‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 97 sur 116 · TOUTES ENSEMBLE · texte numérisé non relu

TOUTES ENSEMBLE

Dans la forêt!

ROSA-ALBA

Madame, savez-vous bien qu'il y a là une ville qui n'a d'autres habitans que les lions? Januario, qui accompagne souvent son maître à la chasse, dit que c'est une chose qui Eût trembler de voir ces grandes places pleines de vieux arbres, entourées de palais où l'on entend çà et là les rugisscr mens des bêtes féroces.

ZORAÎDE.

Je n'aurai pas peur auprès d'Empsael.

CesTlà qu'on voit le tombeau de Mentia, d'où il sort de temps en temps des voix, et dont l'om** lire toote Manche apparaît souvent à l'entrée de la nuit.

ZORAÎDE.

Taime la vue d'un tombeau qui renferme des cendres vénérables; il me donne une image de rétemelle paix.

ROSA-ALBA

Empsad va revenir , au plus tard , à l'entrée de la nuit. Vous lui parlerez demain.

ZORAÎDE.

L'infortané peut-il aussi renvoyer son infortune àdemain?

ROSA-ALBA

Madame, la noit s'approche ; il y aurait du danfer à rester îd plus long-temps.

ZORAÎDE.

Chères amies, fl n'est pas néoeasaire que vous m'accompagniez; restez ici.

ROSA-ALBA

Oh ! non; noos voos salvrons partout.

ZORAÎDE. '

Préparez-nous des voitures pom* aller joindre Cmpsael.

Il y a trop de risques; le jour va fliiir; s'il vous arrivait quelque accident, Empsael m'en rendrait responsable.

ZORAÎDE.

Ce sera moi qui en répondrai.

ANNIBAL

Si c'est quelque chose de pressé, je peux y aller moi-même. Par notre grand prophète , je n'ai rien à cramdre; donnez-moi vos ordres.

ZORAÎDE.

Je ne peux cliarger personne que moi de ma commission; faites ce que je vous dis.

ANNIBAL

Empsael m'a commandé de vous obéh* en tout : allons, quelle voilure voulez-vous, niadame?

ZORAÎDE.

La plus diligente.

ANNIBAL

Le palanquin est la plus douce et la plus sâre. Quels esclaves voulez-vous pour vos porteurs ? Les Français sont plus prompts , les Allemands plus forts, les Espagnols ont le pied pUis ferme, mais ils sont plus lents : après tout , je les hfltend.

ZORAÎDE.

J'aimerais mieux y aller à pied qoe d'être portée par mes semblables. O Dieu ! comme rhomme est traité par l'homme !

Vos esclaves ne sont pas des lionmies : ce sont des blancB, ce sont des infidèles.

ROSA-ALBA

N'avez-voos point des dromadafa^ ?

ANNIBAL

Savez-voos bien qoe ces dromadaires sont Arabes, et qu'il n'y en a pas on qui ne vaille mieux que quatre esclaves eoropéens?

ZORAÎDE.

O triste eflSct de l'esclavage !

ANNIBAL

Ne vous affligez pas, madame ; je vais fidre pré* parer les dromadaires. (Il renecnire , en Moriani^ Balabau;illuihaUeleb(udeiar€bê,etMdii:) Dépécbez-voos de loi parler; die va partir pour aOer trouver Empsael.

ZORAÎDE.

Qoe me voolez-voos, bon morabite?

BALABOV.

Madame, je viens poor toos convertir.

ROSA-ALBA

Comment ! est-ce qoe ma maltroise est penertie? Apprenez, Balaboa , qo'eDe est boiMie et bien- Cûsame.

BALABOU.

Oui ; mais avec sa bouté elle est dans le chemin de rerreur.

zoraTde.

Comment faut-U foire pour me convertir?

BALABOU.

Il faut croire tout ce que je vous dirai de la part de notre grand prophète.

zoraTdb.

Il ne dépend pas de moi de croire.

BALABOU.

Tenez , prenez ce petit papier ; portez-le jour et nuit sur votre cœur ; il y a un passage de l'Alcoran (|ui pénétrera dans votre ame, et de là dans celle des femmes qui vous environnent.

ZORAÎDE.

Quel bien nous en reviendra-t-il ?

BALABOU.

Il n'y a rien de plus beau que FAlcoran. La sultane Zobeide,mère du calife Amin, avait cent filles esdaves qui savaient tontes FAlcoran par cœur, et qni en récitaient chaque jour la dixième partie : de sorte que l'on entendait dans son palais un bourdonnement continuel , semblable à celui des abeilles '.

BOSA-ALBA

Le beau conseil que vous nous donnez , d'apprendre à bourdonner l' Alcoran !

ZORAÎDE.

J'ai appris à prier Dieu avec mon cœur, et non avec mes lèvres.

BALABOU.

En apprenant l' Alcoran, vous augmenterez votre pouvoir sur Empsaei ; vous deviendrez semblable à la chrétienne Mentia , l'épouse du chérif Mahamed, qui, après s'être foite musulmane, inspira im si violent amour à son mari , qu'il donna la liberté à tous ses parens, et qu'après la mort de son épouse, il pensa perdre l'esprit de regret * : vous verrez soii tombeau à l'entrée de la ville des Lions; il fait tous les jours des miracles , et on y apporte des offrandes de tous côtés.

BOSA-ALBA

Elle mourut chrétienne en secret.

BALABOU.

Ce sont les chrélieas qui disent cela. Il est certain qu'elle mourut musulmane, puisqu'elle fait des miracles.

ZORAÎDE.

Ma perte sera bien peu de chose : à Dieu ne plaise qu'elle altérât jamais l'esprit d'Empsael!

' \ oyez la Bibliothèque orientale de d'HerbeM. ' \ oyei Marinol , DcMcription de l'Afrique,

BALABOU.

Oh! U a un grand esprit, madame! J'ai ime grâce à vous demander auprès de luL

ZOfiAlDB.

Quelle est-elle ?

BALABOU.

Je désirerais qu'il me fit bâtir on ermitage auprès du tombeau de Mentia, afin d'en recueîUir les offrandes; on y apporte tons les jours des rivres qui sont perdus.

ZOBAlDB.

Ces vivres sont peut-être utiles à de pnrrro voyageurs , ou à quelques misérables esclaves : les offrandes mises sur le tombeaa de la Terto doîvoit appartenir à un malhenreux.

ANNIBAL

Madame, les dromadaires sont prêts; hâtezvous de partir avant la nuit.

ZORAÎDE, à Balabou.

Adieu, bon morabite; je toos serv&rai d'âne manière on d'antre. {A set fêwunes :) AUoas tâcher de rendre Empsaei sensible à la pitié. Chères amies, secondez ma felblesse, et mettons ooCre confiance en Dieu à proportion de l'oppression oà nous tiennent les hommes.

a Après cet entretien, Zoralde, laissant Baia-

» bou, monta sur un dromadaire, et, environnée

» de ses gardes , prit avec ses femmes le chemin

» de la ville des Lions. Bientôt elle arriva dans une

» gorge du mont Atlas, couverte de palmiers et de

i> jujubiers, qui forment on contraste fort pitto-

1» resque avec les rochers élevés de la montagne,

» plantés de cèdres et de sapins. Plosieors torrens

» descendent des sommets de l'Atlas et se préd-

» pitent au milieu de la vallée ; mais, en avançant

» un peu , on aperçoit tout à coup, à travers tes

» colonnades des palmiers , les ruines d'one viOe

» immense, ses aqueducs, ses remparts, ses pa-

» lais usés par le temps et renversés par les hom-

» mes. C'est dans ce lien que Zoralde espérait

» trouver Empsaei. Elle fit dresser ses tentes, et

i> fut s'asseoir an pied d'nne grande toor lézardée,

» sur laquelle elle lut cette inscription â moitié ef-

» facée:

GAIUS CASAK.

D Mais un autre monument attira ses regards et » fit couler ses larmes. Elle aperçut on tombeau » couvert de cyprès et d'aloès, avec celte épitapbe » en lettres gothiques :

Doua HUTU Dl MONlOf ^XNIse

de chérif Mabamid , l'an du Christ f JB7.

» A ras[)ecl du (oiubeau d'une femme qol avait

EMPSAEL.

» fiiitUiildeliienàsese9diTes,dtesesoovmlda » yieil Ozorîo el de son nègre; ei, s'adreasant à » ses femmes , eUe leor dit : »

Chères compagnes, sooYenez-voos bien qoe'le nom du Tîeîl esda^e espajs^nol est Pedro Oiorîo.

TOUTES

Oui, madame, Pedro Ozorîo.

ZORAlDB.

Maintenant qn^il est reloorné an bagne , il serait difficile de le retronrer panni les antres esdaves, si nous oubliions son nom.

ROSA-ALBA

Madame, n'allez pas plus loin ; yoîd la tour du Diable qu'on aperçoit du camp : Jannario m'a dit que c'était le rendez-vous de la chasse.

ZORAÎDB.

C'est la tow* de César ; je ne v<ns point £mpsael.

ROSA-ALDA

Ah ! madame , si vous allez plus avant , vous serez effrayée ; nous sommes à l'entrée de la forêt et de la ville des Lions.

DALTON

On ne voit de villes ruinées et abandonnées aux bêtes féroces que dans les pays où règne l'esclavage. L'Asie , l'Afrique , la Grèce et l'Italie en sont {deines; mais en Angleterre on ne trouverait pas un village sans habitans.

ZORAÎDB.

Où pourrons-nous rencontrer Empsael?

DALTON

Je vai» tâcher de le découvrir.

ZORAlDE.

Ne montez pas dans la tour, il peut y avoir des serpens, chère Dalton.

TOUTES

N'y allez pas, oh ! n'y allez pas.

DALTON

Je veux vous tirer d'inquiétude. (Elle monte dans la tour et regarde par une fenêtre. )

ZORAÎDB.

N'apercevez-vous pas quelqu'un de la diasse?

DALTON

Madame, je vois de grands amphithéâtres ruinés qui s'élèvent au-dessus de la forêt : voilà un palais dont il ne reste plus que la façade ; des places publiques à perte de vue, toutes remplies de vieux arbres ; j'aperçois à travers leurs troncs de longues avenues de colonnades à demi-renversées; voilà aussi des églises sans toit et sans clocher : oh ! quelle désolation !

ZORAÎDB.

Dalton , descendez, je vous prie.

DALTON

J'aperçois quelque chose au milien d*un ampliithéâtre : c'est un éléphant

TOUTES

Un éléphant! (Elles se nustmbleni uuprès de ZortOde. )

lORAlDB.

N'entendez-vous aucun cor de chasse ?

PBTROWNA.

J'entends rugir un lion.

DALTON

Non , c'est le bruit lointain d'un torrent. ( Elle redescend. )

ROSA-ALBA

En vérité , madame , nous ferions mieux de imhis en retourner.

ZORAÎDB.

Je commence à être inquiète d'Empsael.

ROSA-ALBA

La chasse l'a conduit d'un autre côté : madame , retournons au camp.

ZORAÎDB.

Quel est ce petit tombeau couvert de cyprès^ et surmonté d'une croix?

MARGUERITE

C'est le tombeau de Mentia, cette illustre Portugaise, épouse du chérif Mahamed : voici son épitaphe.

ZORAÎDB.

Quoi! de cette infortunée Mentia dont j'ai tant ouï parler? voici des couronnes qu'on y a suspendues. Répétez-moi son histoire; je croyais que c'était une faUe.

Madame, la voici'. Le chérif Mahamed étant venu s'établir dans la vallée voisine de Taradan , lorsqu'elle n'était habitée que par des lions , il y planta la canne à sucre, et rendit tout ce pays , ainsi que ce canton, très-florissant. Ayant pris, en 1536, sur les Portugais , la ville voixine de Sanla- Crux, qui est aujourd'hui le cap d'Aguer, avec son gouverneur Guttières de Monroy et toute sa famille , il devint éperdument amoureux de sa fille Mentia. Mentia refusa long-temps de répondre à son amour^; mais enfin le désir de rendre la liberté à son pèro lui fit écouter les propositiof is de son amant , et elle devint son épouse.

ROSA-ALBA

Elle fit fort bien.

PBTROWNA.

