OBSERVATIONS SUR UN BAS-RELIEF DE STRASBOURG
(Extrait da tome I dn Mitsée archéologique, Paris, 1876,
pp. 279-292.)
On peut voir, dans le Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, le moulage d'un bas-relief qui existait dans la Bibliothèque de Strasbourg avant Fincendie de ce précieux établissement.
A diverses reprises, ce bas-relief a été décrit et discuté; et je rappellerai ici brièvement les opinions diverses qu'il a inspirées, en les rapportant à deux groupes principaux. Je commencerai par indiquer l'explication qui parait avoir cours actuellement, et qui repose cependant sur une base fragile.
Il y a une trentaine d'années, P. Mérimée, visitant la Bibliothèque de Strasbourg, fit du monument un croquis rapide, sans parvenir à déchiffrer intégralement la courte inscription qu'il porte, et en publia dans la Revue archéologique une description incomplète (1).
« J'ignore, dit-il, le temps précis où il a été découvert ; mais il est plus que probable qu'il provient des environs de Strasbourg, car il est sculpté sur un grès rouge à grain fin, semblable à celui qui est employé dans toutes les constructions de la ville. L'inscription est mutilée, cependant la lacune me semble facile à remplir, et je n'hésite point à lire LEHERENHVS; c'est,
(1) Revue archéoL, 1. 1", 4844, pp. 250-253.
à mon sentiment, Timage d^une des divinités guerrières adorées dans la Gaaie et assimilées à Mars par les Romains. »
Après avoir passé en revue les divers détails qu'offre la stèle, Mérimée, poursuivant Tidée que devait naturellement faire naître dans son esprit le nom qu'il avait cru pouvoir restituer au sommet, cite différents monuments épigraphiques qui nous ont conservé le nom du Mars-Leherennus. D'abord deux inscriptions publiées par Gruter, « trop concises l'une et l'autre pour indiquer les attributions de cette divinité qu'il parait rapprocher de la déesse zélandaise Nehallenia, laquelle présidait au commerce et à la navigation. » Remarquons que Gruter n'a rien dit de pareil (i). Le renvoi que Mérimée donne en cet endroit s'applique aux huit dédicaces à la déesse Nchalennia publiées par Reinesius qui, de son côté, n'a pas reproduit d'inscription de Leherennus et qui, dans sa page 65, où il mentionne ce dieu ainsi que beaucoup d'autres, parmi lesquels figure Nehaienia^ n'a point tenté d'assimiler ces divinités (2). Il faut donc que Mérimée n'ait entrevu ces documents épigraphiques qu'au travers de quelque mémoire, et qu'il ne soit pas remonté aux sources ; procédé toujours bien dangereux (3).
Ensuite, après avoir transcrit quatre inscriptions du musée (le Toulouse, provenant des Pyrénées, l'éminent écrivain cilc l'opinion d'un professeur de la province de Guipuscoa qui lui avait proposé une étymologie basque pour le nom de Leherennus. M Trouver à Strasbourg, ajoute-t-il, une divinité basque serait un fait assez étrange. Faut-il chercher à son nom une
(1) inscript. ant. totiusorbis Romaniy MLXXIV, 6, 7. Communiquées par SirujoDd. U nVutrait pas, comme on sait, dans le plan de Gruter, de faire des rapprochements de cette nature. — Les deux inscriptions sont reproduites par Dom Martin, Religion des Gaulois, 1721, t. U, p. 337.
