla de choisir dès à présent le lieu que je devais occuper, de crainte que , plus tard , il n<^ fût plus temps. Nous arrivâmes à l'extrémité du vaisseau , près du cabestan. lÀ était un noir colossal , avec sa femme , un enfant de deux ans et un chien d'dne taille proportionnée à celle de son maître. La vue de ces étrangers voisiiLs m'étonna. Vous voyez, me dit Duval, une ftimille victime de l'oppression. Elle est née en Guinée» ; le capitaine a ordre de la remettre dans son |Miy8 natal ; il est même très -bien payé pour cela, et wilà comme il en use avec elle. Je descendis dans cette espèce d'ablmc avec Duval. 1^ cambuse était [ileinc de provisions arrangées avec un ordre admirable. A peine fi^mcs-nous descendus, (fuc le noir, qui s'appelait Samson , s'approcha de nous : sa tête passait au-dessus de l'écoutille de plus d'un pied; son visage, quoique balafré, laissait entrevoir un bon naturel. Il avait pour tout vêtement une toile de coton; et à sa ceinture pendait une énorme hache, qui était son fétiche. Sa frmnie, (fui tenait son enfiuit à côté de lui semblait se ri^
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fumier sous sa protection , et ne s'élevait qu'à son épaule.
Lorsque j'eus pris connaissance de la localité, Duval me dit : C'est aujourd'hui samedi , jour de ilistribution : je vais vous mettre dans l'exercice de vos fonctions, vous verrez que rien n'est plus facile. A ces mots , il appela quatre matelots robustes , leur fit prendre dans la camlinse des barils de viande et de biscuits, avec des balances et des poids; puis des barils de liquides, avec diverses mesures. Il me remit le registre , où c>haque passa^^r et clia(|ue homme de l'équipage était classé (Kir chambrée de sept [personnes; ensuite, faisant ap[)eler le chef de chaque chambrée, nous distribuâmes la quantité de vivres qui lui revenait pour la semaine.
Dans un des barils de iKimf salé, qui avaient été défoncés pour la distribution , il s'était trouvé une jambes de cheval encore toute ferrée; le matelot , char^ de peser les rations, avait jugé à propos de l'envoyer à une chambrée de Juifs polonais, (|ui d'alN)rd la refusèrent; mais, aux huées que fîtl'é- (juifiage , ils prirent la résolution de la présenter dire(rtement au capitaine. Celui-ci, demi-ivre, se mo<|ua d'eux k son tour, et leur lit observer que c'était une friponnerie des fournisseurs de leur nation; en même temps, il leur ordonna de se retirer sur le gaillard d'avant; ce qu'ils firent, en murmurant do dépit et de colère. Celui qui portait la jambe de cheval, pariait un peu français; il était furieux , et voulait s'en prendre à moi. Mes frères, leur dis-je, je vous ai distribué ces vivres au liasard; prenez patience , la distribution procliaine vous sera plus favorable. A peine j'achevais ces muts, que le plus colère d'entre eux tira son couteau, dont il m'appuya la pointe sur la poitrine; je ne iierdis (las la télé, et, le saisissant fortement, je parvins à le désanner. Aussitôt la troupe entière m'environna en jetant des cris affreux. C'en était fait de moi , lorsque Samson , qui était à deux pas, saisit par le cou l'orateur qui avait porté la parole, et, lui arrachant sa jambe de cheval, frappa à droile et à gauche. Son énonne chien se joignit à lui , et bientôt ils restèrent maîtres du champ de bataille. Samson ne l)orna pas là ses services : il m'aida à descendre dans le trou qu'il occupait avec sa femme, et, dès (lue j'y fus, ils m'arrangèrent un lit sur (|uelques toiles ù voiles, et m'engagèrent à prendre un peu de repos. J'en avais grand iR'soin ; mais les gens au milieu desquels j'étais me paraL^saient la plus misérable espèce que j'eusse jamais rencontrée; et, malgré la confiance (pie devait naturellement m'inspirer le généreux zèle avec lecjuel le mari venait de me se-
courir, je ne pouvais me défiûre d*uiie cndnle fort vive qu'ils ne me rendissent l'objet de quelques nouveaux outrages.
J'étais encore absoriié dans œs réflexions, knque mon ami Duval entra dans la cambuse. Après nous être entretenus quelque temps de la scène de la veille, sur les suites de laquelle il ne paraisnl pas avoir la moindre inquiétude : Vous êtes id, me dit-il, avec les meilleures gens du monde; œ bon noir et sa femme vous seront de la plus gruMle ressource. Je vous dirai leur histoire en deux mois : Samson est né en Guinée, des voteura le prirent étant enfant et le vendirent au caintaine d'un faisseau qui foisait la traite ; ce capitaine le rerendit à un habitant qui l'envoya garder ses troupeaux. La simplicité de sa vie et de sa nourriture déreloppa si taille et fortiûa son tempérament. Juaque^à, il n'avait point encore \u son maître ; mais un jour quil apportait unclievreauà l'iiabitation, oelni-d, l'ayant aperçu , fut si frappé de sa ibroe et de sa beauté, qu'il résolut de le faire instruire. En conséquence, il l'envova au dief de ses esclaves avec une lettre dont la lecture produisit un grand diangement dan l'état de Samson. Ce qui étonna le plus ce bon noir, ce fut de voir qu'un simple morceau de papier aviil pu dire tant de choses, sans qu'il en sût rien luimême ; dès ce moment , il conçut la plus baute idée des blancs. Il est certain que s'il avait eu un boo maître , il l'eût pris pour un dieu ; bientûi U le prit pour un démon , car , dès qu'il eut quitté les chaoDi|ii pour la ville , tout son bonheur disparut. Son maître l'envoyait souvent à pied à l'habitation , d'où il revenait diargé à la fois de deux chevreaux gras, oo d'un veau entier, qu'il savait préparer avecnoe adresse et une propreté infinies. Un jour, ayant aperçu une jeune fille de son pays, gaie, vive, alole, il fut frappé de sa beauté; de son odté, elle pirot sensible à la force de cet Herculeafricain. Malheoreusement, cette fille, qui estaujourd'hul sa femme, attirait l'attention de son matire. Cdui-d défendit donc à Samson d'oser seulement la regarder, les menaçant l'un et l'autre de tonte sa colère, s'il n'était point obéi; mais» entraînés par un senlimcot (|ue la crainte ne pouvait réprimer, ils eurent Fim- [Miidence d'exciter la jalousie de leur lyran. Farieux de se voir trompé, il fait saisir la jeune négresse, la fait garotter sur une édidle par qmtfre bourreaux et leur ordonne de la fustiger de toota letirs forces. A cette vue, Samson se saisit d'oM hache , frappe à tort et à travers les quatre ministres des cruautés de ce barbare , abat la léte de l'un , fait sauter le bras de l'autre , coupe les cordes qui aliacliaient sa maîtresse et se sauve avec elle dans les bois voisins de l'Iiabitation. De là, ils fo-
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rent joindre la républSqae des noirs marrons, qui commençait à se former: il se mit à la tête de plusieurs partis et fit les excursions les plus terribles sur les terres des Hollandais, n'ayant pour toute arme que sa redoutable hache, dont il fit son fétiche. En vain les habitans de Surinam emploient des troupes européennes et de Tartillerie; les noirs de la république en triomphent avec les armes les plus communes , animés par l'amour de la vengeance et de la liberté. C'en était fait de Surinam, si les magistrats n'eussent demandé à traiter avec des ennemis qu'ils avaient jusqu'alors affecté de mépriser. Les noirs ne repoussèrent pas les propositions de leurs anciens maîtres; mais ils voulurent rester libres , et, fixant des limites entre les deux républiques, ils promirent seulement de ne plus recevoir d'esclaves fugitifs. La paix signée , Samson vint à Surinam où sa présence irrita la jalousie des blancs , surtout ceUe de son ancien maître. Cet homme perfide trouva le moyen de le foire arrêter comme coupable d'une nouvelle conspiration, et de l'envoyer en Hollande. A son arrivée, il demanda à être jugé par les Etats-Généraux. Son innocence ayant été reconnue , on lui rendit la liberté, avec le choix de retourner dans la république noire, où il s'était acquis tant de réputation, ou bien en Africfue, dans le lieu où il avait reçu le jour. Il a préféré la Guinée, où il espère revoir encore son père et sa mère. Le capitaine a reçu pour son passage une somme considérable; vous voyez comme il l'a logé. On croit même qu'il compte profiter de son ignorance pour le vendre, lui, sa femme, son enfant et son chien, dans quelque colonie européenne.
