‹ uvres posthumesChapitre 81 sur 85 · LA RUE · texte numérisé non relu

LA RUE

Mes robes ! mes bijoux et mes meubles splendides,

Où sont-ils? Qui ? Moi ! moi ! dans la rue, en haillons !

Moi, toute seule ainsi sur ces pavés humides !

La nuit vient... et j'ai froid ! Est-ce un rêve? voyons!

Hier, j'étais au bal, avec lui; ma pensée.

De ce nouvel amour caressant l'avenir,

Croyait voir le bonheur vers moi s'en revenir.

Il a fui loin de moi ; peut-être il m'a chassée !

Il disait qu'il m'aimait, tout à l'heure, à genoux ;

Il m'en faisait serment. Mais nous aime-t-on, nous ?

Lève-toi donc, et fais ton métier, pauvre femme !

Et puisque le mépris a refoulé ton âme,

Puisque tu ne peux plus te montrer au grand jour,

Va vendre aux débauchés ta longue nuit d'amour.

Il faut que tu sois belle, et souriante, et gaie •

Ne pleure pas, les pleurs flétrissent la beauté;

Sois bellCj ton amant en tire vanités

Le marché s'est conclu; livre-lui ce qu'il paie ; Qu'il ne se plaigne pas d'avoir mal acheté. Oui, je suis courtisane! oui, je suis Madeleine, Aux yeux noirs veloutés, à la voix de sirène, Aux cheveux blonds tombant en ondoyants anneaux, Et je m'en vais offrir mon beau corps qu'on admire, Mes regards, mes baisers, ma voix et mon sourire A mille amants, toujours heureux, toujours nouveaux.

0 mon âme, tais-toi, si je me prostitue!

Un baiser ne fait point rougir une statue,

Et mon corps est semblable au marbre inanimé ;

Mais, pendant que ma chair s'étale toute nue,

Mon cœur se voile et meurt de honte consumé.

Telle la douce vierge expire sur sa couche,

Quand un voleur d'honneur près d'elle s'est glissé :

Sacrilège assassin, de son désir farouche

Il profane ce sein que nul n'avait pressé,

11 salit d'un baiser sa lèvre virginale,

Sa passion la souille, ardente à s'assouvir,

Et la vierge sourit, car sur sa lèvre pâle,

La vie, en s'envolent ainsi qu'un souvenir.

Laisse ce doux sourire à son dernier soupir.

Et moi, mon corps sourit à l'insu de mon âme !

Mais lorsque dans mes bras je presse mes amants. Quand je réponds, ardente, à leurs embrassements, Du foyer qui s'éteint c'est la dernière flamme, De l'orage qui meurt c'est le dernier éclair. C'est la chair qui s'embrasa an contact de la chaire

Les insensés ! je vois leurs yeux de pleurs humides

S'attendrir quelquefois en contemplant mon front,

Et rêveurs, le couvrant de caresses timides,

Ils semblent redouter de me faire un affront.

Ils ont en moi l'amante et non la courtisane.

S'ils découvrent mon sein, ils m'implorent tout bas

De ne point en rougir, de ne me plaindre pas,

De daigner condescendre à leur désir profane.

Comme si le plaisir fuyait devant l'amour ;

Ils murmurent .: « Je t'aime ! » et n'est-ce pas étrange

Que la prostituée à chaqne carrefour

Dix ans se soit traînée en son impure fange

Et qu'elle ait conservé, comme à son premier jour,

Sur son front, dans ses yeux, en un charmant mélange,

La pudeur de la vierge et la candeur de l'ange?

Je peux donc les plonger en une douce erreur !

Viens, mon bien-aimé, viens reposer sur mon cœur :

Si la réalité vaut moins que le mensonge,

Nous fermerons les yeux pour faire un heureux songe,

Et tu t'endormiras sans demander mon nom,

Et tu me chériras, que je sois vierge ou non !

Je suis belle ! et là-bas ma couche est parfumée ;

Le ciel est pur ; la nuit d'étoiles est semée ,

Et des fleurs du printemps la terre est embaumée.

Ne respires-tu pas un air voluptueux ?

Ne sens-tu pas l'ivresse inonder ta poitrine

Et ton cœur palpiter en bonds tumultueux ?

Viens et cède au bonheur que l'amour te destine ;

Mets ton cœur sur mon cœur, prends mes mains dans tes

Et demeurons ensemble, unis jusqu'à demain, [mains,

0 nuit I nuit de plaisirs, d'ivresse et de folie 1

Volupté dont la coupe, incessamment remplie,

Fit de la terre un monde et fit de l'homme un dieu ! Verse dans notre corps tes effluves de feu, Transporte-nous ensemble en ton brûlant empire. Monde de joie étrange et d'infernal délire ! Tu peux appesantir nos membres épuisés.

Mais tu nous laisseras des ^ens inapaisés. Que la nuit à la nuit succède et recommence! Le jour a beau chasser l'ombre avec le silence : Mon lit mystérieux sous de pâles flambeaux A replié le monde entre ses deux rideaux.

Ah! que je suis heureuse ! 0 mon amant je t'aime. De l'éternel amour, moi l'éternel blasphème !

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