QNQUIÈME PARTIE. — DE LA LIBERTÉ
déterminées à l'existence et à Taction par Fenchaînement infini des causes {'par la Propos, 38, part, l) ; et en conséquence {par la Propos, précéda) les passions que les objets lui font éprouver sont moins fortes, et [par laProjm. AS, part. S) elle en est moins affectée. C. Q. F. D. ScHOL. A mesure que cette connaissance que nous avons de la nécessité des choses s'applique davantage à ces objets particuliers que nous imaginons de la façon la plus distincte et la plus vraie, la puissance de l'âme sur ses passions prend de l'accroissement; c'est une loi^ confirmée par l'expérience. Nous voyons en effet que la Wstesse qu'un bien perdu nous fait éprouver s'adoucit aussitôt que l'on vient à considérer qu'il n'y avait aucun Dïoyen de conserver ce qui nous a été ravi. De même, on remarquera que personne ne plaint un enfant de ne savoir point encore parler, marcher, raisonner, ou enfin <ie passer tant d'années dans une sorte d'ignorance de lui-même. Mais s'il arrivait que la plupart des hommes naquissent adultes, et qu'un ou deux seulement vinssent à naître enfants, chacun alors prendrait pitié de leur condition, parce que chacun cesserait de considérer l'enfance comme une chose naturelle et nécessaire, et n'y verrait plus qu'un vice ou un écart de la nature. Je pourrais joindre à ces faits une foule d'autres faits semblables.
Propos. 7, Les passions qui proviennent de la raison ou qui sont excitées par elle sont plus puissantes^ si Von a égard au temps, que celles qui se rapportent aux objets particuliers que nous considérons comme absents.
D£monstr. Ce qui nous fait considérer une chose comme absente, ce n'est point l'impression dont nous affecte son image,, c'est une autre impression que reçoit le corps, et qui exclut l'existence de cette chose (par la Propos, il, part. 2). Ainsi donc, l'affection qui se rapporte à un objet que nous considérons comme absent n'est point de nature à surpasser les autres actions et la puissance de l'homme {voyez sur ce point la Propos. 6, m. 23
206 ÉTinouï.
part. A) ; elle est de nature, au contowre, à pa«Tt^4Mre empêchée en quelque façon parées affietffons qat^fxelociÉt l'existence de sa cause extéiteiire (/wrr ia PpopOB, % pari. i). Or, toute passion qui proident de îa tmtKm se rapporte nécessairement aux ptt)priétés t^o mani ties Aed choses {voyez în Dëf. de In raison dann te tSckei. téêia Propos. 40, part. 2), lesquelles mtit touîomtr cwisîdét*€9 comme présentes, rien ne pouvant exclure leur ^pt^ent^ existence, et imaginées de la Même iHamène "(peir l§^ Propos. 38, part. 2). Par eonséquent, «ne felte passioi^ reste toujours la même ; et il en résulte (par VAx. \ ^ part. 5) que les passions qui lui sont contraires, etnesoit^ point entretenues par leurs causes 'extérieures, doirenrt se mettre de plus en plus d'aecord avec celte passion permanente, jusqu'à ce qu'elles eessent de M être contraires, et il est évident que, sous ce pomt de vue, les passions qui proviennent de la raison scmt plus puissanteB que les autres. C. Q. F. D.
Pbopos. 8. Vne passion est d'antant jdns punée qu'elk est excitée par un plus grand nombre de muses qui cmcêumi ensemble au même but,
DÉMONSTR. Un grand nombre de causes peuvent phxB ensemble qu'un petit nombre {par In Pmpos. 7, pari. 3); ed en conséquence {par la Propos, ^ypart. 4), une passion est d'autant plus grande qu'elle est excitée lût i ht fois par un plus -grand nombre de t^attses^ G. Q^ ¥* D.
ScBOL. Cette proposition résulte également 4» l'Ax. % de cette cinquième partie.
