PL. IV, V, VI, VII
Il y a environ cinq ans, des ouvriers, en fouillant, dans la plaine voisine de Tarse, trouvèrent parmi des subslructions que les habitants du pays croient être les restes d'une église (opinion qui n'a pas une grande portée), des bijoux et des médailles d'or qui devinrent la propriété d'un Arménien. Parmi ces objets précieux trois médaillons se faisaient remarquer par leur module exceptionnel et leur beau relief. On en fit des surmoulés de plomb qui furent envoyés en France, et que mon savant confrère, M. Paulin Paris, voulut bien me faire voir en 1865. Le trésor de Tarse, après diverses vicissitudes qu'il est inutile de rapporter, vient enfin d'être acheté par MM. RoUin et Feuardent qui l'ont divisé et cédé à divers amateurs d'antiquités. L'un d'entre eux, M. le comte Michel Tyeskiewic'z, a fait l'acquisition des trois plus grands médaillons déjà cités, et d'un quatrième portant l'effigie d'Alexandre Sévère. Avec une bienveillance à laquelle il nous a depuis longtemps accoutumés, M. le comte Tyeskiewic'z m'a permis de publier les magnifiques monuments dont il a enrichi son cabinet (1). Les bijoux sont devenus la propriété de M. Gio-
(1) En 1860, M. le comte Tyeskiewic'z a fait généreusement don au Musée du
vanni de Demetrio qui forme à Alexandrie une excellente collection de médailles et d'antiquités. Quant atix monnaies de module ordinaire, elles ont été réservées pour la Bibliothèque impériale avec un soin qui fait honneur à MM. RoUin et Feuardent.
Je commence naturellement par la description des magnifiques médaillons de M. Tyeskiewic'z quoique leur âge ne soit pas aussi certain que celui des monnaies. Mais leur beauté, leur qualité de monuments uniques commandent notre attention immédiate.
N* 1. Busle tourné à droite d'Hercule imberbe, coiffé de la dépouille du lion néméen dont les pattes se nouent sur la poitrine du dieu.
^. BACIA6YC AA6ZANAPOC. Alexandre le Grand couvert d'une armure» monté sur un cheval au galop, tourné vers la droite» lance un javelot contre un lion. Une peau de panthère sort de housse. Module, 67 millimètres de largeur, 63 de hauteur. Poids, 98«%65. (PI. IV.)
N"" 2. Buste barbu, diadème, tourné à gauche : la poitrine est couverte d'une cuirasse, décorée d'imbrications comme une égide, et d'une figure d'aigle enlevant Ganymëde (1). Sur chacune des épauliëres ou bretelles, une Victoire tenant un trophée (SrXs^sps;) et un foudre.
1^. BACIA€(OC AA€IANAPOY. Victoire ailée, tenant de la main gauche une palme à laquelle sont nouées des bandelettes, et conduisant de la droite un quadrige marchant au pas. Module, 67 millimètres de largeur, 63 de hauteur. Poids, 93»**, 85. (PI. V.)
N*» 3. Tète diadémée d'Alexandre le Grand, tournée à droite, i^. BACIA€YC AA€IANAPOC. Type exactement semblable
Louvre d'aue belle série de mouuiueats antiques égyptiens, notainmeut de bronzes remarquables recuoillis dans les fouilles qu'il avait fait exécuter pendant son séjour en Egypte.
(1) Cest le type bien connu des monnaies d'IUum et de Dardanus de Troade, Mionnot, t. H, p. 656, u» 179, et p. 637, n» 183. — SuppL, t. V, p. 558, n»» 403 a îori; p. 5G5, n« 440; p. 573, n^ 480. On le trouve sur des bronzes impériaux iti* KauBtinc la Jeune a Gétu.
190 TRÉSOR DK TARSE.
à celui du médaillon n° 1. Module, 70 millimètres de largeur, 67,5 de hauteur. Poids, H0?%30. (PI. VI.)
