‹ Œuvres, trChapitre 114 sur 159 · Yoycx V Éthique j part. 1, jusqu'à la Propos · texte numérisé non relu

Yoycx V Éthique j part. 1, jusqu'à la Propos

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et le plus grand que je reproche à ces philosophes, c'est de s'être si fort éloignés de la connaissance de lu première cause et de l'origine de toutes choses ; le second, d'avoir ignoré la véritable nature de Tâme humaine ; le troisième, de n'avoir pas saisi la vraie cause de l'erreur. Trois points dont la véritable connaissance est si nécessaire qu'il faudrait être entièrement dépourvu d'études et d'instruction pour ne pas en être frappé. Que. ces philosophes se soient égarés dans la connaissance de la cause première et de l'âme humaine, c'est ce qu'il est aisé de conclure de la vérité des trois propositions rappelées plus haut. Je m'occuperai donc uniquement de montrer combien est fondé le dernier reproche que je lenr adresse.

Je ne dirai qu'un mot de Bacon, qui parle un peu confusément sur cette matière. Cet auteur ne prouve presque rien et ne fait guère que raconter ses opinions ; car il suppose premièrement, que l'esprit humain, sans parler des sens et de leurs tromperies, est trompé par sa nature même et compose ses connaissances suivant l'analogie de sa nature propre et non suivant l'analogie de l'univers, comme un miroir qui réfléchit mal les rayons émanés des objets et mêle sa nature à celle des choses, etc. Une seconde cause d'erreur, suivant Bacon, c'est que l'esprit humain est porté par sa nature aux généralités abstraites et transforme des choses passagères en lois invariables, etc. Une troisième cause d'erreur, c'est que l'esprit humain prend sans cesse des accroissements et ne peut s'arrêter ni se satisfaire. Enfin, toutes les autres causes d'erreur qu'il assigne encore se peuvent facilement réduire à cette cause unique, reconnue par Descartes ,. savoir : que la volonté de l'homme est libre et plus étendue que son entendement, ou, comme Bacon le dit (aph. 49) avec plus de confusion, que l'entendement n'est pas éclairé d'une lumière pure ', mais d'une lumière offusquée par les nuages qu'y ré-

*• Toyez Novum Organuntj lib i, aph. 49.

pand la volonté (il est bon de remarquer ici que Bacon prend souvent Tentendement pour Tâme , en quoi il diffère de Descartes). Or, je montrerai que cette cause dVrreur, en laissant de côté les autres comme sans intérêt, est fausse; et c'est ce que ces philosophes euxmêmes auraient aisément aperçu, s'ils avaient seulement fait attention que la volonté diffère de telle ou telle volition, de la même manière que la blancheur de telle ou telle couleur blanche, l'humanité de tel ou tel individu humain, et, par conséquent, qu'il est également impossible de concevoir la volonté comme cause de telle ou telle volition que l'humanité comme cause de Pierre ou de Paul. Or donc, puisque la volonté n'est qu'un être de raison et qu'on ne peut dire qu'elle soit la cause de telle ou toile volition ; puisque les volontés particulières ont besoin pour exister d'une cause et ne peuvent en conséquence être appelées libres, mais sont nécessairement telles que leurs causes les déterminent à être ; enfin, puisque, selon Descartes lui-même, les erreurs ellesmêmes sont des volitions particulières, il s'ensuit nécessairement que les erreurs, c'est-à-dire les volontés particulières qu'on appelle de ce nom, ne sont pas libres, mais sont déterminées par des causes extérieures et nullement par la volonté, ce que j'avais promis de démontrer, etc.

LETTRE m.

A MONSIEUR B. DE SPINOZA

HENRI OLDENBURG.

Monsieur et cher ami.

J'ai lu avec un plaisir infini votre savante lettre. La méthode géométrique que vous employez me semble

admirable, mais j'en accuse d'autant plus la grossièreté de mon esprit, qui saisit avec tant de peine ce que vous exposez avec un art si parfait. Veuillez donc permettre que je vous laisse voir cette lenteur de mon intelligence en vous posant lès questions suivantes, dont je vous supplie de me donner la solution. Et, d'abord, est-ce pour vous une cliose claire et hors de doute qu'il s'ensuive, ji de la seule définition que vous donnez de Dieu, que Dieu existe efiectivement ? Pour moi, quand j'y réfléchis, je trouve que les définitions ne contiennent rien de plus que les concepts de notre âme ; or notre âme conçoit une foule de choses qui n'ont point d'existence réelle, et dès qu'elle les a conçues, elle les multiplie et les amplifie avec une extrême fécondité, ce qui fait que je ne puis comprendre que du seul concept de Dieu on infère l'existence de Dieu. Rien ne m'empêche de faire en mon esprit un amas de toutes les perfections que j'ai perçues dans les hommes, les animaux, les végétaux, les minéraux, et de former de la sorte une certaine substance qui possède toutes ces perfections d'une façon durable; je puis même les multiplier et les amplifier à l'infini, et je constitue par ce moyen un être très-excellent et très-parfait, sans qu'il résulte le moins du monde de cette construction qu'il existe effectivement rien de semblable. — Ma seconde question est de savoir si vous tenez pour certain que le corps n'est point limité parla pensée, ni la pensée par le corps. Remarquez que la nature de la pensée est encore une chose douteuse, et qu'on ignore si c'est un mouvement corporel ou bien un acte spirituel parfaitement distingué du corps. —Je vous demanderai, en troisième lieu, si vous considérez les axiomes que vous avez bien voulu me communiquer comme des principes indémontrables, connus par la lumière naturelle, et n'ayant besoin d'aucune preuve. Le premier axiome a certainement ce caractère; mais je ne vois pas qu'on puisse mettre les trois autres au rang do celui-là. Le second, en efi'et, suppose qu'il n'existe dans la nature des choses