Après ce récit, Duval me quitta; je restai seul , et je me mis à examiner plusieurs passagers qui allaient et venaient sur le pont. Parmi tant de compagnons de voyage , il devait y en avoir un grand nombre d'opinions différentes. Pour moi, je l'avoue, quoique j'eusse lu une infinité de brochures sur notre révolution, et que je méditasse quelquefois sur les événemens politiques, il ne m'était jamais arrivé de rencontrer juste; il en était à peu près de même de la plupart des études que j'avais feites dans les livres : c'était en me nourrissant de la lecture de ceux qui étaient les plus vantés , que j'avais cru connaître comment les plantes végétaient, comment je digérais, comment l'enfant se formait dans le sein de sa mère ; la cause du flux et du reflux de l'Océan , du mouvement des astres ; et je m'étais aperçu à la fin que j'ignorais parfaitement toutes ces choses. Je résolus donc de faire vopu d'ignorance, de ne plus étudier que dans la nature, et de n'y étudier que les choses qu'elle
avait destinées aux besoins de l'homme. Comme je faisais ces réflexions , on m'apporta mes provisions pour toute une semame; elles m'inpirèrent un tel dégoût, que je ne pouvais y jeter les yeux sans répugnance , et je sortis de la cambuse pour prendre l'air. Une nombreuse compagnie était à dîner sous une tente, devant la chambre du conseil; l'odeur qui s'exludait des mets était des plus appétissantes et se répandait depuis la poupe jusqu'à la proue. Je comptai autour de la table jusqu'à trente sièges, occupés par des gens qui faisaient force complimens à un gros financier , qui les régalait. Tallais et venais d'un côté à l'autre, lorsque je rencontrai Samson qui portait un cabillaud grillé sur des diarbons ; il m'hivita par signe à partager son dîner ; sa femme fit une sauce de genièvre , d'ail et de citron ; nous nous adossâmes au cabestan, et, assis sur une toile à voile , je fis un dîner délicieux. Au miUeu du dtner , Duval vint prendre place à côté de nous : il fit apporter une bouteille d'excelleil vin , puis voyant les passagers qui allaient et venaient sur le pont , il me dit : Il faut que je vous mette un peu au fait de leur caractère. Ce gros homme, au nez épaté , qui porte un habit gris galonné , est le principal passager ; c'est un receveur-général qui a enlevé sa recette; il abandonne son pays et sa fomille; il a trente caisses de piastres fortes dans la sainte-barbe, et le gaillard d'arrière est couvert de ses canards, de ses poules et de ses pigeons. Cette femme qui lui donne le bras est une marquise française; il lui Mi assidûment la cour, mais elle laisse croire à son mari , et à cet évêque qui porte une croix d'or, qu'elle travaille à la conversion du financier. Cet officier français , qui marche fièrement le poing sur la hanche et le chapeau sur l'cvreille, est le marquis. Il est fort ignorant, niais il fait une cour assidue à un mathématicien qui est auprès de lui. Celui-ci passe aux Indes sous prétexte d'y observer le passage de Vénus sur le soleil : il s'est fait donner des indemnités, qu'il a échangées contre une pacotille. Un peu plus loin est un franciscain qui porte le nom du fondateur de son ordre, il s'appeUe François; il a été sacristain, quêteur, aspirant; maintenant il est secrétaire de Monseigneur. Il conte force miracles de son évêque, qu'il veut faire passer pour un saint. C'est une chose digne de remarque, que ce qui fait les réputations, est l'intérêt que d'autres trouvent à vous louer ou à vous blâmer. Ce lion noir en est la preuve ; c'est peut-être le meilleur et le plus brave homme du vaisseau, personne n'en parie; mais, croyez-moi, vous n'êtes pas le plus mal partagé, et c'est un voisin qui vous servira dans Toccasion.
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Cependant le soleil était près de se coucher , lorsqu'il se ré[>andit sur le port un brouillard épais qui couvrit les vaisseaux ; on eût dit d'une mer aérienne toute ténébreuse , d'où l'on voyait s'élever rà et là plusieurs clochers ; les oiseaux de marine jetaient des cris affreux , et l'oliscurité était telle , que plusieurs venaient se précipiter dans nos hauljans et se laissaient prendre à la main; le soleil à Tliorizon paraissait une fournaise d*un rouge siunbrc, du sein dé laquelle sortait comme une léte de dragon. Il ne faisait [loint de vent ; ce[)cndant des barques du port nous hél^rent jusfju'à une lieue au large, oii nous trouvâmes un petit vent frais du nonl ; alors nous appareillâmes à la clarté d'un soleil fort pâle. Le lendemain, nous vîmes les côtes d'Angleterre, mais à travers un horizon très-bnimeux. Ce jour-là même, je me sentie une perle totale d'appétit , avec un grand mal de cœur; je crus que c'était un effet ordinaire du mal de mer, mais je ne pus vomir. Dans l'après-diner, je fus saisi d'un violent mal ile tête et je passai la nuit daiLS une sorte d'engourdissement et de malaise. Le lendemain la chaleur de la cambuse commença à me devenir fort incommode : dans la crainte de Tétre moimême à mes hôtes, je me levai à l'aide de Samson , et je fus me coucher sur la couverture même de la cambuse.
Duval , ayant appris que j'étais malade , vînt m'offrir ses soins , il me donna deux citrons. La femme de Samson m'en fit aussitôt de la limonade, qu'elle m'apporta dans une calebasse. Je ne puis |)enser qu'avec reconnaissance à la sensibilité <le (•etle jeune femme; elle ne voyait aucun être souffi-ant sans (|ue son visage n'exprimât la peine qu'elle en ressentait. La femme est faite i)our tempérer ce que les hommes ont de trop violent dans le caractère; c'est la moitié naturelle de l'homme. AiKsi la plupart des célil)ataires sont-ils portés à la cniauté ; c'est ce que prouvent les histoires an- (îiennes et modernes , surtout celle de l'Europe, .le voudrais donc qu'on emKanpiât des femmes sur les vaisseaux, et que ce privilège fOt accordé au moins à la quatrième partie des matelots les plus âgés. Ellesblanchiraient le linge, raccommoderaient les voiles, fileraient, auraient soin des volailles , i)ppréleraient le manger et préviendraient bien des abus parmi les hommes. Les femmes «les officiers , par leur éducation, civiliseraient les mœurs; et, par l'amour, les fêtes, les daases et les jeux , banniraient la mélancolie qui contribue plus qu'on ne |)enseà une foulede maladies du corps et de l'esprit.
