‹ Œuvres ... réunies et mises en ordreChapitre 204 sur 280 · ET DES USTENSILES · texte numérisé non relu

ET DES USTENSILES

(Extrait du tome II do> la Revue archéologique ^ 1845-46,

2« partie, pp. 500-519.)

Un membre distingué de rAcadémic royale de Bruxelles, M. le chanoine de Ram, présenta Tannée dernière, à celte savante compagnie une figurine de bronze trouvée, eu 1841, à Casterlé, et communiqua en même temps une courte note (1), dans laquelle il émettait Topinion que ce monument représente riIercule-Ogmius des Gaulois. Nous reproduisons ici la figure de cet Hercule, d'après le dessin qui accompagne le travail de M. de Ram dont nous allons tout d*abord exposer la manière de voir.

Suivant le savant académicien , « celte statuette, haute de 21 centimètres, est presque entièrement semblable à celle qui a été trouvée en 1839 par des ouvriers occupés à creuser le canal du port de Calais, etqui futpubliée parM. Pagart(2). Cette dernière cependant n*a que 13 centimètres de hauteur. » Nous ne répéterons pas ici la description de la figurine de Casterlé, puisque le dessin ci-après la rend superflue. Remarquons seulement que dans le monument de Calais c( le bras droit est levé et la main percée d'un trou qui très vraisemblablement

(1) Bulletin de C Académie royale de Bruxelles ^ t. XI, n« 2, p. 38 et suiv., avec une pi. 11 th.

;2) Mémoires de la iiodété de* Antiquaires de la Monniet t. V, p. 351.

était traversé par une verge métallique, faisant partie soit d'une aime, soit d'un allribut quelconque, et que la pose du bras gauche, dont la main est fermée, parait indiquer que la partie inférieure de l'objet que tenait la main droite passait aussi dans la main gauche.

Les deux figurines ont cela de commun.

qu'elles sont percées verticalement d'un trou cylindrique, assez large, dont l'orifice entame le sommet de la tète.

« A en juger par la planche insérée dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de la Morinie, dit M. de Ram, le monument de Casterlé est travaillé avec plus de soin que celui de Calais. On pourrait en déduire qu'il serait peut-être un peu moins ancien. »

Nous citons à dessein cette phrase parce qu'elle contient l'énoncé d'une théorie archéologique que nous considérons comme complètement erronée, à savoir, que plus un monument est grossier, plus il faut le placer haut dans l'échelle chronologique. « Sans aucun doute, continue M. de Ram, l'une etl'autre statuette représentent la même divinité gauloise. M. Pagarl, auquel nous avons emprunté la description du monument de Calais, croit que sa statuette est du siècle gui a précédé finvasion romaine daiis les Gaules ou de la première N* 1. Brenic il eent. moitié du siècle qui l'a suivie. 11 ajoute qu'elle appartient à l'art gaulois pur, mais non pas, si l'on veut, à cet art dans son enfance, et tel qu'il nous apparaît dans les médailles gauloises, qui offrent un travail vraiment barbare, et où les figures sont ce que l'on peut voir de plus informe et de plus disgracieux, mais à une époque où les artistes gaulois, sans faire beaucoup mieux que des

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ébauches grossières, avaient néanmoins eu connaissance des produits de Tart romain et cherchaient à Timiter.

Nous demanderons ce que c'est que Vart gaulois pur et comment il serait pur s'il était basé sur Timitation des œuvres romaines, ou bien encore comment les Gaulois auraient cher-chéà imiter Tart romain un siècle avant Tinvasion.

Tout ce passage, qui au reste n'appartient pas à M. de Ram, présente un tissu inextricable de contradictions^ et nous croyons, qu'après un examen plus approfondi qu'il n'a peutêtre pu le faire, le savant chanoine eût renoncé à le citer.

M. de Ram, adoptant toujours l'avis de M. Pagart, croit, comme nous l'avons dit plus haut, que la statuette de Gasterlé représente l'Hercule Ogmius; il lui semble que la description que Lucien donne de ce dieu , convient presque en tous points aux statuettes trouvées à Calais et à Gasterlé.

