‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 85 sur 116 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

que j'avais ou! parler d'une troisièine république à quelque distance de Surinam. Elle s'était formée d'esclaves noirs fugitifs qui avaient conquis leur liberté les armes à la main , et avaient forcé leurs anciens maîtres de reconnaître leur indépendance. C'était là que Samson avait fait ses premières armes ; et si le sort l'y ramenait , il n'y avait pas de doute (|ue je ne dusse tout attendre de son amitié. Cette dernière pensée soulagea mon ame ; je résolus de m'en rapporter à cette Providence qui m'avait si Ixen conduit depuis que je m'étais abandonné à elle. Après ces réflexions, je m'endormis paisiblement.

Le lendemain , 27 décembre, je fus réveillé au soieirievant par le chant des oiseaux, et bientôt après j'entendis celui des Sauvages, La marée était haute, ils s'occupaient à charger la pirogue de différentes provisions. Ce fut alors que nous descendîmes, et que nos hôtes, pénétrés de regrets de notre départ , se mirent à leiu^ fenêtres pour nous faire leurs derniers adieux. Cependant Samaon ayant détaclié les cordages qui retenaient la pirogue au rivage, nous hissâmes nos voiles , et en peu de temps nous perdîmes la vue de cet archipel d'Iles plantées de palmiers marins, tantôt à sec, tantôt baignés des marées de l'Océan et de celles de l'Amazone. Nous quittâmes ainsi ce bon peuple, auquel on ne peut reprocher qu'un excès de gakté. Pour moi, mes incertitudes me reprirent avec mes espérances. Je desirais et je craignais paiement d'arriver à une liabitation européenne, n ne me paraissait pas sûr d'aborder dans les colonies espagnoles, où je savais qu'on avait arrêté tous les Français, dans la crainte que la révolution qoi emlirasait la France ne vint à y pénétrer. Le Paraguay ne m'offrait pas un asile plus assuré, quand même il y resterait encore quelques éta- Uîssemens de missionnaires , par l'attention que les jésuites avaient toujours eue de ne permettre à aucun voyageur européen de séjourner dans ce qu'ils appelaient leurs Rédemptions.

Pendant que mon esprit battait ainsi la campagne , Samson fumait sa pipe fort tranquillement. I Cependant, lui ayant fait entendre que je craignais l qu'on ne nous menât à Surinam , il se mit à sourire. Puis empoignant de sa main droite le manche de sa hadie, il la brandit en l'air ; ce que j'interprétai comme s'il m'eût dit : Voilà de quoi nous défendre. Nous ne tardâmes pas à rentrer dans ^ une vaste étendue d'eau que je pris pour la mer ; mais à la douceur de cette eau, qui n'avait rien de aauinâtre, je me figurai que nous étions tout-à-fait dans l'Amazone. Nous nous dirigions toujoui's an nord-ouest , et notre pirogue allait eomme le veut

Après avoir fait environ huit ou dix lieues en moins de deux heures, nous aperçûnles devant nous , à l'horizon , des lies naissantes ; leur terrain était beaucoup plus élevé que celui des lies que nous avions vues jusqu'alors; c'étaient aussi d'autres arbres, dont les feuillages m'étaient inconnus. Nous passâmes au milieu d'un grand canal qui allait aboutir à un bassin semblable à un lac ou à une méditcrranée ; quand nous l'eûmes traversé , nos Sauvages jugèrent convenable d'échouer leur pirogue sur une des lies qui se trouvaient à l'entrée. La nuit venue , ils nous firent apercevoir deux feux à l'horizon , que je pris pour ceux d'un volcan. Alors nos Sauvages se mirent à danser et à se réjouir, suivant leur coutume; pour moi, je passai une nuit fort agitée.

A iieine le jour commençait à paraître, que j'entendis le citant et le gazouillement d'une infinité d'oiseaux qui se dirigeaient dans l'intérieur des terres; aussitôt les Sauvages mirent leur pirogue à flot, et entrèrent dans le canal qui se présentait devant nous. Il était si large , que le, vent ne nous quitta pas un instant; nous voguions au mflieu , apercevant des rivages couverts de nomngliers flottans et de cacaotiers; ici s'élevaient des gerbes sauvages de cannes à sucre; là , des vanilles serpentaient à l'entonr, et embaumaient l'air de parfums; des arbres, beaucoup plus élevés que ceux d'Europe, croissaient au-dessus de ces jardins de la nature, comme pour les mettre à l'abri des tempêtes. Autour de leurs énormes tiges, circulaient des lianes qui retombaient en guirlandes et en festons. Ces admirables décorations se répétaient des deux côtés du canal , et formaient une route ouverte à perte de vue. Une multitude d'oiseaux animaient ce cliarmant paysage : là, des flamans couleur de rose et des pélicans mélancoliques, étaient perch^figr leurs nids; plus liaut, dans ces beaux feuillages, des tourterelles et des perroquets étincelans des plus vives couleurs , semblaient nous saluer par leurs chants et par leurs cris. Mais à peine étions-nous entrés dans ce magnifique canal, qu'à droite et à gauche d'autres canaux qui traversaient le nôtre nous ouvrirent une multitude de perspectives immenses qui laissaient voir autant de paysages reflétés par les eaux : nous nous imaginioas voguer tantôt sur des fleurs sans les flétrir, tantôt au milieu d'une Coule d'oiseaux sans les épouvanter.

Au bout de deux heures de cette délicieuse navigation , nous arrivâmes dans le voishiage de deux tours d'où partaient les feux que nous avions vus pendant la nuit; elles étaient rondes, et surpassaient en hauteur les plus grands arbres de ces

im

IRAGMEKS DE L'AMAZONE.

lies; elles me panireut de nioi-brc uu de granit de la plus riche couleur , veiné de blanc et de rouge : cliacune d'elles était l)dtie à Texlréinité d'un môle de la même matière, sur letiuel battaîenl saus cesse les enux de TAuiazone; au lieu d'être en talus, ces mcMes formaitMil une cuurl)e tellement allongt^ , que les vaj^ues du fleuve venaient doucement s'y amollir. Plusieurs raiijjs de degrés éUiient taillés dans leur éiiaissc'ur, depuis leur surface jus- (pi'au bord de l'eau : on i)ouvait y descendre en sûreté, et |)orter ainsi du secours aux iiavijTateurs naufragés. l>ntrée du |)orl , placée entre les deux tours , se fermait au moyen de deux [lortes perpendiculaires à écluse. D'un côté , elles roulaient sur des gonds de bronze^ <)e Tautre , elles étaient flottantes, et venaient, en s'ouvrant, s'appuyer sur un rocher ; de gi*osses chaînes de fer, assurées par des cabestaiLs, servaient à les ouvrir, car elles se fennaieiit d'elles-mêmes par reflet du courant perpétuel qui sortait du port , où se décliargeait un fleuve. CiOmine le poids de ce courant n'aurait pas tanlé à les détruire , on avait soin qu'il y en eôt toujours une ouverte , et c'était toujours c«lle par où le vent qui soufflait {Muvait le moins pénétrer dans le [)ort, afin que les vaisseaux y fussent le pi ILS en sûreté possible. Quant au passage que laissait celte ouverture, il était intercepté [»ar une chaUie de bamlN)us , \)oiit éviter toute suqM'ise.