Oh oui l

MAROURRITB.

I^ diérif Maliamed la laissa vivre à la manière

* Vorn UÊnm , HUtùire dfs CkMfi,

Mi

EMPSAEL.

de son pays, se plaisant à la voir habillée à l'espagnole et à la faire senrir en reine. Quelque tenif» après , elle mourut en couche de son premier enfant, empoisonnée, dit-on, par la jalousie des autres femmes du chérif. Son époux en pensa perdre l'esprit. Il rendit d'abord la liberté à tous ses parens, qui n'avaient pas voulu la quitter, et qu'il combla de bienfaits ; ensuite il lui fit élever ce tombeau dans ce lieu, qui lui avait plu pendant sa vie. Il y envoyait deux fois par jour une femme maure qui avait favorisé ses amours ; elle y portait des vivres et des lettres pleines de regrets , auxquelles elle assurait que M entia répondait de vive voix, ce qui calmait le désespoir de Mahamed. Il dura très-long-temps; et même, après avoir fait la conquête de Fez et de Maroc , et avoir en des enfans de plusieurs autres femmes , il n'était pas encore consolé de la perte de sa chère Mentia. Depuis ce temps les pau>Te$ esclaves et les malheureux de toutes les nations viennent apporter sur son tombeau des vivres et des couronnes.

zoraTde.

C« tom))eau de Mentia me rassure plus que la tour de César. Il me semble que quelque puissance céleste y repose : je ne crains plus rien.

MARGUERITE

On dit que Mentia répond encore aux infortunés qui la consultent, et que son ombre même leur apparaît quelquefois la nuit tout en blanc.

D ALTON

Je vais lui parler.

ROSA-ALBA

Par saint Janvier! elle n'a qu'à paraître! ne lui parlez pas.

D ALTON

Quand elle paraîtrait! Qui ne craint pas la mort ne craint pas les morts : je vais lui parler.

MARGUERITE

Zorafde, parlez-lui plutôt vous-même; si elle répond à quelqu'un , ce doit être à vous, qui êtes bonne comme elle.

Chères amies , nous ne sommes que de faibles mortelles aux ordres du ciel. Le ciel n'est pas à nos ordres ; il ne faut pas le tenter. Cependant , j'offrirai volontiers , en votre nom et au mien , un présent et des prières au tombeau de Mentia. (Elle détache son collier, et s'agenouille avec ses femmes auprès du tombeau. ) Vertueuse Mentia , recevez nos hommages. Si les âmes bienfaisantes s'intéressent encore , dans un autre monde , aux mallieurs de celui-ci , favorisez nos projets en faveur de nos infortunés compagnons d'esclavage, prociirez-leur la liberté. Agréez ce collier, ouvrage de

mes mains, et de la cooleur chérie d'Empsad. Donnez-moi autant d'infloence sor mon époux . pour le bonheur des pauvres esclaves , que vous en avez eu sur le chérif Mahamed. Si vous ikhm secourez , j'ornerai votre tombeau des plus bdlo fleurs de l'Europe; j'y planterai des primevères et des violettes ; une fois par an j'y distribaend , en votre nom, des vivres aux malheureux : soyez favorable aux prières de vos amies !

ROSA-ALBA

O pouvoir de la vertu ! je me sens protégée par ce tombeau. Je crois que je verrais paraître Fombre de Mentia , que je n'en aurais pas peur.

tt Empsael paraît, une peau de lion à la main. »

EMPSAEL.

Quoi ! c'est toi , timide Zorafde ! Quel sujet si pressant t'amène à cette heure dans cette forât redoutable?

ZORAlDE.

Seigneur, si j'ose dire, c'est d'abonl rinquiétude où j'étais de votre absence.

Chère Zoraîde , j'étais venu ici au lever de Faorore , lorsqu'un des plus vieux lions qui sortent des sommets de l'Atlas, retournant, au point du jour , dans sa caverne , s'est élancé sor moi ; je Fai tué de ma main : voici sa dépouille. Ses flancs., noirs et velus comme ceux de Fours, garantiraot tes pieds délicats des plus rudes froids de la montagne; pour surcroît de bonheur, j'ai appris qu'un de mes corsaires a enlevé un gros vaisseau espagnol. J'ai ordonné que son pavillon fût mis à tes pieds; et son équipage, diargé de fers , au nombre de tes esclaves. Je compte, au printemps, préparer aux infidèles de plus grands affronts, et à toi de nouveaux témoignages de mon amour.

zoraIde.

Seigneur, que la victoire et les plaisirs partagent vos heureux jours ! Puisse ZoraIde, votre esclave fidèle, êti*e toujours agréable â vos yeux!

EMPSAEL.

J'aime aussi à croire que je ne triomphe que pour toi. Zoraîde, je veux te faire fouler aux pieds Forgueil des infidèles. Je veux , à l'avenir, qu'il n'y ait dans tes appartemens d'antres tapb de pied que des pavillons européens.

ZORAÎDE.

Seigneur, tant de gloire ne convient pas à une pauvre esclave.

EMPSAEL.

Zoraîde , vous n'êtes point esclave, voos êtes mon cpouse. Mais... que vois-je ? vous avez pleuré ! en vain vous vous contraignez. Quel est le sujet de vos larmes ?

ZORAÎDB.

II n'est guère propre à voas intéresser.

EMPSAEL.

Je veux le savoir. Quelqu'une de vos esclaves vous a-t-elle manqué de respect ? Vous êtes trop bonne envers elles. Je veux vous en donner de toutes les nations de l'Europe : plus vous en aurez, plus il vous sera aisé de vous en faire obéir.

ZORAÎDE.

Mes compagnes vont au devant de mes désirs.

EMPSAEL.

Cependant vous avez pleuré. Zocafde, vous avez des secrets pour moi , qui n'en ai pas pour vous.

ZORAÎDE.

Seigneur, si je puis vous le dire , j'ai pleuré de compassion.

EMPSAEL.

Et pour qui ?

ZORAÎDE.

Poiur ce même équipage espagnol que vous m'avez envoyé, mais surtout pour deux esclaves.

EMPSAEL.

Pourquoi ces deux esclaves ont-ils plus touché votre pitié que les autres ?

Ils étaient an comble du malheur. Seigneur, si vous eussiez entendu leur conversation , votre ame généreuse eaeût été émue.

EMPSAEL.

La conversation de deux Européens ! Ame innocente , vous ne connaissez pas leur perfidie ! Us parlent quelquefois bien, mais ils agissent toujours mal.

ZORAÎDE.

Un de ces esclaves était noir.

EMPSAEL.

Oh ! pour un noir , je le crois. Il n'y a que les noirs de sincères et de généreux.

ZORAÎDE.

n avait pour compagnon d'esclavage un blanc déjà vieux , qui succombait sous un fardeau.

EMPSAEL.

Je voudrais pouvoir mettre sur la tête de chaque Européen un des rochers de l'Afrique, et l'écraser sous son poids !

ZORAÎDE.

Seigneur, ce noir avait été jadis l'esclave de ce blanc. Il est allé , seul , lui chercher de l'eau à la fontaine des Lions , parce qu'il mourait de soif; et il s'est chargé ensuite de son fardeau et du sien.

EMPSAEL.

Il ranime un serpent qui finira par le piquer.

O Empsael ! votre ame magnanime eût été émue de ce que ce noir disait à son ancien maître.

EMPSAEL.

A son ancien maître ! chère Zoraîde ! tu es sensible aux maux des Européens ! tu ne connais pas ceux qu'ils m'ont fait souflfrir ! écoute, et sois pour eux sans pitié.

Je ne suis pas né sur les marches du trône de notre invincible empereur, comme la palme croit sur le tronc du palmier ; je n'ai pas vécu , cnmme toi , l'objet de mille hommages : je ne suis parvenu à la fortune que par de rudes travaux, et à la grandeur qu'à travers les outrages. La cause de mes malheurs, Zoraîde, c'est ma couleur. Les hommes de ton pays, qui conçoivent, à ta vue, dessenlimens respectueux, doux et obligeans, parce que tu es blanche , éprouvent , à la mienne , des sentimens de mépris, de haine et de férocité, parce que je suis noir. Ils n'ont pas d'autre raison que la couleur de ma peau; car si tu avais été noire comme moi, Zoraîde, encore que tu sois la meilleure des créatures, ils t'auraient haïe comme moi ; et si j'avais été blanc comme eux , quoique j'eusse été comme eux scélérat et perfide , ils m'auraient estimé comme l'un d'eux. Cependant la nature a couvert de ma teinte la moitié du genre humam ; presque tous les habitans de l'Afrique et de ses lies sont noirs. La nature a donné à tous les peuples noirs et blancs les mêmes besoms et les mêmes droits à la liberté; mais elle a donné aux peuples noirs une terre plus riche , un plus beau ciel , un jugement plus sain , un cœur plus généreux , et par cela même plus simple et plus facile à tromper. Tu connais mes malheurs, et surtout ce féroce Ozorio qui me tint dans ses fers.

ZORAÎDE.

Ozorio!.... (^ part. ) C'est aussi le nom du vieil esclave ! Grand Dieu ! sauvez cet infortuné !

EMPSAEL.

Tant que les lions rugiront dans les forêts , mon cœur battra pour la vengeance.

ZORAÎDE.

Noble victime de la cruauté des Européens , votre haine contre eux est bien légitime ; mais ne craignez-vous pas, en les punissant tous également de vos malheurs passés, de confondre l'innocent et le coupable ?

EMPSAEL.

A leur exemple, Zoraîde! Que dis- je, à leur exemple ! aucun noir ne leur a jamais fait de mal , et cependant tout lionmie noir est voué à l'esclr.vage. Des millions de mes comptriotes ont éprou-

EMPSAEL.

vé de lear part an traitement semblable an mien. Mon injure est ceUe de rAfriqae.

ZORAJDE.

Si j'ose le dire, seigneur, cet esclave blanc, si misérable , dont je vous parlais , a £ait dn bien aux hommes de votre pays, à en juger par cet esclave noir qui prend tant de soin de lui dans son infortune. O Empsael ! par Famour que je vous porte!....

EMPSAEL , avec colère.

Zoralde ! ton amour ne doit vouloir que ce que je veux.

ZORAÎDE.

Au nom de l'amour que vous me portez vousmême !... Seigneur, la beauté passe; quand ces traits seront efTacés , vous ne chérirez Zoraîde que par le souvenir de sa vertu. Un jour vous-même, un jour, approchant du terme de votre vie, et vous en représentant la carrière glorieuse, vous reposerez votre mémoire bien moins sur le souvenir de vos victoires que sur celui de vos bienfaits. Le voyageur , à la fin de sa route, se ressouvient avec moins de plaisir des colonnes qui s'élèvent dans le désert, que des puits où il s'est rafraîchi.

EMPSAEL.

Tu l'emportes, Zoraide. Gardes, qu'on fesse venir le commandeur de mes esclaves.

ZORAÎDE, à part.

Puisse ce malheureux n'être pas Ozorio !

EMPSAEL.

Chère moitié de mot-même ! tout ce que ta me dis pénètre mon ame. Tes paroles sont pour moi ce qu'est pour le voyageur égaré dans les déserts de Zara un ruisseau qui descend des neiges de l'Atlas. Lorsque je te trouvai , toute petite , à bord d'un vaisseau de guerre français, que j'enlevai à l'abontage sur les côtes de l'Amérique , ta frayeur attira ma pitié, et ton innocence ma protection. Je te rassurai dans mes bras, et je pris plaisir à t'élever sur mes genoux. A mesure que tu croissais en âge, je sentais augmenter ton empire sur moi. Je me souviens que, lorscfue tu n'étais encore qu'im enfant , un de mes ofliciers osa , sur mon bord , résister à mes ordres : je le renversai à mes pieds d'un coup de cimeterre; j'allais l'achever, Iors(|ue tu tournas vers moi tes yeux remplis de larmes; je pardonnai au crime, à la vue de l'innocence effrayée. Depuis, lorsque j'appris que tu étais orpheline; qu'on avait confisqué tes biens dans ton pays, à cause de ta reUgion ; que , fugitive de ta patrie , tu allais chercher au Canada un asile auprès d'une parente infortunée et un temple dans ses forêts, tes malheurs me rappelèrent toas

les miens et redoublèrent mon affection pour toi. Je me dis : Je serai sa mère, son père, soo protecteur, son roi. Je te donnai ma main. Depuis que ta es mon épouse, ton pouvoir sur mol augmente chaque jour; ta grâce charme mes ennuis , et ta dooceur inaltérable ma colère. Tu me bis oublier les douloureux ressouvenirs de nui vie , la perte de mon pays , de mes parens ; ta me tiens lien de tout. Pour te mériter , s'U le allait, j'irais seul te chercher au milien des serpens et des tigres ; j'irais au milieu des baii)ares Espagnds.

