‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 86 sur 116 · DE MON AMI · texte numérisé non relu

DE MON AMI

AMS DE L'EDITEUR.

VÉlogephUùsop^iqw de mon .4ml . le Vteux Pof sm polonais , et les Voyages de Codms , sont les pramien essais de rauteur des Études. VÉloge philosopkîqne de mon Ami est une satire ingénieuse des discours académiques : Bernardin de Saint-Pierre le composa pendait son séjour à Pile de France. Les lecteurs attentifs ivconnaîtront sans doute, dans les Voyages all^oriqiMi, ée Codnu, rhistoire des premiers voyages deranleor. SU feit descendre son héros de Godnis , qui ne taerilla pour sa patrie, c'est que lui-même se croyait iata d'EnsMie de Saint-Pierre , qni se dévoua pour la sienne, et dont FroLssard nous a conservé la tonctuinte liistotre.

Quant au lieux Paysan polonais , nous devons» manuscrit à madame Dupont de TS'emours, qnf lete^ nait de Fauteur lui-même. Toujours occupé de Pétade de la nature et des moyens de rappeler les hoomiei à l'observation de ses lois , Bernardin de Saint-Pierre n'avait pu parcourir les campagnes de la Pologne ssm éprouver le besoin de dévoiler aui souveraim la situation déplorable d*un peuple entier d'opprimés. A son arrivée en Russie, où il servait comme ingénieur, fl «M présenter à rimpératrioe Catherine plusieurs mémoâcs pleins de vérités tn)p hardîes pour être utîln. Panni ces mémoires, cependant, le maréchal de Munich, qri aimait la vérité, nurisqui connaissait la eonr, ne vonhit jamais permettre à Fauteur de placer les rédamalàom du lieux Paysan polonais. Il est sans doute inutile de remarquer que cet opuscule est une inutatîon du Paysn du Danube : il sonble même que Bernardin de Saîoi- Pierrc n'ait voulu que développer ces deui vers delà même fîible :

La terre et le travail de l'homme Fout pour les assouvir des efforts saperflns.

On sera peut-être surpris de ne trouTerdans ce nurcean si énergique aucune de ces idées tendres et cooolantes qui semblent s'ik^happer de l'ame de l'aufeor , et qui sont le caractère particulier de ses autres ouvrages. Mais il faut se souvenir que ces plaintes éloquentfs forent écrites dans un premier mouvement dMndignation, et m présence même du peuple qui fhtoisaît de sua ayilissenienl. Bernardin de Saint -Pierre était jeune

ÉLOGE DE MON AMI

•Ion : habitué à sonlTrir , il fut encore plus révolté de la barbarie des maîtres que fktippé de la misère des esclaves; en un mot, la pitié quMl ressentit pour les victimes ne s'exprima que par la haine qu'il ^oua à leurs tyraas. Tel est le sentiment qui domine dans cette pièce , composée il y a prés de cinquante ans, et que Tauteur n*a jamais revue.

Sans doute on ne peut qu'admirer l'élan généreux qui inspira cette noble défense des droits de la justice et d&rhumanité; il était honorable de parler ce langage à une époque qui semble séparée de nous par tant de siècles, et qui ne Test que par les événemens les plus désastreux 1 Mais aujourd'hui qu'on abuse de toutes ces idées, devenues des idées libérales, et qui étaient alors des idées courageuses ; aujourd'hui que ces mêmes principes sont invoqués pour émouvoir, pour soulever les nations, et non pour les édaireret les protéger , tout nous porte à croire que Bernardin de Saint-Pierre aurait sacrifié, peut-être même condamné ce morceau , qu'il destinait à adoucir le sort d'un peuple, et non d exciter les passions d'un parti.

Il n*est pas d*iisage de foire Téloge d'ancon être vivant; car teUe est FinslabUité humaine, que souvent les vices succèdent aux vertus qu'on a louées : Néron avait commencé comme finit Titus.

Cependant celui dont j'ai à parler est d'un caractère si inaltérable, que, dans (|uelqne lieu qu'il se trouve, il se conciliera l'estime et l'amitié publique, par l'agrément et la solidité de ses qualités.

Après la guerre terrible qui entretint une haine de trente ans entre l'Espagne et la France, le mariage de Philippe de France et de l'infante d'Espagne rétablit la bonne intelligence entre ces deux grands peuples. Il est probable qu'alors des familles françaises suivirent leur prince en Espagne, et que des femilles espagnoles vinrent s'établir en France. Il est même plus que vraisemblable qu'ils amenèrent avec eux , de leur pays , leurs seniteurs, et plusieurs de ces animaux que leur attachement rend si dignes de l'amitié de l'homme, et qui, dans cette longue et cruelle guerre de la succession, n'avaient jamais cessé de vivre en paix. L'homme 5eul a divisé la terre en royaumes; elle est pour le reste de ses habilans une patrie commune, qui n'a ni frontières, ni barrières, et où chaque espère parie toujours le même langage, et conserve les mêmes mœurs.