Dès que nous fûmes signalés du haut des tours, un fort joli yacht se présenta devant nous , et se mit en devoir de reployer la chaîne de hamlwus IM)ur nous ouvrir le passage; ce fut l'affaire de (fuelques coui)s d'avirou. Ce {letit vaisseau n'avait qu'un mât , il était monté de jeunes rameurs trèsvigoureux , semblables à des triions. Un jeune homme, vêtu de blanc, d'une figure cliarmante, les commandait ; il sauta dans notre pirogue et s'adressa d'alx>rd aux Sauvages, dont il entendait la langue. Pendant leur pourparler, j'admirai ce port , le plus l)eau que j'eusse vu de ma vie : sa fonne est ronde , il a à i^eu près trois (|uarts de lieue de diamètre; à droite et ù gauche régnait une longue suite d'arcades qui paraissaient renfermer des chantiers de construction; en fkce était un grand (lont de deux arches , et des deux côtés s'élevaient des corps de billimens, et plusieurs habitations entremêlées de jardins. Quelques vaisseaux à l'ancre confondaient leurs mâts et leurs pavillons de toutes couleurs. J'étais dans le ravissement , lorsque ce l>eau jeune homme m'adressa la parole d'un air riant : d'abord il me parla hollandais, [)uis anglais; alors, pour le tirer d'em- Itarras, je lui <lis que j'étais français, passager sur le vaisseau l'Plurope^ et que nous avioas été

incendiés à rembouchure de rAmazone. Hod père, reprit ce jeune lionime d'un air atloMlri, j'espère que vous n'aurez point sujet de regreUcr votre iiatiie , vous êtes sur une terre bospiulière; mais comme, suivant nos lois, il faut que tooi étranger se présente à nos anciens avant de oommuniquer avec nos frères, je vais moi-même vov conduire devant eux. En me disant ces moto, 0 me baisa respectueusement la main , sauta dan son yacht, fit un signal, et aussitôt un bateta tout-à-fait semblable au sien sortit en roulant sor des cylUidres, et vint le remplacer à son porte; IK)ur lui , il fit route vers le principal corps de Ut iment , en remorquant notre pirogoe.

Nous arrivâmes , en moins d'un quart d'heure, au pied d'un degré qui aboutissait à une vaste galerie; on y bâtissait une fort belle galère, et on gros homme, la pipe à la main, en surveillait h construction. Ce hangar, soutenu par des oolonnés, se prolongeait fort loin , et j'y comptai une trentaine de galères , prêtes à appareiller. Lan voiles et leurs cordages étaient attachés sur leon vergues et sur leurs mâts, couchés sur les ponts. U était fort aisé de les dresser, au moyen des pooliei et des cabestans. Ces galères étaient posées sur des cylindres mobiles , rarrière fort relevé, et la proue inclinée vers le port; de sorte que, pour les eu tirer ou pour les y mettre à flot, il suffisait de laisser agir leur propre poids. Il s'aisuivait qne ces bâtimens, ({uand ils n'étaient pas de serrîoe, étaient toujours à sec, et qu'on y apercevait la pin petite voie d'eau.

'J'admirai le génie des mathématiciens qui avaient disposé un si beau port, avec ces briïemers et ces liangars de construction; et je ne doutai pas que ce lieu ne fût un reste des Rédemptions ilu Paraguay, dont les jésuites avaient porté sikn la puissance. Je me confirmai bientdl dans œde nouvelle idée ; car , étant parvenus au bout de cette galerie, nous trouvâmes un vieillard vêtu d'une robe bleue : c'était le père de notre jenne ooadneteur. Sou fils lui |»arla dans une langue que noos n'entendions pas; après quoi , ce vieillard me dit: Il faut ((ue vous soyez pr^enté à nos anciens ; mon fils vous y conduira après déjeuner : flhites-noni h grâce de faire ce premier repas avec nous, il nooi ])oilera bonlicur. A |ieine avait-il dit ces mots, que les sons d'une flckte et d'un hautbois se firem entendre ; plusieurs portes s'ouvrirent dans la pr h'iie, et nous en vîmes sortir une troapede jeunei filles et de jeunes garçons, avec des femmes et dei enfans. Les filles portaient sur leur tête , dans des ]Kiniers, des vases, des tasses, des coupes; d'antres tenaient des oorbeiUes remplies tie pains, tfe

FRAGMËNS DE LAMAZONE.

Ji03

fruib el de lailage. Elles s'approchèrent du vieilhird en s'indinant; pour ioi, il les embrassa Tune après l'autre, d'un air riant; et, suivis de cette charmante famille , nous montâmes un grand escalier qui terminait la galerie, et qui nous conduisit dans un vaste salon , dont le milieu était occupé par une table de bois d'acajou. Tous les convives s'étant rangés autour de cette table , le vieillard fit une courte prière. Ce fut alors que je ne doutai plus que je ne fusse chez les peuples dont les jésuites avaient été les premiers législateurs. Après celte cérémonie religieuse y ce bon vieillard me fit asseoir auprès de lui , et les Sauvages formèrent un cercle, assis sur le parquet du salon.

Ce spectacle à la fois touchant et extraordinaire, cei accueil plein de bonhomie et de simplicité, m'enhardirent au point que je me levai, mon bonnet à la main , persuadé que j'étais au Paraguay; et , m'adressant an maître de la maison, je lui dis : Seigneur laïque , je ne vous dirai point que si la fortune m'avait été favorable, je vous offrirais des présens ; car je n'étais pas plus nche avant de m'embarquer que je ne le suis depuis mon naufrage : au défaut de la fortune, agréez dune l'hommage de ma recoimaissance , et ne différez pas d'un moment pour moi l'honneur d'être présenté aux révérends pères jésuites qui ont établi un si bel ordre. Brave étranger, me réponditil , la méprise où vous êtes tombé est bien pardonnable ; mais vous n'êtes point au Paraguay : vous éies dans la république des Amis; c'est un pays qui n'est guère connu des géographes de l'Europe. Personne n'est plus porté que nous à secourir les malheureux; si nous agissions autrement , nous ne serions pas dignes du bonheur dont Dieu nous fait jouir sans intexruption depuis près d'im siècle. Comme c'est mon fils qui est chargé de vous conduire à la forteresse , il profitera de ce voyage pour vous donner une idée de notre origine : en attendant, buvons à votre heureuse arrivée et à celle de vos compagnons. A ces mots , trois jeunes filles et trois jeunes garçons se levèrent, une amphore à la main, et faisant le tour de la table, versèrent à cliacun de ceux qui y étaient assis des liqueurs délicieuses; puis chaque convive leva sa coupe vers ^ ciel, en nous saluant.

