ACTE I, SCÈNE I
Sur la Reine!
d'albe.
Excusez ces pénibles aveux.
Je remplis un devoir austère et dangereux ; Mais, en dissimulant, je trahirais mon maître.
Sur la Reine ! Loin d'elle on peut la méconnaître. Que l'infant, peu docile à mes sages leçons, Ait des vrais Castillans mérité les soupçons; Qu'il ait de Nassau même enhardi l'espérance; Que, pour mes ennemis, sa coupable indulgence Fomente encor le trouble au sein de mes États, Je le crois; il m'afflige, et ne me surprend pas: Le pouvoir des bienfaits le trouve inaccessible. Mais qu'une jeune reine, et timide et sensible, D'un chef de révoltés flatte l'ambition ; Qu'elle daigne sourire à la rébellion ; Que d'un cœur qui l'adore aigrissant la blessure... Non, le sien m'est connu; sa vertu me rassure. Quand cet objet touchant vint embellir ma cour, D'un bonheur fugitif j'ai senti le retour. Ses yeux versaient la paix dans mon âme flétrie; , Et mes jours, attristés par la sombre Marie, Auprès d'Élisabeth se levaient plus sereins. L'infant, le seul infant m'a rendu mes chagrins. d'albe.
Je réponds sans contrainte à votre confiance.
Vous rappelez ces temps où , du sein de la France ,
Rayonnante d'attraits , la fille des Valois
Vint partager un trône , et nous donner des lois ;
Mais, sire, oubliez- vous qu'à ce grand hyménée
La jeune Elisabeth n'était pas destinée;
Que son père Henri-deux, sa mère Médicis,
L'avaient, depuis long-temps, promise à votre fils;
Et que ce nœud futur réchauffait dans BrUxelle
L'espoir mal étouffé du protestant rebelle?
Bientôt d'Elisabeth vous devîntes l'époux;
Et, lorsqu'avec transport l'Espagne à ses genoux
D'un amant couronné partageait l'allégresse ,
Le parti de Nassau, cachant peu sa tristesse,
Voyait dans cet hymen une calamité :
On exaltait l'infant par vous persécuté;
Lui qui, de son aïeul honorant la mémoire,
Devait de Charles-Quint continuer la gloire.
De ce peuple ombrageux tels étaient les discours,
Sire; et, dans la Belgique, ils circulent toujours:
On y peint de Carlos la tendresse jalouse ;
On y vante ce prince ; on y plaint votre épouse.
Vous leur avez, dit-on, porté le coup mortel;
Et d'une égale ardeur...
N'achevez point, cruel.
Un guerrier, je le sens, rougit de ma faiblesse; Mais ce cœur embrasé, plein du trait qui le blesàe, Dans le cœur d'un ami demande à s'épancher.
ACTE I, SCÈNE I. 95 Je vous estime assez pour ne vous rien cacher. Oui, j'aime Elisabeth, je l'aime avec iyresse: Oui , pour elle mon fils sent la même tendresse. Puissent le temps, l'absence, étouffer son amour!
DALBK.
Que dites-vous? Carlos...
Est absent de la cour.
Le Maure audacieux, franchissant son rivage, Loin des brûlans déserts de l'Afrique sauvage, Vient dévaster les bords qu'il possédait jadis : J'ai saisi ce moment pour éloigner mon fils; À sa jeune valeur j'ai confié l'armée.
Je sais que d'un tel choix l'Espagne est alarmée. Spinola s'est lui-même expliqué hautement : Ce prélat, dont la pourpre est le moindre ornement , Ce chef d'un tribunal vénérable et suprême, Qui , redouté du peuple et craint des rois eux-même , De l'Eglise et du Ciel venge et maintient la loi , Assure que le prince, abandonnant sa foi, Aide en secret le Maure, et, jusque dans Byzance, Fait du sultan Sélim demander l'alliance. Mais, je n'ai rien appris de ces desseins pervers; Et, de loin, sur l'infant je tiens les yeux ouverts. Pour savoir ce qu'il fait, ce qu'il dit, ce qu'il pense, J'ai d'un observateur armé la vigilance. Affectant les dehors d'une intime amitié, A tous ses sentimens Gomès initié,
g6 PHILIPPE II.
Gomès est près de lui mon fidèle émissaire: Courtisan méprisé, mais agent nécessaire, N'écoutant que la voix de ses vils intérêts, Du confiant Carlos il me vend les secrets.
DALBE.
Gomès! de votre fils il éleva l'enfance; Il chérissait le prince.
Il chérit la puissance.
D'Albe, sur tous les points m'avez- vous éclairci?
DALBE.
J'ajoute encor deux mots : d'Egmont se rend ici.
D'Egmont!...
d'àlbe.
Vient contre moi vous demander justice.
De Horn et de Nassau c'est l'ami, le complice. . Vous savez s'il mérite un favorable accueil, Et comment vous devez répondre à son orgueil. C'est dans la fermeté qu'est ici la prudence. Des principes nouveaux craignez l'indépendance Pour les nombreux Etats entre vos mains transmis. On doit quelque indulgence à des sujets soumis; Mais un peuple indompté veut un maître sévère. Vous seul, entre les rois que l'Europe révère, Du nom de catholique êtes le protecteur: La Reine qui commande à l'Anglais novateur, De son père Henri-huit a consommé l'ouvrage :