‹ uvres posthumesChapitre 79 sur 85 · LES VOIX DU PEUPLE · texte numérisé non relu

LES VOIX DU PEUPLE

Enfant du peuple, issu d'une obscure famille, Ne devant qu'au travail et des jours et des nuits Le peu que je dois être et tout ce que je suis, J'aime l'ombre et je hais la vanité qui brille.

Et dans cette ombre austère où courent s'abriter La liberté, les mœurs, la vertu plébéienne, En attendant que l'aube ou le grand jour revienne, J'ouvre un livre où l'histoire enseigne à méditer.

Or, dans ce que je lis, comme en mon existence Je retrouve mon âme et la vois s'élancer. Combattre et tour à tour s'élever, s'abaisser... Ame de plébéien qui gémit et qui pense.

Elle porte des fers qu'elle rompra demain. Et toujours misérable et toujours indomptée. Mord le joug qui l'opprime, esclave révoltée De ces mille tyrans qui se donnent la main.

Partout oh. l'àme humaine est en spectacle et souffre, Enorme écrasement des petits par les grands ;

De Nemrod le chasseur aux derniers conquérants; Partout où de la mort le mal nourrit le gouffre,

Je reconnais ma plainte et ma rébellion. Le cri de Spartacus, de Christ et de Socrale, Comme un écho vivant dans ma poitrine éclate, Et je sens sourdre en moi la révolution.

Partout du sang, des lois cruelles, des entraves, Une lutte sans fin, un incessant effort; L'humanité veut vivre et repousse la mort; Et partout les tyrans écrasent les esclaves.

Mais on voit s'affermir leur domination Sur tant de pauvreté de principe et d'idée. Qu'il faut d'aveuglement être bien possédée Pour en subir le joug, quand on est nation.

Lequel est le plus fort, le plus grand, le plus digne, Ou du peuple ou du chef qui sur lui veut régner? Qui des deux doit servir et qui doit ordonner? La raison a parlé! que l'orgueil se résigne.

Le peuple est souverain. S'il lui plaît d'investir D'un titre ou d'un mandat que son pouvoir partage Quelques grands citoyens élus par son suffrage, Ce que son pouvoir crée, il peut l'anéantir.

Le droit de travailler pour soi, de vivre libre, Egaux devant la loi nous appartient à tous.

Nous travaillons pour ceux qui gouvernent pour nous Et la justice en vain cherche son équilibre.

Ah! si nos gouvernants nous avaient enseigné

Que le pauvre a pour lot l'éternelle misère

Et qu'humble il doit ramper ainsi qu'un ver de terre.

Mais ils nous ont donné l'universel suffrage. Depuis quatre-vingts ans, sur le marbre et l'airain, Ils ont gravé le nom du peuple souverain, Fondé le droit nouveau, renversé le vieil âge.

Des paroles de Christ ils se sont souvenus : Fraternité. Grand mot. A la raison humaine Us ont fait un appel et délié sa chaîne. Us ont dit aux penseurs : Soyez les bienvenus !

Ils ont dit qu'ils voulaient émanciper, instruire. Moraliser. Chacun, citoyen et soldat.

Serait mis au niveau de ce double mandat. Le servage du corps, ils devaient le détruire.

Et le peuple gémit sous les mêmes fardeaux ! S'il vit, angoisses, faim, sueur, deuil, infortune! S'il meurt, il est couché dans la fosse commune Sa souveraineté finit avec ses maux !

Il vient un jour, où las d'espérer et d'attendre La liberté qui marche à pas lents dans la nuit, Loin des chemins sacrés le plébéien s'enfuit.

Comme si dans la tombe il se sentait descendre, Il s'arrête, il se couche, il déplore son sort, Et maudit l'espérance en appelant la mort.

Autour de lui tout est silence et solitude. D'un implacable azur le ciel paraît peser Sur la terre et vouloir de son poids l'écraser.

La torpeur se répand avec la languitude

Dans l'atmosphère lourde où tout semble implorer

Le soleil dont le feu brûle au lieu d'éclairer.

La plante se dessèche et penche sur sa tige, Le fruit tombe, la fleur s'effeuille et se flétrit. L'oiseau moriie se tait, la source se tarit.

La nature a perdu sa grâce et son prestige, Tout agonise et meurt dans un calme effrayant. Soudain la foudre brille et gronde à l'orient.

Emblème de la force, ô peuple^ ô majesté, Que je souffre à te voir te vautre»' dans la boue.

Toi qu'on flatte à l'égal des rois et qu'on bafoue Quand sur ta large épaule au faite on est monté!

De tes puissantes voix qu'on capte le suffrage ! De tes robustes bras qu'on arme l.i fureur ! Qu'on te lance à l'assaut des abus lu vieil âge. Pour exploiter la force en semant la terreur!

Peuple, bouc ('missaire élernel de l'histoire, Chargeant ton cou des fers que l'on t'a fai* oriser. Vainqueur, de ton triomphe on te vole la gloire; Vaincu, dans ta défaite on te laisse écraser !

Ils t'ont dit que la force était la loi suprême

F.t que le plus grand nombre a le droit d'ordonner.

Sur ton auguste front mets donc le diadème; Si le plus fort est roi, c'est à toi de régner.

Lève-toi ; de la force indomptable victime, ? Montre comment l'agneau se transforme en lion.

Î^ Que la dûlenlo voix qui gémit dans l'abîme Jette le cri tunnant de la rébellion.

Peuple, il ne suffit plus de la force et du nombre ; Four vaincre, il faut l'idée. Ah ! connais mieux ton sort.

Tu nourris en toi-même un ennemi plus fort

Qui te frappe sans cesse et marche dans ton ombre.

Il te laisse ignorer ce que tu dois savoir ; Pour toutes les horreurs, il t'ouvre des écoles ; Il invoque ton nom en des discours frivoles Qui te vantent ton droit et jamais ton devoir.

Ton plus grand ennemi, c'est ta propre ignorance. Instruis-toi, travailleur, chasse-la de ton sein ; Sinon la liberté perdra toute espérance, Voyant l'atelier vide et le cabaret plein.

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