ZORAÎDE.

Seigneur , je suis pénétrée de vos bontés. ( A pari. ) Oh ! que je crains l'arrivée d'Ozorio ! ( ji Empsael. ) Empsael !....

EMPSAEL.

Ma souveraine , que me venx-tn ?

ZORAÎDE.

En voyant cet esclave, promettez-moi de modérer vos premiers moovemens.

EMPSAEL.

Ame de mon ame, je te le promets.

ZORAÎDE.

Vous lui parlerez sans colère, car enânflest Européen.

Avec bonté , pour toi , ma Zoraide , avec bonté.

ZORAÎDE.

Mais s'il était Espagnol ?

EMPSAEL.

Je lui parlerai sans colère.

ZORAÎDE.

Ne permettez pas qu'on lui fksse de mal; rappelez-vous qu'U a foit du bien à un honmie de votre pays.

EMPSAEL.

Je me souviendrai que tu veux loi en fidre. L'oiseau , sous l'aile de sa mère , ne m'est pas pins sacré que l'infortuné que tu réchauffes de ta pitié.

ZORAÎDE.

Mais si.... ( Elle s'arrête. }

a Achmet s'avance respectneusement. »

EMPSAEL.

N'as-tu pas remarqué dans mes esclaves noavellement arrivés un blanc et un noir qui sont toujours ensemble ?

ACHMET

Oui , seigneur.

EMPSAEL.

Va les chercher, et amène-les id.

ACHMET

Ils sont arrivés ce matin sur la prise espagnole, et ils se sont enfuis cette après-midi.

EHPSAEL.

S4ii

EMPSAEL, «Il colère.

Enfuis ! ils se sont enfuis ?

ACHBIBT.

Très-illustre seigneur, on lésa vus s*acheniiner« du camp où ils travaillaient, vers votre chaumière où était votre respectable épouse; et , depuis ce moment , quelques recherches qu'on ait faites, on ne les a pas retrouvés. Annibal a envoyé des soldats de tous côtés, et il y a été lui-même. Ils se sont enfuis; cela est certain.

ANMBAL.

Seigneur, c'est la vérité; à moins qu'ils ne se soient rendus invisibles par quelque sortilège. EMPSAEL , à Zoraïde,

Ck)mment ! madame , vous fovorisez la fuite d'un Espagnol , et vous venez me demander des grâces pour lui !

ZORAÎDE.

Seigneur, je vous jure que je n'ai contribué en rien à sa fuite.

EMPSAEL.

Vous êtes sans cesse à me solliciter pour ces perfides esclaves. Partout je trouve vos inclinations opposées à ma volonté; je porterai mes amours à des cœurs plus sensibles à mes victoires : allez , retirez- vous, madame.

ZORAlDE.

Seigneur !

EMPSAEL.

Vous protégez mes tyrans ! retirez-vous : tnalédiction sur vous !

a Zoraïde s'éloigne en pleurant. »

EMPSAEL , à j^chmet

Qu'on fasse les signaux accoutumés pour la faite des esclaves; qn'on garde soigneusement les avenues de la montagne et des bords de la mer; qn'on lâche les chiens autour du camp : il faut que mes esclaves se retrouvent, ou je te fias mettre à

la chaîne Ah! Zoraïde! tourment de ma

vie !

ACHMET

Seigneur, si vous me permettez de le dire , rien ne rend des esclaves audacieux comme la protection de leur maltresse. Depuis que les vôtres savent que Zoraïde s'intéresse à eux, on ne peut en venir à bout : sans ma vigilance, ils se seraient plus d'une fois révoltés.

EMPSAEL.

J'y mettrai bon ordre : la nuit s'approche, il est temps de finir la chasse. J'en ai fait une bien malheureuse aujourd'hui ; j'ai tué un lion , et j'ai perdu un esclave espagnol et un noir.

ACHMEt.

Us n'iront pas loin. S'ils se sont sauvés dans la Œuvres posthumes.

forêt, on n'en retrouvera les os que demain matin; celui qui est le plus à plaindre est ce pauvre noir.

BMPSABL.

Zoraïde est-elle partie avec une escorte ?

ACHMET

Non, seigneur.

EMPSAEL , avec inquiéivàe.

A cette heure et dans ce lieu , partir sans escorte !.... Va dire à mes braves cavaliers noirs

qu'ils accompagnent Zoraïde jusqu'au camp

Tu leur diras de ne pas s'écarter d'elle de la longueur de leurs lances.... Va, cours; dis-leur qu'ils emmènent avec eux quatre de mes chiens montagnards , qui combattent les lions corps à corps.

ACHMET

Oui, seigneur.

EMPSAEL.

A cette heure partir sans escorte !... Elle ('tait tout effrayée. Dis-lui que je ne tarderai pas à la revoir.

ACHMET

Je n'y manquerai pas, seigneur <

EMPSAEL.

Non, non , il Gaut que je l'accompagne moi-même à quelque distance de la forêt.... Dis qu'où m'amène mon cheval arabe.... Va foire relever les toiles, les filets, les épieux; qu'on rassemble les meutes et les esclaves; ne t'écarte, pas et reviens ici. Je serai de retour incessamment; tu me répondras de cet Espagnol sur ta tête.

« Jacob et le P. Jéronimo arrivent an pied de la » tour. »

JACOB

Arrêtons-nous ici; c'est auprès de cette tour qu'Empsael doit se rendre. Je crains que vous ne soyez fotigué de la route ; j'ai cependant donné ordre qu'on vous donnât le plus doux de mes chevaux : c'est celui que je monte ordinairement.

LE p. JÉRONIMO.

Seigneur, je suis confus de vos bontés envers un pauvre religieux étranger comme moi.

JACOB

Y a-t-il long -temps que vous avez quitté l'Italie ?

LE P. JÉRONIMO

Je suis parti de Uvoume il y a six semaines.

JACOB

Avez-vous eu mauvais temps ?

LE p. JÉRONIMO.

Oh ! des tempêtes qui Dadsaient dresser les cheveux ; je n'en suis échappé que par miracle.

ans

On ne peut trop admirer votre cliarité qui vous jette au milieu de tant de dangers , i)our délivrer vos frères : il n'y a rien que je ne fasse pour vous obliger.

LE p. JÉRONIMO.

Seigneur , j'en suis pénétré de reconnaissance.

JACOB

Il n'en faut point , c'est en moi un effet d'inclination particulière pour les religieux de votre ordre.

LE p. JÉROMMO.

Seigneur....

JACOB

Je veux vous en donner la preuve en vous servant gratuitement.

LE p. JÉROMMO.

Très-illustre seigneur , vous ferez une grande cliarité ; car je suis un religieux bien pauvre : nous ne subsistons que d'aumônes.

JACOB

Un des premiers ser\'ices que je veux vous rendre est de vous donner un bon conseil.

LE p. JEROMMO.

Un bon conseil est un trésor.

JACOB

Je veux vous parler avec une entière confiance; mais vous n'en abuserez point.

LE p. JÉROMMO.

Seigneur , j'en suis incapable.

JACOB

Vous me promettez le secret ?

LE p. JÉROMMO.

Je vous le jure sous le sceau de la confession.

JACOB

Je vous dirai donc que la cour est remplie d'avidité et de coiTuption ; méfiez-vous aussi de tous les gens de ce pays : Turcs , Maures , Noirs , et jusqu'à vos marchands et consuls européens, tons sont des fripons.

LE p. JÉROMMO.

Je l'avais déjà oui dire.

JACOB

Avez- vous apporté avec vous des fonds considérables?

LE p. JÉRONIMO.

Je n'ai embarqué avec moi que ce qui m'était nécessaire , avec les présens pour l'empereur et pour son ministre; mes deniers sont bien peu de chose pour l'étendue de ma mission ; ils doivent me parvenir par les juifs de Livourne.

JACOB

Vos pères feront fort bien de ne pas les adresser à vos marchands ni à vos consuls; car ils s'en ser-

vent dans leur commerce , et ne remettent au esclaves ni les secours, ni les lettres que kors ptrens leur envoient'. Fiez-vous aux jaifs: or, malgré la mauvaise réputatioa que les chrétiob leur donnent en Europe , Us conviennent euxmêmes qu'ils ne laissent ici aucun de leurs frèies dans l'esclavage ; qu'aucun d'eux n'y mendie um pain , et que si un de leurs marchands est miné, ils lui rendent son bien jusqu'à trois fois, pour le rétablir dans son premier état'.

LE p. JÉRONIMO.

La charité est de toutes les commaniom : £!k est plus qtie la foi , dit saint Paul.

JACOB

En quoi consistent vos prësens pour Tempe' reur?

LE p. JÉRONIMO.

Comme il est vieux, et que les vieux prinoo sont sujets à s'ennuyer...

JACOB

A s'ennuyer ! bien vu , bien va !

LE p. JÉRONIMO, avec un peu de gaieii, A s'ennuyer et à compter les heures , nous arooi cru qu'une pendule l'amuserait.

JACOB

A merveille !

LE p. JÉRONIMO.

En conséquence, nous lui en avons acheté mie qui marque depuis les secondes jusqu'aux sîèdes.

Ah ! voilà qui est beau !

LE p. JÉRONIMO.

Cest un présent magnifique : nous avoM fii peindre ses victoires par un religieux de noire «dre, un des plus fameux peintres d'Italie.

JACOB

Ses victoires ! U les verra avec grand plûir.

LE p. JÉRONIMO.

Le croyez- vous?

JACOB

Rien n'est si certain.

LE p. JÉRONIMO.

C'est moi qui en ai donné l'idée.

JACOB

Elle est d'un homme d'un grand esprit, et qni connaît bien la cour.

LE P. JÉRONIMO

Nous avons joint à ce présent ploslears portraits.

* Voyez la Relation de la captMté du iieur cbap. xvn.

•Ibid,

JACOB

Comment! ne sayez-vous pas que m religion lui défend d'avoir des figures dans son palais ?

LE p. JÉRONIMO.

Poarqnoi cela ?

JACOB

A cause de ridolàtrie. Quels sont ces portraits ?

LE p. JÉRONIMO.

Ce sont ceux de plusieurs tètes couronnées de TEurope.

JACOB

Oh ! il n'y en a guère qui méritent d'être idolâtrées; la plupart sont la terreur du genre humain.

LE P. jéRONIMO.

Il y a le portrait de Louis XIV en pied.

JACOB

n plaira à notre empereur : c'était un grand roi ; Henri IV aurait été préféré cependant. Avez- T0U5 celui de l'empereur deRussie?

LE p. JÉROMIMO.

Non.

J'en suis fâché ; c'est celui dont il aurait fait le plus de cas. Pierre I'*" n'a fait la guerre que pour sa défense , et il ne s'occupa qu'à civiliser son empire, en y appelant des hommes de tous les états et de toutes les religions.

LE p. JÉRONIMO.

Ce prince n'est pas de notre communion; mais j'ai les portraits des plus belles reines de l'Europe. Comme l'empereur aime les belles femmes, celles-ci lui seront fort agréables : elles ont une carnation à ébUmr; elles sont rouges comme des roses et blanches comme des lis.

JACOB

Pour le coup Vous vous êtes trompé ; notre empereur n'aime que les femmes noires.

LE p. JÉRONIMO.

Est-il posaUe?

JACOB

Rien n'est si vrai. Songez que vous êtes en Afrique , où tout est à l'opposé de l'Europe.

LE p. JÉRONIMO.

Nous n'y avons pas pensé.

JACOB

Sont-ce là tous vos présens pour la cour?

LE p. JERONIMO.