Il y avait environ une demi-heure que nous étions à table, lorsqu'un jeune homme de l'équipage du yacht entra dans la salle; il s'avança vers le jeune Bentinck Cook, et lui dit respectueusenient : Mon capitaine, nous sonunes à vos ordres. Nous allons vous suivre , ré|K)ndit celui-ci. Alors le père de famiUe se leva de table , et tout le monde le suivit , ainsi que nous. Nous reprîmes le che-

min du port, et nous trouvâmes , au lias de l'es, calier, fjusieurs femmes, parmi lesquelles il y avait une jeune fille blonde de la plus grande beauté , et qui portait une couronne de fleurs. Elle s'adressa au jeune Bentinck Cook, et lui dit : Alon consul, reviens ce soir; songe que c'est aujourd'hui la fôte du soleil, viens la célébrer avec ta famille. Oui , je reviendrai , lui dit le jeune homme en souriant; mais laisse-moi finh- l'année par une boime action. Je ne te manquerai pas de parole. Donne-m'en un gage assuré , lui dit-elle. Alors il lui donna un baiser. Les sœurs de Cook l'applaudirent, et eUes s'occupèrent à jeter dans la felouque des branches de mangliers et des rameaux d'orangers , de pamplemousses et de citronniers, tout chargés de leurs fleurs et de leurs fruits, dans toutes les nuances de leur dévetoppement. Les gens de l'équipage formèrent ensuite de ces feuillages un berceau autour du tendelet de la chaloupe, dans laquelle nous entrâmes, après avoir fait nos adieux au bon vieillard qui noua avait si bien accueillis, et à toute sa famille. Enfin, le jeune Cook donna le signal du départ, et aussitôt nous passâmes conune un trait sous une des . arches du pont, où la rivière , en se rétrécissant, formait un courant très->rapide.

Tout ce que je voyais confondait mon jugement; j'aurais désiré de me trouver chez les jésuites , à qui j'avais dû en Europe les premiers élémens des belles-lettres ; mais on venait de m'assurer que je n'étais pas au Paraguay ; et d'ailleurs, il n'y avait nulle apparence que les rois d'Elspagne et de Portugal eussent laissé subsister un si beau monument de la sagesse humaine. L'idée me vint que je pouvais être chez les Paulistes, qui vivaient aux environs du Paraguay. A la vérité, c'étaient des brigands qui infestaient ces contrées , en ph^tant sur les lacs et les rivières de l'intérieur de l'Amérique; mais les Romains avaient commencé en Europe comme des voleurs, et cependant avaient formé une république digne de l'estime dessages. Heureux si leur politique n'avait pas été d'étendre leur empire sur les ruines du genre humain!

Tandis que je me livrais à ces réflexions, le cours de notre navigation nous avait foit entrer dans une forêt dont je ne pottvais me lasser d'admirer le ravissant spectacle. Ses arbres s'élevaient une fois aussi haut que nos plus grands arbres d'Europe, et formaient, au^essus de nos têtes, une voûte de verdure; des lianes inunenses s'entrelaçaient dans leurs rameaux , les unissaient les uns aux autres , et retombaient de leurs sonuneta. jusqu'à terre, formant îjci des masses d'ombres épais^e$ , et là ia'iisani (lasser les rayons du soleil.

. FRAGMENS DE LAMAZONE.

Des nuées d'oiseaux , du jaune le plus brillant et du pourpre le plus magnifique, se jouaient dans le feuillage de ces beaux arbres; des singes sautaient d*une 1)ranche a Tautre, en jetant des cris de joie. Enfin , tous les liabilans de ce séjour encliantc étaient si peu farouches , (jue les cygnes et les fianians nous voyaient passer sans se déranger. La familiarité de ces oiseaux, naturellement sauvages, m\Ma tout-à-fait l'idée des Paulistes; car tout peuple brigand est chasseur.

Jl y avait déjà plus d'une heure que nous naviguions à travers cette sombre forêt , lorsc^ue je vis riiori/on s'éclaircir devant nous; bientôt les arbres cessèrent de voiler le ciel , et nous découvrimes une campagne inmr.nse , terminée par une haute montagne , dont la cime se perdait dans un gn)u|X} de nuages du plus vif éclat. Notre jeune capiUiine lit alors dresser le m:U et les voiles de la felouque, et distribua des rafralchissemens aux rameurs; il chargea Fun d'entre eux du soin du gouvernail, puis il s'assit à côté de moi. Je puis, me dit-il , profiter maintenant sans impiiétude d'un vent favorable ; je vais vous entretenir de tout ce qui , dans ces lieux , a dû exciter votre curiosité. Ces Ixîlles campagnes ([ui s'ouvrent devant nous, remplies de toutes sortes de cultures; ces grands massifs de l'ancienne forêt, dbisémhiésçà et là pour les ombrager ; ces jolies maisons , élevées en si grand nombre et sur des plans si divers; ce peuple inmiense répandu de tous côtés; cette forteresse que nous allcms bientôt découvrir , sont l'ouvrage de quatre-vingts années au plus. Il n'y avait jadis ici qu'une forêt habitée par des tigres, des seipens et des crocodiles : aujounl'hui notre républi(|ue compte déjà cent vingt mille habitans dans sa métro|)ole; trois ou quatre villes, élevées autour d'elle, en compteront ciiacune autant avant quelques années. Notre origine remonte au quaker Antoine Benezct y l'^ranrais qui {tassa en Angleterre après la révocation de l'édit de Nantes. Il employa en actf*s de bienfaisance les débris de sa fortune ; son amour ne s'étendait i>as seulement aux hommes de sa conmmnion, mais au g<>nre humain. Il parcounit d'alwrd plusieurs pnmnces de l'Angleterre, et fut touché du malheur de leurs habitans, et du nombre pnxligieux de misérables qu'il y ren- C(mtrait partout. Passant eiLsuite sur le continent, il y trouva les mêmes désonlres , et de bien plus grands encore ; il en conclut ([ue la source de nos maux n'était point dans la nature, mais daas l'or et l'argent, qui sont les premiers mobiles des sociétés politiques; il fiit touché surtout du sort des malheureux noirs, si heureux en Afri(pie leur patrie, et réduits à l'esclavage en Amérique par lesEun»-

péens, toujours en guerre poar leurs ooMaL Comme il vit que le café el le sucre faisaîmle malheur des trois parties dn monde, il rétdK de porter œs deux plantes en Afrique, el d'eo^ ger les noirs à les cultiver. Ce Yoyage ne lui réoisit pas; il en avait lait une partie à pied, suivant » coutume, portant avec lui les graines de dîfleraii TégiHaux, dont il enseignait l'usage et la cnhore; mais n'ayant trouvé que des peuples insoudm, qui ne souliaitaient point ce qu'ils ne oonnaisBaicil pas , il retint à Lomires.

