‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 88 sur 116 · POLONAIS · texte numérisé non relu

POLONAIS

Plusieurs mois après le ooaronDemem de CiU»rine II , au moment où les ambassadeurs Ymàaà déposer au pied du trône les hommages de diaqoe province , un vieux paysan polonais se préiedto tout à coup devant l'impéFatrioe , et lui adressa le discours suivant :

Auguste souveraine ! on m'a dit que vns sajels vous appellent leur mère, et qu'ils s'adressent à vous dans leurs peines.

On m'a dit que vous invoquiez dai» les v^Qtrei le Père commun de la nature. Puisse le ciel , qoi seul peut satisfeire aux besoins des rois, TOOsêlR aussi fiivorable que vous l'êtes à tos peuples !

Quoique étranger et pauvre , j'ai oompté nr

LE VIEUX PAYSAN POLONAIS

votre reKgion qm vous rapproche des Imni^ sur votre bienCiisuioe qui vous rend semblable à Dîea. Tai quitté les tores pour venir à votre coor. Mais la majesté de ce palais ni*interdit ; ces marbres et ces toits dorés , ces voiles de poorpre, ce bmit de tambours dont ces voûtes retentissent ; tout annonce votre grandeur , tout déconcerte ma faiblesse. Un vieillard qui se soutient à peine, une voix éteinte, une langue sauvage, un conir chargé d'ennuis ; quel spectade pour des rcHS, et quel ambassadeur !

FUIe d'Adam, vous avez été épouse , et vous êtes mère; malgré cette pompe, malgré ces gardes couverts de fer , peut-être que l'adversité, qui ne respecte rien , a pénétré jusqu'à vous ! Ah ! si jamais vous Favez éprouvée, ne méprisez pas l'éducation qu'elle donne.

SonÂez que je m'approdie aussi de ce trône redoutable, où nos voisins ont porté les lois violées de leur conuneroe , on nos grands proscrits redemandent leurs honneurs, où deux religions se disputent des temples.

Nos droits , si les malheureux en ont , sont plus anciens que les traités d'Oliva; la politique n'en a point de si respectables , ni la religion de plus sacrés ; ce sont les droits de la nature , que deux millions d'iHMnmes réclament par ma voix : notre misère est si grande , qu'on ne peut l'augmenter sans nous détruire; elle est si ancienne, que personne ne nous plaint.

Ne pensez pas que je sois un député de cette nation proscrite que poursuit la vengeance divine; nous ne sommes point juifs, mais chrétiens et por lonais. Nous avons des lois , des grands , des magistrats, un souverain, des prêtres; et plût à Dieu que nous n'en eussions point ! Ces étaÛissemens , qui peut-être assurent la félicité des autres nations, semblent imaginés pour notre désespoir.

Nous sommes privés des premiers biens que le cid n'a pas refusés aux bêtes sauvages ; nous n'avons point de liberté; et tel est notre esclavage, que chez nous tout est enchaîné, jusqu'aux sentioiens du cœur. Nous ne pouvons nous livrer ni à l'amitié conjugale ni à la tendresse paternelle. 11 n'est pas permis à nos jeunes gens de se choisir des femmes , que nos gentilshommes ne les aient refusées pour concubines : nos filles ne peuvent avoir de maris que ceux qu'ils n'ont pas jugés dignes d'être laquais. Tous les ans notre jeunesse nous est enlevée ; tous les ans on cueille celte fleur des cliamps pour la flétrir. Comme les pigeons que les vautours ont décimés, ceux qui restent , interrompus dans leur choix, troublés dans leors hidinations, se retirent éperdus dans leucs

cabanes pour y gcmir en liberté ; mais bientôt ou vient les distraire de leurs douleurs par des travaux qui font ft^émir.

Dès Taube du jour, hommes, femmes, enfons, confondus avec les bœufs, sont accouplés aux mêmes jougs et sous les mêmes fouets. Accablés de coups , d'imprécations et de foligues, nous rentrons avec la nuit dans nos villages.

Ah! que ne pouvez-vous voir nos tristes demeures, où la misère confond les âges et les sexes sous les mêmes ph)*sionomies ! Forcés de nous servir de tout ce que l'avidité de nos maîtres ne nous enlève pas , souvent nous allons chercher au fond des marais , et dans les roseaux , de quoi vivre et de quoi nous vêtir; nos habits n'ont point de forme , nos alimens n'ont point de nom.