Propos. 9. Une affection qui se rapporte û plwtiemrs causes diverses que fâme aperçoit tn même tempê-qm l'action elle-même est moins nuisible qu^kine a^fèdien de mkm forte, mais qui se rapporte à un petit nomérede ornsesmi une seule ; Vàmie en pâtii moim^ et elle est mêùis ^a^j^ée par chacune de ces cames diverses quelle ne le serait psar uns cause unique ou par un petit nombre de eauee^
DÉHOiTSTR. Une affection n'est mauvaise ou n^sible qu'en tant qu^eîfe cmpêclie Tàme de' penser (par Ih
CINQUIÈME PÂITIB. — DE LA UBEBTÉ. M7
/Vqpûi, 26 ei ^jpart. 4) ; et par conséquent, toute affectioQ qui détennine Vkme k considérer à la fois fka- ^\m otyeis est flaoins nuisiUe qu'une autre] affeetieii de même force» mais qui tient Tàme attachée i la ceii- &tion d'un seul oI\jet ou d'im petit nombre d'objets a^ec uie telle force qu'elle ae peut penser à aucm antre ; ^oilà le premier point. En second lieu, l'essence de l'àme <Hi sa puissance {pcn* la Prapo». 1, pari. 3) consistant dans U seule pensée (par la Propoi. 11, parL 3), l'àme pàtit ^oias d'une affection qui la détennine à penser à la Cois i plusieurs objets ^'eUe ne ferait d'une affection de force égale, mais qui tiendrait l'àme attachée à la considération d'un objet unique ou d'an petit nombre d'objets : Toili le second point. Enfin, cette première affeeticm, en tant qu'elle se rapporte à un plus grand nombre de causes extérieures, doit être moindre à l'égard de chacune (parla Propoê. 58, parL 3). C. 0..F. D.
Propos. 10. Tant que noire âme n'€$i pas livrée au conflit des passions contraires à nêtre nature S nous avons la puissance d'ordonner et d'enchaîner les affections de notre corps mêivant l'ordre de Ventenâement.
SfiMûNSETR. Les passktts contraires à notre nature^ c'estri-dire {par la Propos. dù,part. 4) les passions manvaises, sont mauvaises en tant qu'elles empêchent l'àme dépenser {par la Propos. 37, part. 4). En eonséqncAM, tant que notre àme n'est point Hvrée au eonfUt des passi/OM contraires à notre nature, la puissance par laqueUe l'àme s'efforce de eompi?eiidre les dioses n'est point «npèehéc (jpar la Propos, âô, part. 4), et par suite l'^dne a la puissance de former des idées claires et distinctes, et de les déduire les unes des autres {voyez le Sehol. â de h Prùfio$. 40 et le Sckol. de h Propos. 47^ part, â) ; d'rà tt résulte {par la Propos. i,part. 4) qu'elle a la pulssanee d'ordonner et d'encbaiaer les affections du corps suivant )'#rdre de l'entendement C. Q. F. D.
4. Je lit, arec TédHion de 1 677 et Gfrœrer^ centre PanlDS : Qui nottrmnaiwrm 9miU efmkarii. Pwlut rappriiM tontrarUy Je ne sais pourquoi.
ScHOL. Ce pouvoir d'ordonner et d'enchaîner nos affec^^ tîons corporelles suivant la droite raison nous rend ca^ — pables de nous soustraire aisément à rinûuence de^ mauvaises passions ; car (par la Propos. 7, part. 5) poi^x» empêcher des affections ordonnées et enchaînées suivant la droite raison, une plus grande force est nécessaire que pour des affections vagues et incertaines. Ainsi, donc, ce que Thomme a de mieux à faire tant qu'il n'a' pas une connaissance accomplie de ses passions, c'est j de concevoir une règle de conduite parfaitement droite et fondée sur des principes certains, de la déposer dans sa mémoire, d'en faire une application continuelle aux cas particuliers qui se présentent si souvent dans la vie, d'agir enfin de telle sorte que son imagination en soit profondément affectée, et que sans cesse elle se présente aisément à son esprit.
Pour prendre un exemple, nous avons mis au nombre des principes qui doivent régler la vie, qu'il faut vaincre la haine, non par une haine réciproque, mais par Tamonr, par la générosité (voyez la Propos. 56, part. 4, et m SchoL). Or, si nous voulons avoir toujours ce précepte présent à l'esprit, quand il conviendra d'en faire usage, nous devons ramener souvent notre pensée et souvent méditer sur les injustices ordinaires des hommes et les meilleurs moyens de s'y soustraire en usant de générosité; et de la sorte il s'établit entre l'image d'une injustice et celle du précepte de la générosité une telle union qu'aussitôt qu'une injustice*nous est faite, le précepte se' présente à notre esprit (voyez la Propos. iSj part. 2). Supposez maintenant que nous ayons toujours devant les yeux ce principe, que notre véritable intérêt, notre bien^ est surtout dans l'amitié qui nous unit aux hommes et les biens de la société, et ces deux autres principes, premièrement, que d'une manière de vivre conforme à la droite raison naît dans notre âme la plus parfaite sérénité (par la Propos. 52, part. 4), et en second lieu que les hommes, comme tout le reste, agissent par la nécessité
CINQinèME PAETIE. — DE LA UBEETÉ.