Pendant le cours de ses Tarages, U avait bit ^Ninaissance de pliLsieurs vertueux personnages, qui , |N)ur la plupart , l'avaient suivi , et qui revinrent avec lui. Dans leurs réunions, qui éiaiint frétiucntes, ils s'entretenaient des moyens de «wlager les maux de l'esiièce humaine, lorsque le hasai\l voulut qu'un capitaine de leur société, qui commandait un petit bâtiment , ayant bit voile vei-s le Brésil, disparut pendant quelque temps;» le crut perdu , mais il revint à Londres deux ans aprùs son départ. Jeté par la tempête fîHt avaot dans l'Amazone , il avait erré long-temps an milieu de ce labyrinthe d'Iles et d'écueils que vom avez parcouru ; enfin , il arriva au lieu môme que nous traversons. Il ne put voir saQs admiration b fert ilité de la terre, et la beauté de ces vastes fcrtâts inhabitées; et ayant défridié quelques terrains, 1 y sema différentes graines de l'Europe ; ensuite il chargea son ])ctit vaisseau de cacao sauvage, de vanille, de bois d'ébène, et remit â la voile, en reconmiandant le plus grand seciQet aux gens de soo é<]uipage. Arrivé à Londres, James (c'était le nom du capitaine ) ne fit point part de sa découverte aux plus ridies capitalistes de oene vflle, mais à l'homme le plus vertueux : ce fut à Bencat Celui-ci se hâta de convoquer ses principaux amii, dont James était un des plus anciens. Il y en avait de tous les pays, entre autres un médecin suédois» un coastructeur liollandaîs, un ingénieur fiançais, deux pldlosophes anglais, un Espagnol écbip* pé à l'inquisition, unl)rame indien qui exisleeDc^ire parmi nous , et qui est âgé de plus de ont trente ans. Tous ces liommes et plusieurs aolRs étaient unis entre eux par les liens de Tamiliéel de la vertu. Mes frères, leur dit Benezet, le api* taine James m'autorise à vous communiquer h d<HX)uverte qu'il vient de feire d'une terre ainée sous l'équateur, et dont rien n'égale la fertiMié: la nature l'a cachée dans im labyrinthe d'écueils, pour la soustraire aux regards des puissances arbitraires de l'Europe; c'est un asile qu'elle semble réserver au genre humain ; le moment est donr arrivé de travailler à son lionlieiir. Gombîm dr

FRAGMENS DE L'AMAZONE

fois n'avons-noiis |>as gémi de n'avoir que des seooui's passagers à ofTrir à une foule de gens de bien, laL)orieux et malheureux ! nous pourrons désormais leur en donner de durables , dans un travail facile et modéré. Ce ne sera pas la république qui les nourrira , ce seront eux qui nourriront la république; ils ne seront plus exposés à succomber sous les fatigues excessives du corps , ni sous les peines intolérables de Tame, que les ambitieux sèment autour des faibles pour les soumettre à leur empire.

Voici donc le plan que nous vous proposons : nous ferons construire incessamment deux petits vaisseaux de deux cents tonneaux chacun , à plates varangues, afin qu'ils puissent s'mtroduire sans danger dans les écueils. Nous choisirons, pour composer notre équipage, des gens mariés, en donnant la firéféreuce à ceux qui ont des enfans, et nous les prendrons dans les états les plus nécessaires à la société , comme les laboureurs, les tailleurs, lescliarpentiers, les pêcheurs, etc.

Une fois fixés dans cette nouvelle patrie, la société sera divisée en douze tribus , et nul n*y sera admis avant une année d'épreuve ; ceux qui en seront rejetés retourneront dans leur patrie aux frais de la république. Nous travaillerons tous enconunun, sans mettre notre travail à prix d'or. La république seule aura l'usage de l'argent, elle fera seule le commerce extérieur, et pourvoira aux besoins des citoyens; elle établira des lois suivant les circonstances, et elle ne peut manquer de réussir en prenant souvent le contre -pied de celles de l'Europe. En admettant dans son sein tout ce que les sciences, les lettres, les arts, ont imaginé de plus utile , comment ne réussirait -elle pas parmi des Sauvages ignorans, lorsque nous avons vu des pirates effrénés , des noirs révoltés, fonder des puissances formidables dans ces mêmes contrées où nous devons porter la li1)erté, la vertu, le courage, et enfin l'amour de Dieu et du genre humain ? Tels sont les fruits que nous tirerons de nos travaux. Ainsi parla Benezet; tousses compagnons l'embrassèrent , et promirent devant Dieu de travailler avec lui au bonheur des hommes.

Aussitôt il fit mettre les deux vaisseaux sur le cbantier; et dès que leurs nombreux équipages furent rassemblés, il en donna le commandement à James, qui avait veillé à leur construction. Il s'éleva alors une difficulté : Benezet, d'après ses principes de quakérisme, prétendait laisser le succès de toute celle entreprise à la protection de Dieu, sans prendre aucune précaution pour la défense de ses vaisseaux; il ne voulait point qu'on

les armât de canons. Nous allons faire une mission de paix , disait-il , le ciel nous protégera ; n'introduisons pas dans une terre innocente les afTreux élémensde la guerre. Mais James le fit changer de résolution : Vénérable père , lui dit-il, Guillaume Penn a pu admettre ces principes dans la Peusylvanie : sa société était protégée par le gouvernement anglais en Amérique; mais ici , nous allons fonder un état; nous serons obligés de nous défendre nous-mêmes; et comment le ferons-nous, si nous n'avons point d'armes ? un misérable corsaire de Salé peut nous enlever toute cette belle et vertueuse jeunesse, et l'emmener en esclavage. Il nous faut du canon et des armes. D'ailleurs, ce n'est ici qu'une simple précaution , car Faspect de la force nous dispensera d'employer la force. Benezet était trop sage {lour ne pas sentir quelle serait sa position dans un pays désert : il fit donc équiper les deux vaisseaux d'une manière convenable , et après leur avoir donné le nom de Castor et Pollux,il mit à la voile pour l'Amérique. La navigation fut très-heureuse ; James reconnut les Ilots par où il avait passé , car, dans l'intention de revenir un jour, il avait eu l'attention de couper çà et là des branches d'arbres sur le bord du rivage. Benezet admira , ainsi que ses compagnons, la beauté de ces terres virginales ; ils récoltèrent les premiers grains que James y avait semés , et qui étaient devenus magnifiques.