Ici encore nous sommes d'un avis différent. Que dit Lucien : « Les Gaulois, dans leur langue, nomment Hercule Ogmius, mais ils figurent ce Dieu d'une façon tout à fait étrange. C'est, suivant eux, un vieillard parvenu au dernier degré de l'Age iyipiù^ iç To Icr/axcv), chauve sur le devant de la tète, ayant complètement blancs les cheveux qui lui restent, ridé et hùlé jusqu'au noir comme sont les vieux marins; on supposerait que c'est Charon ou Japet, sortant des profondeurs du Tartare, ou toute autre chose, plutôt qu'Hercule. Cependant, bien que fait de la sorte, il n'en a pas moins reçu tout l'attirail d*Hercule. £n effet, il est revêtu de la peau du lion et tient de la main droite une massue; il porte un carquois suspendu (1), et de la main gauche il présente un arc tendu, et en cela c'est véritablement un Hercule (2). »

Qu'y a-t-il dans tout ce passage qui se rapporte à la figurine

(1) Cest du moin» ainsi qne nous tradui^^ouB : tô p6naXov ï-^ti èv ty; Ulii xai tûv YwpuTOv icapripxritai ; la version donnée par M. Pogart porte:» Sa mossue de la main droite, sou carqaois et son arc dans la gauche ; n ce qui n'est pas exact, et, de plus, a l'inconvénient d'être contraire aux idres antiques. Nous ne connaissons pas de figure de divinité tenant i^on arc et son carquois à la main. Hercule, au contraire, est souvent représenté portant un carquois sur le dos ou suspendu à la hanclic.

(2) Lucion, LV, I.

T. IV. |.i

de Casterlé ? rien absolument, si ce n'est la massue qu^elle a perdue. Mais où sont la peau de lion, le carquois, l'arc que la main gauche tendait en avant? Au lieu de ces attributs caractéristiques, que remarquons -nous dans cette fig^ire? une épaisse chevelure retenue par une torsade, et surtout une villosité complète que Lucien n'eût pas oubliée, si elle eût appartenu à son Ogmius. Certainement ce n'est pas là ua vieillard brisé par l'âge, et nous ne pouvons y voir qu'un être fort robuste.

Ce n'est pas tout : dom Martin, l'auteur du Traite de la religion des Gaulois^ prétend que Lucien, trompé par les attributs, a donné à tort le nom d'Hercule à Ogmius, et que ce nom doit s'appliquer au Mercure barbu des Gaulois. Quant à Hercule, dom Martin pense qu'il n'a jamais été représenté dans les Gaules autrement qu'à Rome et dans la Grèce.

Lorsque notre savant collaborateur, M. J. de Wîtte, eut connaissance de l'article de M. de Ram, il se rappela un Mémoire que nous avions publié en 1840 sur des Figurities de fer (1) prétendues gauloises, et que nous avons restituées au moyen âge; et, frappé de la ressemblance qui existe entre ces figures et celles que décrit M. de Ram, il adressa à l'Académie royale de Bruxelles dont il a l'honneiu* d'être le correspondant, une note (2) ainsi conçue : « L'on sait aujourd'hui, d'une manière certaine, que toutes ces figurines d'un travail grossier et barbare, représentant, la plupart du temps, une espèce d^Hercule d'un caractère sauvage, loin de remonter à l'époque des anciens Gaulois, appartiennent toutes, sans exception, à Tart peu avancé du xiv" et du xv' siècle. »

Le savant chanoine ayant inséré dans le Bulletin de t Académie une réponse dans laquelle il priait M. de Witte de fournir les preuves sur lesquelles son opinion se fonde (3), ce

• (1) Èém. de la Société roy. des Antiquaires de France^ t. V de la nonTelIe série, p. 388 et pi. XII. Un exemplaire du tirage a part de cette notice a été offert à rAcadémie royale de BruxelleSi ainsi que le constate l'accusé de ré> ceptioQ signé de M. Quételet, en date de 1841. — V. p. 48 du prèseat volume.

(2) Bullet, de VAcad. roy. de Brux., t. XI, p. 214.