i^ la nature^ il arrivera alors que le sentiment d^une ^justice reçue et la haine qui en résulte ordinairement i^*occuperont qu'une partie de notre imagination et fieront aisément surmontées. Et si la colère qu'excitent en nous les grandes injustices ne peut être aussi facilement dominée, elle finira pourtant par être étouffée, non sans une lutte violente, mais en beaucoup moins de temps certainement que si d'avance nous n'avions pas fait de ces préceptes l'objet de nos méditations {cela rémite évidemment des Propos, 6, 7 et 8, part. 5). C'est encore de la même façon qu'il faut méditer sur la bravoure pour se délivrer de la crainte. 11 faut passer en revue et ramener sans cesse dans son imagination les périls auxquels la vie de tous les hommes est exposée^ et se redire que la présence d'esprit et le courage écartent et surmontent tous les dangers. Toutefois 'il est bon de remarquer ici qu'en ordonnant ses pensées et en réglant son imagination, il faut toujours avoir les yeux sur ce qu'il y a de bon en chacune des choses que l'on considère {par le CorolL de la Propos. 63, part. 4, et la Propos. 59, part. 3), afin que ce soit toujours des sentiments de joie qni nous déterminent à agir. Si, par exemple, une personne reconnaît qu'elle poursuit la gloire avec excès, elle devra penser à l'usage légitime de la gloire, à la fin pour laquelle on la poursuit, aux moyens qu'on a de l'acquérir; mais elle ne devra pas arrêter sa pensée sur l'abus de la gloire, sur sa vanité, sur l'inconstance des hommes, et autres réflexions qu'il est impossible de faire sans une certaine tristesse. Ce sont là les pensées dont se tourmentent les ambitieux quand ils désespèrent d'arriver aux honneurs dont leur àme est éprise ; et ils ont la prétention de montrer par là leur sagesse, tandis qu'ils n'exhalent que leur colère. Aussi c'est une chose certaine que les hommes les plus passionnés pour la gloire sont justement ceux qui déclament le plus sur ses abus et sur la vanité des choses de ce monde. Et ce n'est point là un caractère particulier aux
8T0 IraïQCB.
arobitiefnx, n est cornimm à tens eeax ^i sont maltraitôff de la forhme et dont rftme a perds sa pinsseBce. Us homme iianyre et arare tout ensemble ne cesfe de parler de l'abas de la richesse et des Tkes de cens qui les possèdent ; ee qui n'aboatit du teste qa*à Tàffliger luimême et à montrer qtr'ît ne peut sirp|K>rter «vec égalité id sa pauvreté ni la fortune des antres. De mémeen toia" celui qiri a été mal reçv par sa maltresse n*a plus l'àm^ remplie que de llneoitstanee des femmes, de leurs trahi— sons et de tous les défauts qu^on ne eesse de leur iub* puter ; mais reTieirt-il chez sa maîtresse et en est-il bien reçu, tout cela est oublié. Ainsi donc celui qui reat régler ses passions et ses appétits par le seul amour de la liberté, s'efforcera, autant qu'il est en lui, de connaître les vertus et les causes qui les produisent, et de remplir son àme de la joie que cette connaissance y fait naître; 3 évitera au contraire de se donner le spectacle des vices des hommes , de médire de l'humanité et de Fe réjouir d'une fausse apparence de liberté. Et quiconque observera avec soin cette règle (ce qui du reste n*est point dîfiScile) et s'exercera à ta pratiquer, parviendra en très-peu de temps à diriger la plupart de .ses actions suivant les lois de la raison.
Propos, lî. A meswre qu^une image se rapporte à an plia grand nombre de choses , elle revient plus fréquemment à VeS' prit : en d'autres termes, elle se réveille plus souvent dam Pâme et V occupe davantage,
DÊHONSTR. A mesure, en effet, qu'aune image ou qu'une passion a rapport à plus d'objets, il y a plus de causes capable de l'exciter ou de l'entretenir, et toutes ces causes, l'âme {en vertu de f hypothèse) les aperçoit par cela seul qu'dle est affectée de cette passion ; d*où i! suit que cette passion devra être plus fréquente, en d'autres termes elle se réveillera plus souvent dans l'âme et l'occupera davantage {par la Propos, 8, part, 5). C. Q. F. D.