Pendant le cours de ma maladie , il m'arriva une ciiose très-étrange, et qui me laissa une profonde iini)ression. Une nuit , j'aperçus distinctement au-
tour de moi des avenues d'arlires , doot les brandies pendaient comme celles des saules plearenrB; elles étaient d*une verdure incomparablement plus belle , toutes semées de paillettes d'or. Il y avail plusieurs espèces de ces arbrisseaux , dont les feailles étaient variées de couleurs diverses , et dont les branches formaient des entrelacs d'une élégance qu'il est impossible de dépeindre. Bientôt parurent , au milieu de ces vastes prairies , ane muhîtude d'animaux, tels que des lièvres, descfaèrres, des taureaux , des cerfe. Il me semblait qoe ces arbres cliangeaient de feuilles et que ces animaux tantôt couraient, tantôt s'arrêtaient çà et M, variant sans cesse leurs attitudes. Jamais le fiimenx Paul Potter n'a rien peint d'une aussi parfiiite imitation. Quoique cette vision n'eût rien d'effrayant, elle me remplit de tristesse; je crus que j'allais mourir, d'une manière à la vérité fort étonnaile et fort douce. Je me mis à réflédiir sur h mort, dont le nom seul effraie tant de bons esprits et les soumet à la tyrannie d'hommes barbares qui les remplissent d'effroi pour leur profit. On lit dans Rossuet un morceau qui a été excessivement loué, et qui pourtant n'est guère digne , selon moi, d'un chrétien. Il peint Dieu qui hait les bom* mes, quoique rachetés par la mort de son fils. H le peint qui s'amuse, depuis la création, à les précipiter dans la mort; en vain, chemin faisant, Os veulent s'arrêter et se reposer un peu : Non, ditil , marche, allons , avance, point de repos que ta n'y sois arrivé! Ainsi se succèdent toutes les générations. Madame de Sévigiié disait que la crainte de la mort i^ndait toute la vie maHieureose , par cela seul qu'elle y menait infailliblement. Pascal est encore allé pins loin quand il a dit que Dieu a les hommes en horreur. Il n'en était pas de même de Marc-Aurèle, le païen, qui disait que nous devons sortir de la vie comme d'un banquet, en remerciant les dieux de nous y avoir admis, ne fiil-ce que pour quelques jours. Ainsi pensait Fénelon. Et en comparant cet ami des hommes avec son persécuteur, il me semble que l'un pêche par excès de haine, et l'autre par excès d'amour.
Si tout est opinion, me dlsais-je, ne nous fions point aux hommes, à leur autorité, à leur crédit; fions-nous à la nature. Qu'est-ce que la mort en elle-même? C'est la fin de la vie, comme la nuit est la fin du jour ; c'est l'arrivée au port , c'est le repos de la vie , c'est la sœur du sommeil , disait Socrate; elle nous déli>Te des maux publics et particuliers, du soin de pourvoir à notre existence, des persécutions , des calomnies , des maladies, de la vieillesse , de la perte de nos amis , <les guerres
FRAGMENS DE L'AMAZONE
et de la crainte de mourir. La mort , dit-on , nous livre à d'affreux tourmens; des démons de formes effroyables nous attendent après la mort. Mais comment Thomme, doué de raison, se sert-il de cette raison même pour accroître ses maux et s'environner d'êtres fantastiques et méchans? Quoique j'aie beaucoup voya&:é, seul et en société, je n'ai jamais vu aucun démon et je n'ai ouï dire à aucun homme de bon sens qu'il en eût vu. Il y a à la vérité des livres qui en parlent ; mais ces livres sont l'ouvrage d'hommes , ou trompés ou trompeurs. Comment Dieu se servirait-il de démons pour punir éterneUement des hommes qui n'ont traversé qu'une vie passagère? En voyant cette terre couverte d'arbrts , les champs semés de fleurs et d'oiseaux , je croirais bien plutôt que l'autre monde est peuplé d'anges qui ont déposé sur notre globe les germes de tant de bienfaits pour l'usage des hommes. Les animaux ne craignent pas la mort naturelle : les papillons et les mouches vont mourir de vieillesse au pied de la fleur dont les nectaires les ont nourris; ils y collent leurs œufs et lui confient leur postérité. C'est dans les forêts de l'Afirique qu'expirent l'éléphant et le rhinocéros : ils dierchent, pour mourir, les lieux où ils ont aimé à vivre. Chose digne de remarque ! les en&ns n'ont pas la crainte de la mort^ ce n'est que leur éducation qui la leur inspire et qui les livre à la frayeiu-. En général , il en est de'nous comme des animaux , nous aimons à mourir dans les lieux où nous avons aimé à vivre : le guerrier dans les combats; le savant au milieu des méditations du cabinet; le philosoplie à la vue de la nature , dont le spectacle l'a tant de fois ravi.
Pendant que je me livrais à ces réflexions, la lune se levait à l'horizon et ré^iandait ses douces clartés sur la mer, dans les manœuvres et les voiles du vaisseau. Son aspect avait quelque chose de triste qui me remplit d'émotion. C'en est donc fait I medisais-je; demain je ne verrai plus l'aurore! Mon corps sera jeté à la mer; mais mon ame, que deviendra-t-elle? sera-t-elle seule anéantie? Elle est delà nature de la lumière : elle me fait tout voir et elle n'est point vue; sans doute elle ira se rendre dans sa source , dans ce brillant soleil , trésor de la Divinité, d'où sortent toutes les générations. Cette dernière pensée me tranquillisa ; je sentis que ma fièvre se calmait , et je m'endormis d'un profond sommeil. Le lendemain , je me réveillai au lever du soleil. Samson et sa femme, au faible bruit de ma voix , m'apportèrent un bouillon de poisson assaisonné d'un peu de piment. Le vertueux Duval vint à moi , suivant sa coutume , et m'apporta une Louteille de Malvoisie. Je lui demandai où nous
étions. Il y a , me dit-il , aujourd'hui trois semaines que nous sonunes partis d'Amsterdam; nous avons passé hier le tropique du Cancer : nous sommes à présent entre les iles du Cap-Vert et les Canaries ; les courans généraux nous ont jetés entre ces iles et l'Afrique, comme il arrive toujours dans cette saison, où ils viemient du sud pendant six mois ; nous sommes presque affalés sur la cote orientale ; ce n'est pas ma faute , j'en ai averti le capitaine ; mais par la grâce de Dieu nous en sortirons. Nous avons seulement des calmes à ci'aindre avant de gagner le milieu de l'océan Atlantique, pour nous rendre à Rio-Janeiro, où il compte charger des piastres pour de là aller commercer dans l'Inde.
Cependant le vent et le courant continuèrent de nous porter sur la cote d'Afrique, que nous aperçûmes le 17 au matin. Je commençai ce jour à me lever, à l'aide de Samson ; je m'approchai du boni du vaisseau , et je vis la terre el les montagnes qui fuyaient à l'horizon. Nous étions à l'embouchure d'une petite rivière, où nous jetâmes l'ancre pour renouveler notre eau. Malgré une houle assez forte qui se brisait sur le rivage , notre chaloupe entra dans la rivière. Une multitude de petits canots, dans cliacun desquels il n'y avait qu'un honmie , nous apportèrent toutes sortes de fruits el de poissons. Il y avait des ananas, des oranges, des ignames, des patates, des citrons et même des calebasses de plusieurs façons remplies d'eau fraîche , de lait ou de vin de coco. Il s'élevait de tous ces fruits des parfums qui embaumaient les airs.Quant aux poissons, les uns étaient tout rouges, et si gros, qu'un seul suffisait pour remplir un canot entier; les autres étaient plus petits, mais de formes extraordinaires, et tels que je n'en avais jamais vu. Les bonnes gens qui nous les apportaient ne voulaient en échange que de vieux habits, des clous et des verroteries : ils diantaient ù tue-tête. Le capitaine ne leur permettait pas de monter à bord : C'étaient , disait-il , de grands voleurs. Mais le commerce se fit par écliange et par signes.
Je ne comiais pas de plaisir plus doux que celui de la convalescence; c'est une résurrection de tous les sens. Qiaque objet parait plus éclairé , chaque fruit répand un parfum plus délicieux. Il s'élevait des prairies et des bois de cette lie une odeur qui panenait jusqu'à nous et me remplissait de volupté. Je sentais couler le plaisir et la vie dans mes veines ; la gaieté de ces bonnes gens se communiquait à moi : les nns, dans leurs pirogues, entouraient notre vaisseau de toutes les productions lie leur terre et de leurs rivages ; les autres plongeaient dans l'eau , en jetant des cris de joie.
