‹ Œuvres, tr (volume 3)Chapitre 84 sur 101 · SECONDE PARTIE. — CRITIQUE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE. — CRITIQUE

ORIGINES DU SYSTÈME DE SPINOZA — SES RAPPORTS AVEC LA PHILOSOPHIE DE DESGARTES.

Ayant de discuter en lui-mêmcle système de Spinoza, 1 est nécessaire de le rapporter à ses origines. Spinoza, % effet, si original qu*il puisse être, ne s*est pas fait tout seul. C'est la lecture des écrits de Descartes qui a éveillé (on génie naissant ^ Descartes est le seul philosophe ïu'il cite avec déférence et respect. Ne le citerait-il pas, ie lui emprunterait-il pas les formes de son langage, on i^oit qu'il est plein de ses pensées et nourri du plus pur le sa substance. En un mot, Spinoza est un enfant de Descartes, quoique enfant rebelle et que son père n eût f>as reconnu.

On a essayé plusieurs fois d'assigner à Spinoza une tout autre origine, une origine secrète et mys enei^e. Spinoza est né juif; il a été élevé par les rabbins ; il était

1 . Voyez la Vie de Spinoza, par Colerus, dans notre tome H, ^^'^^

versé dans la littérature hébraïque. En plusieurs endroits de ses écrits, il s'incline devant PaiMiqiie «gesse des Hébreux et invoque certaines traditions qu'il regrette de voir altérées '. Ces indices et quelques analogies plus ou moins certaines et profondes ont sufiS à Wachter ' pour faire de Spinoza un kabbaliste, un disciple du ZoharAéguisé sous le manteau d'un cartésien.

Nous ne discuterions pas une conjecture à ce point arbitrait^ et hasardée, si Leibnitz, en l'acceptant pour vraie à quelques égards, ne lui avait donné de l'autorité. Dans un ou^Tage récemment publié de ce grand critique, où, à Toccasion de la conjecture de Wachter, il analyse et discute à fond le système de Spinoza », nous le voyons rapprocher avec curiosité des doctrines de la Kabbale plusieurs passages de T Éthique.

Eu voici un très-n^marquable «a effet. Dans le scholie de la Proposition 7 de Y Éthique^ partie 2, Spinoza, après avoir soutenu que le monde matériel et le monde spirituel s'unissent et s*idâitifient dans la substance divine, sVxprime ainsi : € El c'est ce qui semble avoir été aperçu, comme à travers on nuage, par quelques Hébreux qui soutiennent que Dieo, l'intelligence de Bien et le$ choses quVlle conçoit, ne CMit qu'on. »

Ces Hébreux ne s<Mit4k pas des bbba&stest On ne

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nneMDBcaioiw 29

»eut guère en doater après avoir la ee passage d'un LTre kabbalistiqne et première importance^ le Pardet hmmim (le Jardin tk$ ffrenaée9)y de Holse Gorduero^ : : La science du Créateur n'est pas comme celle des créatures; car chex celles-ci la science est distincte du •ujet de la science et porte sur des objets qui à leur tour ;e distinguent du siqei. C'est cela qu'on désigne par ces rois termes : la pemée, ce qui pense et ce qui est pensé, iu contraire, le Créateur est lui-même, tout à la fois, la 'OnnaissaBce^ ee qui connaît et ce qui est connu. En ifiSet, sa manière ide cemaHre ne consiste pas à appliquer a pensée à des choses qui sont hors de lui; c'est en se omaissant et ev se sachant lui-même qu'il connatt et perçoit tout ce qai^st. Rien n'existe qui ne soit uni à ai et qu'il nC'trounre dans sa propre substance. Il est le ype de tout ètrey et ioutes choses existent en lui sous sur forme la plus pure et la plus accomplie, de telle orle que la perfisction des créatures est dans cette exisâace iiïéme par laquelle dles se trouvent unies à la ource de leur être; et à mesure qu'elles s'en éloignent, Uts déchoirait de crt état si parfoit e^ si sublime. » Ce trait frappant de ressembianceentre «les théories du ^ohar et celles de \ Éthique n'est peut-être pas le seul. •eU>nitz en signale un autre, qui serait de la dernière oaséquence, si en pouvait l'étabUr solidement. Les abbalisies admettent entre le principe divin, d'une art, conçu dans son abstraction la plus haute et la plus laosessible, et le monde des créatures, de l'autre, une inB d'entités intermédiaires qu'ils appellent les dix Sé-