(2) Syntagma inscript. ant., 1682, p. 190, 191. Ciass. I, CLXXVII — CLXXXIV. '3) Dans le àïdïonuiiiTe d'Antiquités de l'Enq/clopédie méthodique, in-4», 1790,
t m, p. 506, Mongez, après avoir transcrit les deux inscriptions de Leheri'Quas, données par Gruter, ajoute : n Cette divinité étoit peut-être la môme que la Nchalennia des Zélandois ». Mérimée a-t-il passé celte notule au compt(> de (îralcr? Dans sa Description du musée des Antiques de Toulouse, édition de 1835, p. 42, M. Du Mège, dit : « Selon .M. Mongez, Leheren est peut-être la même divinité que Nehanelia (sic) ; mais je dois faire remarquer en passant que Leheren est un dieu et Nehanelia une déesse. >»
signification germanique, lehren, par exemple? à ce compte Leherennus serait le dieu qui instruit les hommes non par la douceur, mais dans la lutte et le combat... Leherennus, à une èeule exception près, ne parait avoir été connu que des peuples au sud de la Garonne ; il ne serait pas invraisemblable, je pense, d'attribuer Tinscription de Strasbourg à des Aquitains, soldai dans les armées romaines. »
« Plusieurs des monuments consacrés à Camulus ont été érigés par des Gaulois éloignés de leur patrie; on peut supposer que le culte de Leherennus a été importé de la même manière en Alsace. »
A coup sûr, le raisonnement n'a rien que de fort admissible, et il a bien évidemment séduit d'autres archéologues.
Ainsi, en 18S6, le savant M. G. Henzen s'exprime en ces termes, dans son supplément à Y Inscriptionum amp/issima collectio, d'Orelli :
« Leherenni imago lapidi insculpta in Museo Argentoratensi exstat. Militis figura est galea et sago ornati, hastam et scutum gestantis. Gallus prope adstat. Idem Mars in aliis monumentis Tolosanis appellatur (1). » Il n'y a pas à se tromper sur l'origine de cette description, bien que le nom de Mérimée do soit pas mentionné.
En 18S8, M. Roget de Belloguet {Ethnogénie gauloise) dit: « Leherennus est répété plusieurs fois dans le Musée de Toulouse; il est aussi à Strasbourg (2). »
M. Alexandre Du Mège acceptait sans difficulté, à ce qu'il semble, la lecture proposée par son ami Mérimée : « On pourrait, dit-il, en conclure, ce que l'on n'a pas fait jusqu'à présenl, que des Pyrénées jusqu'au Rhin, le dieu de la guerre était révéré sous le nom de Leherennus, et il faudrait rechercher si ce ne serait pas le même dieu que celui qui, selon Keisler, était adoré dans la Thuringe sous le nom de Lahran (3). »
(i) Inscript, lat, amplissima colleclio, Zurich, 1856, p. 172, n» 5891.
^2) Ethnog, gauL, 1" partie, 1858, p. 244,
(3) Recueil de quelques inscripL rom., dans les Mém, de la Soc. arch. du midi de la France, 1840-46, t. V, p. 8o. — Dom Martin avait dojà rapporté celte opinioD de Keysler.
Ce dernier rapprochement était indiqué par Milin, à qui M. Du Mège reconnaissait devoir la citation du travail de Keysler(i). En 1859, M. Edouard Barry ne repoussait pas explicitement ropinion de Mérimée, quoiqu'il se fût procuré un estampage de rinscriplion gravée sur la stèle de Strasbourg : « Loin d'admettre, dit-il, que ce soit de la Germanie, purement barbare à cette époque, et fort stérile dans tous les temps en inventions n.*ligieuses, que le culte de Leherenn ait été ainsi transplanté si loin du sol natal, nous admettrions beaucoup plutôt, avec M. Mérimée, que c'était du village d'Ardiège qu'il avait rayonné accidentellement jusqu'aux bords du Rhin, porté par quelque légionnaire de race aquitaine dans les camps retranchés des lieux Germantes, qui touchaient eux-mêmes à la ville gauloise <rArgentoratum. » Et plus loin, après avoir décrit la figure iVtin personnage sculpté sur la joue d'un cippe d'Ardiège consacré à Leherennus par Dannonia, le même savant ajoute : « Le lias-relief de Strasbourg, qui paraît avoir été sculpté de mémoire et dans la Gaule du Nord, car il rappelle de très près les images divines du célèbre autel des Nautae Parisiaci^ où le nom (le chaque divinité est inscrit de la même manière et au nominatif sur un bandeau étroit et formant saillie au-dessus de chaque tableau, diil'ère par plus d'un trait de l'image locale que nous venons de reproduire. Nous ne doutons pas pour notre part que le monument qui nous l'a conservé ne soit antérieur d'un siècle, d'un demi-siècle au moins à celui de Dannonia, et C3tte circonstance nous expliquerait seule les différences assez tranchées qui les séparent (2). » J'omets la discussion des symboles qui accompagnent la figure.