que des substances et des accidents ; tandis que plusieurs philosophes soutiennent que le temps et le lieu ne sont point compris dans ces deux sortes d'existence. Le troisième axiome, qui est que deux choses dont les attributs smt divers ne peuvent rien avoir de commun^ est si peu clair à mes yeux, qu'il me semble que l'univers entier nous enseigne justement le contraire. En efifët, toutes les choses qui nous sont connues difîèrent les unes des autres par certains endroits et se conviennent par d'autres endroits. Enfin, quant au quatrième axiome, savoir: que les choses qui n'ont rien de commun ne peuvent itn causes Vune de Vautre, j'avoue que les ténèbres de mon intelligence m'en cachent la clarté et me forcent de vous demander un peu plus de lumière. Car, à ce qu'il me semble, il n'y a rien de commun, au moins formellement, entre Dieu et les choses créées; et cependant presque tout le monde reconnaît Dieu comme la cause des créatures. Vous pensez bien, Monsieur, que ces axiomes n'étant pas, à mes yeux, à l'abri de toute incertitude, les propositions que vous avez bâties sur ce fondement chancellent dans mon esprit ; et plus je les médite, plus je me trouve assiégé de difficultés. En ce qui touche, par exemple, la première de ces propositions, il me parait que deux hommes sont deux substances de même attribut, savoir, la raison, et je conclus delà qu'il peut y avoir deux substances de môme attribut. — Et, relativement à la seconde proposition, aucun être ne pouvant être cause de soi-même, je ne puis comprendre comment il serait vrai qu'wwe substance ne peut être produite, ni veMf d'une autre substance. Car il résulte de cette proposition que toutes les substances sont causes d'elles-mêmes, indépendantes l'une de l'autre, ce qui en fait autant de dieux, et ne va à rien moins| qu'à nier la première cause des choses. J'avoue donc sincèrement que je ne comprends rien à tout cela, à moins que vous ne me fassiei la grâce de m'expliquer d'une façon plus claire et plus étendue votre sentiment sur ce grand sujet, et de m6

découvrir entièrement Porigine et la production des substances ainsi que la dépendance réciproque et la subordination des choses. Et, pour vous décider à en user avec moi dans cette, occasion en toute franchise (*i toute confiance, j'invoque ici notre amitié, et vous supplie le plus instamment qu'il est possible d'être assuré que toutes les pensées que vous voudrez bien me communiquer auront en moi un sûr et fidèle dépositaire, et que je ne les confierai à qui que ce soit, de crainte qu'il ne puisse vous en arriver quelque dommage.

Nous sommes ici tout occupés, dans notre Collège philosophique *, à faire des expériences et des observations, selon la mesure de nos forces ; et nous essayons de tracer une histoire des arts mécaniques, persuadés que nous sommes que les formes et les qualités des choses se peuvent expliquer parfaitement par des principes mécaniques, et que tous les effets de la nature se réduisent au mouvement, à la figure, à l'agencement des parties et aux diverses complications qui en résultent, sans qu'il y ait la moindre nécessité de recourir à ces formes inexplicables , à ces qualités occultes qui sont l'asile de l'ignorance. Je vous manderai le livre que je vous ai promis' aussitôt que l'ambassade hollandaise enverra un messager à La Haye, ce qui arrive assez fréquemment, ou bien dès que je pourrai le confier à quelque ami sûr qui prendra le chemin de votre pays. Excusez, Monsieur, la prolixité de cette lettre et les libertés que je me donne. Veuillez surtout prendre en bonne part, comme c'est l'usage entre amis, une lettre écrite sans déguisement et sans aucun des raffîiiements à l'usage des cours, et croyex-moi, en toute franchise et en toute simplicité, Votre bien dévoué,

Henri Oldenburg.

loadres; 27 se^ tcfnW« 1661.

\ . Ce CoUégc philosophique deviat peu après la Société royale de Londres, dont Oldeuburg fi.t un des secrétaires, i. l0 U»«e de. R.bert Boylc De Nitro, Fluditate et Fifm'.tate.

RÉPONSE A LA PRl'XÉDENTE.

A MONSIEUR HENRI OLDENBURG, B. DE SPII^OZA.