J*ai aussi une lettre de félicitation du pape, adressée à l'empereur sur ses victoires; mais, parce que je ne puis pas déployer ici un assez grand caractère pour la présenter publiquement, je ne dois la montrer que suivant les circonstances.

JACOB

Est-ce que le pape écrit aux princes mahométans?

LE p. JÉRONIMO.

Oui, il écrit quelquefois au roi de Perse, à l'empereur des Turcs et même à des roLs païens , quand ils sont victorieux et puissans , afin de faciliter dans leur pays l'établissement des missions.

JACOB

Tous ferez bien de ne pas montrer votre lettre à notre empereur, il est trop ennemi des du^tiens; il fait plus de cas de leurs lettres de change que de leurs complimens. Est-ce tout?

LE p. JÉRONIMO.

J'ai quantité de baromètres et de thermomètres de Florence.

JACOB

Tout cela est de peu de valeur ici.

LE p. JÉRONIMO.

J'ai des miroirs de Venise, des savomiettes de Gênes, des gants parfumés de Rome, et des eaux de senteur de Naples.

JACOB

Cela est bon pour le sérail; vous avez bienâiit : on ne réussit que par les femmes. N'avez-vous pas de belles armes?

LE P. JÉRONIMO

J'en aurais apporté, si ce prince n'était en guerre avec l'Italie.

JACOB

Vous devez avoir de bon vin ?

LE p. JÉRONIMO.

J'en ai d'excellent, de Monte-Polciano et de Lacryma-Christi. Quoique ce prince soit mahométan, nous avons pensé qu'il buvait quelquefois du vin.

JACOB

Fort bien ; mais il feut le lui donner en secret , autrement il ne l'accepterait pas; il fondra le lui présenter comme remède d'Europe. Je l'eu ferai prévenir par son médecin, qui est de ma religion et mon intime ami.

LE p. JÉRONIMO.

Je vons aurai une grande obligation... J'ai aussi apporté pour Emfisael une lunette d'approche pour la mer, avec un excellent télescope.

JACOB

Il n'en voudra pas. Entre nous, c'est une espèce de sauvage^ mais ne vous en effrayez point; je lui parlerai en votre faveur.

LE p. JÉRONIMO.

J'avais aussi pour sa femme lin coUier de perles; vous savez qu'elle l'a refusé.

ËHPSAEL.

JACOB

Vous me le donnerez , et je m'en chargerai... Je ne crois pas que vous obteniez rien d'Empsael; mais quand vous serez à Maroc , je vous ferai avoir du crédit auprès de l'empereur : vous aurez le choix des esclaves de votre pays. Je vous donnerai d'abord la liste des personnes auxquelles vous devez feire des présens. Il en faut pour le gouverneur d'Aguer , où vous avez déliarqué; pour le grand douanier de ce port, qui est de ma religion ; pour les portiers du palais de Maroc; pour le médecin de l'empereur; pour le commandant de la garde noire; pour la sultane noire, qui est la favorite, et pour sa première femme de cliambre, qui est une blanche. Vous savez ce que c'est que la cour!

LE p. JÉRONIHO.

Tout cela va épuiser mes deniers.

JACOB

Je ne vous demande rien pour moi , je vous le répète; je veux vous servir gratuitement; je vous logerai dans ma maison à Maroc.

LE p. JÉROMMO.

Seigneur, je suis confus de vos bontés.

JACOB

Je vous changerai gratis votre argent en monnaie du pays.

LE P. JÉROXIMO.

En vérité , seigneur Jacob , je ne sais comment je reconnaîtrai de si grands senices.

Par une confiance sans réser\'e en moi : vous trouverez assez de gens ici qui chercheront à vous tromper. En quelles espèces doit-on vous envoyer votre argent de Livourne ?

LE p. JÉROMMO.

En bons ducats d'or de Hollande.

JACOB

Il feut bien y prendre garde : les ducats tiennent peu de place et sont faciles à enlever. Sur quel vaisseau doit-on les embarquer? Je les ferai recommander à leur arrivée.

LE p. JÉRONIMO.

Je vous dirai avec sincérité que je les ai embarqués avec moi, et qu'ils sont, avec mes préseas , à la douane.

JACOB

Voas ne les tenez pas encore. Un sac d'or, dans une grande caisse, est bien facile à détourner parmi de grandes machines qu'on déballe, et qu'on emballe de nouveau.

LE p. JÉRONIMO.

Mon or y est caché de manière qu'on ne peut le trouver.

JACOB

Les Italiens sont avisés en toot. Mais on peu toujours reconnaître votre or à sa pesanteur.

LE p. jéRONIMO.

Cela est impossible. Les poids de pkMnb de b pendule sont creux, et mes ducats sont enfem» dedans.

JACOB

Voilà qoi est à merveille !

EMPSAEL s'avance.

Je l'ai laissée fondant en larmes... {àjiekwuî:) Que ces esclaves se retrouvent, et dès ce soir.... Seigneur Jacob, je ne vous apercevais pas; qod ' sujet vous amène?

JACOB

Très-illustre seigneur , une affeire importante, qui vous intéresse particulièrement.

EMPSAEL.

L'emperenr est-il malade ?

JACOB

Je l'ai laissé en par&ite santé.

EMPSAEL.

Cela sufBt ; il fout que j'entende anparafanl cet étranger... Mon père, que me demandei-TOQi?

LE p. JÉRONIMO.

Très-grand ministre, je suis vena en Afrîqnef avec les aumônes des chrétiens, pour le rachat dei captifs dans l'empire de Fez et de Maroc ; j€ n porteur de passe-ports de FempereoTy signéi de votre excellence.

EMPSAEL.

Les chrétiens emploient tootes sortes de mofcoi contre nous : les ecclésiastiques d'E^nigne pîieitf à leur roi la dime de leurs revenos pour nous Ain ime guerre perpétuelle ; ensuite d'autres cccMiiM tiques viennent avec des aumônes racheter ceux 4l nos ennemis qui sont tombés dans nos ferb 9 l'empereur me croyait, ce commerce n'exiitaii plus; il est contraire à nos intérêts : des bras valent mieux que de Targent; mais, puisqa'flnMi l'a permis , vous pouvez traiter avec les partinliers dans tout l'empire, excepté avec moi.

LE p. JÉROiriMO.

Le seigneur Jacob m'a promis de m'appiiyv auprès de son excellence.

EMPSAEL.

U ne faut point d'appui avec moi ; diaqoe dfaire se recommande d'elle-même.

LE P. JÉRONIMO

Votre vertueuse épouse, très-illustre seigonr, m'a promis sa protection auprès de vous.

EMPSAEL.

Zoraîde n'étand point son crédii paitienieriv moi dans les affoires pobliqaes^

EMPSAEL.

LE P. JEfiONlMO.

Permettez-moi seulement de racheter ceux de vos esclaves qui sont les plus âgés et les plus inutiles.

BMPSABL.

Parmi nos ennemis, les plus âgés sont les plus coupables.

LE p. JBBONIHO.

Songez que j*ai passé les mers , et que je me suis exposé à une infinité de dangers pour cette mission. Seigneur, au nom de l'humanité !

BMPSABL.

Je vous le répète, vous pouvez racheter librement des captifs dans tout l'empire. Votre action est louable; vous la Élites par amour de l'humanité ; mais c'est aussi par amour de l'humanité que je ne rends aucun des miens , et que je fais une guerre implacable aux chrétiens , qui font les malheurs de l'Afrique.

ACHMBT.

Seigneur, toute son humanité n'est que l'intérêt de son ordre; il porte la même croix que les chefaliers de Malte.

BMPSABL , à Achmet,

Tais-toi. Cet étranger est ici sur la parole de l'empereur et sur la mienne; sa personne est sa-

LB p. jéaONIMO.

Je supplie votre excellence de m'accorder au moins ime &veur ; j'en serai très-reconnaissant.

JACOB

Oui , seigneiu-, il a apporté un collier de perles fines poiu- ZrOi-aîde.

LE p. JÉRONIMO.

Quoique les armes dans vos mains soient terri- Ues aux chrétiens, je joindrai , seigneur, à ce collier im beau sabre de Damas pour vous.

BMPSABL.

Tout ministre qui accepte des présens, ou qui permet que ceux qui lui appartiennent en reçoivent, est un ministre corrompu. Je ne reçois rien que de l'empereur, et Zoraîde ne reçoit rien que de moi; mais je pardonne cette séduction à votre U)itude des usages de l'Europe, et à votre ignoimce des miens. Quelle est cette faveur que vous demandez?

LE P. JÉBONIMO.

La permission de descendre jusque dans les pripour consoler vos captifs.

BMPSABL.

Vous le pouvez , je loue votre vertu.

LE p. jéRONlMO.

Permettez moi d'y employer tous les secours de Hia religion.

ACilMET.

Seigneur, c'est im abus.

BMPSABL, à Aehmet,

Si tu dis un mot... {Au P. Jèronxmo:)yy consens. Les chrétiens ne permettent pas à lemrs esclaves noirs de rester dans la religion où ils sont nés; mais les musulmans, plus équitables, ne captivent que les corps de leurs ennemis; ils laissent leurs âmes libres.

LE p. JÉRONIMO.

Seigneur, j'adresserai aucîel les prières les plus ferventes pour vous et pour Zoraîde.

Je vous en remercie : Dieu écoute les prières de toutes les religions... Adieu... {A ses gardes :) Qu'on donne une escorte à ce bon religieux; qu'on le conduise à la tente de mes hôtes; il est trop tard pour le renvoyer à la ville... {A Achmet:) Que mes esclaves fugitifs se retrouvent dès ce soir.

ACHMBT.

Seigneur , je vous jure , sur ma tète, que j'ignore où ils sont. Ck)mme le blanc était vieux , et qu'il n'aurait pu suivre l'équipage de son vaisseau, je l'ai foit partir du cap d'Aguer sur un chameau , avant le jour; U est arrivé ce matin an camp, et on l'a mis de suite aux travaux, pour ne pas lui laisser le temps de s'ennuyer. Pour moi , je suis arrivé ce soir avec le reste de Téquipage; j'ai déposé son pavillon aux pieds de Zoraîde , et j'ai ùâi prosterner devant elle ma troupe , suivant l'usage et vos ordres. Seigneur, vous n'avez pas un plus fidèle serviteur que moi.

BMPSABL.

Et qu'est devenu le noir qui était avec ce blanc ?

ACHMBT.

Il a toujours suivi son maître , car il ne peut être un moment sans lui.

EMPSAEL.

Il fallait l'en empêcher.

ACHMBT.

Il m'aurait été plus aisé de le tuer. J'ai été au moment de le faire; mais un esclave vaut de l'argent : U aurait &llu vous le payer ; d'ailleurs y c'était un nou*, et je respecte sa couleur.

BMPSABL.

O allait ce vaisseau espagnol ?

ACHMBT.

En Guinée, à la traite des noirs.

BMPSABL*

Quelle était sa cargaison ?

ACHMBT.

Ce que les Européens ont coutume de porter pour la traite des nours : d'un o6té, de Feaa de-vie

EMPSAEL.

pour les enivrer, de mauvais fusils pour les faire battre; el de Fautre, des fers et des menottes pour eocliatuer leurs prisonniers.

EMPSAEL.

Comment s'appelait ce vaisseau?

ACIIMET.

JVotre-Dame-de-Pitié,

EMPSAEL.

JYotre- Dame 'de- Pitié, aWani à la traite des noirs, avec de l'eau-de-vie, des fusils, des fers et des menottes! Les perfîdes Espagnols! Et comment s'appelait cet esclave blanc ?

ACHMET

Seigneur, je n'en sais rien.

Tu ne sais pas son nom?

ACHMET

Quand je tiens la personne , je m'embarrasse fort peu comment elle s'appelle. Qu'auriez-vous dit, si, au lieu du vaisseau, je n'avais apporté que son nom ? Malgré son feu terrible , je l'ai approché de si près que j'ai pu le lire sans lunette. En vérité , vos gardes noirs vont au feu coumie les barbets à l'eau.

EMPSAEL.

Comment ! tu n'as pas pris seulement le nom de famille de cet esclave?