Dans cet heureux climat, les moissons se recueillent deux fbis par an. L'équipage montait à cinq cents hommes, y compris soixante femmes et quatre-vingts enfans ; après avoir pourvu à leur logement et à leur nourriture , Benezet fit scier des bois de mahoni et d'ébène; les femmes et les enfans recueillirent des quantités considérables de vanille, d'indigo sauvage, et surtout de cacao, qui croit naturellement sur les bords de l'Amazone , et dont les gousses sont si abondantes, que ses branches , son tronc et jusqu'à ses racines en sont couverts. Il chargea ainsi ses deux vaisseaux , et les renvoya à Londres. Les agens qu'il y avait laissés eurent l'ordre de ne pas lui £aire passer d'argent en échange de ces marchandises, mais de s'en servir pour attirer près de lui des familles industrieuses. Dans l'espace de trois aas , ces vaisseaux débarquèrent dans notre port quatre mille hommes. Vous devez voir maintenant comlûen la population s'est multipliée.

Quant à Benezet, il parcourait l'Amérique pour favoriser cet établissement; mais on ignore ce qu'il est devenu, et sans doute il a péri à la suite d'un naufrage. Oublié en Europe, sa mémoire, ainsi que celle de ses illustres compagnons, est inunor^

soc

FRAGMENS DE L'AMAZONE

telle daiis ces lieux. Nous leur avons dédié des moniiincns que le temps ne saurait renverser : ce sont les étoiles les plus brillantes du firmament , à (|ui nous avons donné leurs noms. Nous en agissons de même à regard de tous les bienfaiteurs du genre bumaiu , de quelque nation qu*ils soient : des Marc-Aurèle, des Epictète, des Socrate, des Fénelon,de$ Jean-Jacques. Ainsi nous remplaçons |)eu à p(Mi les iH)ins des animaux dont les bommes ont peu[)lé les cieux , par les noms des liommes et des fenmies dont le génie, les grâces et les vertus ont illustré la terre.

Ainsi parla le jeune Bentinck Cook. J'étais ravi de ce que je venais d'entendre , et encore plus de ce que je voyais : une vaste plaine, dont nous avions déjà traversé plus de la moitié , se déroulait, pour ainsi dire, devant nos yeux, et nous offrait ii diaque pas de nouveaux as|)ects. Ici, c'étaient des usines que le vent Taisait mouvoir; là, des prairies où paissaient de nombreux troupeaux. La plaine était sillonnée de chemins et de canaux traversés sans cesse par des cliars et des gondoles; ces rives retentissaient de cris de joie , du son des instrumens et du bruit des chansons. Des groul>es déjeunes filles et de jeunes garçons dansaient 'à l'ombre des orangers et des abricotiers de Saint- Domingue , qui bordaient les grands chemins, tout couverts de Truits et de fleurs. Je n'avais encore rien vu d'égal à la l)eauté de cette brillante jeunesse; le plaisir, l'amour, la joie se peignaient tlans tous ses regards. Je la contemplais avec une véritable ivresse, lors(|ue j'en fus tiré tout à coup |iar la vue de plusieurs aérostats (pii s'élevaient sur différens |M>ints de l'horizon , et planaient audessus de la forêt vers la montagne. D'abonl je les pris pour des nuages ; mais , rx)mmc ils avançaient très-rapidement, je ne tardai pas à distinguer leur l'orme allongée en poisson , et la nacelle située à leur centre de gravité , qui faisait vibrer leur longue (fueue, à l'aide de quelques ]iersonnes qui étaient dans ce petit bateau , sans que le vent parût leur op{K)ser aucun obstacle ; car il y en avait «(iii allaient contre son cours. L'inventeur avait sagement pensé qu'il était nécessaire de donner à ce trajeclile la forme d'un poisson plutôt que celle d'un oiseau. Un oiseau ne vole que |iar jet et avec efTorl ; il faut ((u'il soutienne son |M)ids dans l'air : aussi la nature a attaché les deux leviers qui l'y élèvent et l'y font avancer, dans la partie la plus forte de son corps, avec des muselles très-robustes. L'aérostat , au contraire , est porté naturellement dans fuir par la légèreté du ga/ qui le remplit; il n'a pas besoin de fortes ailes comme Tolseau ; mais il lui faut, comme au poisson , une longue et

lai^ queue qui lui serve de rame, el ilont oo puisse foire mouvoir facilement le levier élastique et léger.

Ces poissons aériens arrivèrent en peo de temps au centre de la forteresse, où ils s'arrêtèrent au sonmiet de la pyramide qui séparait les dooie tribus de la république. Avant d'arriver en œ lien, mes regards furent frapiiés d'un monument qui était au milieu de la plaine : c'était un giud cylindre d'tm granit rouge et blanc; on y nio;.iait par plusieurs marches; il était entouré de deux rangi de palmiers et d'mi large canal d'eau vive. Ce que vous considérez avec tant d'attention, me dit le jeime Bentindc Cook , est l'autel de la patrie ; c'ett laque se font les réconciliations, les traités, ks adoptions et les promesses de mariage. Comme fl finissait ces mots , nous arrivâmes à la vue de la forteresse; elle était entourée d'im vaste lac fonné |)ar la chute de la rivière qui s'y précipttaità droite et à gauche , et par deux torrens qui fiûsaient mouvoir une multitmle d'usines. Une terrasse à perte de vue, de plus de quatre-vingts pieds de hauteur, supportait une double rangée de palmiers. Nom entrâmes dans le large fossé dont les eaux bûgnaient le soubassement de la forteresse. Autour de ce fossé étaient attachés à des anneaux une infinité de barques semblables à la nôtre; mais le nombre en était si grand ce jour-là , à cause de h fête du soleil , qu'on a\-ait été obligé de tendre (à et là des grelins dans le fossé |iour en attacher d'autres. C'est ici , me dit le jeune Bentinck Cook, un des réservoirs de la république, et c'en est u des plus petits , car plusieurs sont formés d'un seul bras de mer, dont nous avons fermé l'ouverture. On y pèche jus(|u'à des baleines, et il y en a en de senies sur les tables publiques, à pareille fête, qui avaient été ainsi pècliées. Mais voilà, dit-il, des tortues de l'Amazone qui languissent; Q est i propos de les remettre à l'eau : ce qui fut exécutée l'instant même par le gardien. Celui-ci, sur on signe que lui fit le jeune Cook, disparut un moment, et revint bientôt avec des fruits qu'il noos offrit pour nous rafraîchir. C'étaient, entre ao^ très, des ananas du Brésil, de grandes brancbo d'oranges pourprées et d'oranges mandarioes, semblables à des pommes d'api, et qui vienoeot |)ar grappes. Je croyais être aux Indes Orientales Ce fruit était sucré, parfumé, ambré, et d'un goût si exquis, que les meilleures oranges de Malte et des Antilles n'en approchent pas.