Propos. 12. Nous unissons plus facilement les images des choses avec les images qui se rapportent aux objets que nous
CINQUIÈME PARTIS* — DE Lk LIBERTÉ. S7i
€m9menfim chiremeni et dù^netement §u-avee Émte autfv > s(^T* te d* imagée,
SÉ1I0N9TR. Les objets que bous ecmeeyons claberaent
et distiDctement, ce sont les propriétés générales des
*^ose9, oii ce qui se dééoit de ees propriétés {voyez la
f^/in, de la raison dam le Sehol» ^ de la Propoi. 40»
P^^. â) ; et eoBséqnemmenty tes objets se représenteai i
^^Qtre esprit plus souyent que les autres {par la Propos
P^écéd.) ; d*où il suit que la perception simultanée de ces
tA»jets et du reste des choses devra s'opérer avec une
facilité particulière, et par suite que les images des cbo^
Ses se joindront à ees oè^ets plus aisément qu'4 tous les
artres {par la Propm. 48, p^rt. ?). CL 0- F. D,
Propos. 13. A mesure qiitme ima^ est jointe â tm plm fnmd nomire (f outrée image$j elle se réveille plus souvent dans noire âme.
DiiiOifSTR. A mesure en effet qu'une image est jointe à un plus grand nombre d'images, il y a un plus grand nmnbre de causes capables de l'exciter {par la Propos. i8, jkirt. 2). C. 0. F. D,
Prwos. i4. L'âme peut faire que toutes les affections du eofrpSy c'est-à-dire que toutes les images des choses se raj^oor^ tent à l'idée de Dieu.
BÉHONSTR. Il n'est fflseune affection du corps doutTàme ne puisse se former un concept clair et distinct {par la Propos, 4, part. 5), et en eonséquene^^ l'âme peut &iro {par la Propos. 15, part. 1) que toutes ees affections se Tapportent à Tidée de Dieu, C. 0* F. D»
Propos. 1&. Celui qui comprend ses passions et soirmme clairement et distinctement aime Dieuy et il aime d'autant phts.qu'ileomprend sespassions et soi^ntême d'une façon phs daire et plus distincte.
'MasmsTK. Celui qui eorapreud ses passions et soimême d'une façon claire et distincte ressent de la joie {par la Propos. 53, part. 3), et ceite joie est accompagnée de l'idée de Dieu {par la Propos, précéd.) ; et en canft4qaenee {par la Défin. & d^ passions)^ il aime Di^ f t il
l'aime d'autant plus (par la même raison) qu'il comprend mieux et ses passions et soi-même. G. Q. F. D,
Propos. 16. Cet amour de Dieu doit occuper l'âme plus que tout le reste,
DÉMONSTR. Cet amour en effet est joint à toutes les affections du corps {par la Propos. 14, part. 5), qui toutes servent à l'entretenir (par la Propos. 15, part. 5), et conséquemment (par la Propos. 11, part. 5) il doit occuper l'âme plus que tout le reste. G. Q. F. D.
Propos. 17. Dieu est exempt de toute passion^ et il n'est sujet à aucune affection de joie ou de tristesse.
Demonstr. Toutes les idées, en tant qu'elles se rapportent à Dieu, sont vraies (par la Propos. 32, part, 2), c'està-dire (par la Defin. 4, part. 2) adéquates, et conséquemment (par la Défin. génér. des passions) Dieu est exempt de toute passion. De plus. Dieu ne peut passer à une perfection plus grande que la sienne ou plus petite (par le Coroll. 2 de la Propos. 20, part. 1) ; et par suite (en vertu des Défin. 2 et d des passions) il n'est sujet à aucune affection de joie ou de tristesse. G. Q. F. D.
GoROLL. Dieu, à parler proprement, n'aime ni ne hait personne. Gar Dieu (par la Propos, précéd.) n'éprouve aucune affection de joie ou de tristesse, et en conséquence (par la Défin. 6 et! des passions) il n'a pour personne ni haine ni amour.
Propos. 18. Personne ne peut haïr Dieu, DÉMONSTR. L'idée de Dieu, qui est en nous, est adéquate et parfaite (par la Propos. 46 et 47, part. 2). En conséquence, en tant que nous contemplons Dieu, nous agissons (par la Propos. 3, part. 3), et partant (par la Propos. 59, part. 3) il est impossible qu'il y ait en nous un sentiment de tristesse accompagné de l'idée de Dieu, en d'autres termes (par la Défin. 7 des passions) personne ne peut haïr Dieu. G. Q. F. D.
GoROLL. L'amour que nous avons pour Dieu ne peut se changer en haine.