FRAGMENT DE L'AMAZONE
J'étais assis, appuyé sur le bord du vaisseau ; mon cœur priait Dieu. Duval , m' ayant aperçu , vint à moi et me dit : Je suis ravi de votre ^érison. Je ne connais point du tout ce lieu; j*ai pris toutes mes sûretés. Ce vaisseau tire dix-neuf pieds et a trente brasses; le canot cpii u*en tire que deux, ne trouve pas de fond : c'est ce qui fait la sûreté des bons noirs, car il faut des pirogues pour aborder sur leui's rivages. Cependant la nuit arriva , et les noirs , loin de se retirer, vinrent entourer notre navire en plus grand nombre ; les uns avaient des flambeaux et cliantaient , d'autres s*occupaient de la pêche. De jeunes négresses plongeaient dans l'eau , et en ressoiiaienl toutes pliosphoriques avec un homard à la main ; d'autres re[»araissaient avec un panier d'huitres toutes couvertes d'étincelles , et nous les ofTraient en riant.
Je dis à Duval : La nature ici a favorisé les peuples les plus simples de jouissances supérieures à celles des peuples les plus civilisés; elle leur a donné du pain dans des patates , elle a placé leur vin au sommet de leurs lataniers et mis leurs vétemens sur des arbres à coton ; leur lait, leur beurre, leur huile, se trou veut dans des cocos, le sucre dans un roseau , la poudre d'or dans le sable de leurs ruisseaux , et l'ambre gris sur leurs rivages. Ils n'ont besoin ni de notre agriculture, ni de notre superflu ; ils [)assent les jours et les nuits à daaser et à se réjouir au sein de l'abondance.
Cependant le capitaine ayant envoyé à terre la clialoupe et la yole pour y faire cueillir des citrons et des cocos , elles revinrent vers minuit sans avoir pu découvrir un seul endroit où il fût possible de mettre pied à terre.
Ce marin , qui avait eu sans doute la pensée de se rendre maître de la petite flotille des nègres, résolut de se venger de sa mésaventure , et du refus qu'ils avaient fait de nous découvrir une anse propre à débarquer. Le jour commençait à paraître , lorscpi'il fit tirer les canons de l'arrière sur un i)ois de cocotiers qui n'était pas à un demiquart de lieue de nous. Notre pilote, qui venait de se lever au bruit de notre artillerie, courut chez Iç capitaine et lui représenta le danger d'une |)areille action. Si vous continuez à faire canonner ces bonnes gens qui nous ont si bien reçus, lui dit-il, il sortira des ports de Fez et de Salé des galères qui viendront, avant trois jours, donner lacliasse à notre vaisseau. Ces mots adoucirent le capitaine; il donna aussitôt des ordres, on leva les ancres et nous appareillâmes. Je fus très-affligé d'une conduite si l)arbare; et, comme Duval s'était jeté dans la yole pour aller souder le canal où nous devions passer, je lui demandai à m'embar-
qner avec lui pour me distraire el fortifier on pea ma santé en changeant d'air. Durai se porta en avant sur une lie que nous devions odtoyer. Il m'y fit débarquer avec lui et planta sur la pointe h plus avancée un petit drapeau blanc, pour senir de direction au vaisseau. Tout d'un coup, un grand homme, déjà sur l'âge , sortit d'un bois et s'avança vers nous ; il était entooré d'une pièce de ooloo bleu et portait, d'une main, une feoiUe de lattnier qui lui ombrageait la tête, et de l'antre , im bâton qui l'aidait à marcher. Il noos aborda, et, après nous avoir salués, il nous dit de n'être pas étonnés de trouver un homme Manc sar ces boids. Je suis ne en Suède, je m'appelle Vnstrum ; j'exerçais la profession de médecin ; la révolation française m'attira à Paris , où je fis paraître qnelqoet écrits sur l'agriculture, sur les finances et le oommerce ; mais ils irritèrent contre moi tons les gfns à systèmes ; et leur fureur de\1nt si grande, que j'aurais été leur première victime sans le secoun de quelques amis. Echappé à ce péril, je rassemblai au plus vite les débris de mon patrimoine; je quittai la France et m'embarquai à Hambourg pour les lies du Cap-Vert , où je trouvai un peuple simple et innocent, qui m'accueillit conune on ami du genre humain.
Je résolus, en reconnaissance de son hospitalité, de lui inspirer le goût du travail, quoiqu'il n'en eût aucun besoin. A mon exemple, les noirs cultivèrent d'abord quelques arpens de tabac, qu'ils aiment beaucoup, de l'indigo du plus .beau violet, et quelques légumes de l'Europe, dont j'avais apporté les graines. Ils ne >'oulaient point d'argent; mais je payais leur récolte avec des mouchoirs des Indes du plus beau ronge. Ib étaient mes fermiers; et pendant quatre ans je ftv le plus heureux des hommes, lorsqu'un jour j'aperçus plusieurs vaisseaux, que je crus d'abord commandés par des Anglais. Us abordèrent auprès de mon liabitation, et je vis avec surprise une troupe de brigands armés, qui se mirent à dévaster mes magasins et à couper toutes mes plantations. Je m'étais caché dans les bois; mais , ayant entendu plusieurs gens de l'équipage parler français, je repris courage; et, m'adressant à leur commandant, j'appris qu'il avait ordre du gonveniement même de détruire tous les établisiemens anglais. Il parut très-fâché de sa méprise, et me fit présent de quelques bouteilles d'eau-de-vie; mais je n'en étais pas moins ruiné. Je résolus donc de ne plus donner désormais auctuie prise à la fortune; je me retirai dans ce petit Ilot, où les tortues et les cocotiers suffisent à mes besoins; un pea de coton que j'épluche de temps en Xeai\is suffit à
FRAGMENT DE L'AMAZONE
mes vétemem. J'ai été témoin de la barbarie que votre vaisseau a exercée, ce matin, contre les insulaires mes bons voisins; cependant mon amour pour mes semblables ne m'a point abandonné : lorsque je vous ai vus attacher votre signal sur le cap de cet Ilot, j'ai jugé que vous couriez le plus grand danger, car ce courant, qui vous a séduits, n'est qu'un contre-courant. Il fout que votre vaisseau porte, en levant ses ancres, sud sud-ouest, pendant une bonne heure; ensuite, en tirant une seconde bordée au sud , il sortira par ce débouché, à travers ces îlots, du courant véritable, qui porte à l'est pendant six mois. Ainsi parla cet étranger. Duval le remercia du service qu'il venait de nous rendre, et lui offrit tout ce qui dépendait de lui dans l'Inde ou en Europe. Non, ditril, je ne veux pins rien de l'ancien ni du nouveau Monde. Il nous quitta en disant ces mots, et disparut bienloi à travers les arbres de la for^t
a II y a ici une lacune considérable dans le ma- » nuscrit. CeUe partie de l'Amazone comprenait » le récit de la navigation de l'auteur, des rives » de l'Afrique à celles de l'Amérique. C'est donc » près de l'embouchure de l'Amazone que nous » allons le retrouver. »
On respirait à peine, tant la chaleur
était grande : assis sur le cabestan, je voyais les flots couverts de végétaux d'un vert de Brésil; ils paraissaient venir de l'occident. Des oiseaux de terre et une foule d'oiseaux de marine apparaissaient au milieu de cet océan de verdure que le courant entraînait vers l'orient. Tous ces indices me faisaient soupçonner que nous dérivions vers quelques terres inconnues; je résolus de m'adresser à Duval , pour m'en éclaircir. Précisément il venait à moi, une carte à la main; son visage était troublé: Je viens, me dit-il, d'avoir une qoerelle fort vive avec notre capitaine. Suivant sa ooatume, il fumait sa pipe; un mathématicien était au|Mrès de lui , occupé à pointer une carte de l'Atlantique ; je ne lui ai point dissimulé qu'à force de changer la route du vaisseau , il l'avait mis dans une dangereuse position; que loin de pouvoir aborder au Brésil , comme il l'avait désiré , nous étions à l'embouchure de l'Amazone, d'où il était impossible de nous éloigner, surtout si l'orage qui se préparait venait à souffler de l'est. Vous pouvez, vous-même, ai-je ajouté, reconnaître d'ici tous les signes qui annoncent les atlérages de l'Amazone. Le capitaine étant hors d'état de me répondre, le mathématicien a pris la parole et m'a dit : Monsieur le pilote, votre système s'éloigne
