‹ Œuvres, trChapitre 113 sur 159 · IV. Il forme les idées positives avant les négatives · texte numérisé non relu

IV. Il forme les idées positives avant les négatives

V. Il perçoit les choses, non pas tant sous la condition de la durée que sous un certain caractère d'éternité et en nombre infini; ou plutôt, en percevant les choses, il ne considère ni le nombre ni la durée, au lieu que, quand il imagine, il les perçoit dans un nombre déterminé, dans une durée et avec une quantité déterminées.

YL Les idées que nous formons claires et distinctes semblent résulter de la seule nécessité de notre nature, de telle sorte qu'elles semblent dépendre de notre seul pouvoir; c'est le contraire pour les idées confuses, car elles sont formées souvent malgré nous.

VII. L'esprit peut déterminer de plusieurs manières les idées que l'entendement tire d'autres idées; comme, par exemple, pour déterminer le plan vd^une ellipse, il suppose une pointe adhérente à une corde qui se meut autour de deux centres, ou bien il conçoit une infinité de

DE l'entendement. 343

points toujours dans le même rapport et dans un rapport déterminé à une ligne droite donnée, ou un cône coupé par un plan oblique, de telle sorte que l'angle dlnclinaison soit plus grand que l'angle au sommet du cône; ou enfin il s'y prend d'une infinité d'autres manières.

VIII. Plus les idées expriment de perfection dans leur objet, plus elles sont parfaites ; car nous n'admirons pas autant Tarcbitecte qui a tracé le plan d'une petite chapelle que celui qui a conçu un temple magnifique.

Je n'insiste pas sur les autres choses que Ton rapporte à la pensée, comme l'amour, la joie, etc.; car elles ne font rien à notre sujet présent, et ne peuvent même être conçues, si l'entendement ne Ta été déjà : car, ôtez la perception, tout le reste n'est plus.

Les idées fausses et les idées fictives n'ont rien de positif (comme nous l'avons amplement 'montré) qui les fasse nommer fausses ou fictives ; si elles sont considérées comme telles, c'est seulement par le défaut de connaissance qui s'y rencontre. Ainsi les idées fausses et fictives, en tant que telles, ne peuvent rien nous enseigner de l'essence de la pensée, et c'est aux propriétés positives, précédemment énumérées , qu'il faut la demander , c'est-à-dire qu'il faut déterminer un principe commun d'où résultent nécessairement ces propriétés, de sorte qu'étant donné ce principe, elles suivent nécessairement, et qu'elles soient supprimées, si on le supprime. . . .

A MONSIEUR B. DE SPINOZA

HENRI OLDENBURG*.

Monsieur et respectable ami ,

H m'a été si pénible de me séparer de vous après mon 'jour récent dans votre retraite de Rheinburg, qu*austôt revenu en Angleterre je n'ai pas de plus vif désir ^e celui de m'unir à vous ; et ne pouvant vous voir, je ^us écris. La science des choses sérieuses, unie à la Oiiceur et à la politesse des mœurs (toutes ces qualités ^î^écieuses que la nature et Fart vous ont prodiguées), a 'î^ elle tant d'attraits qu'elle se fait aimer de tout honnête homme qui a reçu une éducation libérale. Permettez donc, Monsieur, que je m'unisse à vous d'une'amitié sincère, et que nous la cultivions soigneusement par des éludes communes et toute espèce de bons offices. Le peu que ma faiblesse pourra produire est à vous. Souffrez que je m'approprie à mon tour, du moins en partie, les dons si rares de votre esprit, le pouvant faire sans rous causer aucun dommage.

Les objets de notre entretien à Rheinburg, c'étaient, îous le savez. Dieu, l'étendue et la pensée, la distinction

1 . Henri Oldenburg était ministre résident de la basse Saxe à Londres du temps le Cromwell. Plus tard, il fut nommé secrétaire de la Société royale de Londres t publia, en cette qualité, les Transactions philosophiques pendant les années 664-1667. — Voyez sur Oldenburg et les autres correspondants de Spinoza lotre Notice bibliographique.

et la convenance de ces deux attributs, l'explication de l'union de Tâme humaine avec le corps, enfin, les principes de la philosophie de Descartes et de Bacon. Mais comme nous ne parlions guère qu'en courant de ces graves matières et que tous ces problèmes viennent par moments mettre mon esprit à la torture, j'userai avec vous des di^oits de l'amitié et vous prierai le plus affectueusement du monde de m'exposer avec quelque étendue vos pensées sur les sujets que je rappelais tout à l'heure. 11 y a surtout deux points sur lesquels je voudrais être éclairé, si toutefois cela vous agrée : je désirerais savoir, d'abord, en quoi consiste véritablement la différence que vous établissez entre l'étendue et la pensée; puis quels sont les défauts que vous remarquez dans la philosophie de Descartes et de Bacon, et pourquoi vous pensez qu'on la peut renverser et y substituer quelque chose de mieux. Croyez, Monsieur, que plus vous mettrez de libéralité à m'éclairer sur ces questions et autres semblables, plus vous m'attacherez étroitement à vous et me mettrez dans une stricte obligation de vous rendre la pareille, si toutefois la chose est possible.