SCHOL. On peut objedet e.eççwdatit c^u'en concevant
GINQT7IÈME PARTIE. — - DE LAIlIB£RT£. 273
Dieu comme cause de toutes choses, nous le considérons comme cause de la tristesse. Je réponds que la tristesse, en tant que nous en concevons les causes, cesse d'être une passion (par la Propos. 3, part. 5) ; en d'autres termes (par la Propos. 59, part. 3) elle cesse d'être la tristesse ; d'où il suit qu'en tant que nous concevons Dieu comme cause de la tristesse, nous éprouvons de la joie.
Pbopos. 19. Celui qui aime Dieu ne peut faire effort pour que Dieu l'aime à son tour.
DÉMONSTR. Si l'homme faisait un tel effort, il désirerait donc (par le CorolL de la Propos, il, part. 5) que ce Dieu qu'il aime ne fût pas Dieu^ et en conséquence (par la Propos^ 19, part. 3), il désirerait être centriste, ce qui est absurde (par la Propos. 28, part. 3). Donc celui qui aime Dieu, etc. C. Q. F. D.
Propos. 20. Cet amour de Dieu ne peut être souillé par aucun sentiment d^ envie ni de jalousie^ et il est entretenu en nom avec d'autant plus de force que nous nous représentons un plus grand nombre d'hommes comme unis avec Dieu de ce même lien d^ amour.
DÉMONSTR. Cet amour de Dieu est le bien le plus élevé que puisse désirer une âme que la raison gouverne (par la Propos. 28, part. 4) ; il est commun à tous les hommes (par la Propos. 36, part. 4), et nous désirons que tous nos semblables en jouissent (par la Propos. 37, part. 4) ; par conséquent (en vertu de la Défin. 23 des passions)^ il ne peut être souillé d'aucun mélange d'envie ni de jalousie (par la Propos. 18, part. 5, et la Défin. de la jalousie qui se trouve au Schol. de la Propos, 35, part. 3); au contraire (par la Propos. 31 , part. 3), cet amour de Dieu doit être entretenu en nous avec d'autant plus de force, que nous imaginons un plus grand nombre d'hommes jouissant du bonheur qu'il procure. C. Q. F. D.
ScHOL. Nous pouvons faire voir de la même manière qu'il n'y a aucune passion directement contraire à l'atnour de Dieu, et qui puisse le détruire ; d'où il suit que Tamour de Dieu est de toutes nos passions la plus cons-
2T4 Ithiouf.
tante, et en tant qu'il se rapporte au corps, ne peut être détruit qu'avec le corps lui-môme. Quant à la nature de cet amour, en tant qu'il se rapporte uniquerment à l'Àme, c'est ce que nous verrons plus tard.
Pans les propositions qui précèdent^ J*ai réuni fous les remèdes des passions, c'est-à-dire tout ce que l'Àme, considérée -uniquement en elle-mônre, peut contre ses passions. II résulte de là que fa puissance de Vkme sur les pass^iops consiste : 1<> dans la connaissance même des passions {voyez le SchoL de Fa Propos, 4, part. 5) ; 2» dans )a séparation que l'âme eflPectue entre telle ou telle passion et la pensée d'une cause 'extérieure confusément imaginée {voyez ta Propos, 1 et son SchoL ^ et la Prop»^ 4, part. 5) ; 3^ dans le progrès du temps qui rend celles de nos affections qui se rapportent à des choses dont nous avons l'intelligence, supérieures aux affections qui se rapportent à des choses dont nous n'avons que des idées copfuses et mutilées {voye^ la Propos. l,part. 5) ; 4« dans la multitude des causes qui entretiennent celles de nos passions qui se rapportent aux propriétés générales des choses, ou à Dieu {voyez les Propos. 9 et ii^ part. 5); 5<^ enfin dans l'ordre où l'Àme peut disposer et enckahier ses passions {voyez le Sckol. âe la Propos. iO, et les Pnpos. 12, f 3, i4, part. 5). Mais pour que ce pouvoir de l'âme sur les passions soit mieux compris, il est important de faire avant tout cette observation, que nois donnons & nos passions le nom de grandes passions dans deux cas différents: le premier, quand nous comparons la passion d'un homme à celle d'an autre homme, et que nous voyons l'un des deux plus fortement agité qoe l'autre par la môme passion ; la seconde , quand nous comparons deux passions d'une seule et môme personne, et que nous reconnaissons qu'elle est plus fortement affectée ou remuée par l'une que par l'autre* La force d'une passion en effet {par laPropos. ^ y part, 4) est déterminée par le rapport de la puissance de sa cause extérieure avec notre puissance propre. Or, la puissance de
CINQmÈiaS PARTIS. — DE LA LIBERTÉ. S78