Le jeune Bentinck Cook ayant remercié le ga^ dien, nous nous hâtâmes de monter à la forteresse. Nous traversâmes d'abord ime plantation de figuiers et de l)ananiers. Sous leturs ombrages, me

multitude infinie d'honunes, de femmes, d'enfons, avaient des tables chargées de mets, et en passant nous invitaient à les partager; d'autres se livraient à toutes sortes d'exercices et de jeux.

Enfin nous arrivâmes au milieu de la terrasse. A notre gauche , nous aperçûmes la vaste plaine que nous avions traversée; plus loin, la forêt; et à perte de vue, le cours lointain de l'Amazone. A droite, s'élevait une montagne; et de son sommet, couronné de glaces, coulaient çà et là des torreus dont se formait la rivière des Amis. Depuis sa source jusqu'à son emboubhure, on pouvait voir, dans l'espace de ^uekjues lieues, un abrégé de ce que la Providence divine a créé, depuis la zone glaciale jusqu'à la zone torride, pour l'usage des liommes. Du côté de l'Amazone, on découvrait des chameaux chargés de vivres , conduits par des iioirs; et du côté du sommet de glaces, on apercevait des traîneaux tirés par des rennes. La première perspective était Wve et animée par l'effet des nuages qui se reflétaient dans les canaux de la plaine, tandis que celle de la montagne offrait l'aspect le plus riant : c'étaient des avenues d'arbres fruitiers qui, dans une immense élévation, se terminaient d'un côté à une vaste forêt de sapins, et de l'autre, à une vaste forêt de palmiers. Ainsi, en moins de six lieues, se développait la végétation qui brille sur la surface entière du globe. Mais ce qui m'étonnait davantage , c'étaient les lois qui disaient vivre avec tant de concorde un si grand peuple, composé de tant de nations différentes. Voilà ce que j'aurais été curieux de connaître.

Nous nous acheminâmes vers la pyramide. Je m'aperçus qu'elle avait quatre portes; chacune de oes portes était défendue par une batterie de canons. Une garde de cinquante jeunes gens, commandés par deux officiers d'un âge mûr, veillait à la sûreté de ces lieux. Rien n'était plus élégant qoe leur costume. Ils portaient sur leurs épaules un carquois rempli de flèches, à la main un arc, el au côté un sabre court et léger.

Nous entrâmes par la porte de l'orient; le capitaine nous demanda avec beaucoup d'honnêteté à qai nous desirions parler; si notre dessein était de visiter quelques étages des archives. Le jeune Bentinck Cook répondit qu'il desirait introduire des étrangers dans la salle d'audience. Aussitôt le capitaine appela un soldat de sa compagnie, et lui commanda de nous conduire. Cette saUe était précisément au milieu de la pyramide. Une douce lumière traversait les vitraux d'un dôme immense, et, se répandant sur le siège des juges, faisait paraître leurs robes de pourpre étincelantes de ma-

FRAGMENS DE L'AMAZONE. 507

gnifiques reflets. Un peu plus bas étaient assis des secrétaires, des greffiers et des écrivains. L'autre moitié de cette salle éUit destinée au public ; quand nous y parûmes , les spectateurs se levèrent pour nous laisser passer. Le sujet de notre arrivée était connu, et un des juges m'adressant aussitôt la parole, me demanda quelle était ma patrie ^

Nous saluâmes respectueusement nos juges , et la séance étant levée , ils se séparèrent au son d'une flûte. Je me disposais à sortir, lorsque j'aperçus un homme de fort bonne mme qui me regardait très-attentivement; il paraissait avoir assisté à ma réception. Je me félicite, me dit-il , de trouver en vous un digne compatriote; j'espère être assez heureux pour vous être utile. En attendant que je sois digne d'être votre ami, permettez-moi de devenir votrg serviteur. Je suis bibliothécaire, et mon nom est Varron. Le jeune Cook s'approchant de moi , me dit tout bas : L'homme que vous voyez devant vous passe pour le plus savant de la république : c'est pour cela que nous lui avons donné le nom de Varron, si célèbre chez les anciens.

Pendant qu'il me parlait ainsi , quelques noirs de Guinée ayant aperçu Samson, vmrent l'inviter à se divertir avec leurs femilles sous un gros calebassier qui était dans la plaine. Ce bon noir vint aussitôt m'en demander la permission ; ce qui me surprit infiniment , car il était plus libre que moi , puisque c'était moi qui avais besoin de lui. Je lui dis : Sois heureux , mon fils , partout où tu seras. Alors le jeune Cook me rappelant qu'il devait être , à la fin du jour, de retour au port des Amis , me fit les plus tendres adieux ; je le remerciai de la faveur qu'il venait de me procurer; il me dit : O mon père! c'est à vous que je dois le plus grand service que j'aie rendu à ma patrie , celui de lui procurer un bon citoyen. Cependant, les trois Sauvages étant redescendus, il se rembarqua dans sa pirogue; alors je me trouvai seul avec Varron. Enfin, me dit-il, vous êtes à moi, et je suis à vous; un guide est nécessaire ici à un étranger; non pas que vous soyez chez un mauvais peuple : il n'y en a pas , je crois , sur la terre , qui réunisse autant de qualités bienfaisantes. J'ai voyagé chez les nations les plus policées de l'Europe , et j'ai vu souvent qu'à peine je venais de quitter un homme auquel on m'avait recommandé, qu'un autre qui lui succédait m'en disait du mal : c'était ime suite perpétuelle de médisances, qui finissaient par me remplir de haine ou de regret. Il en était de même des opinions siur lesqueUes je desirais m'édairer.

