‹ Œuvres, tr (volume 3)Chapitre 85 sur 101 · Leibnitz, Lettre à M. l'abbé Nicaise · texte numérisé non relu

Leibnitz, Lettre à M. l'abbé Nicaise

2. Voyez les Fragments de M. Cousin, et l'exacte et judicieuse Histoire de la philoeophie cartésienne, par M. Bouiilier.

la carrière des abstractions. Quand on considère eiclusivement c^tte dernière tendance , qui est celle où Spinoza s^esl abandonné sans réserve, on ne peut ({ae souscrire à Farrét de Leibnitz ; mais que l'on TÎennei considérer la tendance contraire, celle qm a sa racine dans le premier principe de tonte la philosophie de Descartes, dans le Cogîto ergo nm , alors le jugement de Leibnitz paraît injuste et le spinozismene se montre plus conune un développem^it même excessif du cartésianisme, mais comme une absolue dériation.

En d'autres termes, pour qui considère à la fois les germes de vérité et de vie renfmnés dans le système de Descartes et les germes d'erreur et de mort, s'il est^ qu'une grande philosophie se développe, quand s*ëpanouissent ses germes de vie, et qu'elle se corrompe au contraire, quand ses germes de mort vont grandissant, la vérité est que le spinozisme n'est pas seulement, selon l'arrêt exclusif et incomplet de Leibnitz, un cartésianisme immodéré, mais un cartésianisme corrompu.

Comparons d'abord la philosophie de Descartes et celle de Spinoza sous le rapport de la méthode . C'est après tout la question capitale, celle dont la solution a une influence décisive sur les destinées d'un système. Or, à ce point de vue, loin qu'on puisse soutenir que Spinoza développe à l'excès les principes de Descartes, il faut diire qu'il les répudie expressément pour proclamer et pour suivre des principes diamétralement contraires.

La métaphysique de Descartes est fondée sur le CogitOi c'est-à-dire sur un fait ; c'est là son caractère original et Texplication de sa merveilleuse fortune. Lisez le Discours de la méthode : tout son objet , c'eafe de préparée les esprits à cette démarche extraordinaire d'un homnie

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]ui, fatigué de l'appareil fastueux et vain de la science les écoles, de cet amas de notions confuses , de prin- [ripes a^bitraiFea, de subtiles distinctions, s* en délivue c^o^ime d'un fardeau., fompt avec toute tradition , s*en- TenBcdans sa pensée ^et -se îCmidanEnie au doute, jusqu'à ce qu!il ait trouvé dans la conaciance de son* être une réalité certaine , type de «toute jréalité , source de toute certitude et de4oute lumière.

Ce qui n'est qu'un geeme dam le Discours de la mé* thode, les Médiiati<m$\eAéf9dûipfeQJLeB'Un riche et vaste système; mais tout y dépend du même principe, tout y est tiré du màme fait. L'iBébnmlable réalité du moi, la clarté et la distinetion.des idées^ signe de la ceirtitude, la^pensée, essence de ïimeet fmidement de sa spiritualité, l'existence de Dieu établie sur cette idée de l'être tout par&it quiue se sépare pas de f idée de notre propre ébe, tous ces principes simples et féconds, héritage inguérissable que «Deseartes a légué à la philosophie moderne, toutes • ces 'VériAés sont établies comme des faits, comme des intuition»â04a eonscience. La méthode deDescartcs est donc esaentiôllement expérimentale, et, comme on dirait aujourd'hui,. psychologique.