C'est à mie de ces familles espagnoles que mon ami doit son origine. On ne pouvait contester sa noblesse, car il venait d'un pays où personne n'en manque. Il naquit à Rouen , icapitale de la Ifaute- Nom^ndie , le 22 février i 762 , le même jour que sont nés Socratc, Epaminondas, et plusieurs grands hommes de Tantiquité, et dans une ville où Cor-

neille avait reçu le jour. Malgré sa noUesse et de si heureuses circonstances, il vint au monde les yeux fermés, comme les chiens de lierger; et il doit en sortir de la même manière, puisque ni la naissance ni le lieu ne préservent aucun de la loi commune.

Il n'avait pas encore ouvert les yeux à la lumière, qu'il fut exposé aux plus terribles coups du sort : la moitié de sa famille fut condamnée à périr dans les eaux, d'où un savant célèbre assure que le genre humain est sorti.

On dit qu'il entendit son arrêt sans se plahidre, qu'il lécha même la mam cruelle qui l'avait déjà choisi au milieu de ses frères éperdus. Trois fois la cuisinière le prit, le replaça; et enfin, touchée de sa candeur , elle le rendit à son berceau.

O pouvoir surprenant de l'innocence , que vous êtes supérieur à l'éloquence même ! Quand il aurait pu parler, qu'aurait-il pu dire pour s'empêcher d'être jeté à l'eau? Les hommes savent si peu épargner leurs semblables ! auraient-ils ressenti quelque pitié pour sa jeunesse, lorsque l'aspect des douleurs humaines peut à peine les émouvoir ?

Cet innocent, échappé à la cruauté des hommes, fut abandonné, avec un frère et une sœur, aux soins de sa mère. Elle ne leur fit point part d'un lait étranger. Tout occupée de ses enfans, elle les veilla jour et nuit; plus de chasse, plus de jeux, plus d'amours : elle renonça aux allures brillantes, aux courses folâtres, à l'envie de plaire, même au senthnent de l'amitié : insensible à la voix d'un maître chéri, son cceur maternel n'était remué que par les cris de ses chers nourrissons. EUe s'appelait Fidèle, et on donna à celui de ses fils dont je parle le nom de Favori, surnom pris, comme chez les Romains, de ses qualités personnelles.

En effet, rien n'était plus intéressant que sa petite figure, n était d'une belle couleur marron. Une cravate blanche descendait sur sa poitrine, comme s'il eilt porté du linge. Sa queue se reoombait sur son dos en aigrette touffue; deux longues oreilles disaient l'arc aux deux côtés de sa petite* tête, et il les jetait en arrière, ou les retroussait, à sa volonté. Ses yeux, pétillans de feu, étaient bordés de deux petits cercles qui , de lom, lui donnaient l'apparence de porter une paire de lunettes. Avec les agrémens de la pliysionomie, on entrevoyait en lui un fonds de mélancolie, qui, selon Plutarque , est signe d'une nature forte '. Son éducation n'eut rien d'artificiel; on ne lui apprit ni à danser , ni l'exercice à la prussienne, ni à connaître les cartes. On éloigna de lui toute instruction

* Fie de Numa.

ELOGE DE MON AMI

dan^rense ou superflue , et ({ui énerve le corps. De toules les parties de la juryinnaslique, il ne s'exerça volontairement qu*à courir el à lutter. Il n*étailiias besoin de lui proposer pour la course, comme ù Télève d'un grand pliikisoplie , un but , des applaudissenieiLs, un faîteau; on le voyait, seul et de lui-mOme , tantôt courir ventre ù terre dans une longue allée, tantôt tourner en rond dans un salon, jusqu'à perdre baleine. Il était à la fois son juge, son émule, sa récoin[)eiLse , et, |K)ur me servir <les fortes expressioiLs du style imnierne , souvent, dans cet exercice, il s'est surpassé lui-même.

Quant à la lutte, il ifbésitait pas à s'adresser à des cliiens plus grands <iue lui : il les saisissait au collet, tantôt dessus, tantôt dessous. Jamais il ne s'est niché de sa défaite, ni enorgueilli de sa vic^ Coire; jamais ses jeux badins ne mirent ses rivaux de mauvaise humeur. Pour les autres exercices du corps, il refusa constamment de se joindre aux enfans du voisinage. Il redoutait ces écoliers qui , fietits, s'amusent à lancer des pierres aux pauvres chiens, et qui ensuite, devemis grands, jettent des bombes aux hommes; jamais il ne voulut se mêler à leurs parties , ayant éprouvé ({ue tous les jeux de mahi étaient malhonnêtes.