En 4860. M. Du Mège revient sur la question dans son Archéologie pyrénéenne : Notre confrère de l'Académie de Toulouse, M. Barry, dit-il, n'a pas cru devoir adopter l'opinion de M. le sénateur Mérimée. Il a objecté que Schœpflin
(lï Antiquitat. teledx septentrionales et celtiae, Hanovre, 1720, in-8». Voir W« passages relatifs à Nehalennia, p. 236 et eqq., et à LehereoDus, p. 275 et sqq.
(i) Le dieu Leherenn dCArdiège, dans les Mém, de VAcad. des Sciences, Ins- '•npt, et B.'L., de Toulouse, 1839, 5« sôrie, t. UI, p. 383 et p. 395.
avait publié la prétendue figure de Leherennus dans son ^4/^tia illustrata. Mais il avoue que Schœpflia avait un peu idéalisé le dessin de ce monument. Il n'avait vu dans la paii/V supérieure de celui-ci, au lieu du nom LEHERENNHVS {sir , que le mot mutilé LEOSIlNIiVS. Ayant eu roccasîon d'envoyer à Strasbourg une épreuve du dessin que nous publiuD> ici, nous avons acquis la certitude de l'exactitude de rimace donnée par M. Mérimée et aussi une très forte raison de douter de l'exactitude de la lecture de Schœpflin. Comme nous n vivons jamais accepté Fidée de Keysler, nous avons pu faire remarquer que, d'après la note de M. Mérimée, il serait possible que le culte de Tune des divinités de la Gaule se fût étendu du pied des Pyrénées jusques aux rives du Rhin. Et s'il faut lirr réellement sur le monument découvert à Strasbourg le nom de Leherennus, on en pourrait conclure que ce nom y avait été apporté par quelques Aquitains faisant partie de cohorlv^ chargées de la garde des rives du Rhin (1). »
Il est facile devoir que M. Du Mège, qui venait de lire Je mémoire de M. Ed. Barry, et qui ne paraît pas, du reste, en avoir saisi très exactement le sens, avait puisé là tout ce qaï[ savait de Schœpflin et de Tinscription. Il n'avait évidemment pas ouvert ÏAlsatia Uhistrata; il y eût trouvé tout autre cho54^ que ce qu'il indique, ainsi que nous le montrerons plusloin.U aurait pu voir, s'il avait connu le monument original, s'il en avait obtenu uno^ photographie ou même un bon dessin, que la gravure publiée dans ÏAlsatia Uhistrata n'est pas sans valeur, et que même, en divers points, eHe est préférfiblc à la vignette qu'elle reproduit.
En 1861, M. H. Monin, ancien élève de l'École normale el professeur à Besançon, s'exprimait ainsi : « Il y a un basrelief de Leherennus à la bibliothèque de Strasbourg, monument trouvé eu Alsace, mais probablement élevé par quelque centurion ou tribun de la nation des Tectosages. Le dieu tient de la main droite une lance ou mi étendard. Le coq, symbole
(1) Archéol. pyrénéenne^ Toulouse, in-S^, t. U, 1860, pi 203.
grec peut-être plutôt que gaulois, est perché à peu près à la la hauteur de Tépaule. Il y a Une inscription au-dessus, mais on n'y lit plus que les letties LE....NHVS(1). » L'auteur ne révèle pas la source de ce renseignement; mais il n'est pas malaisé de reconnaître qu'il l'a puisé dans la Revue archéolofjique de 1844, qu'il cite un peu plus haut.
Enfin, en 1873, M. Alfred Garaven-*Cachin, à propos des dieux d'origine gauloise, avait eu soin de rappeler que M. Du Mëge a reproduit les traits du dieu Leherennus, d'après un bas-relief existant à la bibliothèque de Strasbourg (2).
