‹ uvres posthumesChapitre 26 sur 85 · ROBESPIERRE, SAINT-JUST · texte numérisé non relu

ROBESPIERRE, SAINT-JUST

ROBESPIERRE

Je te croyais parti, Saint-Just.

SAINT-JUST

J'aurais dû l'être.

ROBESPIERRE

Mais alors à la fête il te fallait paraître.

SAINT-JUST

Je ne le pouvais pas. Hier en te quittant, J'avais dû te tenir un langage attristant ; Car je n'avais pas foi dans cette expérience. Qui ferait par l'État régir la conscience.

ROBESPIERRE

Tu sais ce que je cherche, un refuge, un repos D'où je puisse à loisir dissiper le chaos. Quand on brise d'un coup, en un jour de colère,

Un monde 'le croyance et de foi séculaire,

On voit s'ouvrir un gouffre où tout va s'écrouler.

Et ce vide effrayant, Dieu seul peut le combler.

Les persécutions ont, de leur frein farouche,

Dans le sang et la bave endurci noire bouche.

La loi prescrira-t-elle à l'homme d'aimer Dieu ?

Qu'elleordonne ou conseille, ou c'est trop eu c'est peu.

La France sur ce point achevait sa carrière :

Tu la fais retourner de cent ans en arrière,

En exigeant que Dieu devienne olûciel.

Et que la politique aide à gravir le ciel.

La constitution a beau dresser l'échelle...

L'àme qui cherche Dieu s'élance à tire-d'aile...

La conscience humaine est un puissant moteur

Qui jamais n'attendit rien du législateur,

Sinon qu'il la respecte afin qu'elle soit libre.

La Révolution perdra donc l'équilibre

Et le prêtre saura l'aider à trébucher

Dans les sentiers étroits où tu la fais marcher.

ROBESPIERRE

Ne crains rien. La nature et le patriotisme Renforcent la raison contre le fanatisme.

SAINT-JLST.

Enfin, que penses-tu de cet événement? Ton esprit s'abandonne au découragement.

ROBESPIERRE

Je sème la concorde et récolte la haine.

Tu veux concilier ! Quelle entreprise vaine 1

ROBESPIERRE

Faut-il frapper encor 1

SAINT-JUST

Que de lâches clameurs Ne t'épouvantent pas... il le faut. Frappe ou meurs.

ROBESPIERRE

Saint- Just, nous avons vu s'écrouler le vieux monde. Après avoir détruit, il est temps que l'on fonde. La Terreur nous apprit à ne rien redouter. Elle a fini sa tâche, elle doit s'arrêter.

SAINT-aUST.

Je m'accorde avec toi sur le temps où nous sommes, Mais je veux séparer les scélérats des hommes; Et si des uns la France admire les hauts faits, Des autres elle doit châtier les forfaits, Afin qu'également il soit bien tenu compte A ceux-ci de h gloire, à ceux-là de la honte. Si les ans n'étaient pas des siècles à nos yeux, De ces crimes récents tu te souviendrais mieux Et, de ces criminels ayant fait table rase. Tu fonderais avec la justice pour base. Quand notre Répubhque a repoussé l'affront Du pied de l'étranger qui menaçait son front, Quand elle s'est ruée, indomptable, immortelle. Sur l'Europe vaincue et fuyant devant elle, Sa triomphante main pouvait avec fierté Promener le drapeau de notre liberté;

Et rien n'assombrissait l'éclat de sa victoire. Mais maintenant le crime a terni notre gloire. Nous avions pu couper une lête de roi. 11 méritait la mort ; nous en avions le droit ; Louis avait livré le sol de la patrie, - Et nous, des nations brisant l'idolâtrie, Par ce cri de justice, apaisions leur rumeur. La patrie est sacrée et qui la livre, meurt!

ROBESPIERRE

Quand sa main du pouvoir laissa tomber les rênes,

Fuyant, que n'a-t-il su s'échapper de Varennes?

Quel funeste hasard lui barra le chemin,

Quand il aurait fallu le guider de la main?

Ils fuyaient tous : la France était débarrassée

Du roi, de la noblesse à le suivre empressée.