de celui de Newton; il est sûr que le mouvement de rotation de la terre entraîne l'Atlantique vers le Brésil ; et, par conséquent, le courant de l'Amazone porte vers le sud, jusqu'à quarante lieues du rivage : ainsi , au lieu de nous contrarier, il doit nous être favorable. J'ai compulsé plusieurs journaux des vaisseaux du roi , qui tous attestent la même chose ; il y a peut-être des exemples contraires, mais c'est l'effet de quelque tempête ou de quelque tremblement de terre. Monsieur, lui ai-je répondu , la rotation de la terre n'entraine pas plus les eaux de l'Océan au sud-ouest, que cette rotation n'entraîne les arbres de nos forêts vers ce même point. Mais, s'il faut en croire les observations de plusieurs vaisseaux de la compagnie des Indes, qui ne partent qu'en été, les courans du pôle nord, qui régnent dans cette saison, les ont entraînés vers le sud. Quant à nous qui sommes partis en hiver, je ne doute pas que les courans du pôle sud ne produisent un effet opposé, en nous repoussant vers le nord. Le Mathématicien me répondit simplement : Cela est calculé. Le capitaine a répété : Cela est calculé ; et je me suis retiré sans pouvoir obtenir d'autre réponse
U était nuit, lorsque je fus reveillé
par un éclat de la foudre ; un moment après , un deuxième coup se fit entendre et tomba sur le mât de misaine : dans l'instant toutes ses voiles furent enflammées, et, comme je couchais au pied, je n'eus que le temps de sortir de mon trou, à l'aide de Samson. Je me mis sur le cabestan, et j'aperçus dans le vaisseau la plus grande confusion ; le feu avait pris à la chambre commune. Déjà le vent, qui soufflait de l'avant, poussait la flamme en arrière et menaçait d'embraser toute notre voilure et de rendre l'incendie universel, lorsque Duval , s'étaiit rerais au gouvernail , manœuvra si habilement, qu'il força le vaisseau d'arriver vent arrière, ce qui empêchait la flamme de s'étendre davantage. Cependant la tempête devenait de plus en plus furieuse. Au milieu de ce désordre , Samson songeait à notre salut : ayant frappé un coup de sa hache sur la tige du mât de beaupré, il le força de se rompre et le fit tomber à tribord avec toute sa voilure; puis, sautant dans la mer, il lia ses vergues avec ses cordages, et en fit un radeau qu'il attacha au vaisseau : sa femme et son enfant y descendirent aussitôt ; il m'engagea à les suivre, et, nous ayant tous attachés avec des cordes , il s'éloigna du vaisseau, contre lequel les vagues menaçaient à chaque instant de nous briser. Alors la marée qui remontait l'Amazone nous fit aller en dérive dans le fleuve, et nous vîmes le spec-
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1 RAGMENS DE LAMAZONE.
Ucle le plus arrrcux que riiiiagination puisse concevoir. I.C capitaine avait fait iiieltre le canot à la nier, et on y avait jeté les caisses de piastres, dont il s'était emparé, à Taicie de (pichpies convives qui avaient pris les armes. (]e[»endant le fmancier faisait de vains. efforts pour les rejoindre; il poussait des cris affreux en se voyant si indii^nement dépouillé et abandonné |)ar ces lionnnes perlides, qui sVloijrnaient , en toute hâte, avec son or, à la lueur de rincciuîie cpii allait lui-même le dévorer, je vis le vertueux Du val à son gouvernail, environné de llauimes : il ne son^reait plus à sauver le vaisseau ; mais il vouhiit mourir à son |H>ste. San sort m*émut vivement ; mes yeux , obscurcis \Mr les larmes , ehercliaienl toujours a le suivre : la marée , cpii venait avec une extiême rapidité , me le lit bientôt perdre de vue. Nous n'apercevions plus qu'un tourbillon de flammes, loi-scpi^une explosion se lit entendre, llélas ! ce pauvre Duval , si simple, si modeste, si vertueux, était perthi pour jamais î Ainsi les gens de bien éprouvent, sur la terre, les maux destinés aux nuk^hans.
Il était né dans une île de la mer Baltique, dont tous les babitans sont d'excellens marins; il s*bonorait d'avoir rt\i\ le jour dans cette ztme (pii a domié naissance à trois grands astronomes , Co[»ernic , Tyciio-lirabé et Ilerschell. Son projet , après cette cam|Kigne, était de se retirer dans sa |»atrie lK)ur y vivre en repas, ou bien à Genève, où il avait des parens, et où Ton |)Ouvait , disait-il, peu* ser librement. Je sentais vivement le regret de sa |>erte : il avait été mon ami , quand je croyais ne plus en avoir; et maintenant je me trouvais daiLs le plus triste abandon, au milieu d'une mer inconnue, sur un misérable radeau ctmduit [mr un malheureux noir.
(ilependant Sanuson , sans inquiétude sur le présent comme sur le passé, s'occuimit à faire un hameçon avec un clou*: il en picpia la pointe dans sa chair, et l'ayant frollé de son sang [lour servir d'apiKil , il le jeta à la mer au Imut d'une forte ficelle. A peine y était-il tombé, (pi'il fut avalé ïwr un gros poisson, que Samson tira et qu'il divisa avec sa hache, en cim] [tarts. Il donna d'abord la tète à son chien, et distribua à sa femme, à son cnftUil et A moi lestniis autres piirLs, se réservant la cinquième. Comme il vit ({ue je m'étonnais de ce (pi'il commençait la distribution {mw son chien, il me dit : Si lui n'avoir pas à manger, Inideveiâr enragé et mordre nous. J'applaudis en moi-même au l)on sens de Somson. En effet , la justice envers nos serviteurs . hommes ou IkMcs, est charité |K>ur nous : les hommes nous volent , et les chiens no:is mordent. Mes convives se jetèrent , mmme des oi-
seaux de proie , sur leur portion de poisson cm; mais ce fut en vain que je voulus goûter i b mienne. Je sentais bien que c'était un préjugé ùe. mon éducation ; car j'avais mangé avec plaisir de» huiU'es et des oursins de mer, des liarengs pecsci de la morue salée; mais je n'avais jamais mange de poisson cru d'une certaine grosseur. Samsou, voyant mon eml»arras , alluma du feu en frottant deux éclats de bois l'un contre Tautre, et se pcé- |)ara à me fah-e des grillades. Pendant ce temps, sa femme puisa de l'eau dans sa main pour désaltérer son enfant ; mais elle la rejeta en faisant U grimace : en effet , elle était salée; ce qui m'aonul fait douter que nous fussions entrés dans le fleuve, si dans l'instant même , nous n'eussions entendu , au milieu des coups répctés du tonnerre, un brait encore plus affreux venant de l'orient. Nous aperçûmes en même temps une lame d'eau qui s'étendait a perte de vue du nortl au sud et se roulait sur elle-même en se brisant en écume : sa haulror était si prodigieiLse, que les barres qui, dans les grandes mauées , re|N)assent la Seine et les autra fleuves de l'Europe vers leurs sources, n'en donnent qu'une bien faible idée. Celle-d venait avec le courant du fleuve le plus grand du monde , et c'('tait un effet de la fonte des glaces des Cordillères, qui se dirigeaient vers l'Océan et luttaient victorieusement avec les eaux de ses marées , qu'elles re(M)ussent jus(]u'à quarante lieues de son embouchure. I.es Imlieus l'appellent Prfroraca. Celte lame est double, et les deux moitiés se suivent de très-près : la première , qui me parut haute oonune une montagne ,ploni;ea tout l'avant de notre radeau au fond du fleuve; et la seconde acheva de l'enfoncer tout entier, de manière que je crus un moment (pie je ne reviendrais jamais à la surlace. Bien nous en prit que le bon Samson nous eùl Ions attachés aux pièces de lK)is qui comiNxaient le radeau : il n'y eut d'enlevé que mon dcjeAner ; noDu revînmes en moins d'une demi-minute au dessii« de ce C(»urant, si i-apide que le meilleur coursier ne pourrait l'atteindre. Je n'ai jamais pntsé de la vie à la mort et de la mort à la vie en aussi peu de teinp<i ; c'était en effet notre dernier coup de grdce: quand le malheur est à son comble , le iNmlieor n'est pas loin. Et c'est avec raison que les Orientaux disent dans leur style figuré , le plus étroit défilé est à l'entrée de la plaine.