Si quelquefois la nature nous inspire des sentimens communs à tous les animaux , jamais ils ne s'annoncent par notre joie. Nos amours ressemblent à des funérailles , et nos diaumières à des tombeaux. La vie s'y allume comme une lampe funèbre , et s'y perpétue comme une contagion ; nos enfons naissent au milieu des plus sales bestiaux , pauvres , nus , misérables , et n'ayant rien qui les distingue que leur sensibilité, qui en doit ùàre des hommes et des infortunés.

A peine commencent-ils à répondre à nos caresses , à peine commencent-ils à essuyer les larmes de leurs mères, qu'on nous les enlève; on les joue, on les trafique, on les vend dans les marchés comme des moutons. Semblables par leur innocence à ces paisibles animaux , leur sort n'en différerait pas, si la cruauté de nos maîtres s'était avisée de se repaître de leur chair : sans doute que le ciel a mis quelque poison dans notre sang, puisque, servant à toutes leurs passions, ils ne nous sacritient pas encore à leur gourmandise.

Transportés dans leurs maisons, nous éprouvons tous les caprices de l'orgueil , toutes les fentaisies de l'opulence, toutes les inquiétudes de l'oisiveté; enfm leurs vices peuvent s'exercer sur nous librement, puisque la loi , qui leur assujettit nos biens, leur soumet encore nos personnes. Par cette loi cruelle, le prix de notre vie est fixé. Tout homme assez riche pour payer un bœuf peut tuer impunément un père de famille.

Nous sommes toujours étrangers dans ces filmilles barbares; nous essuyons toutes, les humiliations de la domesticité sans en goâter les douceurs. Elles nous refusent jusqu'à des lits ; nous couchons comme les chiens, sur les escaliers et dans les cours : nous ne trouvons chez elles ni pitié ni indulgence; nos faiblesses y sont regardées comme

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des crimes, et nos moindres fentes ponies par des supplices.

Ce peuple de rois se joue des hommes; aux champs nous sonunes des bétes de charge , des esclaves à la ville, des bouffons dans leurs festins, et des soldats dans leurs querelles; car c'est par nos mains qu'ils les décident, et dans notre san^ qu'ils lavent leurs offenses. Victimes des passions que nous n'avons point allumées, nous redoutons également les joies et les fureurs de nos maîtres ; leurs divisions nous annoncent la guerre , et leurs alliances nous donnent de nouveaux tyrans.

En vain mêlent-ils à nos aiimens des graines de pavots , en vain veulent-ils assoupir le sentiment de nos peines : ces maux ont pénétré notre existence, et nous n'en pouvons perdre le souvenir qu'avec la vie. Le bien même qui console des maux présens par l'espérance des biens étemels , la religion, commence à perdre son crédit dans nos esprits : on nous dit que les vérités qu'elle enseigne ont passé des apôtres à nos évêques ; mais cette source céleste voudrait-elle couler [lar des canaux impurs ? Ces pontifes d'un Dieu pauvre habitent des palais; ils parlent de son affabilité, et jamais le peuple ne les approclie; ils prêchent ses bienfaits, et vivent de nos dépouilles; ils nous recommandent sou humilité, et ils ont des gardes ; sa soumission, et ils font la guerre. Quelle foi ajouter à des opinions qu'annoncent des hommes corrompus ? Il semble qu'ils n'ont imagmé des récompenses futures à nos misères présentes, qn'afin de tourner nos vertus au profit de leurs vices.

Quand ils daignent s'excuser, ils disent que la loi est toujours la même, mais que le siècle est différent. Si la loi fut donnée pour régler les mœurs , que ne changent-ils la loi quand les mœurs ont changé?

Verra-t-on toujours en contradiction des préceptes qui condamnent leur vie, et des scandales qui décréditent leur mission?

Mais sans doute cette loi est divine, (fui se soutient par ce qui devrait la détruire. Les ouvrages du ciel tirent leur grandeur d'une faiblesse apparente, et rinlelligence se cache sous la contradiction. La rose croit entourée d'épines ; on recueille le meilleur miel dans le tronc des chênes.