FRAGMENS DE L'AMAZONE

I..6S plus ré|Kinducs étaient pnk^isément celles (|ui étaient le plus universellement contredites; de sorte que je fus réduit en peu de temps à ne plus rien rroire sur la foi d^autrui. Ici , c*est tout le contraire : si vous abonlez un citoyen ([ui vous est inconnu, il est d'abord disposé à vous obliger; si voiLs le questionnez, il vous répondra ce qu'il pense ; et s'il n*est pas instruit de ce (]ue vous lui demandez , il vous fera franchement l'aveu de son îgrnontnce. Koas ne dressons point ici les honmies à rand»ition ni à l'intrigue, mais à s'entr'aimer. Le plus petit acle de vertu est préféré an plus brillant trait d'esprit. Ce n'estimas que l'un et l'autre ne soient dignes de toutes nos affections , comme des innuences de la Divinité, (|ui distinguent les hommes des animaux; mais l'esprit est comme le rayon du soleil (|ui éclaire la superficie de la terre, et la vérité comme la chaleur (]ue ce feu céleste combi^ dans son sein , pour en faire sortir la vie. Je fus frappé de cette comparaison. Oui , lui disje , je sen«« que la vertu est le but de notre existence. C'est la chaîne qui lie les hommes les uns avec les autres et avec le ciel. Où en avez -vous trouvé les lois ? comment se fait-il ({u'elles s'exécutent ici avec tant de facilité , qu'elles semblent avoir tous les attraits du plaisir, tandis (pie partout ailleurs elles se montrent sons un aspect si triste et si sévère, que leur accomplissement parait exiger des efforts continuels de notre nature , ainsi que rindi(|ue le nom de vertu? Aussi, reprit Varron, combien de réfonnateurs , dans les siècles passés , ont dit du mal de cette nature humaine ! Ils ont employé toas leurs soins à la vaincre, et ils ont cru ne i)ouvoir y réussir qu'en appelant à leur aide des secours surnaturels. Qu'en est-il arrivé? que ce sont euv-mémes qui se sont déformés. Ils ont commcnc(* par inspirer une grande frayeur de l'avenir dans ce monde , où la Providence ne nous présente cependant qu'un cours successif de bienfoits; et (piaiit à l'autre , i\& l'ont peuplé d'êtres épouvantables. EuGn , après avoir subjugué les hommes par la terreur, et s'être emparés de leur crédulitif , ils se sont donnes comme les réparateurs et les juges de leurs destinées futures. Pour nous , notre but est de ramener les peuples auxsenthnens les plus simples de la nature ; nous ne cherchons que les vertus qui rendent la société lN)nne et heureuse, en rendant, avant tout, heureux et bon celui qui les possède; car le bonheur de tous naît du bonheur particulier de chacun. Voyons donc , lui répoiulis-je , p«ir quelle chaîne céleste vous m'éleverez juwpi'à ces v<Ttus divines. Nous n'aurons bi'soin d'aucun effort , i-eprit-il , car elles sont descendues jusqu'à nous.

Comme il parlait ainsi , nous enteudlmes mi brait d'orgues et de timbales qui formaient on concert plein de mélodie; bientôt nous vimes venir, des extrémités de la terrasse, deux liles de diariots attelés de bœufs et cliargés de tables, de bancs, de chaises, et de ions les astensîles nécessaires au festin d'an grand peuple. Qaand ces chariots se furent réunis, le concert cessa; mais de nouveaux accords plus doux, de musettes et de flOtes , se firent entendre. Alors douze jeunes garyoïLs et autant de jeunes filles sortirent de chique arcade; toas étaient couronnés de fleurs, et ib marcliaient deux à deux , en jouant de di^^ers instrumens. Voilà, nie dit Varron , les candidats qn ont fini aujourd'hui l'amiée de leur apprentiss^e, et qui seront reçus ce soir au nombre des citoyens. Ils l'ont commencé deux à deux, onamaol et une maîtresse , afin de faire ensemMe nn eani de la vie sociale; c'est pounjuoî tous leurs priodpaux exercices ont été réglés par la musique. Maintenant il s'agit de disposer le banquet £o effet , les jeunes garçons se mirent à dresser deux rangs de tables de diaque côté de la terrasse ; les jeunes filles les couvrirent de nappes, de coqteaux , de coupes d'argile qu'elles apportaient sur leurs têtes, dans des coriieilles soutenues d'un seul bras, comme ces belles cariatides dont nous admirons l'attitude dans les monnmens des Grecs.

A peine étions-nous à table, que la terrasse le trouva débarrassée des chariots , et bieniôt on entendit les sons mélodieux des instruinens. Lei douze anciens sortirent d'un groupe immense d'administrateurs , et vinrent se placer à la taUe même où nous étions. Aussitôt je me le^TÛ, et je dis i Varron: Je ne suis qu'un étranger, et il ne m'appartient pas de m'asseoir à la table des sages. Varron me dit : Votre âge est un titre suCBsant, et je n'aurais pas commis l'indiscrétion de vous inviter, si je n'étais assuré du consentement des anciens. A l'iiLstant même, nous vimes arriver, aux deux bouts de la terrasse, une multitude de diars attelés chacun de quatre chevaux; et lorsqu'ils se forait arrêtés vû^^-vis les tables, on vit sortir de chaque char ({uatre écuyers tranchans. Ces écnyers, a^ mes de profondes cuillers, de longues fourehetics d'acier et de grands couteaux, découpaient ks viandes , et les déposaient toutes bouillantes dans de vastes plats que les jeunes gens de service allaient placer sur les tables; poiu* les jeunes filles. elles se promenaient autour des tables avec des amphores remplies de liqueurs, de sorixis, de limonades. Une d'elles remit auprès de Varron dens iMuteilles d'excellent vin de Bordeaux, runeponr

FRAGHENS DE L*AMAZONE.

lui y l'antre |H)nr moi , de la part de Tancien de la tiilHi où je venais d'être reçu.

Un second service succéda au premier , dans le même ordre : il était composé de légumes excellens. Mais ce qui me fit le plus de plaisir , ce fut le troisième service, que nous appelons chez nous dessert. Il consistait en fruits confits ou crus, portés dans des corbeilles ou dans des vases d'argile , de formes élégantes. Il y avait environ deux heures que nous étions à table, lorsque Varron me dit : Nous n'avons plus faim; on va servir le café et le punch; allons le prendre avec ma femme et mes enfans. De nouveaux convives vont nous succéder; ce sont les jeunes citoyens qui ont monté la garde, et les jeunes couples qui nous ont servis. Notre vie n'est-elle pas heureuse? Nous croyons ici que c'est une affaire de conscience d'user sans excès de tous les biens que Dieu nous donne.