Il y avait un art [lour lequel il se sentait h\ plus grande disposition, et où véritablement il fa!it de l'industrie : c'était celui de faire des mines. Etaitil au milieu d'un parterre, son petit nuiseau el ses petites pâtes avaient bientôt creusé un souterrain; mais comme ses travaux fichaient les jardiniers, il y renonça , persuadé qu'il faut toujours sacrifier son plaisir [Kirticulier à l'intérêt d'autrui.

Il lui resta de cet essai des connaissances profondes dans les simples. Il ne venait point à la campagne qu'il ne s'amusât à herboriser. Trouvait-il ime plante diurétique , elle agissait d'aJMml sur lui ; en trouvait-il une purgative, il Todorait cx>mine médecin , et en faisait Tépreuve <Mmnne s*ii eiU été niabide. Ainsi, réuniss.uit la pratique à la thtkirle, sa science en médecine éUiit devenue infaillible.

Voilà les ([ualilés |)ersonnelles et les connaissances ac(]uises qu'il apporta en entrant dans le inonde, dont il s'acijuit (ral)ord l'estime, et dont il se conciUa l'amitié par les sentimens de son cœur.

Sa fran"hise et sa bonne foi |iaraissaient en toute occasion , et not^imment |Kir l'aversion insunnontable qu'il avait |M»ur les livfKicrites. A \n vue d'un cliat, il entrait en fureur; mais sacliant qu'il faut employer la prudence avec les (lerliiles, immobile, l'œil fixe, s'avançant pas à [)as vers cet ennemi qui le croyait uiattentif, il se lançait sur lui, et le secouait de toutts ses forcer , qui ne répondaient

fias toujours à son courage. Sa liaine s'étendait i tous les animaux malfaisans. Qai |jourrait nombrer les rats ({u'il a étranglés , les uns dans la foroe de rdge, les autres tout gris de vieillesse? il ne lui manqua qu'mie occasion pour devenir un héros,

Mais sa recoimaissance n'était pas moindre envers ceux qui lui fiiLsaient du bien. L'absence et le temps, qui font un si grand tort aux amitiés des hommes, n'affaiblissaient jamais la sienne : j'en ai vu un grand exemple à l'Ile de France , où Q reconnut , avant moi, un ofïicier qui lui avait donné, six mois auparavant, à diner dans une hôtellerie de Bretagne.

Mais qui pourrait assez louer en lui la liardiesse de ce même vo^-age ? Certes , si l'hisioire loue Pierre-le-(3raud, empereur de Russie, d'avoir surmonté, par amour de la gIoû«, l'aversion qu'il avait [N)ur l'eau, que dirait-elle donc de Favori? y avait-il, hors celle des hydropliobes , une horreur de l'eau égale à la sienne ? Tout le monde sait qu'il m'acrom|Kignait [lartout ; que, malgré sa petite taille, il n'y avait point de bour))ier qu'U n'os;U franchir pour inc suivre ; mais quand j'arrivais sur le boni de la rivière, il s'enfuyait à toutes jaml)es , et retournait [ileurer à ma porte , me croyant mfailliblement (K'rdu.

Qui (Murrait exi^rimer son émotion , sa joie, ses cris étouffés, quand il me revoyait? Certes, il ne craignait pas[M)ur lui, qui était en sûreté; mais l'amitié venait toujours doubler le fiolds des pemes que la nature lui doimait à supporter.

Cependant, un jour que je faisais mes malles, et que je disposais tout pour un grand voyage, il lit [viraitre, à ses mouvemens, qu'il était |)ar&itement résolu à me suivre, tirant son courage du danger même. Quand il fallut s'embarquer , je vis ce que je n'aurais jamais osé croire : il s'élança dans la cliîdoiqie, sans même délibérer, conune César avait fait au passage du Rubicon. Queik gloire l'attendait donc au-delà des tropi4|ues? s'agissait-il de conquérir la terre ou de la mesurer? Quel motif le poussa à ce trait d'héroisme? étaitce l'ambition ou la ctiriosité? Non, c'était le plaisir de suivre son ami.

Pendant ce voyage, il s'iippliqua, dans un long loisir ,'non à'r^imaltre la navigation, dont il n'avait (pie faire, mais à distinguer parfaitement le son de la cloche qui appelait aux heures des repas. Quoiqu'on la soimât plusieurs fois, dans la jonmi'*e, de la même manière, il ne s'y est jamais mépris. Qu'on ne |K?nse pas que ce fiU gourmandise; sa sobriété était conmie, et telle qu'une fois son repas pris , aucune invitation ne l'aurait porté à accepter un morceau de plus. Si je l'en pressais, il le

VOYAGES DE CODRUS

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