ACHMET

Il sera fort aisé de le savoir par le& gens du vaisseau. Pour lui, il n'a pas voulu dire un mot depuis qu'il s'est vu entre nos mains. Tout ce que je sais, c'est qu'il a des cheveux blancs et la barbe grise. Quant au re^te de ses traits, je n'en puis rien dire.

EMPSAEL.

Et d'où venait-U ?

ACHMET

Je pense qu'il venait de Saint-Domingue, ainsi que le vaisseau.

EMPSAEL.

De Saint-Domingue ! Ce |)ays est plein de mes ennemis.

ACHMET

Vous devez donc vous féliciter de la prise de celui-ci , car il est fort riclie. Tous les ustensiles de sa cuisine étaient d'argent; c'est une des bonnes captures que vos vaisseaux aient faites depuis longtemps.

EMPSAEL.

C'est peut-être un habitant de Saint-Domingue?

ACHMET

Je l'ignore; tout ce que je sais, c'est qu'il était, il y a deux heures , au nombre de vos esclaves : mais je le retrouverai , fût-il caché au fond de Tenfer.

EMPSAEL.

Un homme riche, de Saiot-Domingne !... ta. l'auras fait évader, par l'espoir de quelque gmdt

rtconipense.

ACHMET

Par la vie de Zoraide, illustre seigneur , j'en suis incapable! Je hais trop les clu^tiens. Je soi né en Sicile , d'une Êunille de paysans opprimés ; nous manquions de pain , dans une contrée qui ce pouvait fournir à toute l'Italie. Quand je fus m peu grand , mon père et ma mère n'imagîoèreBl rien de mieux , pour me tirer de la misère , que de faire de moi un musicien. Ils allaient me Tendre , pour fort peu d'argent , à un maître de unsique napolitain , lorsque j'échappai à leor inhumanité , en me réfugiant sur le mont Etna, parmi les bandits. Après avoir fait, sur lenre, à ma patrie tout le mal poeisiUe , je songeai à lui eu fiûrê encore plus sur mer. Je vins en Afrique , j'y rann ma fui , et je me rangeai sous vos pavillons. Moi! sauver un chrétien ! S'il était en mon pouvoir^ je mettrais mon propre père à la chaîne.

EMPSAKL.

Mallieureux! comme tu fnrles de tes paréos! Je regrette les miens tous les jours.

ACHMET

J'aime les miens comme ils m'ont aimé.

EMPSABL.

O chers parens! faut-il que je vous aie peidoi^ Aclimet, je te le répète , ne tarde pas à ne nmcner mes deux fugitifs... Il suflit qu'ils revenikot de Samt-Domingue; je donnerais dix de mes meilleurs esclaves pour les retrouver.

JACOB

Très-illustre seigneur, je puis vous en proennr qui vous feront un meilleur service que eenx qne vous regrettez. Je vous en arrangerai à bon WÊiàâ.

EMPSABL.

Je n'en veux pohit acquérir par Fai^gcnt, mil par le fer... (^ AcktMi :) Gomment tnkes4i mes esclaves?

AGHMBT.

Du pis que je peux. J'emploie chaque contre son humeur : les Françab actifs, i longues poutres de cèdre; les Ëstiagnok à les porter ; les liabitans du rocher sec de Make, à dessécher des marais ; les Vénitims et les Hollandais , qui naissent dans l'eau , à casser des loches. Sans cesse je leur fais entrevoir la Iflntê, pour leur donner sans cesse le désespoir de n'j pouvoir atteindre; comme le chat qui tient àm ses griffes une souris , la laisse aller , puis b reprend, ainsi je me joue de leurs vains projets et ée leurs espérances. En tout temps, les feis aux pîeik

EMPSAEL.

La nuit, je les fais descendre dans de profondes matamores fermées de bomies grilles de fer, où ils respirent â peine. J'en fois l'appel trois fois par jour, je lear donne à petite mesure l'eau et la &rine d'oi^, mais je ne leur épargne pas les coups de bâton.

JACOB

L'Ecclésiastique a dit : o Le fourrage, le bâton et la charge, à l'âne; le pain, la correction et le travail, à l'esdave : si son maître a de l'indulgence, il en abuse '. »

EMPSAEL.

Maximes injustes! Il faut employer chaque nation suivant son caractère, et donner à chaque esclave suRisamment pour vivre. Je veux qu'on leur fosse aussi transporter des canons sur toutes les liauteurs qui commandent la mer ; je veux que le bruit en épouvante au loin les vaisseaux européens, et leur annonce que c'est ici le ri\^ge de l'empire de Maroc, le séjour d'Ëmpsael... Combien ai-je d'esclaves ?

ACHNET.

Très-puissant amiral, il me serait impossible de vous en diro le nombre; vos corsaires vous en amènent tous les jours. Vous en avez au cap d'Aguer, à Azamor , à Tétuan , à Tanger, à Salé , à Maroc ; vous en avez de toutes les nations maritimes de l'Europe , et même de celles qui ne le sont pas.

Comment se conduisent-ils?

ACHMET

D'une manière souvent dangereuse. Les Espagnols se taisent long-temps, et font à tout coup explosion; les Anglais, taciturnes, se tuent si on ne les satisfoit pas; les Italiens cabalent entra eux , font des pasquinades, et unissent par obéir; les Allemands , patiens , s'assujettissent aisément par l'habitude : mais les plus difGciles à mener, ce font les Français. Ils ne peuvent supporter l'esclavage ; ils sont toujours à imaginer quelques ruses; ils creusent des souterrains; ils escaladent les murs les plus hauts ; ils sont capables , je crois , de s'élerer dans l'air : s'ils n'étaient pas jaloux les uns des autres , il y a long-temps que tous les esclaves européens seraient en liberté. Mais ils sont si remplis de discorde , qu'ils maltraitent même ceux de leurs compagnons qui se dévouent à les servir.

EMPSAEL.

Avec des hommes de ce caractère U fout être toujours en état de guerre : voilà d'où vient l'usage des habitans de Maroc de porter, en tout

• Wi]fei VEcclé$ia$Uqu€, chap. xxxiii, t. 28 etsnivans.

temps , deux coutelas et im poignard. En Amérique , un blanc peut se promener une baguette à la main, parmi les esclaves noirs ; mais en Afrique, un noir doit être toujours armé parmi ses esclaves blancs.

ACHMET

Seigneur, leurs divisions servent plus â notre sûreté que nos armes. Us sont pleins de vanité dans les fers. Les Espagnols ne parlent que de leur fomille ; les Anglais , de leur nation ; les Italiens, de leur religion; les Allemands, de leur empereur; les Français, de leur roi. Les Français sont les plus à craindre : comme ils aiment passionnément les femmes , ils savent partout les intéresser à leurs projets. U ne fout pas douter qu'ils ne s'appuient ici de Zoralde, qui est de leur pays.

EMPSAEL.

J'y mettrai ordre. Tu m'as dit que j'avais des esclaves des puissances non maritimes ?

ACHMET

Vous avez des Prussiens , des Autridûens , des Suisses , des Polonais.

EMPSAEL.

Comment traites-tu tous ces geos-là?

ACHMET

Comme les autres.

EMPSAEL.

u faut les traiter avec plus de rigueur, parce qu'ayant des terres à cultiver dans leur pays , ils vont envahir celles d'autrui : un laboureur n'est pas pardonnable d'être pris sur mer. Tu me donneras un état des diverses professions de mes esclaves.

ACHMET

On croirait qu'ils ont été tous rois ou ministres dans leur pays , car ils se mêlent de gouverner celui-ci ; ils traitent les Africains de barbares. A tef entendre, tout est admirable chez eux; et cependant la plupart d'entre eux sont des misérables qui, conime moi, en sont sortis foute d'y trouver de quoi vivre. Au reste , vous avez des musicieiis, des gens de loi , des artistes, des soldats, des matelots.

Il ne fout pas agir envers eux de la même manière. Ecoute , pour être juste , il fout , en toutes choses, foire le contraire de ce que font les chrétiens. Partout ils ne respectent que la fortime : ils honoreront un fripon , s'il est riche ; ils mépriseront un homme de bien , s'il est pauvre : ils auraient des égards pour leur ennemi, ^il était ou noble, ou accrédité dans son pays; mais ils le traiteraient sans pitié , s'il y était sans crédit ou misérable. Il fout, au contraire, avoir quelque indol-

bSi

EMPSAEL.

geiice pour oeux de no8 enueiuis qui gagent )eur vie par l'exercice d'un an ou d'une industrie : tels sont entre autres les matelots et les soldats que la misère force de servir. Ou les mène à la guerre, comme des meutes de chiens à la chasse , qui ne prennent le gibier que pour les chasseurs. C'est sur les chefs des Européens ((u'il faut faire tomber tout le poids de la servitude. Les armateurs qui les paient , les nobles qui les conduisent , les prêtres qui les exhortent et les dirigent; voilà les vrais coupables. Ah ! s'il me tombait entre les inahis un de ces rois ou de ces ministres européens qui , au milieu de leurs plaisirs, ordonnent les malheurs de l'Afrique, j'accumulerais sur eux tous les fléaux de l'esclavage dont ils signent les traités. Pour les femmes , il faut en avoir pitié. Ce sexe faible ne s'écarte de l'humanité que quand il est égaré par les hommes. Tu dois en agir de même avec les enfans. Enfin, à l'exemple du ciel , il faut que les foudres de l'empereur tombent sur les cèdres des montagnes , et épargnent l'herbe des vallées.

ACHMET

Le ciel n'y prend pas garde de si près. Sa foudre tombe sur les innocens comme sur les coupables : elle m'a frappé lorsque je n'étais qu'un enfant. Mais celle de l'empereur n'ira pas au hasard.

EMPSAEL.

Tu ne crois donc pas à la justice de Dieu ?

ACIiMET.

Non; je ne crois qu'à la force des hommes : c'est par elle seule qu'ils se gouvernent.

EMPSAEL.

Homme sans loi, ne vois-tu pas que le ciel a mis la punition des Européens sur le rivage de l'Afrique? Il m'a donné sur eux un plus grand degré de puissance qu'à toi , parce (]ue j'avais plus à m'en plaindre. . . Songe à me retrouver mes deux esclaves fugitifs , morts ou \ïh.

ACHMET

Je n'y sais qu'an moyen , c'est de faire donner la question à tous les esclaves du camp. Je les forcerai bien de me dire où sont leurs compagnons ; j'y emploierai la &im, la soif, le fer et le feu. JACOB , à EmpsaeL

Seigneur , si vous me permettez de dire mon avis , ce moyen n'est pas sûr ; il vaut mieux proposer une bonne récompense à celui ({ui les dénoncera : on peut résister aux toiu-mens , mais on ne résiste point à l'argent.

EMPSAEL.

Je laisse aux Euro[)éens la cruauté et la oorrupr tion envers leurs eimemis : je ne fais aux miens qu'une guerre loyale ; j'emiiloie la force contre les forts, et la justice contre les fiiibles. (^ j^chmei:)

Va chercher mes deux esclaves; garde-loi •nitort de leur faire du mal. Il est uaturel au captif de chei-clier sa liberté : quand il s'échappe» songudieu seul est coupable. Surtout ménage resdave noir; respecte , jusque dans les fers , les hommes de ma couleur.

ACHMET

Seigneur, VOUS serez d)éi de tout poîiit. {Il sort.)

EMPSAEL.

Parlons maintenant eo liberté. Comnieiil se porte notre victorieux empereur?

JACOB

Seigneur, je l'ai laissé en pleine 8aiité,à mon départ de Maroc. La plus paisible vieillesse coarooiie sa glorieuse vie. Il passe presque tout soo temps dans une de ses maisons de campagiiq là, à Toiir hre d'un bois d'orangers , sur le bord d'an ruisseau , U donne audience à tous ses sujets , ooîn ou blancs.

EMPSAEL.

Il a plus de quatre-vingt-dix ans. Quand , dans la lune du ramazan , je lui demandai la pennissioo de venir respirer quelque temps près de mon pays natal, il était plein de vigueur : je le laissai rempli de bienveillance pour moi.

JACOB

Il fait, comme vous, ses délices de k YÎe champêtre; il semble qu'elle prolonge ses jours. Quant à sa bienveillance pour vous , vous connaissez h cour, si sujette aux révolutions.

EMPSAEL.