II était quatre heures après midi lorsque nous nous mimes en chemin pour aller à l'habitation de Varron , sur la pente de la montagne. Nous traversâmes la place au-delà de la pyramide; quand nous eûmes fait environ cinquante pas , je vis que le chemin se partageait en deux , l'un bordé d'oliviers, l'autre de palmiers chargés de cocos , entremêlés de palmiers dattiers. Varron me fit remarquer la variété des plans de la nature. L'olivier, qui donne de l'huile aux zones tempérées , porte ses fruits dans son feuillage; et le cocotier, qui en fournit aux zones torrides, lésa suspendus à sa tête, en forme de longues grappes. J'en contai douze qui renfermaient chacune une trentaine de cocos. Ces fruits présentaient différens degrés de maturité : les plus avancés, d'ime couleur rousse, étaient à la naissance de la grappe , et les moins avancés à son extrémité opposée : la même progression de maturité existait entre les grappes de Tarbre et les cocos de la même grappe; car il y en avait de vertes, d'autres nouvellement nouées, d'autres en fleurs , d'autres en boutons qui ne faisaient que d'éclore. On eût dit que leur fructification était en rapport avec les jours et les mois de Tannée. Mais ce qui surpassait en beauté les cocotiers, c'étaient les palmiers dattiers; car, outre qu'ils étaient plus élancés, ils portaient leurs longties grappes de dattes , de la plus belle couleur d'or, comme des lustres suspendus au haut de leurs majestueuses colonnes. Ce qui ajoutait encore à leur beauté , c'était un magnifique réseau d'un brun pourpre , qui en entourait et en fortifiait latète. Une gerbe de palmes verdoyantes la couronnait en s'élcvant vers le ciel , et couvrait à moitié ses longues grappes qui pendaient vers la terre. Ce réseau offrait de doux abris à plusieurs oiseaux ,

entre autres à des colombes qui y faisaient leurs nids. A la naissance de ces deux chemins , il y avait deux bornes rouges, l'une creusée, et l'autre bombée dans la partie qui regardait le ciel. Sur la première, on voyait une unie remplie d'une eau vive qui débordait de son sein et la couvrait de ses bouillons; sur la seconde, on plaçait, chaque soir, sur une tige de bronze, un globe de verre (|ui renfermait une lampe destinée à éclairer ce lieu. Nos chemins , me dit Varron , sont garnis , à leurs carrefours , de monumens semblables. Que peut- on ofTrir aux hommes qui leur soit plus agréable que du feu pour les éclairer et de l'eau pour les rafraîchir? Les animaux mêmes sont sensibles à ces marques d'humanité : elles attirent les oiseaux dans le voisinage de nos habitations, qu'ils embellissent.

Pendant que nous parcourions l'avenue de la droite, nous aperçûmes une multitude infinie de petits oiseaux , semblables à des colibris et à des oiseaux-mouches, étincelans des plus brillantes couleurs. D'autres espèces plus grosses, mais sans éclat, faisaient entendre dans l'ombre du feuillage des sons ravissans. Nous parvînmes, après une ^heure de marche, à l'extrémité de cette zone si riche , si parfumée. J'aperçus des forêts naturelles à l'Europe, de cliênes, de hêtres, d'ormes à moitié dégarnis de leurs feuilles; et, au milieu de ces forêts, des avenues de poiriers, de pommiers, et d'autres arbres fruitiers de nos climats. Partout je reconnus les genres, cependant avec des différences qui en rendaient les espèces méconnaissables. Il en était de même des oiseaux : les merles, les sansonnets, les pies, les perdrix même, avaient des épaulettes , des tours de gorge , des pectoraux , rouges, bleus, verts, qui les disaient distinguer aisément de ceux de TEurope.

Quant à l'aspect qui se présentait au loin , il n'offrait plus qu'un grand lac , terminé par une vaste forêt de sapins noirs et de bouleaux couverts de leurs écorces blanches. Au-nlelà de cette forêt, s'élevaient les sommets pourprés des Paramas, surmontés de reïges inaccessibles. Voyez-vous , me dit Varron, cette maison rouge et blanche, qui est à trois cents pas de nous , sur le bord de cette petite rivière qui sort du lac ? c'est là que je passe une partie de ma vie , avec ce que j'ai de plus cher au monde, ma femme et mes deux enfans; c'est là que je vais jouir souvent du même air que j'ai respiré à ma naissance. La république , touchée de mon zèle pour son service, m'a fait construire cette maison en pierres monumentales , comme le sbnt toutes celles qui s'élèvent sur la croupe de la montagne. J'aurais pu choisir un climat plus doux et

ÉLOGE DE MON AMI

des plantations plus agréables, mais j*ai préféré ce qui convenait le niienx à ma santé et à mon esprit. Je passe souvent de mon ermitage à la bibliothèque , et de la bibliolhèc{ue à mon ennitage; et toujours avec un nouveau plaisir. 0)nime il disait ces mots , nous anivAincs à la porte de sa maison; elle s'ouvrit, etj*aj»erçnsinie femme de trente-cinq ans environ, d'une ligure pleine d'inicrét : elle avait à sa droite et ù sa gauche deux filles de quinze ou seize ans , d'une physionomie charmante. A leur toilette, on voyait qu'elles se préparaient à se rendre à la fête. Yarron dit à son é|K)use : Chère amie, voici un nouveau compatriote que je te présente : il est père de famille comme moi ; mais il est privé de sa femme et de ses enfans : tàclH)ns de les lui faire oublier. Je vaLs le recevoir dans le cabinet des Muses , prépai*e-nous quelques cordiaux : ensuite nous retournerons à la fête, si notre hôte n'aime mieux passer cette nuit dans mon ermitage. Après avoir ainsi fiarlé, Varron me prit par la main y et me conduisit au fond de son jardin , sous un bosquet de vieux chênes et de sapins, au milieu duquel était une rotonde de granit et une table de bois d'acajou couverte de manuscrits et de livres. Il alluma, au moyen d'un phosphore, une lampe d'argile , et nous nous assîmes sur le canapé. C'était l'asile du repos : le silence du lieu , le murmure des chênes et des sapins agités par les vents, tout invitait à la méditation. Yoici , me dit Varron , un manuscrit qui est un compendium de nos lois : il renferme tout ce que nous sommes obligés d'apprendre pendant l'année d'épreuve. Il n'a point été hispiré par l'étude des lois , mais par celle de la nature; aussi les principes en sont-ils gravés dans le cœur de tous les hommes. Nous avons encore [parmi noas plusieurs de ceux qui ont travaillé , avec Benezet , à poser les fondemens de ce bel ouvrage : tel est entre autres le brame, qui a aujourd'hui cent trente -sept ans. J'ai cru devoir ajouter un commentaire à ce code : c'est l'application des principes de la nature aux institutions de la société humaine. Vous le lirez , si vous le voulez; vous en aurez le temps, car cette lecture ne demande (|ue trois heures. Varron m'ayant alors remis son cahier : Il faut que je parte, me dit-il, ma présence est nécessaire à la fête: je vous laisse maître de la maison. Tâcliez de venir nous rejoindre; toute la roule sera illuminée , et de votre vie vous n'aurez vu un aussi magnifique spectacle. En disant ces mots, il m'embrassa, et partit avec toute sa famille

« L'auteur , marchant sur les traces de Platon , » se proposait de développer ici le système com-

« plet du gouvernement de rAmanme. Noutigiio- » rons si cette partie <le son ou^xage était bien avaih » cée; mais nous n'avons pu en retrouver que des » fragmens, dont , malgré nos efforts, îl nous aélé » impossible de former un tout digne d*élre po- V blié. »

Page 1