‹ Œuvres, trChapitre 89 sur 159 · QUATRIÈME PARTIE. — DE L'ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE. — DE L'ESCLAVAGE

Quoique l'abjection soit le contraire de l'orgueil, riiomme abject est très-voisin de l'orgueilleux. En effet, tandis que le sentiment de son impuissance , comparé à la puissance ou à la vertu d'autrui, lui inspire de la tristesse , cette tristesse est calmée et fait place à la joie aussitôt que son imagination s'attache à considérer les vices d'autrui ; et de là le proverbe : C'est la consolation des malheureux d'avoir des compagnons de leur malïwur. Au contraire , l'homme livré à l'abjection sera saisi d'une tristesse d'autant plus grande qu'il se croira plus au-dessous des autres; d'où il arrive qu'il n'y a pas d'hommes plus portés à l'envie que ceux dont je parle * et plus empressés d'observer les actions des hommes , pour les censurer plutôt que pour les corriger; enfin ils ne louent que l'abjection et s'en font honneur , de manière pourtant à ne jamais quitter leur personnage. Toutes ces conséquences découlent de la nature de cette passion avec autant de nécessité qu'il résulte de la nature d'un triangle que ses trois angles égalent deux droits ; mais j'ai déjà averti qu'en donnant aux passions de ce genre le nom de mauvaises passions, je n'avais égard qu'à rutilité des hommes. Les lois de la nature , en effet , enveloppent l'ordre entier de la nature dont l'homme fait partie; et j'ai voulu noter cela en passant, afin que personne ne pense que je m'amuse ici à raconter les vices des hommes et leurs folies , au lieu d'exposer la nature et les propriétés des choses. Car , comme je l'ai dit dans la préface de la troisième partie , je considère les passions humaines et leurs propriétés du même œil que toutes les choses naturelles. Et certes les passions humaines marquent l'art et la puissance de la nature, sinon celle de l'homme , non moins que beaucoup d'autres choses que nous admirons et dont la contemplation nous enchante. Mais je continue d'expliquer ce qu'il

i. Je lis avec Gfrœrer, contre Paolus et rédition de 1 677, magis ad invidiam proni, l'addition du mot magis étant absolument nécessaire, et suffisamment justifiée d* ailleurs par le sens de toute la phrase.

y a dans les passions d'utile et de nuisible aux homm^^ Propos. 58. // rCest point contraire à la raison de se g^^'^ ri fier d'une chose; ce sentiment peut provenir de la rai^o;i elle-même.

DÉMONSTR. Cela résulte évidemment de la Déf. 30 des pass. et de la Déf. de Thonnéte , telle qu'on la trouvera au Schol. 1 de la Propos. 37, part. 4.

^ ScHOL. Ce qu'on appelle vaine gloire , c'est cette espèce de paix intérieure qui n'est entretenue que par l'opinion du vulgaire , de sorte que , cette opinion venant à disparaître, la paix intérieure, en d'autres termes (par k Schol. de la Propos. 52 , part. 4), le souverain bien c[ue chacun aime, disparaît avec elle. II suit de là que celui qui se fait gloire de l'opinion du vulgaire fait sans cesse eSort et s'épuise en inquiétudes de chaque jour pour conserver sa réputation. Le vulgaire, en eflfet, est changeant et plein d'inconstance , et toute réputation qui ne se maintient pas périt à l'instant. Or , comme tous les glorieux désirent les applaudissements du vulgaire, il est facile à chacun de diminuer la réputation d'un autre, et de cette rivalité qui les anime pour la possession de ce qu'ils croient le souverain bien , naît un désir si violent de s'abaisser l'un l'autre que le vainqueur dans cette lutte est plus glorieux d'avoir nui à ses rivaux que de s'être servi lui-même. Cette gloire , cette paix intérieure, sont donc choses vaines et n'ont aucun fond réel.

Les remarques que je pourrais faire ici sur la honte peuvent se conclure aisément de ce qui a été dit touchant la pitié et le repentir. Je me borne à ajouter que la honte, de même que la commisération, bien qu'elle ne soit pas une vertu , est bonne toutefois, en tant qu'elle marque dans celui qui l'éprouve un désir réel de vivre dans Thonnôteté ; et c'est encore ainsi que la douleur est bonne, en tant qu'elle est une preuve que la partie malade n'est point encore en putréfaction. Ainsi doue, bien qu'un homme qui a honte de quelque action soit par là même dans la tris-

Page 1