GANDINS & COCOTTES
Si la garde mobile et la cocotterie N'empêchent pas encor qu'en France on se marie, Hàtez-vous, jeunes gens, cessez de vous tromper. L'amour, en célibat, n'est qu'une coucherie, Une auberge où chacun à son tour vient frapper, Pour payer cher le droit de se faire attraper.
On dore vainement ses amours déjeune homme, Pour ne pas avouer qu'on a choisi trop bas. Pourquoi perdre son temps à chercher loin, en somme, Celle qui doit rester une heure entre vos bras? Pressé d'aimer au jour le jour, on en prend comme D'un plat de table d'hôte, et l'on est vite las.
Quels mots vides et doux I que de fausses extases !
Que de réveils soudains, songes interrompus.
Fronts pâlis, yeux éteints, corps lassés, cœurs repus;
Satiété courant après des paraphases ;
Rhétorique sceptique enveloppant d'emphases
Le sens des mots divins que l'on ne comprend plus '
Ainsi, courant toujours de la blonde à la brune, De la brune à la blonde, ardent et désiré, Vous faiiguanl en vain, n'en contentant aucune, Vous jetez à vos sens un cri désespéré, Et ne pouvez jamais atteindre cette lune Que promet à l'amour l'idéal adoré.
Septième ciel, foyer d'ivresse incandescente,
Où la nuit conjugale à perpéiuité
Retrempe sa vigueur et sa sérénité!
Toi que cherchait Don Juan à travers la tourmente,
De la grotte au harem, rêve de l'innocente,
Dans l'éternelle joie éternelle beauté!
Sphère étrange où l'amour dans la pudeur se drape !
Vous désirez ce ciel? l'avez-vous mérité?
Quand un ballon s'élève, on ferme sa soupape,
De peur que de ses flancs trop gonflés ne s'échappe
Le gaz, fluide appui de sa légèreté :
Dans un ballon percé nul n'est jamais monté.
La forcené s'acquiert que par l'économie; Le prodigue s'épuise au hasard à semer, Sans labour, sur un sol où rien ne peut germer. N'entendez-vous jamais comme une voix amie Qui semble dire en vous : Canalise ta vie. Aime une honnête femme, et tu sauras aimer ?
Pourquoi mener de front quatre intrigues nouvelles? Pourquoi jeter ta sève aux pieds de ces donzelles ?
Esl-ce pour qu'on t'appelle un aimable vaurien ? Et lu traînes ta vie aux vents froids des ruelles ; Toi qu'en un lit bien chaud fatiguerait si bien Une épouse exigeant un baiser quotidien !
Aussi bien notre globe a perdu ses Hercules, Elles pauvres amours qu'en nos embrasseinents Nous serrons surnos cœurs, chauds de raffinements. Nous rendent en soufflant nos baisers minuscules. Qu'aurait dit Messaline à ces frêles amants Qui, pour ui.e caresse, avalent dix pilules?
Quel beau rôle à tailler dans l'Amour Médecin ! Nos gandins, en dépit de toute poésie, Ont pour le dieu Mercure un culte trois fois saint, Et traînent après eux toute une pharmacie. La santé rayonnait sur le front d'Aspasie; Lovelace était pur, et Don Juan était sain.
Mais nous, qui nous parons d'un manteau de jeunesse, Enfants dégénérés et précoces vieillards. En mépris du vieux temps aux rires égrillards, Nous dédaignons l'amour, la chanson et l'ivresse; Usés par les excès, en proie à la tristesse, Infirmes, à vingt ans, nous nous faisons paillards.
Et qui donc médira de la Grèce et de Rome, Des jardins de Caprée et des jeux de Néron? La cité phocéenne a beau lever le front, Son dos s'empuantit des odeurs de Sodome,
Et, tout comme à Lesbos, les filles en viendront A vouloir une femme et les garçons un homme.
De honte! il n'en est plus; les vices sont publics; Des flancs de Cléopâtre, où dorment les aspics, Le poison se répand, et vous tue au passage. La tête haute, ainsi qu'un soldat au pillage, La débauche s'en va, promenant ses trafics, Et ne respecte plus ni le sexe ni l'âge.