Vktae se détermine tiniqaement par le degrG de coHnaissance qu'elle possède, et son impuissance on sa passivité par la seule privation de connaissance, c'esb-àaîre par ce qui fait qu'elle a des Hées inadéquates ; d'où il résulte que Tàme qui pâtît le plus, c'est Tâme qui est constituée dans la ]^us grande partie de ^n être par des idées inadéquates, de telle sorte qu'elle se distingue bien plus par ses affections passives que par les actions qu'elle effectue ; et au contraire^ l'àme qui agit le plus, c'est celle qui est constituée dans la plus grande partie de son être par dés Idées adéquates, de teHe sorte qu'elle se distingue bien plus (pouvant d'ailleurs renfer- ' mer autant didées inadéquates que celles dont nous venons de parler) par les idées qui dépendent de la vertu \ de lliomme que par celles qui marquent son impuissance. 11 faut remarquer en outre que les inqtdétudcs de rame et tous ses maux tirent leur origine de Pamour excessif qui rattache à des choses sujettes à mille variations et dont la possession durable est impossible. Personne, en effet, n'a d'inquiétude ou d'anxiété que pour un objet qu'il aime, et les injures, les soupçons, les inimitiés n'ont pas d'autre source que cet amour qui nous enflamme pour des objets que nous ne pouvons réeOement posséder avec plénitude. Et tout cela doit nous faire comprendre aisément ce que peut sur nos passion? une connaissance claire et distincte^ surtout, ce troisième genre de connaissance {voyez le Sifiol. de la Propos, t1^ part. 2) dont le fondement est la connaissance même de Dieu ; car si cette connaissance ne détruit pas absolument nos passions, comme passions [vagez la Propos, i, et le SckoL de la Propos. 48, part. 3), «Hé fait du moins que les passions ne constituent que lapins petite partie de notrd âme {voyez la Propos. 14, part. i). Die plus elle fait naître en nous l'amour d'un objelt immu)Qd>le et étemel {voyez là Propos. 15, part. 8),quetious possédons véritablement tit avec plénitude {voyez la Propos. 48, part. 2) * et cet amottt ëpnré ne peut dès lors être souillé de cb triste mêlangiâr
de vices que Tamour amène ordinairement avec soi ; il peut prendre des accroissements toujours nouveaux (par la Propos. 15, ^part. 5), occuper la plus grande partie de rame (par la Propos, 16, part. 5) et s'y déployer âve(& étendue.
Les réflexions qui précèdent terminent ce que j'avais dessein de dire sur la vie présente. Chacun, en effet, pourra reconnaître que j'ai embrassé en peu de mots tous les remèdes qui conviennent aux passions, comme je Tai dit au commencement de ce Scholie, s'il veut bien faire attention tout ensemble à ce Scholie lui-même et à la Définition de Tàme et de ses passions , ainsi qu'aux Propositions 1 et 3, part. 3. — Le moment est donc venn de traiter de ce qui regarde la durée de l'âme considérée sans relation avec le corps.
Propos. 21. L'âme ne peut rien imaginer^ ni se souvenir d'aucune chose passée^ qu'à condition que le corps contim d'exister,
DÉMONSTR. L'âme n'exprime l'existence actuelle du corps et ne conçoit les affections du corps comme actuelles qu'à condition que le corps continue d'exister {par le Coroll. de la Propos. 8 , part. 2) ; et en conséquence (par la Propos. 26, part. 2), elle ne conçoit aucun corps comme existant en acte qu'à cette même condition : d'où il résulte encore qu'il ne peut rien imaginer {voyez la Déf. de l'imagin, dans le Schol. de la Propos. 17, part. 2), ni se souvenir d'aucune chose passée {voyez U Déf. de la mémoire au SchoL de la Propos. 18, part. 2) qu'à condition que le corps continue d'exister. C* Q. F. D.
Propos. 22. Toutefois, il y a nécessairement en Dieu une idée qui exprime l'essence de tel ou tel corps humain sous le caractère de f éternité.
DÉMONSTR. Dieu n'est pas seulement la cause de l'existence de tel ou tel corps humain, il l'est aussi de son essence {par la Propos. 25, part. IJ, laquelle doit en conséquence être conçue nécessairement par l'essence même de Dieu {par l'Axiome 4, part, 1), et cela en vertu d'une
CINQUIÈlIte PARTIE. — DE LA LIBERTÉ, 277
nécessité éternelle {parla Propos. 16, part. 1); d'où il suit {par la Propos. 3, part. 2), que ce concept doit être nécessairement en Dieu. C. Q. F. D.
