TROISIÈME PARTIE. — DES PASSIONS
les seules lois de la nature corporelle et sans recevoir de l'âme aucune détermination. Et il ne faut point s'étonner de cela, puisque personne encore n'a connu assez profondément l'économie du corps humain pour être en état d'en expliquer toutes les fonctions; et je ne parle même pas ici de ces merveilles qu'on observe dans les animaux et qui surpassent de beaucoup la sagacité des hommes, ni de ces actions des somnambules qu'ils n'oseraient répéter durant la veille : toutes choses qui montrent assez que le corps humain , par les seules lois de la nature, est capable d'une foule d'opérations qui sont pour l'âme jointe à ce corps un objet d'étonnement. Ajoutez encore que personne ne sait comment et par quels moyens l'âme meut le corps, ni combien de degrés de mouvement elle lui peut communiquer, ni enfin avec quelle rapidité elle est capable de le mouvoir. D'où il suit que, quand les hommes disent que telle ou telle action du corps vient de l'âme et de l'empire qu'elle a sur les organes, ils ne savent vraiment ce qu'ils disent, et ne font autre chose que confesser en termes flatteurs pour leur vanité qu'ils ignorent la véritable cause de cette action et en sont réduits à l'admirer. Mais, dirontîls, que nous sachions ou que nous ignorions par quels moyens l'âme meut le corps, nous savons du moins par expérience que si l'âme humaine n'était pas disposée à penser, le corps resterait dans l'inertie. Notre propre expérience nous apprend encore qu'un grand nombre d'actions, comme parler et se taire, sont entièrement au pouvoir de l'âme , et par conséquent nous devons croire qu'elles dépendent de sa volonté. Je répondrai eu demandant à mon tour, premièrement , si nous ne savons pas par expérience que l'âme est incapable de penser quand le corps est dans l'inertie ; car enfin , aussitôt que le corps est endormi , l'âme ne tombe-t-elle P^ dans le sommeil ? et conserve-t- elle le pouvoir de penser qu'elle avait durant la veille ? Ce n'est pas tout ; le crois qu'il n'est personne qui n'ait éprouvé qvx^ Vk\SL^
n^est pas toujours également propre i penser à un même objet ; mais à mesure que le corps est mieux disposé à ce que Timage de telle ou telle chose soit excitée en lai, Pâme est plus propre à en faire Tobjet de sa contemplation. On répondra sans doute qu'il est impossible de déduire des seules lois de la nature corporelle les causa des édifices, des peintures et de tous les ouvrages de Tart humain, et que le corps humain, sH n'était déterminé et guidé par l'âme, serait incapable, par exempte^ de construire un temple. Mais j'ai déjà montré que ceite qui parlent ainsi ne savent pas ce dont le corps est capable, ni ce qui peut se déduire de la seule considération de sa nature ; et l'expérience leur fait bien voir que beaucoup d'^opérations s'accomplissent par les seules lois de la nature , qu'ils auraient jugées impossibles sans la direction de l'âme , comme les actions que font les somnambules en dormant et dont ils sont tout étonnés quand ils se réveinent. J'ajoute enfin que le mécanisme du corps humain est fait avec un art qui surpasse infiniment l'industrie humaine ; et, sans vouloir ici faire usage de cette proposition que j'ai démontrée plus haut, savoir, que dfc la nature considérée sous un attribut quelconque il résulte une infinité de choses, je passe immédiatement à la seconde objection qu'on m'adresse.