L'article de Mérimée est encore ici perdu de vue, mais son eiïet médiat ne s'en fait pas moins ressentir. On voit quel chemin a fait celte lecture purement conjecturale, produite au hasard, sans aucune enquête sur l'histoire du monument. On peut constater en même temps que tous les archéologues dont nous venons d'énumérer les travaux, ont accepté comme un fait acquis le nom de Leherennus que la vignette insérée dans la Bévue archéologique ne montre même pas.
Je dis que Mérimée n'avait fait aucune recherche au sujet de l'origine du monument ; et, en effet, s'il avait ouvert l'Ainatta iUustrala de J.-Dan. SchœpQin, il eût trouvé dans la planche première de cet ouvrage, sous le numéro lY, cette même stèle ainsi commentée :
« Inter profana Alsatis Romanae monumenta lapis est^ quem anno 1737 Argentorati in cella subterranea reperi, cujus iconisroum tabula prima monumentorum exhibée. Saxum ana^ glyptici operis, in quo, tunicatus, chlamydatus, galeatus, caligatus, cum ense appenso, miles est, dextra qui lanceam sinis^ tra clypoum tenet, ad cujus latus sinistrum ponitur signum militare, in quo gallus gallinaceus stat. In margine lapidis legitur LESONTIVS. Habitus et armatura militis eo schemate »istuntur, quo Diodorus Siculus {Bibl.y lib. V, p. 307, 310, éd. Wechel) milites Galles describit (3). »
{\) MontimenU det anciens idiomes gauloist Besançon, 1861, in-S», p. 22. (S) Le Tarn et ses tombeauxy Albi, 1873, in-8^ p. 161. U) AUaiiA illuitr., Colmar, 1751, in-fol , p. 520-522.
T. iik 23
Schœpflin décrit ensuite le vêtement, les armes, renseigne: il poursuit :
« In superiore parte lapidis legitur LEPONTIVS. Vocem hanc praîcesserant alise, summitati lapidis, juncli olim, deio abscissi, insculptse. Nomen nationis fuit ex qua miles nosler ortus. In Rhœticaenim Lepontiorum natione oritur Rhenus... Lepontii Argentorati eo tempore prœsidio esse poiuerunt quo miles hicdecessit atque monumento ornatus est. Militis er^o nostri nec nbmen, nec munus, quod in militia gessit cognoscimus. »
Voilà quelle est la base de la seconde opinion. Schœpflin a lu LEONTIVS, comme il le déclare d'abord, comme en témoigne aussi la gravure qu'il publie, et sans observation préliùiinaire, sans oiïrir au lecteur aucun motif déterminant, il adopte un peu plus loin la lecjon LEPONTIVS, absolument arbitraire* Cette lecture pai'aît bien l'étonner un peu loimême. Lepontius est un ethnique. César, Strabon, Pline, Plolémée ont mentionné les Lepontii, un petit peuple des Alpes. chez lequel le Rhin (suivant César), le Rhône (suivant Pline! prend sa source (1). Mais le savant auteur de VAlsatia illustrata ne pouvait pas croire que l'inscription n'offrît qu'un ethnique ; et sans se rappeler que d'autres noms de nations tels que Gallus, Romanus, Germanus, Belgius ont été aussi des noms d'hommes, il déclare que la pierre portait primitivement à son sommet d'autres mots qui ont été détruit» (2). Lepontius, le seul mot qui ait échappé à cette destruction gratuitement supposée, indique seulement la patrie du guer- •rier.
(1) Csesar, Bell. GalL, VI, c. 10, Rhenns autem oritur el Lepontils (|ui Alpes incolunt. — Strab., Géogr., IV, p. 204, — PUn., Hist. nd/., Ul| §20- Fontem RhodaDi accolunt — Ptol., Geogr., UI, 21, § 38. — Cf. CeUarias, Sotitia orbis anL, édit. de 1731, 1. 1, p. 423 et p. 541. — B. d'AuvUIe, Solùx de fane. Gaule, 1760, p. 409. — Walckenaer, Géogr, anc, des Gaules, 1839, 1 1, p. 556, t. II, p. 64.