Les disques d'or ne sont pas exactement circulaires ; on voit par les mesures indiquées ci-dessus qu ils sont légèrement elliptiques. Les bords de ces trois médaillons ont été amincis au moyen d'un martelage soigneusement exécuté qui se fait sentir principalement du côté des revers. Il me paraît donc probable, à en juger par cet état, qu'à l'époque même de leur fabrication, ils furent sertis dans une monture munie debélières, comme le beau médaillon de Tétricus autrefois conser\é au Cabinet des médailles de Paris (1), comme les nombreux médaillons, trouvés en 1797 à Szilâgy Somlyo, qui appartiennent au Musée de Vienne (2). Je suis conduit à croire qu'ils ont été portés à titre d'ornements ou peut-être de décorations militaires. On peut en conséquence les ranger dans la classe des phalères (3). A la vérité, les revers, qui offrent un assez fort relief, ne laissent' voir aucune de ces traces d'usure que l'on reconnaît sur la plupart des médaillons de Vienne. Mais ces revers ont pu être protégés par l'épaisseur de la monture qui formait un cadre saillant, ou qui était renforcée par des
(1) Mém. de VAcad. des Inscript., t. XXVI, p. 504. — J. de WiUe, Rechei-ches sur les empereurs qui ont régné dans les Gaules, 1864, pi. XXXU, n<^ 1.
(2) Steinbûcheli Notice sur les médaillons romains en or du Musée /. et A. <ie Vienne, 1826.
(3) Au sujet des phalères et des décorations militaires, ou peut consulter d'abord le mémoire précité de Steiubûchel, puis Borghcsi, Decad, XVif, osserv., 10, dans le Giorn. arcad,, 1840, t. LXXXIV, p. 235. — Cavedoni, Ann. deir Inst. arch., 1846, t. XVHI, p. 119. ~ Braun, ibid,, p. 350. — A. DeviUe, Dissert, sur un ornement représenté au revers de quelques méd. gaul. de VArmorique, 1847. — Ad. de Longpérier, Nouv, observ, sur un ornement repr. au revers de qq. monn, de VArmorique; dissert, sur les phalères, daos la Revue num., 1848, p. 85 et pi. VI; Notice sur les phalères, Rev, arch,, 1849, p. 324. — Akerman, On certain gaul. coins with the type of the charioteer, dans le Num, Chron., 1849. — Rein, Ann. delV Inst. arch., 1850, XXXII, p. 161, De phaleris... apud Lauerfort repert. — W. Henzeu, / doni militari de* Romani, ibid., p. 205. Otto lahn. Die Lauerforter phalerx, Bonn. 1860, in-4». — E. Dognée de Villers, Les phalères des guerriers romains, dans le compte rendu des Congrès arch. de France, 1868, t. XXXI, p. 29. — De la découverte des phalères d'argent, on a, dans ces derniers temps, conclu qu'il n'existait pas d'ornements de ce genre composés de pierres gravées; c'est là, suivant moi, une erreur sur laquelle je me permettrai de présenter quelques observations en publiant un appareil de phalères.
chevrons tels que ceux qui furent soudés à la partie postérieure des trois cercles formant l'entourage des médaillons d'or trouvés en 1715 à Velp près d'Arnheim (1).
L'un des médaillons du trésor de Tarse représente Hercule, le chef mythologique de la dynastie macédonienne ; un autre nous montre la tète d'Alexandre le Grand, avec une chevelure flottante qui, suivant Tingénieuse remarque faite par Visconti, au sujet de Mithridate Eupator, semble indiquer la reproduction d'une figure en marche rapide, comme serait celle d'un cavalier ou d'un conducteur de char. Au revers de ces deux pièces, le grand conquérant est représenté à cheval, et bien caractérisé par son nom et son titre au nominatif, êajtXsj^ 'AXc^jvSpôç ; tandis que le revers du troisième médaillon nous montre la Victoire dans un quadrige avec la légende txsCkitûq *AXe;dw3poj au génitif qui sous-entend NCxtj : la Victoire du roi Alexandre.
Les trois monuments, même celui qui ne représente pas ce prince, se rapportent également à lui. Dans ces conditions, quel peut-être le personnage barbu et diadème dont le buste est placé au droit du médaillon n"* 2?