Que m'est-il arrivé depuis mon départ ?

Seigneur, j'aspirais au momentde vous entretenir en particuUer : c'est le motif secret qui m'a bà entreprendre ce voyage... Mais personne ne peat-fl ici nous écouter ?

EMPSAEL.

Parle librement ; nous ne sommes point 4 U cour. Aucun habitant de œs forêts n'est capable de tromper.

JACOB

Il s'est formé, pendant votre absense, de gnuids orages qui ont pensé renverser toute votre fortooe. Si je vous en faisais le récit, il y amnit de quoi vous éloigner à jamais du ministère. J'en ai été dans la plus terrible inquiétude , car il y allait de votre tête.

EMPSAEL.

On peut faire tomber ma tête, mais non m'ôur mon courage. Dis-moi tout ce que tu sais.

JACOB

Seigneur, l'empereur, ralenti, comme \o»

savez, par les années, ne s'occupe plus maintemat

EMPSAEL.

ssa

qu'à faire fleurir les arts de la paix , et à les ré- Itandre datis ses vastes ocnquétes. Vos euiielois ont profité de ces dispositions et de votre absence pour vous perdre dans son esprit : ils lai ont représenté que votre goût pour la guerre avait détroit le commerce dans ses états; qu'on n'y voyait plus d'autre ai^nt que des monnoies étrangères; que toutes les manuÊictures y étaient anéanties, au point qu'il n'y avait dans ses ports ni ateliers de constniction pour ses vaisseaux, ni fonderies de canons, et qu'enfin l'empire touchait à sa niine. La savante ville de Fez , à laquelle vous avez envoyé tous les livres européens qui se trouvaient dans vos prises, a représenté à l'empereur que ses collées étaient déserts , parce que ses étudians s'engageaient en foule sur vos corsaires; qu'il n'y acu'ait bientôt plus ni ecclésiastiques , ni hommes de loi : ce qui entraînerait nécessairement la perte de la religion et de la patrie. D'un autre côté , les Africains blancs, jaloux de la préférence que l'on donne ici aux noirs pour tous les emplois , ont ré- [)andu le brait que vous vouliez vous rendre indépendant par le crédit des honmies de votre couleur ; que, dans cette intention , vous aviez formé la garde de l'empereur de noirs qui vous étaient dévoués; que vous faisiez constraire une forteresse dans le voisinage de votre pays ; que vous y logiez ce que vous aviez de plus clier ; que vous vouliez profiter de vos grandes richesses, de votre pouvoir, de la vieillesse de l'empereur et de la jeunesse de son fils , pour vous emparer de la couronne. Les consuls européens , pleins de ressentiment contre vous, ont accrédité ces rameurs par de riches présens qu'ils ont répandus dans le sérail. Enfin , vos fidèles noirs , mécontens de ce que vous avez épousé une femme blanche, disaient liautement que , méprisant votre propre sang et l'exemple de l'empereur, dont la femme favorite est noire, vous aviez sans doute le projet de vous allier avec les duétiens européens. La longue confiance de Muley Ismaél pour vous, ébranlée par une conjuration aussi générale, a été altérée au point que vos amis treniblans ont craint qu'il ne demandât votre tête avant votre justification.

EMPSAEL.

As-tu tout dit?

JACOB

Oui, seigneur.

Tant que l'emperetur suivra mes maximes , ses états seront florissans. Je ne saurais trop le répéter, la poUtiquede l'Afrique doit être opposée en tout à celle de l'Europe. Il faut d'abord laisser aux chrétiens les arts de luxe qui les corrompent : les

sérafls et les magasins de Maroc ne sont que trop remplis des étoffes et des bijoux que j'ai pris sur les vaisseaux européens; uotis n'avons pas besoin de frapper de la monnoie pour notre commerce : nos espèces d'or et d'argent sont en Portugal et en Espagne, notre trésor en est plein. Quant aux arts de la guerre , nous pouvons également nous en passer : nos fiibriques d'armes et nos ateliers de construction sont en Italie, en Espagne, en France et en Angleterre; nos arsenaux et nos ports soûl remplis de canons et de vaisseaux que notis avons enlevés à ces puissances; ils en regorgent au point que nous en pouvons faire commerce. S'il est quelques autres arts qui nous soient utiles , laissons ici toutes les religions libres; bientôt tout ce qu'il y a d'illustre et de persécuté cliez nos emiends laissera la mer pour nous les apporter. Nous n'avons pas besoin d'écoles à Fez : nous ne manquerons pas de gens éclairés, tant que nous aurons des succès. Il ne faut que d'intrépides soldats; notre religion est de vaincre, et notre justice de nous venger. D'ime part, les Maures, expulsés d'Espagne , contre le droit des gens ; et de l'autre , les noirs , réduits à la servitude en Amérique, contre le droit de la nature : voilà les deux lions qui défendent le trône d'Ismaèl, et qu'il doit lancer contre toute l'Europe. Pour la victoire , il ne nous faut que le souvenir de nos affronts; nous n'avons pas besom d'autres armes que nos bras : les Européens nous fabriqueront toujours assez de vaisseaux et de canons. Pourquoi ne serais-je pas libre de me livrer à l'amour comme à la vengeance ? Ces deux passions sont en contre-poids égal dans mon corar. Ma vengeance a été utile à l'Afrique; et si mon amour peut nuir^ à quelqu'un , ce ne peut être qu'à n>oi.

Pour ce qui est de me rendre indépendant et de m'emparer de la couronne , tu as vu , près de mes tentes, sur un tertre, une petite chaumière : c'est là ma forteresse et mon trône , c'est là que Je prends plaisir à oublier une cour orageuse. Je l'avoue, j'ai goûté quelque douceur à la rendre au dedans digne de l'objet que j'aime, en y accumulant les fraiU de mes victoires, e\ à l'orner au dehors des pavillons que j'ai enlevés à mes spperbes ennemis; et s'il manque aujourd'hui quelque chose à mon bonheur, c'est que mes infortunés parens, qui ont été leurs victimes, ne soient pas les témoias de ma glou-e et de leur humiliation.

JACOB

Seigneur, l'einiiereur n'a pas fardé à rendre justice à la grandeur de vos vues et à la modération de vos désirs; il s'est rappelé ces vastes con-

EMPSAËL.

quêtes où vous l'avez si bien servi sur la terre; le degré de splendeur où vous avez porté sa puissance sur la mer, les richesses immenses que vous avez feit entrer dans ses coffres , la Hdélité inaltérable et Tobéissance aveugle de vos compatriotes; et U a fait ajouter à ses titres de roi de Fez et de Maroc et d'empereur d'Afrique , celui de seigneur de la Guinée, comme un titre de protection pour les noirs, et plus fraternel que celui de roi et d'empereur. Ensuite, il a désigné son dernier fils, Muley Dalunet Dahebby , sorti comme lui d'une femme noire, pour son successeur au trône, au préjudice de ses autres enfans nés de femmes blanches; et enfin, il vous a nommé pour le former, après lui, dans le grand art de gouverneur : vous en recevrez l'ordre incessamment. Le choix qu'il a fait de votre persoime a eu l'approbation de tout l'empire.

EMPSAEL.

Pour instruire le prince de Maroc , sorti du sang des anciens chérifi et de celui des noirs , il ne lui fkut d'autre livre qu'une carte marine. Il y verra, au nord de ses états, la perGde Espagne; au sud, la malheureuse Guinée; et au couchant, les lies de l'Amérique ; mais, pour apprendre à y lire, il lui faut pour précepteur l'adversité. Je n'ai rien à refuser à Muley Ismaél , il m'a captivé par ses bienfaits ; mais jamais son fils ne lui ressemblera ^ : la prospérité des pères corrompt les enfens.

JACOB

Si celui d'Ismaêl est formé par un aussi grand maître que vous, l'Afrique ne manquera jamais d*esciaves blancs, ni Maroc de trésors. Il ne me reste , seigneur , qu'un souhait à faire pour votre gloire, c'est que vous ne laissiez pas prendre trop de pouvoir sur vous à l'amour de votre épouse. Si vous me permettez de le dire , elle est d'un sang ennemi des Africains. Quand vous sentirez affaiblir en vous, par ses caresses, vos justes ressentimens contre les Européens, rapfielez-vous , seigneur, les injures étemelles qu'ils ont faites à l'Afrique : ce pays est couvert des monumens de leur tyrannie. Les plus coupables de leurs peuples sont sans doute les Romains. Après avoir conquis l'Asie et détruit l'empire des Juifs , ils s'étendirent comme un torrent en Afrique. Rome en tout temps a fait les malheurs du monde ; Rome moderne , plus ambitieuse, captive les corps et les urnes,

EMPSAKL.

Jacob, je te remercie; mais Zoraîde n'est pas Ro- * La prédictioa d'Ejn^iMel sur Muley Dahmet s'est vérifiée.

malne. Adieu ; laisse-moi respirer seul un momeot

JACOB

Adieu, seigneur; accordez-moi votre paissante protection, et je vous jure par Abraham une fidélité à toute épreuve.

EMPSAEL, seul.

Je me suis expliqué avec trop de liberté devint ce juif; c'est un courtisan rusé ; il tourne k dos au soleil coucliant pour adorer le soleil levant; il est venu voir s'il n'y avait pas quelque réalité dans les bruits (jui couraient de moi , et si je n'étais pas dijiposé à abuser de la vieillesse d'Ismaéi et de finexpérience de son fils. Il a d'abord enti'oovert mon cœur par des flatteries; ensuite il l'a rempli de fiel contre l'empereur, le peuple , mes amis, mes ennemis , ma propre femme ; et quand il en a eu pénétré le fond , il a fini par des sermens de fidélité... Malheureuse condition des ministres! au comble de la puissance , ils n'ont pas un ami â qui ils puissent confier leurs peines ! Au moins , dans les temps de ma servitude, je trouvabavec qui les partager. Quand mon midtre m'avait mis ma charge sur les épaules, je rencontrais toujoui» sur lescliemins quelque compagnon d'esdavage, aussi cliargé que moi ; après nous être aidés à nous débarrasser de nos fardeaux, nous nous asseyions au pied d'un arbre , nous nous racontions nos misères, nous parlions de la barbarie de nos maîtres^ nous foniiions des projets de vengeance ; ensuite, après nous être aidés à nous recharger, nous nous quittions les larmes aux yeux, nous serrant la main et nous disant : Adieu , mon ami , adieu. Nous nous séparions, sûrs de notre foi sans avoir foit de serment : notre faiblesse nous liait; la grandeur me met en méfiance de mes propres amis. Esclave , des inconnus me déchargeaient de mon fardeau; ministre , il faut que je porte seul celui d'un empire. Il n'y a qu'un confident digne de Thomme, c'est la femme : la nature les a faits l'un pour l'autre. La femme a en elle tout ce qui manque à l'homme; de la douceur pour calmer sa colère, de la gaieté pour dissiper ses noires réflexions: l'homme , à son tour , lui communique de la force pour appuyer sa faiblesse, du jugement jpour fixer la mobilité de son imagination; la nature les met sans cesse dans l'heureuse nécessité de partager leurs plaisirs et leurs peines : oui, la femme est la plus chère portion de l'homme. Pendant qu'il se livre le jour aux affaires, il se console en pensant que le soir il déposera toutes ses inquiétudes dans son sein; mais lorsqu'il voit qu'im autre lionuney a pris sa place, et partage son estime ou sa co&« fiance, à la faveur des préjugés de nati(m ou de religion , alors il ne reconnaît plus en eUe sa moi*

EMPSâEL.

