LES DEUX MADELEINES
Mais quelle est celte voix qui raille ainsi mon nom? Moi je suis Madeleine et non pas Madelon.
« Madeleine I dis-tu ? Pauvre femme, es-lu folle ?
« Madeleine la belle et dont chacun raffole,
« Je la connais, je l'aime et ne te connais pas.
« L'or, l'hermine et la soie entourent son épaule ;
« Jamais sur le pavé ne hasardant ses pas,
« Madeleine ne sort qu'en brillant équipage :
« Et toi sur les trottoirs accostant les passants,
« Tu couvres tes seins nus de haillons repoussants i.
« Et puis, femme, les pleurs ont flétri ton visage,
« La débauche et la faim t'ont marquée au passage.
« Et tu choisis la nuit pour vendre tes appas ;
« Mais tu les donnerais que l'on n'en voudrait pas.
« Vraiment! elle rira, Madeleine la belle,
« Si je lui dis qu'ainsi lu t'es prise pour elle,
« Et qu'empruntant son nom, comme pour e;i parer
a Ta honte et ta laideur par la misère accrue,
« On te voit, dans la nuit obscure, te livrer,
a Mendiante impudique, aux baisers de la rue.
« Reste encore un instant, et tu la pourras voir
« Dans sa voiture assise et conduite au théâtre,
« Traverser en riant une foule idolâtre.
« Mais regarde ! Elle passe. Eh bien ! prends ce miroir.
a La belle courtisane a détourné la tête.
« Vite ! ramasse donc le sou qu'elle te jette.
« Ton rêve, tu le vois, n"a pas été bien long,
« Et Madeleine a fait l'aumône à Madelon. »
Mais qui donc es-tu, toi qui te ris d'une femme ? Ne te reste-t-il plus nulle pitié dans l'âme , Ou suis-je devenue un tel objet d'horreur Qu'un homme tel que toi puisse, sans être infâme.
M'écraser de ma honte et me broyer le cœur?
Donne-moi ce miroir, donne ! Mais qui te chasse ?
Tu peux rester ! 11 fuit, je me sens frissonner !
Ne serais-je plus belle? ai-je perdu ma grâce,
Et ne dois-je plus voir devant moi, quand je passe,
Tous les regards rêver, tous les cœurs se donner?
Être belle, être reine, et traverser la vie,
Cueillant à pleines mains les fleurs de chaque jour !
De bonheur en bonheur, de folie en folie,
Courir resplendissante et de joie et d'amour!
Non, tu n'es pas fini, mon printemps, comme un rêve !
Quelle sinistre main aurait flétri ses fleurs ?
Quel souffle aurait terni ses vivaces couleurs ?
Et quand je sens mon cœur qui déborde de sève.
Faut-il ne plus aimer? faut-il que tout s'achève ?
Faut-il passer sitôt des plaisirs aux douleurs ?
Je sens qu'à ma beauté je ne saurais survivre,
Et ce miroir me fait craindre la vérité
ifa