Ce n'est certainement pas un empereur. A l'époque à laquelle appartiennent les médaillons, on n'eût pas encore osé attribuer à un chef de la République romaine le diadème des rois, abandonné aux tyrans des barbares, c'est-à-dire aux princes étrangers. Il faut descendre au temps de Constantin pour trouver la tête d'un auguste ceinte de cet ornement. Caligula avait failli l'adopter, et Suétone considérait ce caprice d'un fou comme un acte monstrueux : « Reliqua ut de monstro narranda sunt... Non multum afuit, quin statim diadema snmcret, speciemque principatus in regni formam converteret (2) ». D'ailleurs, il est une considération qui prime toutes les autres. L'iconographie des empereurs du Haut-Empire nous est bien connue pour que nous n'éprouvions pas la
(i) Cap(3r, Lelires de critique, de littér. et d'kist., Amst., 1743, pi. annexée ù la p. 179, — Tanini, fium, imp. t'ont, ab, Am, Band. edit, mppL, pi. VIU, n**» 1 et 7. (2) In Calig.f cap. 22.
i92 TRÉSOR DE TARSE.
moindre hésitation. Le médaillon ne représente aucun des souverains romains de ce temps dont nous possédions les monnaies ou les bustes. Nous devons donc chercher son nom parmi les princes grecs. Je dis un nom, parce que la série numismatique des rois ne nous offre pas les traits que nous voyons empreints sur le monument d'or.
Il est permis de croire que l'artiste a voulu représenter Philippe de Macédoine, le descendant d'Hercule, le père d'Alexandre, le vainqueur aux jeux olympiques.
Le caractère de la tète a quelque chose de réel qui indique bien clairement un portrait. Pourquoi l'artiste lui a-t-il donné de la barbe ? Ce détail était-il autorisé par la tradition, ou par la statue d'Olympie ? On pourrait penser qu'à défaut d'une image authentique de Philippe II, l'auteur des médaillons a consulté quelques monnaies des rois Philippe V et Persée, princes que les romains avaient connus et dont on conservait peut-être aussi des bustes dans ces bibliothèques où Ton a gardé tant de sculptures iconographiques (1). Peut-être aussi le médaillon représente-t-il, avec l'ajustement du roi macédonien, le père d'un autre Alexandre. Pour que cette supposition devienne intelligible, il est nécessaire d'examiner à quelle époque les grands médaillons ont été fabriqués.
Si nous avions des détails bien précis sur la découverte du trésor de Tarse, si les ruines parmi lesquelles il a été recueilli avaient été étudiées par un archéologue exercé, la question serait sans doute beaucoup plus simple. Mais lesrenseignements que j'ai pu obtenir ne sont pas de nature à nous éclairer. Je ne saurais dire, en effet, comment étaient déposés ou répartis les divers objets dont je vais donner la description, lesquels peuvent provenir soit d'une jcachette unique, soit, ce qui me
(1) U me semble qu'il serait téméraire d'admettre quHm artiste du iii« siècle de Qotre ère ait pu prendre pour le portrait de Philippe la tête barbue de Jupiter qui forme le type des télradrachmos de ce prince. C'est une erreur qui se conçoit chez Guillaume Rouille en son Prompiuaire des médailles. Oe nos jourSf nous avons vu Ingres {Apothéose d'Homère)^ à Timitatiou de Lebrun {Ba. tailles)^ transformer eu Alexandre androgyne la Minerve des statères d*or. Mais l'antiquité était, par ses notions religieuses, mise en garde contre des méprises de ce genre.
TRÉSOH DE TARSE. 193
semble plus probable, de deux tombes voisines. Les bijoux ne me paraissent pas tous exactement contemporains. Dans les monnaies, je distingue deux groupes. Le premier, qui s'arrête à la IX® puissance tribunitienne d'Alexandre Sévère (an 230 de J.*C.), le second, composé de deux aureus de Gordien m, dont Tun avec indication de la YP puissance tribunitienne (an 243 de J.-C). Il me semble que les trois grands médaillons, la plupart des monnaies, et une partie des bijoux doivent avoir été enfouis très peu de temps après la fabrication du médaillon d'Alexandre Sévère (pi. VII, n' 1), dont le revers est admirablement conservé, et qui, s'il porte quelques marques de coups du côté de la tète, les doit à la façon dont il a été manié depuis la découverte. Deux années de suite, en effet, j'ai vu les médailles de Tarse s'entrechoquer entre les mains des Levantins chargés de les apporter en France.
