De Dieu, Appeadiceu
INTRODDCTION. 83
finales est une recherche stérile, et comme une vierge consacrée à Dieuj elle ne peut donner aucun fruit, »
Suivant Spinoza, c'est un des préjugés les plus funeste et les plus enraeinés dans le cœur des hommes, que la nature et Dieu même agissent pour une fin. L'origine de cette erreur grossière est dans Tignorance de rhomme qui conçoit toutes choses à son image, et dans son orgueil qui lui persuade que tout est fait pour lui. De là une foule de superstitions et d'erreurs. On appelle Bien ce qui est utile à Thomme, et Mal ce qui lui est nuisible, tandis qu'en réalité toutes choses sont également bonnes, étant également nécessaires. On s'imagine que la beauté et la laideur eont dans les choses, au lieu qu'elles n'existent que dans l'imagination des hommes, qui se représentent les objets avec plus ou moins de facilité. On veut tout expliquer par des causes surnaturelles; « et quiconque s'efforce de comprendre les choses naturelles en philosophe au lieu de les admirer en stupide, est tenu aussitôt pour hérétique et pour impie, et proclamé tel par les hommes que le vulgaire adore comme les interprètes de la nature et de Dieu '. » Spmoza élève contre cette doctrine des causes finales deux objections fondamentales : la première, c'est qu'elle renverse l'ordre de perfection des choses ; la seconde, c'est qu'elle détruit la perfection divine ^ Elle renverse l'ordre de perfection des choses ; car l'effet le plus parfait est celui qui est produit immédiatement par Dieu, et un effet devient de plus en plus imparfait à mesure que sa production suppose un plus grand nombre de causes
i. DtJHeu, tome 111, page 45.
î. De Dieu, Appendice.
intermédiaires. Or, si les choses que Dieu produit imm
diatement étaient faites pour atteindre la fin que Dieu i
. propose, il s'ensuivrait que celles que Dieu produit 1(
I dernières seraient les plus parfaites de toutes, les autw
ayant été faites en vue de celles-ci.
De plus, la doctrine des causes finales détruit la perfei tion de Dieu . Car si Dieu agit nécessairement pour une fii il désire nécessairement une chose dont il est privé. E vain les théologiens distinguent entre une fin poursuivi par indigence et une fin d'assimilation; ils sont toujoui forcés de convenir que tous les objets que Dieu s'est pn posés, en disposant certains moyens pour y atteindre Dieu en a été quelque temps privé et a désiré les pos séder.
Spinoza ne se demande pas si une fin étemellemeii atteinte ne change pas de caractère, si un désir étemel lement comblé ne cesse pas d'être un besoin. Il n'a pa l'air de songer que lui-même, arrivé à la région la plu haute de la morale, reconnaîtra en Dieu une sort d'amour et une félicité parfaite, fruit étemel d'un dési de perfection éternellement rassasié • . Il suffit que 1 théorie des causes finales soit favorable à la créatioi pour qu'il lui déclare une guerre acharnée et s'épuise i la renverser, au détriment même d'un de ses principes.
Spinoza ne pouvait admettre, en effet, la création sani abandonner, je ne dis pas telle ou telle partie de sa phi losophie, mais sa philosophie elle-même. Car elle es fondée sur l'idée d'une activité nécessaire, infinie, (p se développe nécessairement et infiniment, et travers sans les épuiser jamais tous les degrés possibles i
i. De la Liberté, Propos. 35.
niTRODucnoN. 85
existence. Dans ce développement infini , la volonté >ccupe et doit occuper une place très-inférieure \ Comment la volonté de Dieu pourrait-elle être la cause du monde? La volonté, en général, suppose Tentendement, Yentendement se rapporte à la pensée, et la pensée est postérieure à l'être. La volonté ne peut donc être le premier principe des choses, puisqu'elle demande un principe supérieur à elle-même. Tout vient de l'être, et tout en vient nécessairement; il n'y a que l'être qui soit absolument premier. De l'être émane la pensée, de la pensée l'entendement, de l'entendement la volonté. Placer la volonté au premier rang, elle qui est tout au plus au quatrième, c'est renverser l'ordre des
DES MODES ÉTERNELS ET INnNIS DE DIEU.
On croit généralement que, dans la doctrine de Spinoza, entre Dieu pris en soi et les êtres finis et mobiles qui composent l'univers, il n'y a d'autre intermédiaire que les attributs infinis d'où émanent les modes, et qui émanent eux-mêmes de la Substance. Ce préjugé est une grave erreur, et j'ose dire que quiconque l'a dans l'esprit 116 se forme pas une idée complète des spéculations de Spinoza.
Sans doute,Spinozanedistingueque trois ordres d'existences, la Substance, l'attribut et le mode ; mais il y a pour lui deux sortes de modes, les modes proprement ^fts, variables, finis, successifs, qui constituent les âmes
^' Éthique, de Dieu^ Propos. 21, 2S, 30 et 31.
et les corps, et puis d'autres modes d'une nature toub différente, éternels, infinis, plus étroitement liés quelei âmes et les corps à la Substance.
Spinoza semble faire effort pour multiplier les môdfô de cette nature, comme s'il était effrayé du vide infini qui sépare Dieu du monde et qu'il eût à cœur de le combler. Sa doctrine présente sous ce point de vue des analogies très-frappantes avec les traditions orientales, et elles auraient été déjà signalées sans doute, si ce côté de la doctrine de Spinoza n'était resté enseveli dans une profonde obscurité.
Il faut dire que Spinoza lui-même a pris bien peu de peine pour l'éclaircir. A peine indiquée dans trois ou quatre propositions du premier livre de V Éthique \ Spinoza n'y revient plus ; et quand ses amis le pressent de s'expliquer, il répond à peine et d'une façon presque évasive *.
Spinoza distingue expressément deux sortes de modes éternels et infinis de la substance divine : ceux qui découlent de la nature absolue d'un attribut de Dieu, et il donne pour exemple l'idée de Dieu ^; et au-dessous de ces modes, ceux qui en découlent, et qui se trouvent ainsi séparés de la Substance par deux intermédiaires, l'attribut et le mode immédiat de l'attribut. Spinoza, dans YÉthiquBj ne donne aucun exemple de cette seconde espèce de modes étemels et infinis , et sur ce point grav6 et délicat on est presque réduit à des conjectures.
Une chose certaine, c'est que Spinoza était conduitt