O religion sainte ! nous reconnaissons votre empreinte divine ; nous savons que la pauvreté et l'abaissement sont des vertus dignes de vos temples : mais chez nous elles n'ont point de mérite , puisqu'elles sont contraintes; et quand elles seraient libres, leur excès pourrait-il plaire au Père commun des hommes? approuverait-il , dans sa religion, des maux qu'il a tempérés dans la nature?

La vie est mie épreuve, etDonpa8im8iippGee.S1l fait retentir le tonnerre quand fl Tcne les mmsons sur les campagnes , c'est afin que rabondune ne nous enivre pas ; quand il a éteîida nos pfaduei sous les glaces du N(H^, il les a cooronnées de forêts pour fournir un feo perpétuel à nos Ibyen. Nous sommes ses enfans; toujoars sa bonté no» rassure quand sa justice noos épooTante; loigom il verse un peu de lait dans la coupe amène de b vie. De quel œil voit-il donc des maux qu'A nfapas créés?rhomme traité parllionmie oommelabàe! des tourmens sans fhi et de9 angoisses inexprimables! Sans doute les malheurs dont gémit b répoblique sont un effet de sa justice; il b étâût des mêmes verges dont elle nous a si kmg-tenpi frappés.

Nobles Polonais , vous avez abusé de notre liberté , et aujourd'hui vous réclamez la vâCre; innb nous avez dépouillés de nos biens, et toutes les nations se disputent vos provinces. Une partie tooi a été enlevée; les Suédois, les Prussiens , In Russes se promènent tour à tour dans vos domaines. Quand nos voix suppliantes implonieot votre miséricorde , vous avez rejeté nos prières; et vous vous humiliez aujourd'hui devant des psfsans semblables à nous. Vous cherchez des asîks chez ces Moscovites si long-temps méprisés pv voire orgueil mjuste. Le ciel les a rendus nos vcageurs et vos maîtres. Quelle loi venez-voos rédih mer ici , quand vous avez violé la nature , qui nooi rendait égaux ; l'humanité , qui veut que les hmmes s'entr'aident; et la religion, qtn lenr ordonoe de s'aimer?

O malheureux pays, on ce sabre qui devait non protéger n'est terrible qu'à nous; on celoi qui dévore le blé maltraite celui qui le sème; où usai sommes serfe avant de naître , et dépouillés avait de jouir ! Les juifs , si haïs , sont moins à plaindre. Toujours errans, ils échappent à vos lois féroen; ils sont libres , ne cultivent point h terre , vivCBl de vos besoins, s'enrichissent de votre raine, et attendent encore un libératetur pour vous panir. Grande impératrice, mettez fin à tant dénisères. Quoique nous ne soyons pas vos sojetSyTOOS régnez; la peine d'autrui n'est point indiflérate aux bons cœurs. Il n'y a point pour les grandsnii d'mjustice étrangère. Etendez votre homanité aussi loin que votre puissance; ôtez à nos maRro ce iKiuvoir arbitraire et cette liberté licendeoK. Dans leurs mains , c'est un couteau dont ils nooi égorgent, et dont ils se blessent eux-mêmes.

Loi'sque je quittai les sources de la Vistulepoor venir ici , je traversai une partie de la Pologne, et tout le grand-duché de Lithoanie. Dans vingt joa^

LE VIEUX PAYSAN POLONAIS-

nées de tauébe^ j'ai trouvé paitoat les paysans égatement malhenreux. Quand je lear ai demandé quel remède ils croyaient nécessaire à leurs maux : « De la liberté et des terres ! » m'ont*ils dit. Quand je leur ai demandé ce qu'ils comptaient vous offrir pour de si grands bienfeits, ils ne m'ont rien répondu, car ils n'ont rien.

Respectable souveraine : de la I iberlé et des terres! voilà mes instructions; voilà l'objet de nos sonbaits, et le principe de tout bonheur. S'il fiiut l'acheter, contenlez-vous des vœux d'un peuple pauvre; nous n'offrona point d'autres présôis sur les autels. Nous prierons le ciel, qui vous a donné les lumières d'un grand monarque et lessentîmens d'une bonne princesse, de vous récompenser par Festime de l'univers et par l'amour de vos peuples. Nous instruirons tons les Jours nos petits enlans à mêler votre nom dans leurs prières innocentes. Tous les jours, ils vous remercieront, après Dieu , de ce pam quotidien qui leur manque aujourd'hui.