D'autre part, si l'on examine les types de revers, et la forme des caractères qui composent les légendes des trois médaillons, on reconnaît que les uns et les autres appartiennent au commencement du m'' siècle. Il existe au Cabinet des médailles un grand bronze (module 13) d'Alexandre Sévère, frappé à Périnthe de Thrace, au revers duquel l'empereur est représenté galopant sur un cheval couvert d'une peau de panthère OQ guise de housse (1). La pose du cheval et du cavalier est identique à celle du groupe équestre représenté sur deux de nos médaillons. Le type du troisième oiTre une très grande analogie avec celui du médaillon de coin romain, frappé pendant la YIII^ puissance tribunitienne du fils de Marnée (an 229 de J.-C.) (2). Nous allons voir pourquoi la mémoire des rois macédoniens se trouvait remise en honneur d'une manière toute particulière pendant le premier tiers du ni'' siècle. Pellerin déjà attribuait au règne d'Alexandre Sévère l'émission des monnaies de moyen bronze, frappées en Macédoine
(i) Seguin, Sumismata moduli max. ex cimeL Lud. XI V, 1704, pi. 24, n® 11.
(2) H. Coheu, Detcript, desméd. imp», t. IV, p. 32, n» 233. —Le revers d'uu luédailloQ de Sévère Alexandre, gravé dans le recueil do Seguin, pt. 22, u» 4, serait encore pins confonne à celui du médaillon d*or; tuais il parait probable que le dessin publié n'est pas exact.
avec Teffigie et le nom d'Alexandre le Grand. Eckhel les croit plutôt frappées au temps de Cai^acalla. Le style de ces pièces accuse l'influence romaine, et les deux savants numismatistes ont cherché dans quelles circonstances avait dû se produire la rénovation des images d'Alexandre.
La manie de Caracalla, qui se croyait un nouvel Alexandre, la piété du jeune Sévère, qui avait voué une sorte de culte au giand conquérant, fournirent tour à tour des arguments aux deux archéologues.
Dion Cassius et Hérodien nous disent que Caracalla avait rempli Rome et le Gapitole, et tous les temples, des images d'Alexandre, qu'il écrivit au Sénat que l'âme d'Alexandre était passée dans son corps ; qu'il se montrait en costume macédonien, qu'il avait formé une phalange dont les chefs avaient reçu l'ordre de prendre les noms de compagnons d'Alexandre (1). Spartien dit aussi : « Alexandrum magnum ejusque gcsta in orc semper habuit (2). »
Il est certain que la fabrication des trois grands médaillons de Tarse s'expliquerait fort bien en admettant qu'elle eût lieu sous le règne de Caracalla. Mais cinq ans après la mort de ce pseudo- Alexandre, les prétoriens donnèrent à l'empire un nouveau maître qui manifesta pour la mémoire du roi de Macédoine un zèle non moins grand, quoique plus raisonné.
Le fils de Mamée et de Gessius Marcianus était né à Arcé en Phénicie, dans le temple consacré à Alexandre le Grand, alors que son père et sa mère étaient venus assister aux cérémonies accomplies pour célébrer l'anniversaire de la mort du roi divinisé. C'est à cette cause accidentelle que, suivant Lampride, le futur empereur aurait dû le surnom que ses parents lui imposèrent (en laXIIP année du règne de Septime Sévère), ce Alexandri nomen accepit, quod in templo dicato apud Arcenamurbem Alexandre Magno natus esset, quum casu illucdie feslo Alexandri cum uxore pater soUennitatis implendœ causa
(1) Herodiao., Uistor., lib. IV, cap. 13. — Diouis., Hist. rom., lib. LXXVII, cap. 7.
(2) Anton, Carac.j cap. U.