Ah ! le mal est si grand que l'on n'en parle plus ! A quoi bon surveiller, régir, parquer les filles? Pourquoi les reléguer dans les quartiers perdus? Imposer à leur seuil la lanterne et les grilles ? Et marquer au théâtre, en vaines estampilles, La place des vertus et des demi- vertus?
A quoi bon? S'il suffît, pour surmonter ces digues. De l'or, du bras, du nom d'un sol de vingt-un ans ! La trouvaille est facile et coûte peu de brigues; Ces dames ont toujours, dans nos enfants prodigues, Des protecteurs en pied, des chevaliers errants, Qui signent le registre au nez des grands parents.
Comme on abuse alors des libertés conquises! Comme on foule en piaffant le trottoir balayé Par la robe de moire aux couleurs indécises ! Et qu'alors le métier deviendrait bien payé, Si la bourgeoise aussi n'en avait essayé, Comme sous la régence avaient fait les marquises!
Quel temps ! le sens moral s'est si bas affaissé Qu'on ne regarde plus où la honte a passé. La luxure partout se débile et s'étale; La rue est un grand lit. L'honnête femme, pâle, N'ose plus s'arrêter, marche d'un pas pressé. Tout se sait, tout se voit, rien ne fait plus scandale
I^ nuit, le gaz stoïque éclaire de ses feux Ce monde où tout est faux, cheveux, bijoux, dentelles, Hormis l'or de Manon, qui passe à Des Grieux. Joueursdebaccarat, joueuses de prunelles, Gandins poussifs, boursiers, chevaliers de ruelles, Pas un visage honnête où reposer ses yeux.
Et tout ce monde, beau d'une beauté factice, Court la joue empourprée et les cheveux au vent, Rit, danse, aime, s'enivre au bord du précipice. Si beau que la pudeur vers ces attraits du vice Lève ses yeux de vierge et s'éloigne en rêvant. Ah ! la femme de Loth se retourne souvent !
Puis le soleil éclaire, à son tour, de ses flammes Ce même monde impur où les corps vont sans âmes; Mais le fard sur la joue incruste la pâleur ; Le regard est sans vie et le front sans couleur; Et toujours on rencontre ensemble, sans pudeur, Et les petits gandins et les petites dames.
La police sur vous tient ses yeux paternels ; Le trottoir est à vous, des vos heures venues;
Trottez, chassez en paix, filles entretenues; La morale, abdiquant ses grands airs solennels, Regarde se dresser partout, au coin des rues, Votre lit qu'ont doré nos vices éternels.
Mais qui distinguera nos tilles de ces gueuses, Si nos fils vont ainsi les traînant sous leurs bras? Quel frère peut conduire aux demeures pieuses Sa sœur qui, chaste enfant, entendrait sur tes pas Dire : C'est sa maîtresse! 0 mères vertueuses ! Par respect, vos enfants ne vous salueront pas.
Où se cacher? où fuir cet ignoble spectacle? Où se purifier de ces contacts boueux?
Où chercher la pudeur devenue un miracle? Dans quel palladium, digne de nos aïeux, Mettrons-nous à l'abri, le jour de la débâcle, L'espoir et l'avenir d'un pays glorieux?
Ce n'est pas la vertu, mais le patriotisme
Qui nous inspire, à nous, ces amères clameurs,
Car il nous semble ouïr de lugubres rumeurs;
Nous sentons sous nos pieds sourdre le cataclysme,
Et pour le conjurer, notre impuissant civisme
Ne trouve que deux mots : le travail et les mœurs.
Mais j'oubliais que l'âme, où la soif de l'or prime, Perd vite du travail la mâle dignité.
Par des chemins semés de fleurs, pauvre victime Que l'on m,jne en chantant à la servilité,
L'homme s'enivre, oublie et tombe ; dans l'abîme Son honneur avec lui roule précipité.
Quoi! travailler, quand l'or est gisant dans la boue! Sans doute, on se salit les mains, mais on le prend. Quoi ! garder sa vertu, quand la vertu se vend. Quels marchés ! toutse vend. Quels tripots! tout se.Joue. L'immense tapis vert sur la France s'étend ; La fortune y promène incessamment sa roue.
