‹ uvres posthumesChapitre 82 sur 85 · LES DEUX MADELEINES · texte numérisé non relu

LES DEUX MADELEINES

Mais quelle est celte voix qui raille ainsi mon nom? Moi je suis Madeleine et non pas Madelon.

« Madeleine I dis-tu ? Pauvre femme, es-lu folle ?

« Madeleine la belle et dont chacun raffole,

« Je la connais, je l'aime et ne te connais pas.

« L'or, l'hermine et la soie entourent son épaule ;

« Jamais sur le pavé ne hasardant ses pas,

« Madeleine ne sort qu'en brillant équipage :

« Et toi sur les trottoirs accostant les passants,

« Tu couvres tes seins nus de haillons repoussants i.

« Et puis, femme, les pleurs ont flétri ton visage,

« La débauche et la faim t'ont marquée au passage.

« Et tu choisis la nuit pour vendre tes appas ;

« Mais tu les donnerais que l'on n'en voudrait pas.

« Vraiment! elle rira, Madeleine la belle,

« Si je lui dis qu'ainsi lu t'es prise pour elle,

« Et qu'empruntant son nom, comme pour e;i parer

a Ta honte et ta laideur par la misère accrue,

« On te voit, dans la nuit obscure, te livrer,

a Mendiante impudique, aux baisers de la rue.

« Reste encore un instant, et tu la pourras voir

« Dans sa voiture assise et conduite au théâtre,

« Traverser en riant une foule idolâtre.

« Mais regarde ! Elle passe. Eh bien ! prends ce miroir.

a La belle courtisane a détourné la tête.

« Vite ! ramasse donc le sou qu'elle te jette.

« Ton rêve, tu le vois, n"a pas été bien long,

« Et Madeleine a fait l'aumône à Madelon. »

Mais qui donc es-tu, toi qui te ris d'une femme ? Ne te reste-t-il plus nulle pitié dans l'âme , Ou suis-je devenue un tel objet d'horreur Qu'un homme tel que toi puisse, sans être infâme.

M'écraser de ma honte et me broyer le cœur?

Donne-moi ce miroir, donne ! Mais qui te chasse ?

Tu peux rester ! 11 fuit, je me sens frissonner !

Ne serais-je plus belle? ai-je perdu ma grâce,

Et ne dois-je plus voir devant moi, quand je passe,

Tous les regards rêver, tous les cœurs se donner?

Être belle, être reine, et traverser la vie,

Cueillant à pleines mains les fleurs de chaque jour !

De bonheur en bonheur, de folie en folie,

Courir resplendissante et de joie et d'amour!

Non, tu n'es pas fini, mon printemps, comme un rêve !

Quelle sinistre main aurait flétri ses fleurs ?

Quel souffle aurait terni ses vivaces couleurs ?

Et quand je sens mon cœur qui déborde de sève.

Faut-il ne plus aimer? faut-il que tout s'achève ?

Faut-il passer sitôt des plaisirs aux douleurs ?

Je sens qu'à ma beauté je ne saurais survivre,

Et ce miroir me fait craindre la vérité

ifa

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