(2) M. L.-W. Bavenez, qui a pul)lié à Mulhouse une traduction du livre de Schœpflin, sous le titre de l* Alsace illustrée^ ne parait pas avoir compris le passage relatif à cette stèle qu'U nomme le monument de Lepontius, « Le mut se trouvait, dit-il, précédé de quelques autres ; mais il disparut lorsque la pifrrt fut brisée, » T. U, 1851, p. 117.
LN FACX DIEU.
Toutes ces conjectures, je n'hésite pas à !c dire, doivent ë Iru mises do c6té avec celles qui se rallachcnt au prétendu Hjehcrennus. Le bas-relief, que j'ai pu voir pour la première fois en 183i, portait ce que te dessinateur de SchœpQin y
avait reconnu, ce qu'il a fort bien rendu dans sa planche; c'est-à-dire LEONTIVS. Un défaut dans le grès a obligé le lapicitlc à laisser un petit espace vide entre les deux premières syllabes, c'est un accident dont nous connaissons d'autres exemples, et en cet endroit le caractère P n'a jamais existé.
L'introduction de ce caractère se justifiait en quelque 5ort>' par r&gn que, jusqu'à présent, les antiquaires ont attribué au monument. Sans avoir fait, probablement, une élude approfondie de la chronologie onomastique, Schœpflin étail dd homme trop instruit pour croire que le nom grec .\EsvT'.;;fiii répandu en Occident à l'époque des guerriers gaulois décnl^
par Diodore de Sicile, c'eat-à-dire en un temps voisin de l'èrr chrétienne. A cet égard, il faudrait louer Schœpflin davoit éprouvé des scrupules qui l'auraient conduit à chercher qw'que combinaison qui ne fût pas désavouée par l'histoire.
Un détail laissé de cdté dans le coounentaire de VAlsatia illustrata, à peine exprimé dans la gravure primitive que reproduit en ce point la vignette de M. Borry, entièrement supprimé dans celles de Mérimée et de M. du Mëgc, va cependant nouf
l'N FAUX DIEU. 357
uder à retrouver l'âge approximatif du monument, et à corroborer la lecture LEONTIVS. Il s'agit de la fibule qui attache le manteau du guerrier. Ce pclit ustensile est très caracléristique ; il appartient à la catégorie des agrafes en forme de croix lalinc, qui étaient lixéessur l'épaule de telle façoa que la gaine enveloppant l'aiguille fût tournée en haut.
Flbulc (le bronia, gnoiltor mete, (CftHccUan de M. J.-C Cnlia.]
J'ai déjà, il y a une dizaine d'années, décrit amplement cette sorte de fibule dans un article spécial de la Revim arcbéoloyi'yi/e; cl je crois avoir fourni quelques bons argumenta pour sa classification à la fm du iv* sii;clc et au commencement du v* (i). L'a des monuments que j'ai cités à l'appui de cette opinion est le célèbre diptyque d'ivoire de Monza, qui, comme le savent
(■} Fil/uitt antiquft à pas de t du préteot vulaiMe.
!, dsDi la Rev. arckéoL, 1836, p. 103. — P. 130
tous les antiquaires, donne deux fois la représentation de cetU; espèce de fibule (1). Or la première feuille de ce diptyque nous offre l'image d'un guerrier qui a la plus grande analogie avec celle du Leontîus de Strasbourg. Pose, tunique courUet manteau tombant fort bas, lance, bouclier circulaire avec umbo, épée à pommeau trilobé, forme des chaussures, et enfin fibule à gaîne élevée presque verticalement, tout cela se retrouve dans les deux bas-reliefs et accuse un âge commun. Un des personnages est casqué, l'autre a la tète nue; un de^ deux monuments est très finement achevé, comme il con\-ienî à un ivoire impérial ; l'autre est assez grossièrement taillé dan> une matière peu favorable à Fart du sculpteur. Voilà les différences qui ne font pas obstacle au rapprochement que nous établissons.
D'autres diptyques nous montrent la même fibule. L'un autrefois conservé dans le monastère de Saint-Junien (dîptychon Comodoliacense), représente le consul Flavius Félix (an 428) (2).