sur

tié... Le cœur est tont , le reste n'est rien... Oui , trouver un autre homme dans le cœur de sa feimiie, c'est pire que de le trouver dans son UU Aies ennemis se sont emparés de la mienne : pendant que de justes ressentimens m'animent contre eux, une pitié déraisonnable l'afflige; mes victoires la font pleurer... Va donc chercher du repos contre les intrigues des cours, l'ingratitude des peuples et des rois, dans le sein de ton épouse : tu y trouveras l'amoiu* de tes anciens tyrans, et poor maîtres tes propres esclaves... Oh! heureux l'honune obscur qui vit seul ! Que je serais heu-* reux si, au sortir de mon esclavage, la fortune m'avait jeté seul et inconnu au milieu de cette forêt ! J'y aurais vécu de la chasse et en liberté. Ces arbres antiques , ces vallées profondes , ces monts âpres parsemés de fondrières et couronnés de neiges resplendissantes, me plaisent plus que le palais impérial de Maroc, surmonté de ses boules d'or. Mon ame s'agrandit dans ces solitudes, qui n'ont que le ciel pour toit et que Dieu pour maître. J'aime à voir ces tours entr'ouvertes,ces remparts ruinés, et ce grand squelette d'une ville européenne que les siècles ont dévorée ; je me plais à parcourir ces longs portiques silencieux où fourmillait autrefois un peuple tumultueux , bruyant et insolent; j'aime à poursuivre les sangliers et les buffles dans ces vastes places où les légions romaines faisaient briller leurs armes devant les palais de leurs généraux , en les proclamant à grands cris les seigneurs de l'Afrique. César, avec toute sa puissance, n'a fait qu'un parc pour la chasse du noû* Empsael. Les peuples ambitieux de l'Europe bâtissent de grands monumens; les noirs, plus sages, n'élèvent que des cabanes. Tous les monarques de la Guinée n'ont jamais construit un édifice plus durable qu'un homme et plus haut qu'un palmier : la gloire de l'Europe est de laisser partout des trophées ; rAfri(fue, conunela nature, met la sienne à les renverser. Les siècles ont vengé ma patrie de ses anciennes injures , allons la venger de ses nouveaiLx tyrans; allons réduire leurs flottes en cendres; rendons leurs villes semblables à celle-ci , et transportons-en les habitans esclaves en Afrique ; appesantissons tout le poids de la vengeance sur ceux qui sont en mon pouvoir. Les liens du devoir se relâchent parmi eux; à peine ils arrivent qu'ils s'enfuient; ils trouvent de la protection dans les larmes de mon épouse ! J'ai mis l'ordre dans trois royaumes, je saurai bien le mettre dans mon cœur. L'amour et la vengeance s'en disputent l'empire : bannissons l'amour. Plus de pitié : je verrai désormais Zoraide en pleurs à mes genoux sans en être ânu.

« Benezet vient à passer, vêtu comme un esclave; « il s'achemine vers la tour de César. »

EMPSAEL

Que vois-je? mon esclave fugitif! Holà! arrête; qui es-tu?

BKNEZET.

Un habitant du monde.

E&IPSAEL.

Tu es Européen , je le reooimais à ta physionomie : où est ton passe-port?

BENEZET, lui montrant les plantes qu'il jfortê

à sa main.

Le voici.

EMPSAEL.

Des plantes à la main peuvent servir de passeport à des hommes simples ; mais les Européens se servent d'écritures perûdes comme eux. Ton pasteport?

BKNEZET.

Mon ami , je n'en ai pas d'autre. Des plantes utiles me font bien venir chez tous les peuples innocens et bons.

EMPSAEL.

Quelle est ta profession?

BENEZET

La même que la tienne ; je suis chasseur.

EMPSAEL.

A qui fais-tu la cliasse ?

BENEZET

A des animaux plus terribles que les lions , et avec une arme plus forte que la lance.

EMPSAEL.

Tu es donc un de ces marabouts du désert, qur trompent le peuple par de vains sortilèges? Quels sont ces animaux, et où sont tes armes ?

Ces animaux sont les passions, et mon arme est la patience.

EMPSAEL.

Dites-moi : pourquoi vous retirez-vous seul dans ees déserts? Savez-vous que c'est ici la ville des Lions?

BENEZET

Mon frère, un buisson épineux, ou les mines d'un monument, suffisent pour me défendre des lions; mais les lions me défendent des hommes, qui sont beaucoup plus à craindre. Les lions ne font point de mal aux hommes qui ne leur fn fbnt point ^ ils n'en ont jamais fait aux anciens soKtaires de l'Egypte, ni à ceux de ta religion qui vivent dans les déserts.

EMPSAEL.

Vous avez raison. Mais. comment vivez-vous seul dans cette forêt inculte?

EMPSAEL.

BENEZET

Les arbres me donnent des fruits : le jour , je clierclie des plantes dans la montagne; la nuit, je me retire dans cette tour, inaccessible aux bétes féroces.

EMPSAEL.

Pourquoi avez- vous renoncé au monde?

Ce sont les hommes du monde qui renoncent au monde. Pour moi, j'en jouis tous les jours de ma vie; je la règle sur le cours du soleil ; je passe le printemps et Fétc en Américfue, Tautomne en Europe, etThiver en Afrique. Chaque jour, je me lève et je me couche avec le soleil. Le jour, les bienfaits de Dieu, répandus en profusion sur la terre, me pénètrent de reconnaissance; et la nuit, sa magnificence dans les cieux me remplit de ravissement. Ami, crois-moi, la vue seule du ciel me donne des insonmies.

EMPSAEL.

Hélas! j'ai vécu autrefois aussi heureux !... Mais comment pouvez-vous vivre tout seul?

BENEZET

Les principales actions de la vie se font seul : on dort seul , on pense seul , on souffre seul , ou meurt seul.

EMPSAEL.

Pourquoi ne pas employer votre sagesse à servir les hommes?

BENEZET

C'est pour les servir et n'en être point offensé , que je vis loin d'eux. Je porte d'un pays à l'autre les semences des plantes utiles. Chez les peuples riches , je les sème dans les forêts , où elles ne sont connues que d'un petit nombre de sages; mais je les porte cliez les peuples pauvres et hospitaliers, qui les cultivent dans leurs clian/|)s avec reconnaissance. Chemin faisant, si je trouve des honunes afOigés des passions qui attaquent les peuples corrompus, telles que les préjugés de la gloire ou de la superstition , je tâche de les déraciner en eux, afin de les faire vivre en paix avec les autres, et surtout avec eux-mêmes.

Faire vivre les hommes en paix ! Hommes et femmes , blancs et noirs , chrétiens et musulmans , tous les hommes sont en état de guerre. Et où allez-vous maintenant?

BENEZET

Je vais eu Guinée , pour y faire tomber l'esclavage des noirs en Amérique.

EMPSAEL.

Et par (|ucl moyen ?

BEMBZBT.

Avec ces deux plantes.

EMPSAEL.

Ces plantes sont donc magiqaes?

BENEZET

Ce sont le café et la canne à sucre. C'est pour les cultiver en Amérique que l'Europe va cherefaer des esclaves noirs en Afrique. Je veux apprendre aux noirs à les cultiver dans leur pays ; el si je les trouve dociles à mes leçons, un jour, avec l'aide de mes frères , nous établirons chez eux des moulins à sucre. L'Amérique n'aura plus d'esclaves, et l'Europe vivra en paix avec l'Afrique.

EMPSAEL.

Notre chérif Mahamed a établi autrefois la culture de la canne à sucre dans la vallée voisine de Tarudan. Le pays en tirait de grandes richesses; mais les guerres en ont tari la source. Honune généreux , il est sublime de vouloir finir les malheurs de trois parties du monde avec deux plantes ; mais vous ne connaissez donc pas les Européens? Dès que les noirs auront enridii leurs terres par cette culture, les blancs viendront s'y établir. Aujourd'hui ils s'emparent des habitans, alors ils s'empareront du pays : ils en ont agi ainsi sur ces parties de l'Asie femeuses par leurs épiceries. Il faut donc que vous portiez aux noirs, avec les arts de la paix , ceux de la guerre , afin qu'ils paissent se défendre : tout cela demande beaucoup de temps et de dépenses.

BENEZET

Je leur donnerai un moyen de défense qui œ leur coûtera rien.

EMPSAEL.

Et quel est-il ?

BENEZET

C'est de ne rien refuser à ceux qui veulent nous dépouiller.

EMPSAEL.

Votre grande vertu vous met hors de sens.

BENEZET

Mon ami , je suis dans mon bon sens , je te Tassure.

EMPSAEL.

Ne rien refuser à ceux qui veuleni nous dépouiller ! U n'y a pas un seul exemple d'une pareille politique sur toute la terre.

BENEZET

Je t'assure qu'elle foit subsister en paix et fleurir une belle population en Amérique.

Conunent! vous ne faites jamais la guerre?

BENEZET

Jamais. La gueiTc ne convient qu'aux bétes féroces.

EHPSAEL.

ÎÛ7

EMPSAEL.

Vous n*avez donc point de voisins?

BBNEZET.

Nous sommes au milieu de sauvages toujours en guerre.

EMPSAEL.

Vous êtes donc inconnus aux Européens ?

BENEZET

Nous trafiquons avec eux; et nous sommes nous-mêmes descendans des Eiu^péens.

EMPSAEL.

Gomment s'appelle votre pays?

BENEZET

La Pensylvanie.

EMPSAEL.

Et votre religion ?

Le christianisme.

EMPSAEL.

Le christianisme ! il a foit le malheur du monde.

BENEZET

Les Européens en ont foit le prétexte de leurs fureurs; mais il fait notre bonheur en Pensylvanie.

EMPSAEL.

J'ai ou! parler de ce pays. Dieu £ait donc des miracles en Êiveur de la vertu ?

BENEZET

N'en doute pas, mon frère : U en fait partout en foveur de ceux qui se fient en lui ; partout il prend la protection des faibles; il fait réagir contre les médians les maux qu'ils font aux hommes. Tout homme qui a un esclave a, à son tour, un tyran, ou dans sa fenune, on dans son souverain.

EMPSAEL.

Vous pourriez bien avoir raison. Mais la nature fait naître les hommes en état de guerre, en leur donnant des intérêts différens; ceux de l'Afrique ne sont point ceux de l'Europe.

BENEZET

N'injuriez pas la nature, mon frère : elle n'a donné aux hommes des intérêts différens, que pour en composer leur intérêt général. L'industrie de l'Europe sert à l'Afrique, et les richesses de l'Afrique servent à l'Europe.

Qui donc divise ces deux parties du monde depuis tant de siècles, et les arme l'une contre l'autre?

BENEZET

C'est l'ambition, qui arme par tonte la terre les tribus, les peuples , les religions.

EMPSAEL.

Cependant chaque homme croit voir la vérité dans son parti.

BENEZET

La vérité ressemble au mont Atlas, qui offre au- Unt d'aspects qu'il y a de points d'où on le regarde. Les uns n'y voient que des terres labourées , d'autres des forêts , d'autres des roches; ceux qui ne le contemplent que de loin croient y voir un vieillard à tête blanche, qui porte le ciel sur ses épaules. L'ambitieux est celui qui veut forcer les autres de ne voir que ce qu'il y voit; maii^ le sage, qui embrasse toutes les observations , s'en forme seul une idée juste; il en est de même de la vérité.

EMPSAEL.

Ce sont les Européen^ qui font tous les maux du genre humain; aussi je leur ai juré une guerre éternelle.

BENEZET

Tu fais en vain la guerre aux Européens; tu as en toi-même un ennemi plus redoutable qu'eux , c'est la vengeance.

EMPSAEL.

Comment puis-je la bannir de mon cœur, lorsque les monumens de la tyrannie la rallument au milieu même des déserts?

BENEZET

Tu peux la bannir, en pensant que ceux (pii l'ont exercée comme toi sont morts aujourd'hui . et n'ont laissé après eux que des noms odieux aux peuples opprimés. Cette tour, bâtie par César, s'appelle la tour du Diable.

EMPSAEL.

Mon nom sera cher à l'Afrique, que j'aurai vengée.

BENEZET

n pent venir ici après toi des ennemis des noirs et de ta mémoire. Il est un moyen d'en laisser une chère à tous les hommes.

EMPSAEL.

Quel est-il?

BENEZET

La vertu.

EMPSAEL.

Elle est victime par toute la terre, excepté peutêtre en Pensylvanie.

BENEZET

Elle triomphe dans le ciel et dans la postérité. Vois ce petit tombeau avec ces couronnes; c'est celui d'une femme bienfoisante : il est plus honoré que la tour de César.

EMPSAEL.

Ce que vous me dites me touche. Mais quel bien pourrais-je faire, entouré d'esclaves blancs?