Et, déposant le glaive où dort le châtiment,

La République, en paix, respirait un moment.

Des rois décapités les peuples se souviennent.

Vivants, ils sont déchus ; morts, toujours ils reviennent.

Déchu, Louis traînait de misérables jours,

Et si les rois unis marchaient à son secours,

La France brandissait sa formidable épée

Alors pure du sang d'une tète coupée,

Et proclamait, jetant l'épouvante en leurs rangs,

La paix aux nations et la guerre aux tyrans.

Oui, si la main du peuple avait pu, forte et bonne,

Sans toucher à la tète enlever la couronne

Comme un hochet fragile et si bas la jeter

Que nul, sans s'avilir, n'osât plus la porter;

Si la France avait pu se lever tout entière,

D'un doigt hautain montrer à Louis la frontière,

Et le pousser dehors, déchu, désennobli, Dans un exil mortel fait de honte et d'oubli, La royauté perdait à jamais son prestige, Les lis déshonorés s'étiolaient sur leur tige. Et Louis, mendiant l'appui de l'étranger, Pour reprendre la France et pour la ravager, A la virilité des mœurs républicaines Ajoutait le ferment des éternelles haines. Alors, nous aurions fait tomber tout de son haut Sur un champ de bataille et non sur l'échafaud, Entraînant avec lui tout un monde en ruines. Le vieux tronc féodal pourri jusqu'aux racines.

SAINT-JUST

L'épargner, sans l'absoudre, on ne le pouvait pas.

Une loi souveraine ordonnait son trépas,

La loi d'égalité, rédemptrice suprême:

Elle élève, elle abaisse, unifie et nivelle.

Et nous, républicains, nous aurions enseigné

Qu'un roi n'est plus un homme et doit être épargné?

Non ! un roi criminel doit, au temps où nous sommes,

Sa tête à l'échafaud, comme les autres hommes.

Et s'il ose invoquer sa naissance et son rang.

Son crime ne saurait qu'en devenir plus grand.

11 fut bon de montrer aux foules souveraines

Comment tombent les rois, comment pleurent les reines.

Trop longtemps de leur trône ils ont fait un autel.

Ils ont pourvu la mort de leur sceptre mortel ;

Ils meurent à leur tour ; ils apprennent d'eux-mêmes

Ce qu'on souffre à subir ces angoisses suprêmes,

Vouloir aimer et vivre, être jeune, être fort,

Mourir en pleine vie et voir venir la mort.

Quel tourment pour un roi qui va périr, s'il pense 0-j'au lemps où s'exerçait sa royale clémence, Il pouvait, par respect pour le sang des humains, Renverser l'échafaud de ses puissantes mains, Abolir, d'un seul mot, la peine qui le tue, Dire : Grâce pour tous! Et sa bouche s'est lue! Les rois n'ont jamais su mettre un glaive au fourreau. Et leur premier ministre est toujours le bourreau. Sanson, qu'il flt bourreau, lui coupa donc la tète; Il la montra sanglante à la foule muette ; Plus puissant que Louis il a pu dire au roi : c Je suis exécuteur, tu m'as nommé pour toi! »

ROUESPIERRE.

Logique impitoyable !

SAIiVP-JUST.

Enfin, sur notre route Nous pouvions condamner le soupçon et le doute. Décréter la victoire... Un général vaincu Devait de trahison demeurer convaincu.

Nous pouvions, dans l'ardeur de nos luttes suprêmes, Sur un dis>entiment nous immoler nous-mêmes. Tous, n'avions-nous pas fait unpacteavec la mort! Triompher ou périr: tel était notre sort. Mais que des scélérats que la peur rend féroces Ajoutent à la mort des supplices atroces, Qu'on les voie affamés de meurtre et de plaisirs. Assouvir dans le sang leurs infâmes désirs. Et que sans distinguer le crime ou l'innocence Ils aillent massacrer, sans juge et sans défense, Les femmes, les vieillards jusqu'an fond des prisons,

