‹ uvres posthumesChapitre 84 sur 85 · LA CHAUMIÈRE · texte numérisé non relu

LA CHAUMIÈRE

« Bonne femme, assieds -toi ; la table hospitalière « Du pauvre laboureur ne manque pas de pain; « Le Seigneur t'a conduite au seuil de ma chaumière; « Sois-y la bienvenue et soulage ta faim.

« xMange : le pain du pauvre est la plus sainte aumône ;

« Il s'en prive lui-même et son cœur te le donne :

« Jamais sa charité ne songe au lendemain.

a Regarde autour de toi : ma famille est nombreuse ;

« Son travail la nourrit. Exempte de désirs,

« Chaque jour la retrouve enrichie et joyeuse,

« Et nous goûtons en paix de modestes plaisirs.

« Fier, heureux d'être père, au bout de la journée,

« Pendant les nuits d'hiver, j'aime surtout à voir,

« Aux heures du foyer, près de la cheminée,

€ Tous mes enfants en rond autour de moi s'asseoir :

« Il n'en manque qu'un seul. Bonne femme, viens prendre

« Sa place vide! Hélas! de mes seules douleurs

« Écoute le secret, que je te veux apprendre :

« Déjà depuis cinq ans il fait couler nos pleurs.

€ Nous avions une fille, elle était douce et blonde,

« Belle comme le jour, du nom de Madelon :

t Notre enfant préféré. Les hameaux à la ronde

« L'aimaient et l'appelaient la rose du vallon.

« Un jour — c'était alors la fête du village —

« Un étranger s'éprit d'elle et la fit danser;

t II lui paria longtemps en son brillant langage.

« Rêveuse, elle revint, ne cessant de penser

« Au beau danseur ; l'amour emporta son courage,

« Et notre pauvre enfant, ne pouvant plus dormir,

« Ne fît plus désormais que pleurer et gémir,

€ Celui qui le premier lui dit qu'elle était belle,

€ Et qui la séduisit, et qui nous la ravit,

« Ne sait point que sa mère, expirante loin d'elle,

« Est morte en l'appelant. Mais son père qui vit

€ Ne lui pardonnera jamais. A cette porte

c La verrais-je frapper, la nuit, à demi morte^

« Mendiant comme vous, plus malheureuse encor,

« J'entendrais sans fléchir sa suprême prière :

« Fille cent fois maudite et qui tuas ta mère !

« Toi qui de notre honneur dévorant le trésor,

« Pour prix de tant d'amour nous laissas la misère,

« Trop longtemps a duré notre deuil, sans ta mort !

« Va-t'en d'ici, dirais-je, où n'est plus ta famille,

« Je ne suis plus ton père, et je n'ai plus de fille ;

« Va-t'en, prostituée, et poursuis ton destin ;

« Pleure à ton tour les pleurs que tu nous fis répandre,

« Et comme tu vécus, va mourir, va t'étendre

« Sur un lit d'hôpital, ou sur le grand chemin;

« Et je la chasserais ! »

« — Après l'avoir maudite, « Vous ne voudriez pas au moins lui pardonner ? « Qui sait ? peut-être.. . Hélas ! pauvre fille séduite, « Le remords près de vous la force à retourner. « De la séduction innocente victime, € Elle peut s'arrêter sur le bord de l'abîme « Où la poussent toujours la misère et la faim ; t Elle vous tend les bras! Ah ! quel que soit son crime, « Redonnez-lui la vie en lui tendant la main. « Dites ! Si vous voyiez à vos pieds la coupable « Qui prie et se repent et que la honte accable, « Se traîner, gémissante et tremblante d'effroi, « Vous suppliant tout bas de ne pas la maudire, « De ne pas la chasser ; si vous l'entendiez dire : « — Père, je me repens! père, pardonne-moi! « Je suis ta fille ! Eh quoi ! La voix d'une étrangère « Pénètre votre cœur tout prêt à se calmer, « Vos regards adoucis éteignent leur colère ! a Ah l la fille séduite aurait encore un père

c Qui l'aime et vainement se défend de l'aimer.

g — Oui, je suis père encor ! mais où donc est ma fille?

« Puis-je lui pardonner, près de moi sans la voir ?

« — Votre fille ! Demain, aujourd'hui, dès ce soir,

« Je peux la ramener au sein de sa famille !

« — Ah! ne nous trompez pas! Oh! femme, hâtez- vous!

« — Mais son pardon au moins! — Eh bien, je le lui donne.

c — 0 mon père, merci ! je suis à tes genoux.

c — Ma fille : sur mon cœur, ce cœur qui te pardonne ! »

(Uadeleine s'éveille en sursaut.)

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