‹ Œuvres précédées d'une noticeChapitre 4 sur 117 · Surtout à J.-J. Rousseau · texte numérisé non relu

Surtout à J.-J. Rousseau

on reconnaît Tamour inventé ou Tamour traduit. Sans doute on aime à rencontrer dans ses lectures quelques heureuses imitations de Tantiquité ; mais on ne saurait les employer avec trop de retenue dans les vers erotiques destinés surtout aux femmes et aux. gens du monde. L'une des plus belles Élégies de Bertin commence par ce superbe mouvement :

Elle est à moi. Divinités du Pinde l

De vos lauriers ceignez mon front vainqueur;

Elle est à moi.

Malheureusement il ajoute :

Que les maîtres de Tlnde Portent envie au maître de son cœur.

Il s'agit bien des maîtres de l'Inde! La comparaison est toute latine, en supposant qu'il y ait comparaison entre les maîtres d'un pays et le maître d'un cœur. Je ne parle pas de l'étrange effet du Pinde et do l*Inde qu'on semble avoir fait rimer par gageure. On ne trouverait pas une seule faute semblable dans le rival de Bertin. Lors même qu'il demeure dans la région tempérée delà poésie, son vers, toujours élégant, renferme un sentiment si. naturel qu'il perdrait quelque chose à devenir plus poétique. Il descend à l'extrême simplicité sans jamais tomber dans le prosaïsme. Bertin, dont le style est quelquefois plus élevé, ne s'abaisse presque jamais que par une chute. Veut-il exprimer l'effet que produisit un jour sa maîtresse paraissant au spectacle , il s'en acquitte par cette ligne de prose familière :

On lui battit des mains, on la prît pour la reine*

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Â-t-il à décrire Fiostant mystérieux qui précède le bonheur d'une nuit d*amour; a£fiectant une simplicité que jo n*ose qualifier, il représente la belle Eucharis

Laissant tomber sa jape , et soufflant la lumière.

Tai rappelé quelques-uns de ses défauts, sans parler encore de ses qualités. Elles sont nombreuses. Le mouvement, la chaleur, la force, le ton passionné, Taccent poétique à un degré fort éminent, caractérisent ses Élégies, dont la plupart mériteraient mieux le nom de pièces erotiques. Parmi celles dont le titre est justifié. Ton doit remarquer les Adieux de Vauteur à une terre qu'il vient de vendre. Cette pièce , d*une certaine étendue, décèlerait à elle seule tout un poëte. Parny peut-être n*eût pas, dans le même genre, soutenu si longtemps son style à la même hauteur. Mais la justice distributive oblige en même temps à déclarer que Berlin reste bien loin de son émule pour le naturel , pour l'abandon, pour le charme : le charme! qualité plus indéfinissable encore que la grâce, et qui assure l'empire du talent comme celui de la be?.uté. Ainsi que nous l'avons dit à propos de Tibulle, le chantre d'ÉIéonore excellait surtout dans le choix des circonstances attachantes. Nul poëte ne possédait mieux cette mesure parfaite, ce sentiment délicat des convenances, qui enseigne ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire, ce que Ton peut offrir aux yeux et ce qu'on doit laisser sous un voile. Plus voluptueux par la décence même, il laisse au plaisir l'attrait du mystère, et à l'abandon les grâces de la pudeur; il n'effarouche pas, il captive. L'expression de son bonheur est encore moins vive que tendre; celle de sa douleur est triste

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sans emportement. Properce, soupçonnant la foi de Cynthie, éclate en imprécations. Perdant Éléonore, que riiymen va lui ravir, Parny ne l'accuse point; il forme pour son bonheur des vœux qu'il craint de ne pas voir exaucés. Quel est le plus touchant de l'amant qui se plaint et menace, ou de celui qui souffre, gémit, et pardonne? Si je ne m'abstenais de citations, je les puisems sans nombre dans cet admirable dernier livre, ordonné si parfaitement, et le seul que l'auteur ait qualifié du nom d* Élégies. Faut- il que les derniers chants des Amours soient presque toujours des accents de regret 1 Fidèle à ses douloureux souvenirs , celui qui fut l'amant d'Éléonore revient souvent à elle, dans les sujets qui s'en éloignent le plus, et ses retours sur le passé retracent avec un sentiment profond ce céleste enchantement des premières amours que le temps et l'âge ne peuvent effacer. J'ai déjà beaucoup loué Parny, les sujets d'éloges ne sont pourtant pas épuisés. Jl me reste à lui tenir compte de la correction soutenue, de la pureté constante du style ; de la justesse, de la propriété des termes; du respect scrupuleux pour la langue; et surtout de l'art qui préside à la composition de ses moindres tableaux, art difficile qui redouble l'intérêt des détails et leur prête un nouvel éclat en les plaçant dans un jour plus favorable. Ces qualités , jointes à celles que j'ai déjà fait valoir, ont mérité à l'auteur vivant le beau nom de classique, décerné à si peu d'écrivains et seulement après leur mort. A l'exemple des grands modèles, il ne produisait rien sans l'avoir longtemps médité. Il avait étudié profondément les difficultés et les ressources de son art. Une sage économie augmente encore ses ri-

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chesses. Loin de prodiguer les beautés hors de leur place, il les distribue avec goût, avec réserve. Et toutefois le savant procédé du poëte n'ôte rien à la grâce, à la mollesse, au naturel ; il a toujours Tair de s'abandonner; et nuUe image ne lui convient mieux que celle où La Fontaine représente TAurore

Laissant tomber des fleurs , et ne les semant pas.