1 • Cité par M. Adolphe Franck dans son «avant ouvrage : la Kabbaiê <M la ûlosophie religieuse des Hébreui^ Préface, pag^ 27, 28.

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phiroih. Ces Sëphiroth sont une première manifestation de Tétre divin, du mystérieux En-Soph,. et lui servent pour ainsi dire de transition pour en&nter le monde visible. Prise à part, chacune a son essence, son nom, symbolique ou abstrait, son rang dans la hiérarchie divine. C'est la Couronne , c*est la Sagesse , c*est Tlntelligence, etc. Si maintenant tous les concevez réunies, elles forment ce que les kabbalistes appellent ÏAdam céleste ou Y Adam Cadmon,

Rien assurément de plus bizarre et de plus obscur que cette doctrine. Or voici Leibnitz qui croit la retrouver dans Y Éthique. H y a, suivant lui, chez Spinoza quelque chose qui répond trait pour trait aux Séphiroth de la kabbale, c'est la théorie des modes étemels et infinis de la Substance, et ce que les kabbalistes appellent l'Adam Cadmon, c'est sans doute ce que Spinoza appelle rVn/e/- Ugence infinie : € Sauf les mots, dit Leibnitz, tout s'y trouve, ut prœter nomen nil desiderare posm. »

Nous sommes loin de contester ce qu'il y a d'intéressant dans ce rapprochement. Avant de le rencontrer dans Leibnitz, nous avions signalé chez Spinoza tout un côté obscur et presque mystérieux par où les théories de Y Éthique rappellent les traditions de la philosophie orientale ^ Ces modes étemels et infinis que Spinoza conçoit entre la substance immuable et ses modes changeants, et qui se décomposent en plusieurs séries, cette Intelligence infinie qui n'est ni la pensée divine, ni la pensée humaine, cette idée de F Étendue^ espèce d'âme du monde, qui flotte indécise entre la nature naturante et la

1. Dans notre IrUroduciwn aux asworti de Spinoza, première édition, p«g. 8ê et suivantes; t844.

ature naturéeS tout cela n'est pas cartésien, tout cela ous éloigne des temps modernes pour nous reporter ers le monde Alexandrin et vers l'Orient. Mais cette ùssemblance une fois indiquée d'une manière très-généale, la critique ne peut aller au delà. Af6rme-t-elle que finoza, par sa théorie bizarre et subtile des modes éterlels et infinis de la Substance, s'éloigne du cartésialisme et se rapproche de l'antique doctrine des émanaions? c'est un point certain, c'est un fait considérable, lésormais acquis à la science. Veut-elle savoir mainteiant quelle est la cause et l'origine de cette curieuse malogie? c'est ici qu'elle doit se défier des explications irbitraires.

Wachter suppose que Spinoza a été affilié à la kab- )ale. Mais où est la preuve de ce fait? nulle part. Spiloza a été élevé par un savant rabbin, Moses Morteira ; nais Morteira n'était point un kabbaliste. Spinoza était ersé dans la littérature hébraïque; il cite Maïmonide, tab Ghasdaï , et d'autres théologiens et philosophes iiifs ; mais il ne cite jamais le Zohar, ni le Sepher ietzirak, i les commentaires des livres kabbalistiques. Une seule )is il parle des kabbalistes de son temps, et c'est pour !S traiter de charlatans et de fous ^ D'ailleurs, si vous considérez la théorie des Séphiroth, m plus d'une manière générale, mais dans ce qu'elle a î véritablement propre et de précis, vous ne la retrouîz plus dans Spinoza.