TKÉSOR DE TARSE. 195
venisset ; cui rei ai*gumentuin est, quod cadeni die natalcm habethicMamseœ Alexander, qua ille Magnus excessit e vita. » ^Cap. V.)
« Omîna imperii ha;c habuit : primum quod ca die natus est qua defonctus vita Magnus Alexander dicitur: deinde, quod in templo ejus mater enixa est : tertio, quod ipsius nomen accepit (cap. XIII)... His accessit quod nutrix ei Olympias data est, quo nomine mater Alexandri appeilata est, Nutritor Philippus provcnit casu unus ex rusticis, quod nomen patri Alexandri Magni fuit. » Gap. XIII.)
Le même écrivaip nous a laissé une sorte de procès-verbal de la séance dans laquelle le successeur d'Élagabale opposait de modestes considérations aux acclamations du Sénat, parmi lesquelles il faut citer celle-ci :
u Magne Alexander, Dii te servent ! si Antonini nomen repudiasii, Magni prœnomcn suscipe. Magne Alexander, Dii te servent ! » (Cap. XI.)
L^historien dit encore :
•« Alexandri habitii niimmos plurimos fiyuravit : et quidem fiecireos aiiquanios^ sed plurimos tamenaureos.'^y (Cap. XXV.)
« Legit et vitanfl Alexandri quem praecipue imitatus est, etsi in eo condemuabat ebrietatem et crudclitatem in amicos, quamvis utrumque defendatur a bonis scriptoribus^ quibus sspius ille credebat. )> (Cap. XXX.)
U avait placé Timage de son patron parmi ses dieux domestiques : « Alexandiiim Magnum inter divos et optimos in larario majore consecravit. » (Cap. XXXI.)
U ne souffrait pas que les orateurs et les poètes lissent sou panégyrique, mais il écoutait volontiers le récit des actions des anciens, « libentius tamen si quis ei recitavit Alexandri Magni laudes. » (Cap. XXXV.)
« Agoni praesedit, et maxime Herculeo in houorem Magni .Uexandri. » {lùid.)
Lorsqu'il prenait ses repas avec ses compagnons d'armes, il se montrait d'une grande sobriété, et s'il vidait une coupe, c'était en rhonneur de son héros : « Unum tantum poculum amicis
i96 TRÉSOR DE TARSE.
exhibebat, in houorem Alexandri Magni. » (Cap. XXXIX.)
Sévère avait aussi formé une phalange :
(( Elaborabat ut dignus illo uomine vidcretur, imo ut Macedonem illum vincoret, dicebatque inter Romanum Alexandruni etMacedonem multum interesse debere... Fecerat et phalangem triginla millium hominum, quos phalangarios vocari jusserat, et cum quibus multum fecit in Persîde. » (Cap. L.)
II est très certain qu'un prince aussi grave et aussi politique que Tétait le fils de Tbabile Mamée ne cédait pas à une vainc fantaisie, produite par une communauté de nom, lorsqu'il manifestait tant d'attachement pour la mémoire d'un prince* dont le caractère ne pouvait pas lui inspirer une grande sympathie.
Mais Sévère avait vécu dès son enfance dans ces contrées orientales, immédiatement menacées par la puissance des Perses. Il savait bien que les souverains dlran étaient les plus redoutables ennemis de TEmpire romain, et il était tout naturel qu'il cherchât à exciter Tardeur de ses troupes en faisant revivre le souvenir du vainqueur de Darius et de son heureuse armée. Ressusciter Alexandre et la phalange, c'était promettre le triomphe.
Telle avait été bien probablement aussi la politique de Caracalla ; pourtant la violente extravagance de ce personnage devait altérer les effets d'une idée patriotique.