Je m'arrête, pour qu'un simple examen ne ressemble pas à un panégyrique. J'ai connu Pamy ; mais le tendre attachement qui m'unissait à lui n'a pas influé sur mon témoignage. Ceux qui ne l'ont point connu en ont parlé comme moi. J'ai seulement cherché à caractériser d'une manière plus précise les traits de son précieux talent.

Condamné à rappeler un moment la pensée sur mes Élégies, je sens combien la transition sera brusque; mais, grâce à l'amitié dont Parny daigna m'honorer, grâce aux leçons que j'ai recueillies dans ses entretiens, parler de moi, de mes ouvrages, ce sera, pour ainsi dire, parler encore de lui. Il me répétait, comme à tous les jeunes poëtes : « La poésie s'use : il faut la rajeunir « par des images nouvelles. Retracez d'autres mœurs, « peignez une autre nature. » J'ai profité de ses conseils. Un livre de mes Élégies est composé de sujets choisis dans une nature étrangère. Les uns (et c'est le plus grand nombre) sont élégiaques par le fond; les autres le deviennent par la forme. Qu'on me permette de rappeler sommairement quelques-uns de ces sujets. L'Arabe qui pleure la mort de son coursier fidèle; la belle Insulaire qui, pour se dérober aux poursuites d'un roi dont elle est aimée, se réfugie sous l'ombrage qui donne la

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mort, et meurt fidèle à son amant; .la Persane qui, abandonnée par le chasseur, compare tristement son sort à celui de la gazelle qu'il a blessée, et dont eUe cherche à guérir la blessure; la jeune fille pleurant une colombe qui succomba pour elle en remplissant un message d*amour; le pauvre nègre entonnant sa chanson d'esclavage et rejoignant aux deux sa femme et son fils, morts de douleur : telles sont les principales scènes que j'ai choisies. Je le demande, l'Élégie en offre-t-eîle beaucoup qui soient plus analogues à son caractère ? Si le personnage y prend la place du poëte, la forme en est plus dramatique. Si l'action se passe loin de nous, elle en est plus neuve, les détails en sont plus variés; ils conservent quelque chose de primitif qui rafraîchit l'imagination et renouvelle la poésie. Les littérateurs qui ont examiné ces divers morceaux ont bien voulu leur accorder le mérite de la couleur locale et celui d'un intérêt doux; ils n'ont contesté que sur le titre, auquel, j'en conviens, je n'attache qu'une assez médiocre importance. J'oserai seulement faire observer que la nouveauté ne peut déplaire quand elle ne présente rien de bizarre; qu'ici elle consiste uniquement dans le cadre, et qu'enfin il est inutile de chercher une dénomination nouvelle, puisqu'une Élégie d'un nouveau genre demeure toujour3 une élégie.

Quoi qu'il en soit, je cède sans effort, et par conséquent sans mérite, à l'opinion du petit nombre. Je renvoie à la fin du recueil, sous le nom de Chants et Récits élégiaques , les pièces qui composaient le second livre, devenu par là le troisième. J'ai ajouté aux deux premiers plusieurs Élégies nouvelles. Je ne me dissimule pas

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qu'une série de morceaux différents sur un fonds unique, habilement modifié, est plus attachante que les pièces dont Tintérôt plus borné commence et finit avec elles. J'ai mieux aimé cependant m'exposer à ce danger qu'à celui de la concurrence.

Le même principe m'a dirigé dans la composition des Élégies antiques. Pour tenter d'être neuf, j'ai remonté jusque chez les anciens. « C'est en me pénétrant de la substance des grands maîtres, que j'ai essayé de reproduire les naïves beautés de leurs ouvrages, et, si j'ose m'exprimcr ainsi, ce parfum d'antiquité qui s'en exhale ^. » L'Élégie antique offre peu de modèles, il est vrai : mais quelques restes de ces trésors ensevelis par les âges, mais le témoignage éclairé de quelques graves écrivains, nous en ont transmis le caractère. J'ai cité, au commencement de ce discours, un passage où l'Élégie compte parmi ses nombreuses attributions celle de déplorer les infortunes d'un personnage de ^antiquité. Cette dernière sorte de sujets, dont un fragment de Simonide sur Danaé nous a conservé l'exemple, avait pour les Grecs un attrait inexprimable. Ceux de nos journalistes, qui m'en attribuaient la nouveauté, me faisaient assurément beaucoup d'honneur. Du reste, il est aisé de concevoir que des gens de. goût, particulièrement versés dans la littérature latine, s'étonnent de voir le nom d'Élégie s'attacher à des productions qui ne leur rappellent pas toujours les sujets et la manière de TibuIIe et de Properce. Aussi n'ai-je pas imité les Latins , mais les Grecs. Le genre de leurs Élégies nous était connu;

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