Monsieur,

Au moment de partir pour Amsterdam^ où je me propose de séjourner une ou deux semaines, je reçois votre lettre et j'y trouve vos objections aux trois propositions que je vous ai mandées. C'est à ces objections seules que je tâcherai de répondre, le défaut de temps me forçant de négliger les autres.

En ce qui touche la première, je conviens- qu'en effet de la définition d'une chose quelconque on ne peut inférer Texistence de la chose définie; cela n'est légitime (comme je l'ai démontré dans le Scholie que j'ai joint aux trois propositions) que pour la définition ou l'idée d'un attribut, c'est-à-dire, suivant ce que j'ai clairement expliqué en définissant Dieu, pour une chose quîestconçue par soi et en soi. Si je ne me trompe, j'ai aussi, dans ce même Scholie, assez clairement expliqué, surtout pour un philosophe, la raison de cette différence. Je suppose, en effet, qu'on n'ignore pas la différence qui existe entre une fiction de l'esprit et un concept clair et distinct, non plus que la vérité de cet axiome : que toute définition ou toute idée claire et distincte est vraie. Ces points une fois établis, je ne vois pas ce qu'on pourrait désirer encore pour la solution de la première diflQculté. Je passe donc à la seconde. Vous paraissez accorder que si la pensée ne se rapporte point à la nature de l'étendue, alors l'étendue ne sera point terminée par la pensée;

ar votre doute ne porte que sur cet exemple particulier, fais remarquez ceci, je vous prie: si quelqu'un vient lire que l'étendue n'est point terminée par l'étendue, oais par la pensée, n'est-ce pas comme s'il disait que étendue n'est point infinie absolument, mais seulement afinie sous le point de vue de l'étendue? En d'autres ermes, celui qui parle ainsi ne m'accorde point que l'éîndue soit absolument infinie, mais il m'accorde qu'elle est sous le point de vue de l'étendue, c'est-à-dire dans son enre. Mais , dites-vous , la pensée est peut-être un acte orporel ? Soit, bien que je reste tout à fait convaincu du ontraire ; mais vous ne nierez pas toujours ce point, que étendue, en tant qu'étendue, n'est point la pensée ; ce ai suffit pour expliquer ma définition et pour démoner ma troisième proposition. Votre troisième objection t que mes axiomes ne doivent pas être mis au nombre îs notions communes. Je ne dispute pas sur ce point; ais vous mettez en question la vérité de ces axiomes, et •us allez même jusqu'à faire voir que le contraire est us vraisemblable. Mais veuillez faire attention à la défition que j'ai donnée de la substance et de l'accident, r c'est de là que se conclut tout le reste. J'entends, en :'et, par substance, ce qui est conçu par soi et en soi, »st-à-dire ce dont le concept n'enveloppe point le conpt d'aucune autre chose; par modification, au condre, ou par accident, ce qui existe dans une autre chose est conçu par cette chose. D'où il est clair qu'il résulte, emièrement, que la substance est antérieure à ses cidents, puisque ceux-ci ne pourraient ni exister ni re conçus sans celle-là; secondement, qu'il ne peut m y avoir dans la réalité ou hors de l'entendement le les substances et les accidents ; car tout ce qui est t conçu par soi ou par autre chose, et le concept de ut ce qui est enveloppe ou n'enveloppe pas le concept î quelque autre chose. Troisièmement, vous ne pouvez mter que les choses qui ont des attributs divers n'aient itrc elles rien de commun ; car j'ai expliqué qu'un attri-

35ft LETTRES.

but c'est ce dont le concept n'enveloppe le concept d'aucune autre chose. Quatrièmement, enfin, j'ai dit que quand deux choses n'ont entre elles rien de commun, l'une ne peut être cause de l'autre. Car, puisqu'il n'y a rien dans l'effet qui lui soit commun avec la cause, tout ce que l'effet contiendrait, il le tirerait donc du néant. Quant à ce que vous soutenez, que Dieu n'a rien qui lui soit formellement commun avec les choses créées, etc., j'ai établi le contraire dans ma définition; car j'ai dit: Dieu est l'être constitué par une infinité d'attributs infinis, c'est-à-dire parfaits chacun dans son genre. Je ne du'ai rien de la difficulté que vous élevez contre ma première proposition, si ce n'est que je vous prie, mon ami, de considérer que les hommes ne sont pas créés, mais seulement engendrés , et que leurs corps existaient déjà avant la génération, quoique avec une forme différente\ Vous concluez de là avec raison, et je donne entièrement les mains à cette conséquence, que si une partie de la matière était annihilée , toute retendue s'évanouirait. — Je dis enfin que ma seconde proposition ni3 conduit pas à plusieurs dieux, mais à un seul, constitué par une infinité d'attributs, etc.

A MONSIEUR HENRI OLDENBURG,

B. DE SPINOZA

Monsieur, Je vous remercie vivement, vous et M, Boyle*, de vou-

1. Vote» éthique, part. I , Propos. 7. — Je continue de citer en note tesp*»sage* de Vl'.lhiqw qui peuvent éclairer les Lettres de Spinoza, ou en receTWï que!<^uc luniitTc.

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