Quoi qu'il .en soit, il demeure établi que des médaillons portant des types relatifs à Alexandre le Grand, et des légendes en caractères du ni*' siècle, retrouvés enfouis avec un médaillon d'Alexandre Sévère, peuvent avoir été fabriqués sous le règne de ce dernier et avoir été donnés par lui comme décorations militaires anmirablemcnt appropriées à Tusage de ses légions néo-macédoniennes. C'est là un fait qui résulte de Tétude des monuments, et qui s'accorde parfaitement avec le témoignage de Lampride : « Alexandri habitu nummos plurimos figiiravit : et quidem electreos aliquantos, sed plurimos tamen aureos. » On comprend très bien que si les nummi dont parle le choniqueur sont des phalères et non des monnaies, il
TRfiSOR DE TARSE. <07
en ait été fait de valeurs diiïércnles avec le même module, ol par conséquent d'électrum, métal qui n'était pas alors employé pour frapper des espèces de coin romain.
Je reviens maintenant au médaillon n^ 2, qui me parait représenter un des personnages de la trinité macédonienne, Hercule-Philippe-Alcxandre. L'artiste de grand talent qui a créé ce monument a pu connaître la statue équestre de Philippe consacrée à Olympie (1), ou quelque buste beaucoup plus moderne qui la reproduisait partiellement : il est possible aussi, comme je Tai déjà fait observer, qu'il se soit inspiré des effigies empreintes sur les monnaies des derniers rois de Macédoine. Dans tous les cas, il s'est sans doute livré à quelques recherches archéologiques, car la Victoire portant un trophée représentée sur Tépaulière de la cuirasse, est une copie de celle qui se voit au revers des slatëres d'or de Pyrrhus (2).
Mais tout en composant un Philippe conformément aux idées que la science de son temps pouvait lui suggérer, l'artiste n'aurait-il pas voulu rappeler les traits de Gessius Marcianus, père de l'empereur régnant, un contemporain de Septimo Sévère et de Caracalla? Cette intention expliquerait la physionomie relativement moderne du portrait.
Je n'examinerai pas ici la question de savoir si Alexandre Sévère était fils de Caracalla. Ëckhel, Martini, Borghesi ne le croient pas (3), et lorsque l'on étudie attentivement les textes historiques et les monuments, on est de l'avis de ces éminents critiques.
L'ambitieuse Maesa a pu faire bon marché de l'honneur de ses deux filles Soaemias et Mamée afin d'attirer sur ses deux petits-fils Élagabale et Alexandre la popularité que son neveu Caracalla s'était acquise parmi les soldats (4) ; toutefois les
(1) Pausaniaa, Elid,, lib. VI, cap. xu i.
(2) Mionnct, Rec. de planches, LXXI, 6 et 7. — Pour se faire une idée exacte de ce beau tjpe, on peut, à défaut du monument original, consulter l'exccl' lente gravure de Mcucci, publiée par M. le duc de Luynes, Choix de médailles grecques^ pi. XHI, n° 4.
(3) Doct, num„ t. VU, p. 267. — ArcaLy p. 509. — Mem, delV Accad, di Torino, 1833, t. XXXVIII, p. 29.
[k] Herodian., Histot\, lib. V, cap. 17.
\9% TRÉSOR DR TARSK.
écrivains de son tomps, Dion et Hérodîcn par exemple, n ont pas admis celle immorale prélcntion. Alexandre, il est vrai, à une certaine époque, s'intitule dans les monuments publics « Divi Anlonini magni pii filius, divi Severi pii nepos (1). » Mais après Adrien qui s'était donné pour fils de Trajan sans avoir été adopté par lui, on avait vu Seplimo Sévère revendiquer dans ses inscriptions la fraternité de Commode afin d'avoir le droit de se dire fils de Marc Aurèle : « Divi Marci pii filius, divi Commodi fraler (2). »
Si nous en croyons Lampride, qui n'avait aucun intérêt à inventer ce détail, Alexandre Sévère prétendait descendre de la famille Caecilia : « Stemma generis depinxoral, quo ostendebalur genus ejus a Metellis descendere (3). »> Toutefois rien n'est plus obscur que les généalogies de cette époque, qui se compliquent d'un nombre infini d'adoptions.
Pour en revenir au type du médaillon n° 2 qui ma entraîné dans une digression dont la longueur me cause quelques scrupules, je dirai que s'il représente Philippe de Macédoine, il existait un motif pour que le buste fut tourné vers la gauche. Justin nous apprend que ce prince avait perdu l'œil droit au siège de Méthone (4) ; et nous savons assez quelle répugnance les infirmités inspiraient aux artistes de l'antiquité pour comprendre qu'on ait évité la représentation d'un visage altéré par une blessure.