Peopos. 23. L'âme humaine m peut entièrement périr me le corps; il reste quelque chose d'elle^ quelque chose iétemel.
DÉMONSTR. Il y a nécessairement en Dieu {par la Propo8. précéd.) un concept ou une idée qui exprime Tessencedu corps humain, et cette idée, par conséquent, est nécessairement quelque chose qui se rapporte à Tessence de l'âme {en vertu de la Propos. iS, part. 2). Or, nous n'attribaons à Tâme humaine aucune durée qui se puisse déterminer dans le temps, si ce n'est en tant qu'elle exprime l'existence actuelle du corps, laquelle se développe dans la durée et peut se déterminer dans le temps ; en d'autres termes {par le Coroll. de la Propos. 8, part. 2), nous n'attribuons à l'âme une durée que pendant la durée du corps. Toutefois, comme ce qui est conçu par l'essence de Dieu avec une éternelle nécessité est quelque chose, ce quelque chose, qui se rapporte à l'essence de l'âme, est nécessairement éternel {par la Propos, précéd.). C. 0. F. D.
SCHOL. Cette idée qui exprime l'essence du corps sous le caractère de l'éternité est, comme nous l'avons dit, un mode déterminé de la pensée qui se rapporte à l'essence ie l'âme et qui est nécessairement éternel. Et cependant 1 est impossible que nous nous souvenions d'avoir existé ivant le corps, puisque aucune trace de cette existence ne le peut rencontrer dans le corps, et que l'éternité ne >eut se mesurer par le temps, ni avoir avec le temps lucune relation. Et cependant nous sentons, nous éprouans que nous sommes étemels. L'âme en effet, ne sent tas moins les choses qu'elle conçoit par l'entendement [ne celles qu'elle a dans la mémoire. Les yeux de l'âme, es yeux qui lui font voir et observer les choses, ce sont es démonstrations. Aussi, quoique nous ne nous souvelions pas d'avoir existé avant le corps, nous sentons m. 24
278 ÉTHtQUfe.
cependant qne notre âme, en tant qu'elle tnv^p^ VfÊ^ sence du corps sous le t^ractère de réternitéy est éUft^ nelle, et que cette exfetence étemelle ne peut se me^atet' par le temps ou s^étendre dans la durée. Ainsi donc, 6u ne peut dire que notre Àme dure, et son etisteacenepett être enfermée dans les limites d'un temps déterminé ^|tt%ir tant qu'eHe enveloppe Texisteilee «etuelle du eorps^ «t c^est aussi à cette condition seulemetit qu'elle ft le poi* voir de déterminer dans le temps Tclistence des Âo^ et de les concevoh* sous la notion de durée.
^ROK)s. 24. Pinsvmte amnprenomks ckesespartictthèmi et plus ncrus comprenons Die».
DÉMONSTR. Cela est évident j«r le CôroH. de k Pw^ pos. 25, part. \.
Pjropos. 25 . Lefort suprême ée fâme et h mprême i«f^ c'est de connaître les choset éTtme connaissance eu trmsiètk9 genre.
DÉMONSTR. La connaissance du troisième genre va de ridée adéquate d'un certain nombre d'attributs de SieVi à la connaissance adéquate de Tessence des choses {voga la Déf. renfermée dans le Schol. 2 de la Propos. 40, part, % et plus nous comprenons les choses de cette façon, {dos nous comprenons Dieu {par la Propos, précéd.); partemséquent (par la Propos. is,part. 4), la vertu suprême it rame, c'est-à-dire {par la Déf. 8, pùrt. 4) sa puissance ou sa nature, ou enfin {par la Propos. 7, />arf. 3) son si> prême effort, c'est de connaître les dioses d^me oomiaî^ sance du troisième genre.
Propos. 26. Plus Vâme estproptie à connaître ks chmei , d'une connaissance du troisième genre, pins efUlé tîésSre fcs connaître de cette même façon, '
DÉMONSTR. La chose e^ évidente; cdrentatotgmntMts concevons l'âme comme propre k connaître les tSiose» d'une connaissance du troisième genre, nous la eollC^ vons en même temps comme y éfant détefrmtnée, etpâor conséquent {par la Déf. A àespce8siom)^'^\M%Vkm^ e^^-propre à ce genre de connaissance, plus elle îe désire. C. Q. F. !D.
GINQUIÈHE PARTIS, ««««r DE LA LIBERTE. 9^19
PlKiPûS. St7r Be fe iroiiième genre de eaunaissance naît jf(mrfém hplm par fuit repos dtmi eUepumejwir.