Un autre encore, appartenant à la cathédrale de Novare, offre sur ses deux feuilles des personnages dont l'un a la fibuJe sur l'épaule gauche, tandis que l'autre la porte sur l'épaule droite. Il est aussi du v*^ siècle (3).
Le diptyque Riccardi, autrefois à Florence, représente Rome et Constantinople ; le manteau de la première de ces villes est fixé au moyen d'une fibule de forme un peu moins ancienne dont la gaîne est encore tournée en haut, comme celles des monuments qui viennent d'être rappelés; et cet ivoire, aujourd'hui conservé au Cabinet impérial des antiquités, à Vienne,
(1) Ant.-Fr. Gori, Thesaw-us veter. diptychor, 1739, fol., t. H, pi. MI, p. 219- 242. — Frisi, Memorie stor. di Monza, 1794, in-4o, t. HI, pi. XII, p. 9. — Edm- Oldfield, Notices of sculpt. in ivory, Loncire8,18o6, in-4^ pi. II, p. 4 et 34. — Fr. Piilszky, Catal. ofthe Fejérvary ivories, Liverpool, 1836, in-S», p. 19. — Labarle. Hîst. des arts industriels au moyen âge. 1864, album, t. I, pi. II.
(2) Joh. Mahillon, Annal, ord. Sancti Bened,, t. lil, 1706. pi. à la p. ^^^ lib. XXXVII, § 9S. — Ans. Banduri, Imper, orient., 1711, t. II, pi. k la p. W^ — Gori, Thés. vel. dipt., t. I, — au sujet du monastère de Saint-Junien, Contodoliacensis abbatia, voir Gallia christ lana, t. II, col. 532.
(3) Gori, Ibid,, t. IK pi. IV, p. 200.
est considéré par M. Franc. Pulszky comme appartenant à l'époque de Justinien (1).
n faut toutefois remarquer que la fibule donnée ici à la ville de Rome ressemble plus particulièrement à celle qui attache le manteau de Constantin III, tyran (407-411), sur un sou d'or frappé à Trêves, portant au revers la légende Victoria aavggg (2). Si Inattention de Schœpflin avait été attirée sur les monuments qui viennent d*étre énumérés, nous ne pouvons douter de la solution qu'il eût adoptée. Mais il n y a aussi aucune raison de s*étonner de ce qu'en 1751 l'archéologie comparée, qui existait à peine, ne lui soit point venue en aide.
Transportons-nous à l'époque indiquée par les renseignements dont nous sommes maintenant en possession, et nous trouverons le nom de Leontius devenu fréquent parmi les personnages historiques, ce qui implique une diffusion assez générale tant en Orient qu'en Occident. Pour ne citer que quelques exemples :
Années.
Domitius Leontius, préfet du Prétoire 338
Fla\'ius Leontius, consul ordinaire 344
Leontius, patriarche d'Antiocbe 348-357
Leontius, préfet de Rome 355
Saint Leontius, évoque de Fréjus 391 (?)-450
Leontia (inscript, de Rome ; Santa Maria in Via lata) . 402
Leontius, évéquo d*Ancyre 404
Leontius, prêtre à Rome (Gruler, 1054, 5) 405
Leontius, père d*Eudoxie (femme deThéod. H) ; dates
de celle-ci 421-460
Leontius, évéque d'Ascalon 449
Leontius I, empereur 484-488
(1) Gori, Ibid., t. II, pi. IX. Il est vrai que la fibule qui attache lo manteau de la figure dp Rome est décorée de pendeloques comme on en voit à la fibule de Justinien, dans le magnifique médaillon d'or trouvé à Césarée de Cappadoce en HSt, publié par Cl.-G. de Boze, Mém, de VAcad. des inscr., 1759, t, XXVlt p. 523. — D. Thom. Mangeart, Introd, à la science des méd,, 1763, in-foL, pi. I, n» 1. — Pinder und J. Friedlœnder, Die MûnzenJustinians, 1843, pi. II, mais ces pendeloques se voient sur des monnaies de presque tous les empereurs à partir de Julien. Un détail qui n*a pas encore été relevé, c'est la gaine ornée de pétales que montrent et le grand médaillon de Justinien et les deax volets du diptyque de Novarc.