Peu de temps après le passage du Préroraca, le vent tomlm et le soleil re|Kirut. Alors Samson s'occu|)a du soin <le faire un [letit mât et de Fassujétir avec des coixles; il y attacha une partie de son linge et de celui de sa famille, pour le fairv sécher. Cette manœu\Te fut fort utile : d'abord
FRAGMENS DE L'AMAZONE
0005 Tiniies qae celle pelile voilure nous pouvait servir pour faire mouvoir à notre gré le radeau : car nous étions dans une position à craindre d'être tantôt poussés vers l*Océan , par le cours de FAmazone, tantôt rejetés dans l'Amazone par les marées de rOcéan. Mais cette voile nous sauva; car Samson étant monté en haut du mât pour éprouver sa solidité, vit à l'horizon deux petites voiles latines, et en m^me temps il se mit à crier et à demander du secours. Les Sauvages ayant aperçu, de leur côté, les chemises attadiées à notre mât, se dirigèrent vers nous , et nous découvrîmes bientôt leur pirogae à l'horizon , sillonnant la mer avec une vitesse égale à celle de l'hirondeUe ; je ne dirai point à celle d'un aigle , car cet oiseau de proie solitaire o'ainse que le carnage; et , quelque éloge que les poètes lui aient donné pour plaire aux conquérans, je trouve que l'hirondelle lui est bien supérieure, parce qu'elle est plus utile aux hommes. Elle réjouit les chaumières par les chants les plus doux, et détruit les insectes , ennemis des moissons; elle annonce le retour des beaux jours et du printemps, et ne demande à l'homme que le repos, sans jamais lui être à diai^ge ; enfm , elle cliarme même les yeux , lorsque , se jouant les unes avec les autres, elles s'amusent à tracer de grands cercles, et eiccutent un ballet au milieu des airs. Une heure après, nous aperçûmtis distinctement la pirogue avec ses deux voiles latines; nous comptâmes quatre hommes , avec deux femmes et trois enfans. C'était, en elTet , des Sauvages ; ils étaient presque nus, avec une ceinture autour des rehis et un chapeau de jonc sur la tète. Ils hésitèrent d'abord , et tournèrent quelque temps autour de nous; mais ayant vu que nous étions dénués absolument de tout, ils ne balancèrent plus; ils s'approclièrent sous le vent , et nous jetèrent une corde au moyen de laquelle nous entrâmes dans leur pirogue. Le premier qui y mit le pied fut Samson , portant , d'une main , sa femme et son enfant, et de l'autre m'aidant à marcher. A la vue de cet Hercule noir, les femmes et les enfons des Sauvages me parurent frappés d'épouvante; mais les honunes s'étant levés, saisirent leurs lances, prêts à se défendre; bientôt ils se mirent tous à rire avec un tel excès, que leurs boucbes , qu'ils ont naturellement trèsgrandes, allaient jusqu'aux oreilles, et qu'on leur voyait jusqu'au fond du gosier. Quand ils eurent bien ri, ils nous firent asseoir, et nous offrirent de l'eau douce et des calebasses; ils y joignirent des patates coites sous la cendre , et un tronçon de tortue rôti sur des charbons : de ma vie , je n'ai mangé rien d'aussi exquis. Je me rappelai alors que les navigateurs européens vantent l'excellence des tor-
ŒUVRES POSTHVMES.
tues de i' Amazone, dont les Espagnols s'interdisent l'usage, je ne sais par quelle poliaque ou par queUe superstition. Dès que notre repas fut fini, les rires de nos Sauvages recommencèrent à nos dépens , sans que nous en pussions comprendre le sujet.
Cependant, notre pirogue, favorisée du vent , remontait l'Amazone avec la vitesse d'un poisson. La partie inférieure était d'un seul t^nc d'arbre de près de quaranle-€inq pieds de longueur , un peu creusé, et terminé en pointe par les deux bout»; deux planches , qui se réunissaient à la proiie et à la poupe , étaient cousues avec des écorèes de rotin enduites de résine. Cette pirogue n'avait point de gouvernail; mais deux honunes, l'un à la poupe , l'autre à la proue , la conduisaient habOement avec des pagaies. La solidité de sa carène , qui était d'une seule pièce , ne lui laissait point à craindre de s'échouer, même sur les rochers. Quant aux voiles , elles étaient de coton , et se manœuvraient avec la plus grande facilité. J'admirai l'industrie de ces hommes, que nous appelons Sauvages, qui avaient inventé la plus commode des embarcations, en réunissant les ailes d'un oiseau au corps d'un poisson. Le vent était fort léger, et nous remontions un fleuve dont les courans sont très-rapides, à travers une multitude d'Iles naissantes , qui ne sont encore que des bancs de vase et des éciieils. Cependant, nous ne Élisions pas moins de cinq lieues à l'heure, quoiqu'il y eût un obstacle à la rapidité de notre course : c'étaient deux lignes garnies d'hameçons, que les Sauvages laissaient à la traîne, de manière qu'Une se passait pas d'heiu-e où nous ne prissions quelques poissons. Quant à Samson, il n'était pas gai comme ces bons Indiens, maisil n'était pas trislecomme moi; le passé ni l'avenir ne le troublaient jama»,iln'étaitoccupéqueduprésent.II avaitavec lui tout ce qui pouvait lui plaire, sa femme, son en&nt, son chien, et il les voyait tous heureux.
Jusqu'ici les Sauvages avaient conduit heureusement leur barque au travers d'un arcliipel d'écueils, lorsqu'ils parvinrent au pied d'un rocher inmiense qui sans doute leur servait de lieu de relâdie. Il n'y avait ni port, ni rade qui pût les mettre à couvert de la tempête qui nous menaçait pour la seconde fois. Ce fut sur le rocher lui-même qu'ils cherchèrent un abri. D'abord ils s'échouèrent sur un rivage couvert d'une vase si profonde, que Samson, ayant voulu la sonder, y enfonça une perdie de quinze pieds de long. Les Sauvages se mirent à rire, suivant leur coutume, puis ils posèrent sur la vase deux laiiges planches , sur lesquelles ils placèrent deux rouleaux; et ayant fidt glisser la pirogue, elle parvint a'nsi sur la partie
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ferme du riva;^. Ce fut là (|ue Sainsuii leur montra ce qu'il savait faire; car ayant pris à son lour la pirogue par son avant, il la traîna seul jusipfau sonunet du rocher, ({ui avait au moins trente pieils (rdévation; il était couronné par cinq ou six tamariiui , dont les feuilles venaient de se refenner, car il <>tait nuit.