La Victoire du revers tient une palme au centre de laquelle est nouée une bandelette; c'est un signe de consécration, et nous en connaissons déjà un exemple numismatique. Au revers d'une monnaie de Marc Aurèle frappée à Nicée de Bithynie, on voit la patronne de la ville, Niké, conduisant un bige et tenant une palma vittata (S).
Le type du revers des médaillons 1 et 3, Alexandre lançant
(i) Avellino, Opuscoli div.t t. HT, p. 178, 212, 214. — Henzpn, fnsrr. lut. se/., n»" 5317, 5519, 5520.
(2) Orelli, Inscr. lat. sel,, n^ 904, 908, 909. — Henzen, Insct\ seL, n« 5492.
(3) Alex. SetJ., cap. XLIV.
(4) Hislor., lib. VÎI, cap. vi, 14.
(5) Mém, de la Soc. d'arch. et de num. de Saint-Pétershourg, 1850, pi. TV. n» 7.
TRÉSOR DE TARSK. 100
un javelot contre un lion, nous conserve peut-être une copie de rœuvredeLysippe, consacrée à Delphes par Cratère (I). Dans louslescas, il est admirablement conçu, et doit avoir été imité do quelque groupe célèbre. Le costume d'Alexandre est devenu traditionnel. La cuirasse à lambrequins, ceinte d'une zona, se retrouve aussi bien dans le bronze équestre d'Herculanum (2) que dans la grande mosaïque de Pompéi (3).
Je passe à la description du quatrième médaillon acquis par M. Tyeskiewic'z.
IMP SEV ALEXANDER AVG. Buste de Sévère Alexandre, légèrement barbu, tourné à gauche. Sa poitrine est couverte d une cuirasse avec lambrequins aux épaules, sur laquelle est passée une égide attachée par une fibule en forme de gorgonium. La taille est ceinte d'une zona nouée sur le devant; une portion de paludamentum drape Tépaule gauche. De la main droite le jeune empereur tient une petite figurine de la Victoire qui porte un trophée, N{xt) JwXcipspsç ; de la gauche il soutient un parazonium à poignée décorée d'une tète d'aigle, couchée sur son bras.
^. P M TR F vrai; à l'exergue, COS ffl P P. Alexandre tourné à gauche assis sur une chaise curule, vêtu de la toge, tenant sur la main droite une petite figure de la Victoire sté phanéphore, et la main gauche posée sur une lance ; il est couronné par la Victoire debout derrière lui, portant une palme. En avant, Rome debout, casquée, vêtue en amazone, tenant un parazonium sur son bras gauche, maintient de la main
(1) Platarcb., Viia Alex,, cap. 55. — Le combat d'Alexandre contre un lion est rapporté par Qainte-Curce, Hb. VUI, cap. I.
(2) Bronzi ttErcolano, t. II, pi. 61 ot 62. — Mttseo Borb., t. îll, pi. XLIII. — atrac. Mu9, de fcttlpt,, pi. 840, n* 2105.
(3) Mtiseo Borb., t. ^^^, pi. 36 et 37. — Le groupe d' Alexandre combattant le lion a servi de modèle ponr le type de diverses monnaies, comme Taureus de Commode à la légende VIRT.AV6, les bronzes de Caracalla, de Gordien, frappés à Tarse, celui de Sévère Alexandre frappé à Damas (?), les petites monnaies de Constantin le Grand sur' lesquelles on lit LIBERATOR ORBIS. Ce n'est pas <{ae ces types aient tous le même sens. 8i Taureus de Commode rappelle des luttes réelles contre des animaux féroces (Dio, lib. LXXII, cap. 11. — Herodian., lib. I, cap. xlvii), le bronze de Constantin fi^t allusion a un triomphe plus important pour la politique impériale.
200 TRÉSOR DE TARSK.
droite un' bouclier porté par un cippe et sur lequel on lit