Le Zohar admet dix émanations primordiales de la

i. Voir les Propos. 21, 2Î, 23, 30, 31, de {"Éthique, première partie, î. Voyex le Trcûté théologico-polUique, chap. ix, page 178 de notre tome II : « J'ai Toulu lire aussi^ dit Spinoza, et j'ai même vu quelques-uns des kabbalistes ; js je déclare que la folie de ces charlatans passe tout ce qu^on peut dire, t

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divinité sous le nom de Séphiroth. Quel rapport y a-t-il entre cette doctrine et la Substance der l^inoza avec ses deux attributs immédiats, la Pensée et TÉtendue? Spinoza indique, à la vérité, plusieurs séries de modes étemels et infinis; mais il n'en fixe pas le nombre; il n'essaye pas d'en ordonner la hiérarchie , et todte cette partie de sa théorie reste indécise, à ce point que'lorsqne ses amis le pressent de s'expliquer plus nettement, il se montre embarrassé et ne leur fait que des réponses évasives. -•- Nous avons essayé, pour notre part, de préciser et d'expliquer ce que Spinoza a pu entendre pat ces étranges entités logiques qu'il appelle Vidée de Dieu^ Vidée de l'Étendue , et nous n'avons rien trouvé là qui ressemblât le moins du monde à l'Adam Cadmon des kabbalistes, lequel n'est autre chose, dans le Zo*eir, que l'ensemble des Séphiroth *.

U n'y a donc entre la théorie de Spinoza et céHe de la kabbale qu'mi point de ressemblance générale, savoir ridée de l'émanation. Or cette idée n'appartient pas en propre aux kabbalistes ; elle se trouve (fhez les gnostiques de toutes les sectes , valentiniens , carpocratiens, etc. ; on la rencontre dans les livres hermétiques et chez tous les philosophes de l^cote néoplatonicienne d'Alexandrie. De quel droitferait-cm de Spinoza un kabbaliste plutôt qu'un gnosliqne, plutdt qu^un disciplede Proclus ou de Plotin?îEt tf allteurs^^y a-t-^fl pwsone manière plus simple d'expliquer ppurquei Spmoztt a hrdFiné à ridée des émanationS'Tc-est'que'Cétte idée aun rapport évident avec l'idée mère du panthéisme, et voilà pourquoi on la rencontre chez les panthéistes de tous les temps et

i. Voir le livre de M. Franck, cha^p. \\\.

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de tous les lieux. A ce compte les analogies justement signalées entre le panQiéisme de Spinoza et les systèmes de Tantique Orient n-auraient d'autre cause que l'identité des lois de l'esprit humain.

Un éminent critique â» nos jours a voulu rattacher Spinoza, non plus àk'fcaâibaiey nàais à l'esprit toujours vivant de la religion hébraïque. «Spinoza, dit M. Cousin dans un fragment célèbres Spinoza, calomnié, excommunié, persécuté par les juifs comme ayant abandonné leur foi, est eseentiellemeni juif, et bien plus qu'il ne le croyait lui même. Le Dieu des Juifs est un Dieu terrible. Nulle ct^taxB vivante u'a de prix à ses yeux, et l'âme de l'homme lui est; conmie l'herbe des champs et le sang des bétes de somme (Ecclésiaste). H appartenait à une autre époque du monde , à des lumières tout autrement hautes que celles du judaïsii^e, de rétablir le lien du fini et de l'infini, de séparer l'âme de tous les autres objets, de l'arracher à lanature oàeUeétait comme ensevelie, et, par une médiation et une rédemption sublime, de la mettre en un juste rapport avec Dieu. Spinoza n'a pas connu cette médiation. Pour lui.le fini est resté d'un côté etl'infini de l'autre^ L'infinineproduisontle fini que pour le dakuire, sans raisou et sans fin. Qui, Spinozaestjuif, et quand il priait Jéhovah sur cette pierre que je foule, il le pmit. sincècement dans Tesprit de la roligion judaïque... »