DÉMONSTR. La suprême vertu de Tâme, c'est de coo*- «attpe M«u \pttT la fhFcpos. J(S^. part. 4)». en d*autrei ter- W>^ da eoHaaitre les dwses d'uaecoansassauce dutroi* «èmçt ge»re (par la Propos,, 23, /w^ 5), et cette verta est 4'wtaBt plus grande que r&me oae d^vautage de CQ ^ore de coimaisfiW4» (|K>r te Propos ^ 21, part. 5). Par <KnMéqu6xity celui gui eoaxiatt lea choses de cette façoii a'6iiife au comble de la peifeetion liumaîae, et par suite (en mrtu de la Déf. % des passùms) il est saisi de le joiç h pltts vive, iaquelto Çpar la Propos. Ââ, part. 2) e«t «ceiimpagoée de l'idée de sai-B»êiiie et de sa prepre verttt ; d'où il résulta eitn&n {par la Déf. 25 des passions) qs^e de ce genre de conftaisiianre naît pottr T^me le pli;i3 f/lfbii repos. C. Q. F. D,
Pk^os. 38. Le désir de commître les ckoses d'une eonmamasèce du troisième genre ou Peffort que nous faisant pmr eela m. peuvent naître de h connaissante du premier tsnre^ mais ils peuvent naître de celle du second.
V^âtOMm. Cette proposition est évidente d'elle-même; fftrtoiit ce que nous coneevons clairement et distlQcter Heirt, iHHis le coaeevoiHi ou par soi ou par autre chose ^ est conçu par soi : en d'autres termes, les idée^ qui i^t e» nous claires et distinctes ou qui se rapportent à le connaissance du troisième genre (tM>^. le $chol, %dela Prepos. Aù^part,^) ne peuvent résulter des idées mutiiées ^ eeefnsefl, lesquelles {par U même Sehol.) se rapportent il la ccHftoaissance du prenûer genre, mois bien des idées •dé<|nates, c'est-ànlire {par le mime Schol.) de la eonr naissance du second et du troisîèa» genre. Ainsi done ipêrhDéf. 1 des passifs) le ^sir de connaître les choses d'une connaissance du troisième genre ne peul midtre de le eomieissuiiee de premier f^pve, isam il p«9t MliiTe^de eette dn second. G, Q. F. D.
Faoroa. 29. Tout ee que fâme eoingoit sous le caraetiiri de l'éternité, elle le conçoit non pas parte quelle conçoit en
même temps f existence présente et actuelle du eorpSj mais bien parce quelle conçoit Inexistence du corps sous le caractère é Vétemité,
j Demonstr. L'âme, en tant qu'elle conçoit Texistence j présente du corps, conçoit la durée, laquelle se déter- ' mine dans le temps, et elle n'a, par conséquent, que le pouvoir de concevoir les choses en relation avec le temps {par la Propos. 21, part, 5 et la Propos. 26, part. 2). Or, l'éternité ne peut se déterminer parla durée {en vertu de laDéf.S, part. 1 et de l'Explication qui la suit). Donc Fàme, sous ce point de vue, n'a pas le pouvoir de concevoir les choses sous le caractère de l'éternité; mais comme il est de la nature de la raison de concevoir les choses sons le caractère de l'éternité (par le Coroll. 2 de la Propos. 44, part. 2), et qu'il appartient aussi à la nature de l'âme de concevoir l'essence du corps sous le caractère de réte> nité {par la Propos, 23, part. 5), et comme enfin, honnis ces deux choses, rien de plus n'appartient à l'essence de rame {par la Propos. 13, part. 2), il s'ensuit que cette puissance de concevoir les choses sous le caractère de l'éternité n'appartient à Tâme qu'en tant qu'elle conçoit l'essence du corps sous le caractère de l'éternité. C. Q. F.D.
ScHOL. Nous concevons les choses comme actuelles de deux manières : ou bien en tant que nous les concevons avec une relation à un temps ou un lieu déterminés, on bien en tant que nous les concevons comme contenues en Dieu et résultant de la nécessité de la nature divine. Celles que nous concevons de cette seconde façon comme vraies ou comme réelles, nous les concevons sous le caractère de l'éternité, et leurs idées enveloppent l'essence étemelle et infinie de Dieu, ainsi que nous Tavons montré dans la Propos. 45, part. 2; voyez aussi le Scholie de cette Proposition.
Propos. 30. Notre âme, en tant quelle connaît son corps et soi-même sous le caractère de V éternité ^ possède nécessairement la connaissance de Dieu, et sait quelle est en Dieu et est conçue par Dieu.