Pour garantir la durée de notre Bberté, qu'il nous soit permis de choisir un protecteur pour notre nation. Parmi nos seigneurs, il en est quelques-uns de justes, d'humains, de généreux, tels que le prince palatin de Russie et les princesses Staniska et Miesnik, etc... Qu'il nous soit libre à ravenir de confier nos intérêts à celui des grands que nous estimerons le plus.

Les chevaux du roi de Pologne ont un grandécuyer ; ses chiens et ses fonçons ont un grand-veneiur: pourquoi les paysans n'auraient-ils pas aussi un patron à la cour ? sommes-nous plus méprisables que ces animaux ? Je sais que nos maîtres superbes nous reprochent une incapacité universelle , et que tous les métiers de la Pologne sont exercés par des étrangers. Mais peuvent-ils compter sur noire industrie, quand nous cherchons à perdre jusqu'au sentiment? Comment pourrions -nous exercer pour eux les arts nécessaires, puisqu'ils nous ont appris à nous passer de tout? Que peuvent-ils attendre d'un peuple couvert de lambeaux, et retiré dans des tanières ? Nous leur fournirons des tailleurs quand nous aurons des habits , et des architectes lorsque nous habiterons des maisons. Sî les villes de Pologne n'ont point de commerce, si l'état n'a plus de défenseurs , qu'ils nous donnent une patrie; nous deviendi-ons citoyens pour l'enrichir, et soldats pour la dépendre : mais ces objets utiles ne les occupent guère. Ils ne courent qu'après les équipages brillans et les bijoux précieux. Ils fbnt venir à grands frais des comédiens et des danseurs : voilà ce qu'ils appellent servir son pays et en étendre le commerce. Quel commerce ,

grande reme! Ne permetter plus que le luxe des peuples riches pénètre dans ces d^rts; nos travaux se multiplieraient avec les plaisirs de nos maîtres. Déjà ils paient de la récolte d'un champ une fragile porcelaine; tons les ans, ce blé qui manque à nos besoins sert à payer quelque fantaisie : que deviendrons-nous lorsque ces rivières , qu'ils veulent rendre navigables , rendront les transports plus faciles ? Il n'y aura point sur la terre de nation qui ne nous envoie des frivolités pour des biens solides ; on les paiera de nos sueurs, et nous serons obligés de nourrir tout l'univers.

Qu'ils fassent notre bonheur, ces hommes que l'opulence rend délicats ; et nous cultiverons encore ces arts qu'ils paient si cher et qui les ennuient si vite. La joie nous rendra musiciens, l'amour nous fera poètes. S'ils veulent des spectades, nous leur en donnerons qu'ils n'ont jamais vus : un peuple joyeux sans ivresse ; nos bois retentissant de louanges et de bénédictions; nos filles dansant an milieu des guérets, avec leurs amans couronnés de fleurs; et des vieillards pleurant de joie du bonheur de leurs enfims : fête céleste et digne des anges!

Dans nos chansons, nous ferons passer à nos neveux l'époque de cette félicité plus fidèlement que les historiens : ce que nous portons dans le cœur passe toujours dans notre mémoire. Nos traditions sont plus durables que les marbres; nous nous ressouvenons du bon roi Casimir, et nous avons perdu le souvenir de ceux à qui nous n'avons bâti que des châteaux.

Mais comment osé-je parler de nos feibles efforts, dans ce superbe salon où tous les arts sont rassemblés? Voici la Justice avec ses balances, bien différente de la nôtre, qui n'a qu'une épée ; prèsd'elle est l'Abondance qui verse des épis. Cette fenune qui allaite des enfans est sans doute la Tendresse maternelle; et cette figure dont la robe est parsemée d'yeux et d'oreilles, qui a un coq à ses pieds et un sceptre dans ses mains , est peutêtre la Vigilance royale. Toutes ces vertus, qui font la richesse des états, sont dorées : une seule ne l'est point; c'est la Religion , simple et pauvre dans ses habits comme dans son esprit. Elle offre des feuillages sur un autel de gazon : présent digne du ciel , puisqu'on peut l'acquérir sans crime et le posséder sans orgueil.

O grande souveraine ! ici tout annonce les devoirs des rois, et les vertus dignes de la reconnaissance des peuples. Jamais nos mains grossières ne pourront imiter ces cliefe-d'oeuvre; mais si vous nous accordez les biens que nous demandons, notre attachement fiour vous ira plus loin que

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