(2) H. Cohen, Descript, hist. des monn. frappées sous temp, rom,, t. VI, pi. XMI, n* 3.
Leontius (inscript, de Moron en Espagne) 494-575
Leontia, fille de l'empereur Léon 457-474
Leontius, évêque de Sozusa. — Autre, évéque d'Hélé-
nopolis 536
Leontius, évoque de Bordeaux 54f (?)-564
Leontia, femme de Phocas 602-610
Leontius II, empereur (1) 695-698 (?)
Ajoutons que le guerrier appuyé sur sa lance et sur son bouclier forme le type d*un certain nombre de belles nlonnaîes d'argent portant toutes la légende gloria romanorym, au revers des effigies de Théodose U (408-4S0), de Léon P' (457-474), de Zenon (474-491), d' A nastase (491-518, de Justînien (527-565); et que le rapport de ce type avec la figure sculptée sur le basrelief de Strasbourg est si frappant qu'on paurrait être tenté de chercher dans le guemer que représente ce monument une image du premier des empereurs du nom de Léonce. Mais, d'une part, le style du bas-relief est trop ancien ; d'autre part, on admettrait difficilement qu'un empereur fût désigné par son nom tout simplement, sans les iilres Dominus Noster et Au^ustus qui étaient de formule. Ainsi donc nous ne devons voir sur le bas-relief qu'un simple signiferàe quelque légion.
Le lapicide, en gravant le nom leontius, avait commencé à tracer un o près de I'e. Mais la pierre avait éclaté sous son ciseau ; il transporta donc ce caractère au delà de la mauvaise veine; cependant aujourd'hui, malgré cette précaution, le se-
État actuel. — Demi-grandeur.
coud O est encore entamé. Le t se présente avec une traverse
(i) Les ioscriptions chrétiennes des iv» etv« siècles de Rome, de Breaciaet d'autres villes offrent un certain nombre d'exemples des noms Leontius et Leontia. Voir par exemple : Muratori, Nov. thesaur, insaipL, 1895, 4; 1M0,3. 6; 1912,3; 19IS. 1; 1971,8; etc.
supérieure oblique et sinueuse. H est évident que c'est ]à une forme assez ancienne, puisqu'elle se montre sur des tablettes de bronze tout au commencement du i*' siècle de notre ère ; mais elle était encore en usage quatre siècles plus tard, ainsi qu'on peut s^en assurer en examinant les copies d'inscriptions chrétiennes publiées par H. J.-B. de Rossi ; lesquelles nous offrent une série très régulière de textes datés où ce caractère est traditionnellement conservé et qui serait beaucoup plus étendue, si le savant épigraphiste romain n'avait pas été fort souvent contraint de reproduire des inscriptions dont il n'existe plus que des copies imprimées (1).
En définitive, nous sommes parvenus à ce résultat : le bas*
relief de Strasbourg, loin d'être, comme on Ta supposé, plus
ancien que certains autels portant réellement le nom du dieu
Leherennus, est une œuvre contemporaine du Bas-Empire; il
n'y faut point voir l'image d'un dieu de la guerre, car il a été
exécuté à une époque où le christianisme était complètement
ëlabli dans les Gaules. Jusqu'à présent, rien ne ne nous prouve
que le culte du dieu Leherennus se soit étendu au delà de la
région pyrénéenne où son existence a été constatée par nos
plus anciens épigraphistes.
(1) Inscriptione* ehrUtianx vrbU Bomm^ 1861, n« 112 (anno 352) & n» 928 (inDo S03]. On se demande comment dans le groupe formé par ce T si reconnaissable sum d*an I, Mérimée a pu voir un H ; caractère qu'il devait examiner d'autant plus soigneusement qu'il était Insolite à cette place dans le nom de Leherennus. On se demande encore comment, entre les lettres E et N, on pourrait trouver la place nécessaire pour intercaler les quatre caractères HERE, tans lesquels le nom du dieu pyrénéen ne saurait subsister.
NOTE