(3) làid., p. 215, et t. XII, p. 338.

dernier se rendit promplemcnt à ce vœu, «t la dissertation qu'il fit paraître à ce sujet (1) aurait pu convaincre un esprit moins prévenu que ne semble l'être celui de M. do Ram en

N* 1 CoUKlioB Lune ;

faveur de l'antiquité celtique des monuments de Casterlé et de Calais.

La figurij publiée par M. Pagart, on se le rappelle, a les bras disposés de telle façon que l'on reconaall qu'elle a dû porter une tige passant à la fois dans la main droite et dans la

(I) BulMin de fAcad. rtiy. dt Bruxellet, t. XII, p. 54i.

main gauche; cette particularité se remarque, en ciTet, dans la statuette appartenant autrefois à M. Alfred Lorne et qui' nous reproduisons sous le n° 2. Lorsque noua la décrïvîm»^ pour la première fois, cette figure nous parut moderne eu raison de sa ressemblance avec une autre qui l'est certainement (puisqu'elle est encore fixée sur un monlant de scrrun' fabriqué aux\'*' siècle). Aujourd'hui nous pouvons fournir une preuve plus con- ■ cluanle encore à l'appui de notre opinion. Un de nos collègues de la Bibliothèque royale, M. Duchalais, possède une paire de grands chenets do fer, forgés, très vraisemblablement au commencement du xvi° siècle, et qui sont ornés chacun d'une figure velue tenant une massue transversale, précisément semblable à notre n" 2, qui provient certainement aussi d'un chenet conune le prouve l'attache qui existe au dos du personnage.

M. de Witte s'était servi, dans sa réponse, des arguments que lui fournissait notre travail, imprimé en J8iO.

ainsi que nous l'avons dit, alors que nous n'avions à nous occuper ni de la figure de Casterlé ni d'autres figures de bronze semblables qui nous étaient conw» *, CoiL Lorne; ter, nuos, mais qu'il n'eiitrait pas dans notre plan de décrire, puisque nous voulions simplement faire revenir les archéologues sur l'antiquité celtique attribuée k certains monuments par la raison qu'ils sont de fer. Ce métal ne paraît pas avoir été employé par les Romains pour la fabrication des statues ; sa rudesse et sa couleur sévère répondent d'ailleurs à l'idée que l'on se fait des mœurs d'un peuple barbare, voilà sur quoi l'on se fondait. Nous croyons avoir démontré que l'origine des figurines de fer ne

remonte pas jusqu*aux temps celtiques, et du moins avonsnous été assez heureux pour convaincre M. de Ram en ce qui concerne deux des personnages velus appartenant à M.Lorne (les n"*' 3 et 4 ci-dessus). Le savant chanoine, dans un troisième article (1), ne fait de réserves qu'en faveur de la plus grande des trois (V. le n** 2 ci-dessus), et celle-là précisément est du XVI" siècle, tout comme les chenets de M. Duchalais.

D'abord M. de Ram demandait à M. de Wilte des preuves de son opinion. Celles-ci fournies, le savant académicien réclame, dans son dernier article, des preuves positives. Nous ne connaissons qu'un genre de preuves qui pourraient satisfaire un antiquaire aussi rigoureux que M. de Ram; elles consisteraient à exhiber le procès-verbal de fabrication de la figure de Casterlé, et de notre côté nous pourrions exiger cette garantie pour croire à l'antiquité celtique du monument. Mais nous sommes moins sévères, et nous consentirions bien volontiers à reconnaître cette ligure pour gauloise, si Ton pouvait nous indiquer autant défigures seulement analogues, indubitablement antiques, que nous en montrerons d'incontestablement modernes. Nous cesserons donc pour un instant de nous occuper de la statuette découverte à Caterlé, et nous nous bornerons à exposer nos observations sur les figures veluesy de quelque matière et de quelques dimensions qu'elles soient.