A^ ces: vuBS: séduisantes.de l'éloquenti critique nou& objecterons que s'il y a une idée dont l'Ancien Testament soit pénétré», «ne idéa qui à chaque page éclate en tretits

fc. Frogmmif d$ pMhiùphk fnodeme, pages 59« S9«

de feu et se fasse partout sentir là même où elle ne paraît pas, c'est ridée d'un Dieu distinct de l'univers, d'un Dieu créateur, d'un Dieu vivant de sa vie, en un mot d'un Dieu personnel. C'est là le caractère qui distingues! profondément la religion juive du reste des religions orientales, où Dieu, confondu avec la nature, s'incarne fatalement dans les êtres et passe tour à tour à travers tous les degrés et toutes les formes de l'existence. Voilà aussi ce qui fait comprendre que l'homme, tel que la Bible le décrit, soit un être vraiment personnel, en pleine possession de la liberté et de la responsabilité morales. D'une part, un Dieu créateur et providence de l'univers, de l'autre, une humanité faite à son image, libre et intelligente comme son auteur, tel est le fond de la religion hébraïque, et c'est sur ce fond admirable et sacré que la religion chrétienne a pu prendre racine et se déployer aveô sa puissance propre et sa vigoureuse originalité.

Au contraire, que trouvons-nous chez Spinoza? un Dieu qui n'est, pris en soi, que la substance indéterminée de tous les êtres, un Dieu qui se développe par une nécessité aveugle et ne se réalise qu'en devenant successivement toutes choses, terre, ciel, homme, plante,, cendre et poussière, puis dans ce nombre infini de formes de l'existence, un être intelligent, mais sans liberté morale, un automate spirituel dont la fatalité gouverne les ressorts, tel est le Dieu, tel est l'homme de Spinoza. Peut^n dire après cela que Spinoza se soit inspiré de la religion hébraïque et fera-t-on passer Y Éthique pour un fidèle conunentaire de l'Ancien Testament? Pour moi, j'aimerais mieux encore voir dans Spinoza un mouni indien ou un sophi persan, ce qui est, pour le dire en passant tout

le contraire d'un prophète hébreu, oui, je consentirais plutôt à faire de Spinoza un mystique, pour\'u qu'on n'oublie pas qu'il y a chez lui, à côté de la tendance au mysticisme, une tendance tout opposée dont le dernier terme serait l'athéisme absolu.

En définitive, le seul maître certain et authentique de Spinoza, c'est Descartes. La question est de savoir quel est le rapport précis entre le disciple et le maître , en quoi Spinoza vient du cartésianisme et en quoi il s'en éloigne; question délicate, fort approfondie de nos jours % où nous n'aspirons à rien apporter de nouveau qu'un degré particulier d'exactitude et de précision.

« On peut dire, écrivait Leibnitz à la fin du xvii® siècle, que Spinoza n'a fait que cultiver certaines semences de la philosophie de M. Descartes ^... »

Plus tard, l'auteur des E^mh de Théodicée^ reprenant le même jugement sous une forme nouvelle, écrivait cette mémorable parole qui a été généralement considérée dans ces derniers temps comme un arrêt sans appel : Le Spinozisme est un Cartésianisme outré.

Nous ne venons pas nous inscrire en faux contre ce jugement ; car à plus d'un titre , nous l'estimons équitable ; mais il nous sera permis de le trouver trop sévère contre Descartes , ou , ce qui revient au même , trop indulgent pour Spinoza.

n y a dans Descartes deux tendances rivales et contraires : l'une, qui place la philosophie sur le terrain solide des faits et des réalités; l'autre, qui la jette dans

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