Tu peux foire leur bonheur avec ces plantes y

EMPSAEL.

comme je compte foire avec elle> celui des noirs. Si je détruis par leur culture Tesclavag » des Africains en Amérique, tu peux aussi , par cette culture , détruire la tyrannie des Européens , en les rendant laborieux. Nous parviendrons tous deux au même but par des chemins différens.

EMPSAEL.

Les Européens ne travaillent que par force. Mais venez avec moi à Maroc ; rcmi)ereur ne s'occupe que des arts et de la paix , je vous ferai avoir un emploi à sa cour.

BEXEZET.

Je ne vais que chez les faibles et les malheureux. Je me suis fait des ennemis en Europe en y prenant la défense des noirs, je m'en ferais en Afrique en prenant celle des blancs.

EMPSAEL.

Savez-vous qui je suis ?

BEXEZET.

Mon ami, tu es Empsacl, ministre et grandamiral de Maroc : j'ai entendu plus d'une fois le bruit de tes cors de chasse dans les forêts, et celui de tes canons sur le rivage.

-Comment vous apjielez-vous ?

BENEZET

Antoine Benezet.

EMPSAEL.

Bon Antoine Benezet , si j'étais libre , je voudrais passer mes jours comme vous dans la solitude.

BENEZET

Mon frère, je t'indiquerai une solitude plus impénétrable que l'Atlas, où lu pourras te retirer quand tu voudras.

EMPSAEL.

Où est -elle?

BENEZET

Dans ton propre cœur, si tu en citasses les passions Adieu: la tour de César est déjà dans

l'ombre; voici l'heure où les lions sortent de leur retraite, et où je rentre dans la mienne.

EMPSAEL.

Adieu , sage Européen : puissent tous tes com patriotes te ressembler! {Empsael reste seul,) Ce blanc parcourt la terre pour le bonheur des noirs, et moi , noir, je parcours les mers pour le malheur des blancs. La vertu de cet homme me semble plus grande que toutes mes victoires. Oui, il a raison ; le tombeau de Mentia est plus respectable que la tour de César, (iî s'en approche.) MrÀs que vois-je parmi ces couronnes ? C'est le collior de Zoraîde ! Je l'ai vu ce malin sur son cou , lorsque je l'ai laissée ensevelie dans un profond sommeil. Elle l'a mis en offrande sur le tombeau de

Mentia, avant de m'implorer pour des malheareux. Zoraîde! ô toi qui peux tout sur moi, tu clierche^ contre moi des protections chez les morts ! Faible liane, tu t'attaches à une liane morte, pour résister à la tempête qui t'agite ! Souveraine de mon ame ! ma main , entourée de ta couleur favorite , a souvent triomphé dans les combats. Elle a versé le sang de mes tyrans : elle doit essnyer tes larmes. ComJ)attons contre la vengeance. Soovent, sur un vaisseau , surmontant le vent et les flots contraires , j'ai , malgré les orages, abordé et vaincu un vaisseau ennemi : luttons contre nos passions. L'aigle marin s'avance contre les vents qui f(mt ployer ses ailes , et s'élève au-dessus de la tempête : élevons-nous au-dessus de nous-mêmes. Ruban de ma vertueuse épouse, sois à mon bras comme ces feux célestes qui [laraisscnt an liaut des mâts à la fîn de l'orage, signe du calme des mers et de la sérénité des cieux.

« Pendant qu'Empsael regagnait son palais, oc- » cupé de ces réflexions, ses deux esclaves infor- » tunés avaient fait de vains efforts pour s'échap- » per. Egarés dans les forêts, sans guide, sans » appui , ils s'étaient tout à coup retrouvés auprès » de la chaumière de Zoraîde. A son aspect, Al- » miri ne put s'empêcher de sentir an mouve- » ment de joie. »

ALMiai.

Voici kl diaumière : ô mon maître , vous éles . sauvé !

DON OZORIO.

Comment as-tu fait pour retrouver ce chemin?

ALMIBI.

En me guidant sur les étoiles ,conune dans mon pays. Voici celle de V Éléphant ^ voilà celle du Oh librL

Mon ami , nous ne sommes pas ici en sûreté. Si on nous y trouve, on nous punira comme des esclaves fugitifs, et peut-être comme des voleurs. C'est le comble de l'infortune de regarder sa prison comme un asile , et de n'y pouvoir entrer !

ALMIBI.

Mon père , vous êtes bien fatigué , asseyez-vous sur l'herbe.

«Ozorio, conduit par Almiri, s'assied entre » deux roches. »

DON OZORIO.

La nuit même, si favorable aux malheureux, nous est contraire.

ALMIBI.

O soleil ! dans ton absence tout est mort; tu es

le grand esprit de l'univers.

DON OZORIO.

Il est un autre esprit, mon fiki, qui gouverne

EMPSAEL.

ce monde en tout temps; c*esl Dieu : le soleil eA \ son plus bel ouvrage.

ALMIRI.

]\fais, quand le soleil est couché, tout dort sur la terre.

DON OZORIO.

Quand Dieu fait coucher le soleil pour nous , il le fait lever pjur d'autres pays.

ALMIRI.

Comment ! il ne dort jamais ?

DON OZORIO.

Jamais : il tourne toujours autour de la terre.

ALMIRI.

(^ part.) Mon maitre a Tesprit malade... (y/ Osorto:) Comment le soleil peut-il tourner la nuit autour de la terre , puisqu'on le voit se couctier tous les soirs dans la mer?

DON OZORIO.

Mon ami, je ne puis t'expliquer cela à présent; je suis malade : la maladie accable l'esprit.

ALMIRI.

Mon maitre, reposez- vous; (âdiez de dormir.

DON OZORIO.

Mon ami, il n'y a pas de repos pour moi daas l'esclavage. L'esclavage renferme tous les maux, et prive de tous les biens. Il nous ôte l'usage de la lumière, de l'air, de l'eau et de la terre, dont nous ne recueillons les fiiiits que pour nos tyrans.

ALMIRI.

Ne soyez pas inquiet. La nuit , quand nous serons dans la prison , je vous procurerai de la lumière en vous allumant du feu; et le jour, quand nous en serons dehors , je vous trouverai de l'eau. Je labourerai la terre pour vous, et je vous chercherai des plantes bonnes à manger.

Les animaux domestiques, amis de l'homme par la nature, deviennent ses ennemis s'il tombe dans l'esclavage. Ici , les chiens des noirs poursuivent les blancs; sans toi, ils m'auraient dévoré.

ALMIRI.

Ils font tout le contraire à Saint-Domingue. Mais, puisqu'ils caressent ici les noirs, vous n'avez rien à craindre : je vous accompagnerai partout.

DON OZORIO.

En tout temps , les chiens sont fidèles à leurs amis; mais, dans l'esclavage , l'homme abandonne les sieas : ici , les hommes de la même nature se disputent les plus misérables subsistances. Ils se dénoncent, ils se trahissent, ils se persécutent.

ALMIRI.

Je serai toujours votre ami, quoique je sois noir et que vous soyez blanc.

ssa

DON OZORIO.

L'esclavage rompt les liens les plus sacrés de la nature ; il sépare les pères mêmes des enfans.

ALMIRI.

Je vous s 'rai toujours attaché comme un enfant ; vous m'avez aimé comme un l)on père.

DON OZORIO.

O mon fils, en vain tu cherches à me consoler. Tant de maux réunis me tuent; une fois le corps malade, tout est perdu. La maladie ôte la mémoire, le jugement , la prévoyance. £n vain rhomme en santé s'appuie sur ses lumières et son courage : quand la maladie le saisit, toutes ses forces Tabandonnent. C'est un ennemi qui s'empare de l'intérieur de l'homme, et qui le foule aux pieds avec sa sagesse et sa raison. Connais4u quelque reniède contre une ma'adie qui nous accable?

ALMIRI.

Oui.

Quel est-il ?

La patience.

DON OZORIO,

ALMIRI.

DON OZORIO.

Et quand la vieillesse se joint à la maladie, quel remède y a-t-il alors?

ALMIRI.

Mon père il y a la mort.

DON OZORIO.

Mais c'est un maUieur épouvantable de mourir sans secours!

ALMIRI.

Il ne faut pas de secours pour mourir.

DON OZORIO.

Mais tu ne crains donc pas la mort ?

Oh non ! mourir, c'est dormir.

DON OZORIO.

Tu crois donc que tout mourra avec toi ?

ALMIRI.

Non , je retournerai dans mon pays.

DON OZORIO.

Qui te Ta dit?

ALMIRI.

Mon père et ma mère.

DON OZORIO.

Et qui Ta dit à ton père et à ta mère?

ALMIRI.

Leur père et leur mère.

DON OZORIO.

Sans doute, nous ne tenons nos opinions que de la foi de nos pères. Heureux l'homme simple qui ne voit pas dans la mort plus de mal que la nature n'y en a mis ! Heureux qui fut élevé dans le repus

SGO

EMPSAEL.

du corar et de Tesprît! il n*est pas plus en souci de sa mort que de sa naissance ; il se laisse aller à Tordre uni\ersel des clioses, sans inquiétude et sans effroi. Heureux ceux qui sont nés parmi les peuples que nous appelons sauvages ! ce sont les peuples civilisés qui sont les plus malheureux. Les préjugés terribles s'emparent d*eux à leur naissance , les tourmentent pendant leur vie , et les environnent à la mort. Il en est des conditions des hommes comme des contrées où ils naissent: plus elles sont belles, plus il s*y accumule de maux. C'est autour d'elles que se rassemblent tous les fléaux du corps et de Tame , les préjugés de la naissance , de la fortune, de l'honneur, de la superstition. O Almiri ! tu es plus heureux que moi : ton corps est esclave, mais ton ame est libre.... Oui, tu as rai-^ son, mon fils; il ne faut pas craindre la mort ! T^i religion même nous l'apprend, et elle est d'acconl avec la nature.

ALMIRI.

Mon père, je ne vous abandonnerai jamais; je vous accompagnerai dans l'autre monde.

DON OZORIO.

Comment! tu te ferais mourir?

ALMIRI.

Oui , pour vous suivre.

DON OZORIO.

o Almiri ! se tuer est un grand crime !

ALMIRI.

Ma vie est à moi.

DON OZORIO.

Non, elle est à la société .

ALMIRI.

Qu'est-ce que la société?

Ce sont les hommes avec lesquels nous vivons.

ALMIRI.

Ma vie est donc à vous.

DON OZORIO.

Non; je n'ai plus rien: ta vie et la mienne sont à nos maîtres.

ALMIRI.

Quoi ! à des hommes (]ui nous rendent misérables ! Mon corps est à mon maître ; mais ma vie est à vous, car elle est à moi.

DON OZORIO.

Elle est à Dieu qui te l'a donnée.

ALMIRI.

Puisqu'il me l'a donnée, je peux en disposer pour vous.

DON OZORIO.

Non, car il te l'a donnée sans ton aveu, et doit te la retirer de même; d'ailleurs, si je meurs, tu ne peux me suivre : la mort nous séparerait.

ALMIRI.

Non, la mort ne nous séparera pas ; nous rirrons et nous mourrons ensemble.

DON OZORIO.

o mon fils! ton amitié m'attache encore àFexistence.

Vous avez besoin de prendre des forces ; il nous faut des vivres , j'en vais chercher dans cette duomière.

DON OZORIO.

Garde-toi d'y rien prendre, œ serait un vd.

ALMIRI.

Dans mon pays, les vivres sont communs entre les noirs : on ne les refuse pas même aux étrangers.

DON OZORIO.

C'est un crime de les prendre parmi les blancs; mais j'ai plus besoin de dormir que de manger: tâche de reposer aussi; le sommeil calme à la fob les peines du corps et de l'ame; il répare toutes les forces; c'est le plus doux bienfait de la nature.

ALMIRI.

Je ne dormirai pas tant que vous veillerez.

DON OZORIO.

Je crains de m'endormir à cause des bétes féroces; la lumière les chasse , mais je n'ai pas seulement une pierre à fusil.

ALMIRI.

Oh ! il n'en est pas besoin; je vais allumer du feu à la manière de mon pays. Bon, voici deux petits morceaux de bois sec.... Mon maître?

DON OZORIO.

Eh bien !

Dites-moi pourquoi les bétes féroces ont peur du feu?

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