MES ETRENNES A L
« Demandez au hasard, m'avez-voiis dit, cruelle ! « Lui seul sur mon chemin peut conduire vos pas. » Déjà depuis un mois vainement je l'appelle: Le hasard ne me répond pas.
Cependant à mes voeux la saison est propice ; Les rigueurs de l'hiver ne durent plus longtemps, Et pour qu'au nouvel-an chacun se réjouisse, Le soleil nous sourit comme aux jours du printemps : Et tout le monde sort, excepté vous, dans Nime ! Mais que faites-vous donc? vous brodez! vous brodez ! Si l'amour du travail à tel point vous anime, Uites-moi seulement ce que vous attendez De ce zèle maudit dont je suis la victime !
Vous brodez ! Eh ! bien soit : entre nous, c'est bien faiil
Mais le travail fini, le cœur est satisfait !
Au moins, ne faut-il pas un peu reprendre haleine ?
Le corps se lasse vite ; on sort, on se promène.
Jadis vous me disiez souvent que la Foniaine
Présentait quelque attrait à vos regards rêveurs,
Que vous aimiez ses eaux, ses sentiers et ses fleurs :
Vous n'y venez jamais depuis une semaine.
Revenons au présent.
Je voulais d'un Toppfer vous faire le présent ! D'unToppfer illustré par hii-mème, et je pense Que vous auriez daigné sans crainte l'accrpter, Du moins j'avais ainsi fondé mon espérance • Mais avant de l'offrir il fallait l'acheter ! Je possédais dix francs: pour moic'e^t quelque chose! Pour d'autres ce n'est rien ! Excusez-moi si j'ose A de pareils déails un mom-^nt m'arrêter. Au lieu de vous donner un livre bleu, noir, rose, Doré sur tranche et que vous pourriez refuser, Je vous offre ces vers ; peut-être à tort, j'espère Qu'ils pourront un instant au moins vous amuser! Mais j'oubliais Toppfer, son livre et le libraire. Vous savez que pour mieux attirer le chaland,
Aux approches du jour de l'an, Le moindre boutiquier expose avec talent. Devant sa porte, au moins autant de marchandise
Qu'il en a dans son magasin.
Je regardais partout, mécontent et chagrin, Ne voyant nulle part et sans grande surprise, Que sots livres d'enfants, romans et balourdises,
Relies en peau de chagrin.
Enfin, entre un Perrault et des chansons grivoises, Je vois briller ces mots écrits en lettres d'or : Nouvelles Géjiévoises.
Hélas ! je crois les voir encor !
Vous jugez de ma joie! Alors dans la boutique,
J'entre fier comme un matador.
Le libraire s'approche, empressé. Je m'explique. 11 va chercher le livre; il me le vante fort : « Le livreeslillustié.— Par Toppfer ? — Par lui-même. »
ie l'ouvre, c'est cela ! Dans mon plaisir extrême Et comme si déjà je l'avais acheté,
Je le parcours, je le feuilleté.
J'admire à loisir sa beauté, Tout me plaît, tout me charme, et je suis enchanté.
Le libraire attendait que j'en fisse l'emplette. Il me complimentait sur mon goût. De plaisir, Je le voyais sourire et sa figure gaie Montrait que tout allait au gré de son désir. A me rendre de la monnaie,
Il semblait déjà prêt. « Le prix, dis-je ?— Oh ! pour rien! Vingt francs. Je ne veux pas, monsieur, croyez-lc bien, Vous surfaire.— Vingt fr ncs? — D'ailleurs c'està prix fixe! • Et moi, tout stupéfail, muet, le regard fixe, Devant ce doux espoir qui de moi s'envolait, Je fouillais vaguement et sans rien lui répondre
Dans la poche de mon gilet ! Je croyais que l'argent sans doute allait y pondre
En excuses je fus forcé de me confondre, Lui demandant pardon de l'avoir dérangé, Et lui, l'impertinent! des pieds jusqu'à la tête Me toisait d'un regard tout de mépris chargé, Comme si pour n'avoir pu faire cette emplette, Je devais m'incHner devant ce malhonnête. Et m'estimer heureux de n'être qu'outragé.
La résignation maintenant m'est venue.
Déjà trop malheureux de vous avmV connue,
Ce n'est pas un cadeau qui peut me faire aimer
Ces quelques vers sans art qui naissent sous ma plume
Auront assez de prix, s'ils peuvent vous charmer.
Acceptez-en l'étrenne et, suivant ia coutume,
Qu'il vous paraisse doux de vous y conformer.
D'ailleurs ce jour n'est pas chez tous comme le nôtre: On donne d'une main ce qu'on reçoit de l'autre. Mais ce qui vient du cœur ne peut pas s'échanger. En échange, de vous, tout ce que je désire, C'est un regard ami, c'est un mot, un sourire ! Je ne suis plus pour vous sans doute un étranger! Un mol comme autrefois, comme autrefois, madame, Est-ce beaucoup ou peu ce que je vous réclame? Pourquoi donc me l'avoir si souvent refusé ? Oh ! soyez bonne, ayez de la pitié dans i'àme, Raccommodez ce cœur que vous avez brisé !
Je finis en riant ! cette belle journée
Doit gaîment commencer l'année.
Riez bien de mes vers ! nous tous, poètaillons !
Nous avons tant soit peu la cervelle toquée.
Malgré les coups de pied que nous nous épargnons
Et les coups d'encensoir qu'au nez nous nous donnons,
La plupart à Bicètre ont leur place marquée. En attendant que je devienne fou.
Fou d'amour et de poésie,
Qu'à force de rimer je me rompe le cou,
C'est vous que pour chanter sur mon luth j'ai choisie.
Chanter et luth : voilà les seuls mots usités
En pareil cas ! n'allez pas, je vous prie, Quand de me faire aimer par mes vers j'ai l'envie,
Me répondre sans courtoisie Que c'est absolument comme si je chantais.
Je m'aperçois trop tard que je fais presque un livre Qui ne vaut pas, hélas I trois phrases de Toppfer I Mais quand la rime court, madame, il faut la suivre : Elle nous tient liés à des chaînes de fer! Au jour de l'an, d'ailleurs, on ne peut être chiche : Chaque amoureux s'épuise en achats superflus ! Mais ces vers si nombreux, quand vous les aurez lus. Vous n'en serez guère plus riche, Moi guère plus pauvre non plusl
Janvier 1858.