LA CHAUMIÈRE
« Bonne femme, assieds -toi ; la table hospitalière « Du pauvre laboureur ne manque pas de pain; « Le Seigneur t'a conduite au seuil de ma chaumière; « Sois-y la bienvenue et soulage ta faim.
« xMange : le pain du pauvre est la plus sainte aumône ;
« Il s'en prive lui-même et son cœur te le donne :
« Jamais sa charité ne songe au lendemain.
a Regarde autour de toi : ma famille est nombreuse ;
« Son travail la nourrit. Exempte de désirs,
« Chaque jour la retrouve enrichie et joyeuse,
« Et nous goûtons en paix de modestes plaisirs.
« Fier, heureux d'être père, au bout de la journée,
« Pendant les nuits d'hiver, j'aime surtout à voir,
« Aux heures du foyer, près de la cheminée,
€ Tous mes enfants en rond autour de moi s'asseoir :
« Il n'en manque qu'un seul. Bonne femme, viens prendre
« Sa place vide! Hélas! de mes seules douleurs
« Écoute le secret, que je te veux apprendre :
« Déjà depuis cinq ans il fait couler nos pleurs.
€ Nous avions une fille, elle était douce et blonde,
« Belle comme le jour, du nom de Madelon :
t Notre enfant préféré. Les hameaux à la ronde
« L'aimaient et l'appelaient la rose du vallon.
« Un jour — c'était alors la fête du village —
« Un étranger s'éprit d'elle et la fit danser;
t II lui paria longtemps en son brillant langage.
« Rêveuse, elle revint, ne cessant de penser
« Au beau danseur ; l'amour emporta son courage,
« Et notre pauvre enfant, ne pouvant plus dormir,
« Ne fît plus désormais que pleurer et gémir,
€ Celui qui le premier lui dit qu'elle était belle,
€ Et qui la séduisit, et qui nous la ravit,
« Ne sait point que sa mère, expirante loin d'elle,
« Est morte en l'appelant. Mais son père qui vit
€ Ne lui pardonnera jamais. A cette porte
c La verrais-je frapper, la nuit, à demi morte^
« Mendiant comme vous, plus malheureuse encor,
« J'entendrais sans fléchir sa suprême prière :
« Fille cent fois maudite et qui tuas ta mère !
« Toi qui de notre honneur dévorant le trésor,
« Pour prix de tant d'amour nous laissas la misère,
« Trop longtemps a duré notre deuil, sans ta mort !
« Va-t'en d'ici, dirais-je, où n'est plus ta famille,
« Je ne suis plus ton père, et je n'ai plus de fille ;
« Va-t'en, prostituée, et poursuis ton destin ;
« Pleure à ton tour les pleurs que tu nous fis répandre,
« Et comme tu vécus, va mourir, va t'étendre
« Sur un lit d'hôpital, ou sur le grand chemin;
« Et je la chasserais ! »
« — Après l'avoir maudite, « Vous ne voudriez pas au moins lui pardonner ? « Qui sait ? peut-être.. . Hélas ! pauvre fille séduite, « Le remords près de vous la force à retourner. « De la séduction innocente victime, € Elle peut s'arrêter sur le bord de l'abîme « Où la poussent toujours la misère et la faim ; t Elle vous tend les bras! Ah ! quel que soit son crime, « Redonnez-lui la vie en lui tendant la main. « Dites ! Si vous voyiez à vos pieds la coupable « Qui prie et se repent et que la honte accable, « Se traîner, gémissante et tremblante d'effroi, « Vous suppliant tout bas de ne pas la maudire, « De ne pas la chasser ; si vous l'entendiez dire : « — Père, je me repens! père, pardonne-moi! « Je suis ta fille ! Eh quoi ! La voix d'une étrangère « Pénètre votre cœur tout prêt à se calmer, « Vos regards adoucis éteignent leur colère ! a Ah l la fille séduite aurait encore un père
c Qui l'aime et vainement se défend de l'aimer.
g — Oui, je suis père encor ! mais où donc est ma fille?
« Puis-je lui pardonner, près de moi sans la voir ?
« — Votre fille ! Demain, aujourd'hui, dès ce soir,
« Je peux la ramener au sein de sa famille !
« — Ah! ne nous trompez pas! Oh! femme, hâtez- vous!
« — Mais son pardon au moins! — Eh bien, je le lui donne.
c — 0 mon père, merci ! je suis à tes genoux.
c — Ma fille : sur mon cœur, ce cœur qui te pardonne ! »
(Uadeleine s'éveille en sursaut.)