Les San vag:es se mirent aussitôt à chanter et A danser en cueillant de leurs fruits, dont ils préparèrent une espèce de limonade. La lune , dans son plein , éclairait ces lieux , et j'aperçus une Ihupie d'eau auprès de ces beaux arbres; elle était fort claire. Mais quelle fut ma surprise en voyant ma triste figure et mes liabits couverts de terre ! Alors venant à penser à la gaieté excessive iks Sauvages lorsqu'ils me regardaient , je crus en avoir deviné la raison , et je ne lialançai pas à me dépouiller, et à me jeter au milieu de l'eau. Cependant, SauLson 4^t sa famille arrivèrent sur le l)onl de cette source, dans la même intention; il chargea sa fenmie de prendre sohi de mon linge , et adirés nous être baignés a l'écart, nous n^primes nos vétemens qui étaient secs , et nous rejoignîmes les Sauvages, occu|)és à pré|)arer deux gros poissons et des |)atates pour notre souper. Mais prévoyant un furieux orage , ils cherchèrent à se procurer un abri en renversant la pirogue. Sams(»n les aida à mettre sa carène en haut ; ils allumèrent ensuite du feu , et nous nous réfugiâmes tous sous ce toit, avec de la lumière , pour y faire un rej »as à la romaine , coudiés sur les toiles de nos voiles en guise de lit. (^e souper fut fort gai pour moi ; le bien-être dont je jouissais après le l)ain, l'abondance et la bonté de nos vivres, rétablissaient sensiblement mes forces. Je sentis se dissiper mes inquiétudes; air, suivant ma malheureuse coutume, j'em|H)Lsonnais toujoui's le bonheur présent [Kir les regrets du \)asM} et par les craintes de l'avenir. Je m'étais d'al)onl iiguréqueces Sauvages, si hospitaliers, étaient des anthro[M)phages ; quant au IwnSamson, qui n*a- Tait reçu son éducation (]ue de la nature , rien de -semblable ne troublait son intelligence : il voyait la chose telle qu'elle était , et toujours sans illusion. Bien nous en prit de son sang-froid , car à peine commencions-nous à nous endormir, qu'un orage affreux vint fondre sur notre pirogue; jamais peut-être elle n'avait couru un si grand <langer : nous respirions l'air par-dessous son Iwrd ; mais le vent était si violent, <|uc s'y étant introduit, il la souleva d'un côté, et nous crûmes un moment cju'elle allait retoml)er sur sa carène. Il n'y a pas de doute qu'elle n'eût été précipitée du haut du ro(;lierdans Te fleuve, dont les floU s'élevaient jusqu'à nous, si Samson n'avait eu le temps de saisir un de ses cor-
dages, et de le fixer en terre a^f c de fortes cberlles de l)oi8. Cette précaution [irise, nous possimei la nuit dans un profond sommeil, malgré le famil épouvantable de la |iiuie et du tonnerre.
Le lendemain, le beau temps reparut avec \t jour ; nos Sauvages levèrent les mains vers le soleil en cliantant et en daasant : l'orage, le dan^, tout était oublié. Ils retoumèrenl ensuite leur pirogue, et la descendirent dans le fleuve. En appncliaut de ses liords, notre vue fut frappée de l'a»- I)ect d'une quantité prodigieuse d'oiseaox mari» de toutes les formes, que le coup de vent de la mil avait no\Ts et rejctës sur le rivage. Je me ra|i|Klai alors avoir oui raconter un événement semliih- Me au fameux peintre Vemei. Ce qu'il y a desingulier, c'est qu'aucun poisson n'avait été vidiiiK de la tempête , quoi(|uc dans les mers du Noid il y ait souvent des cachalots et mtoie des balaiK» qui s'échouent et périssent sur le rivage.
NousiHHis rembarquâmes; les Sauvages dm* sèrent leurs voiles; et, sur les dix heures, noossortlmesde ce labyrinthe d'écueils : la seule dilKmce que j'y remarquai , c'est qne les mangliers qui to bonlaient étaient habités par des oiseaux do pha joli plumage. Ces espèces d'arbres fkMtani shI coinpos('s de troncs et de branchages de la giossar du bras et de la longueur d'un homme , dontkf racines plongent dans la vase , et dont la tôle crt couverte d'un petit bouquet de feuilles. 11 est évident que ces forêts marines sont destinées i pr^ server de la tempête le bord des lies. Une putif de ces mangliers était garnie d'huîtres exceUÎmles; nos Sauvages en recueillirent abondamment. Cependant le paysage s'emliellissait. Peu à pea,k« écueils se changeaient en lies d'une grande ^iikdue , et du milieu de leurs mangiiers s'âeraiert çà et là de grands bouquets de palmes. NosSmh vages étaient obligés, tantôt de se servir de feii« pagaies, tantôt de leurs perches; enfin l'en nti à manquer : alors Samson ayant saisi les pins httes de ces perches, les appuya sur ses deux ^nles , et , marchant courbé de l'avant à l'arrière de notre barque , il la força d'avancer à traven lei fonds, et à naviguer janque sur la terre. Cet offcice , qui nous étonnait tous , dura environ heure; c'est-à-dire, jusqu'au moment on aperçûmes une multitude de palmiers, an de ces jilaines marécageuses. A leur aspect, la Sauvages donnèrent des marques d'une joie ta»sive ; et comme alors la marée vint tout inonder, ils hissèrent leurs voiles ; la pirogue se mil i v»guer , et nous nous reposj)mes.
Le vent nous était si favorable , qu'en msiv d'une heure et demie nous arrivâmes à celle b-
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rèl : ce n'étaient ni des dattiers, ni des cocotiers, ni des tamarins , ni des palinicrs , du moins de ceux que j'ai vus dans mes voyages; c'étaient des ailires à peu près de vingt pieds de haut, portant des fruits dorés de la grosseur d'une prune. Au pied de ces arbres étaient amarrées plusieurs pirogues semblablesàla nôtre. C'était vers le coucher du soleU ; ses feux , qui se réfléchissaient dans ces eaux tranquilles , faisaient de ce paysage un Heu 4diannant. On eût dit que les arbres étaient dans reaa , et les pirogues dans des nuées d'azur. Dès qpe les Sauvages purent se faire entendre , ils jetèrent un grand cri; aussitôt nous vîmes sortir de ces beaux feuillages un millier de têtes d'hom- , de femmes, d'enfans , qui leur répondirent à par des cris. Je ne pus m'empécher de rire à œ spectacle, ainsi que Samson, sa femme et son cnfimt. Il est impossible de se figurer l'étonnement qui parut sur le visage de tous les habitans des arbres, quand ils aperçurent la famille de ce noir : ils n'avaient sans doute jamais vu d'homme de sa couleur ni de sa taille.
Le premier Sauvage qui descendit de son arbre éliit an vieillard ; il se servit d'une échelle de corde, qu'il posa dans notre pirogue, où étant pary/ean , fl fît à Samson un assez long discours , accompagné de gestes pour l'inviter à le suivre. A peine eut-il fini sa harangue , qu'il reprit le chemin de son palmier. Samson le comprit à merveille; fl prit sa femme et son enfant sous un de ses bras, d, s'aidant de l'antre, au bout de quelques minutes il disparut dans le feuillage : les palmiers voi- "siiis en tremMèrent. Je me préparais à le suivre, lorsque son énorme chien, le voyant parti, me devança en aboyant, et, s'aidant de ses pâtes et de as gueule, il vint à bout de grimper après lui. Foor moi , je fus vraiment étonné de l'instinct de cet animal, et de son attachement pour son maître; mais je ne le fîis pas du tout de la préférence que des peuples simples donnaient à un homme presqae sauvage sur un homme soi-disant civilisé. yélBh très-foible, et je n'avais point du tout le pied marin ; cependant il fallait aussi me hasarder é monter : j'en vins heureusement à bout, à l'aide de Samson qui me tendait la main. Mon embarras [r Alt encore un sujet d'éclat de rire. J'entrai , par espèce de trappe, dans une salle assez grande iirmée par la dme entrelacée de cinq ou six palarfers; le plancher était fait d'une très-grande aatte de leurs feuilles sèches, si forte , si bien tis- Sae , que rien ne pouvait passer au travers ; une seoiMide natte, plus fine et plus légère , servait de toit; on y avait ménagé des ouvertures sufTisanies poor la lumière; ces ouvertures étaient fermées
avec la nacre de l'huître perlière. Quelques-unes de ces écailles avaient plus d'un pied de large; elles donnaient une lumière agréable, mêlée de vert et de couleur de rose; les lits étaient des hamacs de coton ; il n'y avait point de cliaise. Cette grande cage était remplie de monde; j'y distinguai dans un coin le vieillard qui avait été au devant de nous; il se leva à mon arrivée, et m'invita à m'asseoir à sa gauche ; mais il me fut impossible d'en venir à bout, tant mes jarrets étaient roides ! Aussitôt plusieurs femmes me donnèrent de larges coussins, où je me trouvai fort à mon aise.