Ces forfaits sont plus grands que mille trahisons. Ces bandits dont Paris et la France foisonnent N'ont de républicain que le nom qu'ils se donnent. Ni principes, ni droits, rien ne les a fléchis. Ils voulaient s'enrichir : ils se sont enrichis ! Il leur faut préserver leur forlune et leur tète. Et se sentant perdus si la Terreur s'arrête, Us font tous leurs efforts pour la précipiter, Car la Convention entend déjà monter De toutes parts contre eux les menaçantes plaintes Des villes en courroux qui dominent leurs craintes. Toi qui ne subis pas leur contact flétrissant, Tu leur deviens obstacle, ils verseront ton sang ; Et tu voudrais ouvrir une ère pacifique? Il y va de l'honneur de notre République : Donc, point d'impunité. Le péril que lu cours...

ROBESPIERRE

Je médite une loi, je prépare un discours.

Un discours ! une loi! l'Assemblée en est lasse : Mieux vaut par l'action répondre à la menace. Que ne rends-tu publics les noms des assassins, Leurs crimes ignorés, leurs perfides desseins î

ROBESPIERRE

Les entends-'tu déjà crier à l'imposture ?

SAINT-JUST

Fais-les taire et contre eux saisis la dictature*

ROBESPIERRE

Eh quoi ! pour les sauver tronquer nos libertés 1 Non ! c'est ouvrir la porte à trop d'iniquités ; A la Convention, c'est devenir rebelle.

SAINT-JUST

N'a-t-elle pas remis sa puissance réelle

A notre comité, pouvoir exécutif,

Seul centre, seule force et seul rouage actif?

On lutte, on se tiraille, on marche à l'aventure...

La République meurt sans une dictature.

ROBESPIERKE.

On ne peut pas toujours gouverner les Etats Comme en compagne un chef commande à ses soldats, Avec des droits sans borne et de franches coudées, Et l'on ne brûle pas la cervelle aux idées.

Le peuple est multitude et le pouvoli* est no. D'ailleurs, ainsi l'exige un intérêt commun. Comme sur un vaisseau qu'assaille la tempête, Que tout bras obéisse et qu'une seule léte Commande!

ROBESPIERRE

Il semblerait qu'on voulût redresser Ce que, sous d'autres noms, il fallut renverser, La royauté !

SAINT-jnST.

Le choix de l'aveugle nature Peut-il se comparer avec la dictature?

L'une naît du génie et l'autre du hasard.

Je méprise Louis et j'estime César.

S'il eût compris, au cœur que l'histoire lui donne,

Que son front s'élevait plus haut que la couronne,

Et que l'œuvre finie, il eût su s'éloigner,

Nul, dans Rome, après lui, n'aurait osé régner.

Un mois de dictature, et tu sauves la France!

Dans quel autre moyen mets-tu ton espérance?

ROBESPIERRE

Je veux pendant un mois me tenir à l'écart, Et tandis qu'au pouvoir je n'aurai plus de part, Si par d'autres que moi la Terreur implacable Redouble, on ne pourra m'en rendre responsable; Je veux concilier et respecter nos lois. Va chez Billaud-Varenne et chez Collot d'Herbois, Couthon verra Cambon, Antonelle et Barrère. Qu'ils cessent de hanter Fouché, Barras, Rovère, Carrier, Fréron, Tallien, Vadier, les deux Bourdon, Et de tous mes griefs je leur fais l'abandon .

8AINT-JUST.

Cherche un autre que moi pour gagner ces perfides:

Je cours te préparer des armes plus solides.

Le corps de Sanibre-et-Meuse où je suis attendu

Ré, arera le temps que nous avons perdu.

Toi qui sais mieux que moi ce qu'il faut dire ou taire,

Oi'ateur tacticien, tribun parlementaire,

Lutte, et si dans l'arène où tu seras lancé.

D'un trop pressant péril tu te vois menacé.

Pour dernier argument, s'il te faut la victoire.

Ecris-moi (je t'en fais le serment sur ta gloire) : a II faut vaincre tel jour. » Ce jour-là je vaincrai

ROBESPIERRE, l'embrassant.

Pour l'honneur du pays, va, je te l'écrirai.

SAINT-JUST

Je pars plein d'espérance.

(Entre Lebas; il serre la main de Robespierre pais il l'embraM*

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