Certes, j'accorderai volontiers que les choses humahies en iraient bien mieux, s'il était également au pouvoir (fe l'homme et de se taire et de parler ; mais l'expérience est là pour nous enseigner, malheureusement trop bien, qu'il n'y a rien que l'homme gouverne n^oins qtle sa langue , et que la chose dont il est le moins capable, c'est de modérer ses appétits ; d'où il arrive que la plupart se persuadent que nous ne sommes libres qu'à Tégard des "choses que nous désirons faiblement „ par la raison que l'appétit qui nous porte vers ces choses peut aisément être comprimé par le souvenir d'un autre objet que notre mémoire nous rappelle fréquemment ; et ife croient au contraire que noua ne sommes point libres à
TROISIEME PAtLtIE. — DES PASSIONS. f l5
regard dès choses que nous désirons avec fofce ef qtre le sonTcnÎT d'un autre objet ïié peut nous faire cesser d'aimer. Mais il est indubitable que lîen n'empêcherait i ces personnes de croire que nos actions sont toujours (Chres, si elles ne savaient pas par expérience qu'il nous 'arrive souvent de faire telle aetion dont nous nous repentons ensuite , et souvent aussi , quand nous sommes agités par des passions contraires, de voir le meilleur et de faire le pire. C'est ainsi que l'enfant s'imai^ne quîl désire librement le lait qui le nourrît; s'il s'irrite, il se croit libre de chércber la vengeance; s'il a peur, libre de s'enfnir. C'est encore ainsi que l'homme ivre est persuadé quTl prononce en pleine liberté d'esprit ces mêmes paroles qu'il voudrait bien retirer ensuite, gnand il est redevenu lui-même ; que l'homme en dé- Bre, le bavard, l'enfant et autres persorines de cette espèce sont convaincues qu'elles parlent d'après une libre décision de leur âme, tandis qu'il est certain qu'elles ae peuvent contenir l'élan de leur parole. Ainsi donc , 'expérience et la raison sont d'accord pour établir que es hommes ne se croient libres qu'à cause qu'ils ont ^nscience de leurs actions et ne l'ont pas des causes lui les déterminent, et que les décisions de Fàme ne lont rien autre chose que ses appétits, lesquels varient )ar suite des dispositions variables du corps. Chacun, en (ffet, se conduit en toutes choses suivant la passion dont t est affecté : ceux qui sont livrés au conflit de plusieurs cassions contraires ne savent trop ce qu'ils ventent; et infin, si nous ne sommes agités d'aucune passion, la noindre impulsion nous pousse çà et là en des diree^ ïons diverses. Or, il résulte clairement de tous ces faits [ue la décision de lltme et Tappéfît ou détermination du ^rps sont choses naturellement simultanées, ou, pour nieux dire, sont une seule et même chose, que nous ippelons décision quand nous la considérons sous te M>int de vue de la pensée et l'expliquons par cet atïibat, et détermination quand nous la coii&\d^tc(tv& %^^
le point de vue de retendue et l'expliquons par les lois du mouvement et du repos; mais tout cela deviendra plus clair cncope par la suite de ce traité. Ce que je veux surtout qu'on remarque ici avec une attention particulière, c'est que nous ne pouvons rien faire par la décision de Tâme qu'à l'aide de la mémoire. Par exemple, nous ne pouvons prononcer une parole qu'à condition de nous en souvenir. Or, il ne dépend évidemment pas du libre pouvoir de l'âme de se souvenir d'une chose ou de l'oublier. Aussi pense-t-on que cela seulement est au pouvoir de notre âme, savoir, de nous taire ou de parler à volonté sur une chose que la mémoire nous rappelle. Mais, en vérité, quand nous rêvons que nous parlons, ne croyons-nous pas que nous prononçons certaines paroles en vertu d'une libre décision de l'âme? et cependant nous ne parlons effectivement pas; ou, si nous parlons, c'est par un mouvement spontané de notre corps. Nous rêvons aussi quelquefois que nous tenons certaines choses cachées en vertu d'une décision semblable à celle qui nous fait taire ces choses durant la veille. Enfin nous croyons en songe faire hbrement des actions qu'éveillés nous n'oserions pas accomplir; et puisqu'il en est ainsi , je voudrais bien savoir s'il faut admettre dans l'âme deux espèces de décisions, savoir, les décisions fantastiques et les décisions libres. Que si on ne veut pas extravaguer à ce point , il faut nécessairement accorder que cette décision de l'âme que nous -croyons libre n'est véritablement pas distinguée de l'imagination ou de la mémoire, qu'elle n'est au fond que l'affirmation que toute idée , en tant qu'idée, enveloppe nécessairement {voir la Propos. 59, part, 2). Par conséquent, ces décisions de l'âme naissent en elle avec la même nécessité que les idées des choses qui existent actuellement. Et tout ce que je puis dire à ceux qui croient qu'ils peuvent parler, se taire, en un mot, agir, en vertu d'une libre décision de l'âme, c'est qu'ils rêvent les yeux ouverts.