Spinoza est l'apôtre de da iméthode contraire. Jamais on n'a professé pour la raison pure un culte plus fer-* veut; jamais on:n'axuni à la puissance du raisonnement d'une foi plus entière; jamais on n'a écarté les faits de l'expérience avec un plus superbe dédain. Pour trouver ians le passé un tel fanatisme spéculatif, une telle intrépidité dans la déduction , un tel mépris du sens commun, il faut remonter jusqu'à ces géomètres d^ l'École i'Élée qui niaient le mouvement, faute de pouvoir le déduire de leur principe, et, rompant tout commerce

^avecles réalités de ce monde ^ s'ensevelissaient vivants dans le sépulcre de Fétre en soi.

j Spinoza est le Parménide des temps modernes. Quand ce grand spéculatif daigne abaisser ses regards jusqalà l'esprit humain , des trois moyens" de connaître qu'il y rencontre, l'expérience, le raisonnement et la raison, il retranche absolument le premier ^ Et non-seulement il veut ravir à l'expérience les hautes psurties de la métaphysique, mais il prétend même lui interdire les humbles régions de la plus modeste psychologie

Cette grande méthode baconienne, la méthode d'observation et d'induction, sait-on à quoi elle est bonne, suivant Spinoza, quand on la veut appliquer à l'ime

.humaine? à faire un recueil d'historiettes, kistoriolm animœ. 11 faut voir sur quel ton il parle de Bacon': « C'est un homme, 'dit-il, qui parle un peu confusément. )> Et il ajoute : « Cet auteur ne prouve presque rien et ne fait guère que raconter ses opinions. » On sent je ne sais quelle rancune presque personnelle dans ces appréciations tranchantes, et Spinoza se trahit quand il met au nombre de ses griefs contre Bacon , d'avoir avancé « qu'une des principales causes d'erreur, pour l'esprit humain, c'est qu'il est, par sa nature, porté aux généralités abstraites*. »

La méthode d'abstraction, la méthode des géomètres,

i. De la Réforme de l'Entendement, tome 111, page 303 et suiv. — Voyei aussi ce qu'écrit Spinoza à un de ses correspondants : c On peut voir par là qaéUe doit être la vraie méthode et en quoi eHe consiste principalement, savoir dans la seule connaissance de Tentendement pur, de sa nature et de ses lois ; et pour acquérir cette connaissance, il faut sur toutes choses distinguer entre Tentendement et Timagination, en d'autres termes, entre les idées vraies et les autres idées, fictives, fausses, douteuses^ toutes celles eu un mot qui ne dépendent que de la mémoire. ■ [Lettres j tome III, page 4 19.)

2. Voyez les lettres II et XXII de notre tome 111. 3. Lettre à Oldenbur%, lomeUl,p. ^^Q ev. %u\\wi\.c&

st, au contraire, pour Spinoza, la méthode légitime, la ûéthode universelle. C'est au point qu'au moment d'a- >order un problème qui est par excellence un problème l'observation, l'analyse de ce qu'il y a au monde de noins géométrique, les passions du cœur humain, il dit me un calme imperturbable : « Je vais donc traiter de la nature des passions, de leur force et de la puissance iontrâme dispose à leur égard, suivant la même méthode que j'ai précédemment appliquée à la connaissance de Dieu et de l'âme , et j'analyserai les actions et les appétits des hommes , comme s'il était question de lignes, de plans et de solides *. »

Qu'on vienne maintenant opposer à ce géomètre du ^ur humain un fait de conscience, et par exemple le sentiment invincible que chacun de nous a de sa liberté, 1 se récrie, il s'indigne, il accuse ses adversaires de ortir des régions élevées de la science pour l'attirer sur e terrain des préjugés vulgaires, de mettre leur imagiation à la place de leur raison, et, pour tout dire, de Sver les yeux ouverts '.

Descartes et Spinoza, les Méditations et Y Éthique, nous ^présentent donc , non point une même méthode , apliquée avec plus ou moins de mesure, mais la lutte des 3UX méthodes contraires qui se disputent, depuis trois ècles , l'empire de la philosophie moderne : Tune , li, se plaçant d'emblée dans l'absolu, prétend saisir ms point d'appui le principe premier des choses et en iduire le système entier de l'univers, méthode altière li foule aux pieds les faits, regarde en pitié les pro-

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