Il y aurait un bien curieux chapitre à écrire sur le besoin que semble éproiiver l'art de puiser dans le domaine du merveilleux lorsqu'il s'agit d'enfanter l'ornementation. Il semble que rimage des objets réels que produit la nature soit impuissante k satisfaire le caprice de l'œil, et qu'il faille y suppléer par des combinaisons monstrueuses dont les lignes bizarres échappent au contrôle de la raison. Aussi dans l'antiquité

(1) BulL de VAcad. roy, de Bi'ux., t. XU, 2* part., p. 84 et suîv. On remarquera que Tune des figures que M. de Ram admet comme modernes porte un bouclier orné d'une espèce d*armoirie composée d*un losange ou fusée et d'un chef contourné. L'autre, fixée sur un montant de serrure, portait certainement nno massue transversale comme la statuette de Calais et celles qui ornent les chenets de M. Duchalais.

vayons-nous les gorgones, les harpies, les sphinx, les centaures, les sirènes et les hippocampes régner sur les firîses^ les antéfixes, les étoffes, les bordures de toute espèce.

Le moyen âge reçut tous ces types, et, tout en leur Atant quelquefois leur caractère mythologique, il ne les conserva pas moins dans leur forme générale jusqu'au temps où la renaissance vint leur rendre leur pureté classique.

Entre les types fantastiques employés au moyen àg'e dans la décoration des meubles et des édifices, il en est un cependant qui (comme le diable) semble avoir été étranger à l'antiquité, du moins quant à la forme extérieure; nous voulons parler d'un homme velu à l'aspect sauvage. Il y a plusieurs raisons pour que les anciens ne l'aient pas figuré. En général, ils évitaient de représenter des images répugnantes et contraires au principe du beau. Les gorgones, par exemple, présentent quelquefois l'ensemble le mieux calculé pour inspirer l'effroi, mais encore leurs traits sont-ils réguliers, n^ont-ils rien de dépravé. Un vase grec, il est vrai, nous montre Apollon en présence d'une figure grotesque, dont la tète est ceinte de bandelettes, qui tient une lyre à la main, et qui est revêtu d'une peau de bête (1). Mais il y a tout lieu de croire que ce monument retrace une scène de théâtre, où quelque infortuné et ridicule Marsyas paraissait avec une peau d'emprunt, afin d'être écorché en public. Nous avons néanmoins voulu citer cette exception pour que l'on ne pût pas nous l'opposer.

La villosité donnée aux figures qui nous occupent est une suite de leur état de nudité, parce qu'aux yeux des gens du moyen âge la nudité rapprochait l'homme de la brute. Dans l'antiquité il n'en était pas de même ; la nudité n'exprimait pas l'état sauvage. Les dieux, les héros, les rois étaient représentés nus ; tandis que les habitants des contrées éloignées des centres de civilisation étaient figurés avec une profusion de vêtements qui ne laissait pas apercevoir la moindre partie du corps. De là ce barbare de convention qui se voit

(1) Élite des Monuments céramographiques, t H, pi. 61. -^ Passeri, tab. 123.

ËMPI^OYÉES AU MOYEN AGB.

sur tant d*arcs de triomphe, muni d'un bonnet, d'un pantalon, de bottes, d*une blouse à manche ; en un mot, beaucoup plus vêtu que ses vainqueurs.

Le sauvage velu est une ' création contemporaine de la chevalerie; une fois les paladins errants inventés, il leur a fallu des adversaires en dehors des données communes de rhumanité. Cette villosité, symbole de force, de coertion, apparatt au xni« siècle dans les vignettes du Roman de la Rose. Nous extrayons d'une belle copie de cet ouvrage, conservée à

N» 5. Bibl. de Meaut. Mi. mr réHn, 91 mill.

la Bibliothèque municipale de Mcaux, une des peintures où se trouve li vilain dangier (dominus, dominator, domiger, dangier) ; dans ce volume tous les personnages masculins ont

le menton rasé; le dangier seul porte une barbe loufTae, el sous sa robe on voit passer de long^ poils. Cette particularité qui pourrait être contostéc nous a semble évidente, non seulement dans celte vignette, niais dans une autre encore où l'on voit : comment le vilain daiiffier chaça lamant hors du vergier. Dans l'une et l'autre, le dangier, bien que velu, porte une courte tunique ; c'est là un effet de la pudeur du xin" siècle, et dans le même ouvrage nous voyons Vénus, In mère au dieu d'amour, habillée comme la Vierge. D'ailleurs il n'y a qu'analogie et non pas parité entre le dangier et les sauvages enchanteurs.

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