La faute en est à vous, écrivailleurs maudits, Poètes, romanciers, dont les muses infâmes. Comme au siècle d'Auguste ont dégradé les âmes! Ovide, Horace ! Allons ! chantez comme jadis, Chantez, puisque vos chants sont encore applaudis, Les faiblesses des dieux, le Falerne et les femmes.
Maecenas atavis édite regibus!
Tes vers sont beaux, vraiment, mais ton cœur, 6 poète!
Est si plat que Mécène y peut marcher dessus ;
Vois, ton patron sourit, tes vers sont bien reçus;
Demande une villa, mendiant, fais ta quête;
La honte des Romains vaut le prix qu'on te jette.
Et toi qui te raillais des hommes et des dieux. Toi qui perdis si vite, en tes amours fatales. Les faveurs et les dons des mains impériales, Au fond de la Scythie, exilé soucieux.
Entends dans ta cabane, à travers les rafales. Les cris de la patrie et la plainte des cieuz!
L'histoire te condamne, en flétrissant Auguste;
Tu deviens son complice et ton exil fut juste.
Toi seul osas lier d'un distique moqueur
Les héros et les dieux sur le lit de Procuste,
Les montrer nus, meurtris, déchus de leur grandeur.
Et d'un antique culte éteindre la ferveur.
Ils ne te plaignent pas, ni Pouschkine ni Dante, Ni le plus grand de tous, celui qui plane encor Au plus haut de l'exil, à'oxi sa pensée ardente, Ainsi que d'un cratère éclate en gerbes d'or. Et jusqu'aux cœurs des rois apporte l'épouvante, Le poète rêvé par le pauvre qui dort.
Lui seul du misérable a sondé la souffrance ; Quand il chante pour lui, toutes les autres voix, Honteuses, à l'écart, se taisent à la fois. Chante encor ; tu nous rends notre belle espérance ; Libre et plus haut que nous, il semble que tu dois Interroger le ciel et veiller sur la France.
De tes concitoyens ne désespère pas;
Dans la nuit du tombeau, sous le poids de ses chaînes,
La morte ressuscite et le sang dans ses veines
Renaît enfin avec la force dans ses bras;
Ils sont passés les jours des tentatives vaines;
Pour ne plus reculer nous marchons pas à pas.
Quand la pensée humaine est lasse de produire
Des chefs-d'œuvre châtrés par les duigls des censeurs,
Et que, nouveau Saturne impuissant à détruire, Elle les rapetisse au vil niveau des mœurs ; Quand l'homme s'effémine et quand l'air qu'il respire S'imprègne mollement d'énervantes senteurs ;
Quand le génie humain, au séjour du tonnerre Ne pouvant plus planer du vol de l'aigle altier,» Les yeux vers le soleil s'affaisse tout eîiiier. Et comme un passereau piaille en rasant la terre; Quand le juste et le fort, le savant et l'austère Cherchent l'ombre ou l'exil dans la nuit d'un sentier ;
Quand le bruit de l'orgie, immonde et colossale, Hélas ! couvre la voix de la pudeur qui râle; Tandis que sur le corps d'un grand peuple abattu Un vil histrion, d'or et de pourpre vêtu, Chante en vers applaudis la facile morale, Et raille en se soûlant l'amour et la vertu ;
Quand une nation sans murmurer supporte... C'est que la liberté se meurt! Non, elle est morte !
Elle est morte en tendant ses bras ensanglantés,
Non vers ceux qui l'avaient défendue ou trahie.
Mais vers nous qui dormions, enfants, dans la cité.
Céleste vision, trop vile évanouie,
Son image est restée en notre âme éblouie,
Et nous cherchons la place où brillaient ses clartés.
Nous voici devenus, en grandissant, des hommes. L'histoire, à l'horizon, nous montre de la main L'aurore des grands jours, qui peut surgir demain. Cet espoir nous console en l'abîme où nous sommes, Et nous laissons passer, comme de vains fantômes, Les vautours acharnés sur le génie humain!