A peine étions-nous en repos, que des femmes nous présentèrent des calebasses remplies d'une liqueur très-agréable , avec des fruits de ces mêmes palmiers; elles y joignirent des morceaux de poissons griUés sur le cluirbon. Bientôt on apporta des lampes formées de cocos, et le salon prit un autre aspect. Le premier effet de ces lumières fut de faire chanter plusieurs oiseaux niellés dans les feuilles. Le lever de la lune, qui ne taixla pas, produisit le même effet dans les environs. La nature a placé ici des oiseaux qui chantent , comme notre rossignol, à différentes phases de l'astre du jour et de celui de la nuit. Je jugeai par ces chants lointains qu'il y avait aux alentours un grand nombre d'habitations semblables à celle où j'étais, et de laquelle partaient , d'ailleurs, plusieurs chemins nattés , qui correspondaient sans doute à ces liabitations voisines. J'étais si étonné de voir ces hommes amphibies , qui vivent à la fois sur Feau et dans les airs , que je ne pouvais en croire mes yeux. Je me souvenais bien d'avoir lu dans Pline que des hommes vivaient ainsi ; mais ce naturaliste ne pouvait parler des Sauvages de l'Amérique. Cependant, je vins à me rappeler que plusieurs voyageurs modernes en parlent. Le P. Gumilla, jésuite missionnaire espagnol, avait connu un peuple semblable sur les bords de l'Orénoque. a Ce peuple , dit-il, loge dans le feuillage du palmier, dont les fruits, les feuiUes et le tronc servent à tous ses besoins. » Il parle encore d'im autre peuple qui vit dans les mêmes lieux, et dont les mœurs sont opposées. Il raconte , à ce sujet , qu'une nuit il fut éveillé par des sons si lamentables , que les larmes lui en vinrent aux yeux : c'était l'arrivée , en canots, d'un peuple à qui il donna le nom de pleureur y et qui ne voyage jamais que la nnit^ comme les rieurs ne voyagent jamais que lie jour. Il observa que ces cris lugubres provenaient de longues trompettes, renflées dans sept ou huit endroits , dont le son remplissait l'ame de terreur.
J'éprouvai bientôt, moi-même, ki vérité de ce récit; car le second jour de mon arrivée, je fUs
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réveillé vers minuit [vir un bniît efrr0yal>le , dont le premier effet fut de mellre en fuite tous les oiseaux nichés dans le feuillnj^c de nas palmiers. Aussitôt je mis la tête à la fenêtre, et je sia avec horreur , à la clarté de la lune , une midlitude de canots qui descendaient le lleuve, couverts de spectres et de fantômes armés chacun de la trompette ûifcmale; de temps en temps ils sus[)endaient leur abominable concert, et les principaitx ireutre eux faisaient entendre des cris et des vociférations inintellifribles. A ce hniit, nas Sauvages descendirent tlans leurs piroçues , armés de lances : ils s'avanctTent au devant de^s pleureurs, et les ft>n*èrent de prendre la fuite. Plusieurs des fu<ritifs jetèrent leurs masipies et leurs trom|)ettes , d'autres par(»)ururent les nouvelles colonies , n'ayant d'autre but que de tirer des vivres de ceux qu'ils effrayaient, et de |)asser ainsi leur vie sans travailler.
Au retour de cette expiVlition, conmie le jour paraissait , les rieurs remontèrent dans leurs [limiers , et on entendit sortir , de leurs différens bosquets , des chants fort a;|:réables. Après cet acte, à la fois relifrieux et militaire, ils firent un grand repas , suivi de danses. Il faut avouer que Samson fut d'un ^and secours à nos hôtes : sa taille {çiîrantes(|ue, sa couleur noire, sa hache brillante, son énorme chien, qui le suivait partout la gueule l)éante , jetèrent d'alwrd l'effroi parmi les pleureurs, et ne contribuèrent pas \ïeu à leur déroute. Aussi fut-il traité avec toutes sort < s de distinctions; les femmes surtout s'empressa if *nt autour de lui ; (^lles frottaient ses mains avec*, de l'eau tiède, croyant que la couleur noire de sa lieau était factice ; elles en faisaient autant à son enfant; mais leurs soins étant su[)erl1us , elles se mettaient à éclater île rire.
Quoique ces bons Sauvages nous reçussent avec toutes sortes d'amitii^ , ceiMmdant je n'étais |)as sans inquiétude. Faute de Ixiussole et d'un ({uailde-cercJe, je ne pouvais déterminer le lieu où nous étions. Il me paraissait (pie nos Sauvages n'avaient jamais eu aucune relation avec les Européens. Je ne voyais |)armi les fenmies , ni min)irs, ni aiguilles, ni ciseaux, etc. I^ui*s rolies étaient de coton , bonlées de petites co<]uilIes de couleur vive , semblables h. celles des Maldives, que nous appelons porcelaines. Le plumage éclatant de plusieurs sortes d'oiseaux leur servait de coiffure, et les duvets de plusieurs sortes de nids garnissaient les berceaux de leurs enfans. Qu.int aux hommes, je ne vis [larmi eux aucun instrument de fer; leurs lances et leurs flèches étaient armées de dent« de poissons ; de gix>s buccins leur
servaient de trompettes pour se rallier dans les combats. J'étais témoin que la mer, dans ces lienreux parages, fournissait à diaqae pas , en abondance , des alimens sans peine et sans tnmdl. C'est sur ces bords que la Provldenoe a placé som la main de Thonnne tout ce qai peut lai être utile. Je me somrieiLs que la première nuit de mon airivée, les femmes et les filles de notre babîtaliMi vmdant nous régaler le lendemain , elles fomt à la pèche , la nuit même , après le retour de la mirée de l'Océan. Je ne dormais pas, et je r^anhîi |Kir la fenôlre, près de mon lit, œ gnmpe de feoh mes, pensant à la mienne et à mes enlans : bioildt elles furent dépouillées de leurs vélemens, se plongèrent tour à tour dans les ondes; et je lei voyais en ressortir, tenant une langouste on me téthis à la main. Elles en remplirent des oorbeilei, qu'elles rapportèrent en chantant au pied de leon palmiers. C'est bien avec raison que les poètes €it dit que Vénus était sortie du sein de la mer.
CepeiHlant , les Sauvages me voyant toojoHn triste, me firent entendre par signes qu'ils alÛoit me ramener dans un pays peuplé d'hommes Ixn^ bus comme moi ; qu'ils partiraient le lendemain an lever du soleil , et que dans trois jours nous arriverions : circonstance qu'ils m'indiquèrent en bk montrant le ciel vers le nord-est , et en m'en tn- , çanl trois fois la demi-circonférence.
Cette nouvelle m'inspira d'abord la plus gnude joie : j'allais me trouver pannl des Européens. Mais ()uand j'eus parcouru la perspective de bonbeur qu'elle me promettait, je ittombai dans mes inquiétudes liabituelles. Quels sont ces hommes boi^ bus, me disals-je, qui sont alléss'étaUir i unes grande distance de la mer? Sont-ce des Espagnob ou des Portugais? Mais, dans ce cas, nous easàam rencontn'ï quelques-uns de leurs vaisseaux; d'ailleurs notre pirogue a navigué au nord , et oe ne peut être ni des Portugais ni des Espagnols. Ainî mon imagination ne cessait de me tourmentir, d les souvenirs de mes lectures augmentaient enooK mes inccTtitudes. Je me figurai que, vers les lien inditpiés par les Sauvages, il y avait plusienn fé* publiques; la première, celle des Paulistes , composée de brigands de toutes les nations , qui avaient trouvé le moyen de se donner des lou, malgré k discorde perpétuelle où ils vivaient entre eux et avec leuis voishis. Quel secours devaîs-je en attendre fiour FEurope, où à peine leur nom tft connu ? Quant à la républiipie des jé^ites an F^ raguay, j'avais tout lieu de croire qu'elle avait éié détruhe par les rois d'Espagne et de Portustal^i qui elle faisait ombrage. Il ne me restait donc lacune espérance de ce côté. Enfin, jemesoonni
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