On met sous presse en ce moment des Essais de physiologie composés par un noble Anglais de grande science. Cet ouvrage traite de la nature de l'air et de sa propriété élastique , étabhe par quarante - trois expériences, de la fluidité, de la sohdité et autres choses analogues. Dès que l'ouvrage sera imprimé, j'aurai soin de vous le faire tenir par quelque ami qui passera la mer. En attendant, conservez bonne santé et n'oubliez pas votre ami qui se dit.

Avec zèle et de tout son cœur.

Tout à vous,

Henri Oldenburg.

Londres, 10-26 août 1G61.

RÉPONSE A LA PRÉCÉDENTE

A MONSIEUR HENRI OLDENBURG,.

B. DE SPINOZA

Monsieur ,

Vous jugerez vous-même combien votre amitié m'est agréable, pourvu que vous obteniez en même temps de votre modestie qu'elle vous laisse apercevoir les belles qualités qui vous distinguent ; et bien qu'il me paraisse, en les considérant, que c'est bien de l'orgueil de ma part d'aspirer à votre amitié, surtout quand je songe qu'entre amis tout devient commun, et les biens de l'esprit plus que tout le reste, cependant je me dis qu'après tout la faute en est à votre modestie et à votre bienveillance. C'est votre modestie qui s'abaisse jusqu'à moi ; c'est votre bienveillance qui me donne plus que je ne puis rendre , et qui m'encourage, en daignant me demander mon amitié, à commencer avec vous un commerce affectueux et à l'entretenir avec tout le zèle dont je suis capable. Vous parlez. Monsieur, des qualités de mon esprit. Certes, si j'en avais quelqu'une, c'est de grand cœur que je consentirais à vous en faire part, quoique la chose ne piit se faire sans grand dommage pour moi. Mais ceci n'est point un prétexte pour vous refuser ce que vous me demandez en usant des droits de l'amitié, et je vais essayer incontinent de vous dire ma pensée sur les points dont vous me parlez, quoique je ne me flatte pas de vous satisfaire, si vous n'y mettez de la complaisance. Je commencerai par vous parler de Dieu. Je le définis : un être constitué par une infinité m. ' ^^

d'altribuls infinis, c'est-à-dire parfaits chacun dans son genre. Vous remarquerez ici que j'entends par attribut tout ce qui est conçu par soi et en soi, de telle façon que le concept d'un attribut n'enveloppe le concept d'aucune autre chose. Par exemple, l'étendue est conçue par soi et en soi ; mais il n'en est pas de même du mouvement, car il est conçu par autre chose et son concept enveloppe l'étendue. Or, que ma définition de Dieu soit la véritable, c'est ce quirésulte de ce que nous entendons tous par Dieu : un être souverainement parfait et absolument infuii. Il serait aisé maintenant de prouver que cet être existe, par cette seule définition ; mais ce n'est point ici le lieu de donner cette démonstration. Voici, Monsieur, ce que je dois démontrer en ce moment pour satisfaire aux questions que vous m'avez proposées. J'ai à établir, premièrement, qu'il ne peut y avoir dans la nature deux substances, à moins qu'elles ne difi'èrent totalement d'essence ; en second lieu, qu'une substance ne peut être produite, mais qu'il est de son essence d'exister; troisièmement, enfin, que toute substance doit être infinie, c'est-à-dire souverainement parfaite en son genre. Ces points une fois démontrés, vous apercevrez aisément, Monsieur, où j'en veux venir, pourvu qu'en même temps vous ne perdiez pas de vue la définition de Dieu ; et cela vous paraîtra si évident qu'il est inutile que je m'explique plus ouvertement sur cette matière. Pour démontrer clairement et brièvement* les trois points qu€ je viens de dire, je n'ai rien trouvé de mieux que de les prouver à la fa^on des géomètres et de soumettre cette entreprise à votre examen. Je vo«s envoie donc à part ces démonstrations % et j'en att^n* votre sentiment

Vous me demandez ensuite quelles sont les erreurs que je remarque dans la philosophie de Descartes et de Bacon. Sur quoi je veux bien vous satisfaire, bien qu'il soit contraire à mes habitudes de chercher à décoatrir les erreurs où les autres sont tombés. Le premier défart

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