‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 105 sur 448 · LETTRES DV T. BERTI1IEU · texte numérisé non relu

LETTRES DV T. BERTI1IEU

quences. Il considère d'abord que quand noire âme s'attache aux

'. i\ créatures , elle devient non-seulement semblable à elles , mais tout à fait dépendante d'elles ; et ceci est un des effets de l'amour. Quand on

; 2 aime un objet , on fait dépendre tout son bonheur de la possession de cet objet. Cela se prouve aisément par ce qui se passe dans le cœur de tout homme passionné. L'avare est l'esclave de son trésor , le voluptueux de ses plaisirs, ou de ce qui les lui procure, l'ambitieux des honneurs auxquels il aspire ; mais comme tous ces objets en eux-mêmes ne sont rien, il s'ensuit que ceux qui les recherchent avec passion sont moins que rien, puisque l'esclave est toujours moins que le maître dont il dépend.

Les hommes passionnés conviennent assez qu'ils sont dans les liens des objets qu'ils aiment. Ils emploient même dans leur plus beau lan-

ji-ï gage , les termes de captivité el de chaînes, quand ils veulent plaire à leurs idoles ; mais ils ont une haute idée de ce qui les captive, et ils se

%'.%■ révoltent quand on leur dit que ce n'est rien. Or, pour les en couvain- .'; ^ cre , notre saint auteur présente le tout de Dieu. Il met en contraste l'être et les qualités prétendues des créatures , avec l'être de Dieu, avec ;' t';1 ses perfections infinies , avec sa beaulé, sa bonté, sa sagesse, sa puis-

sance, sa majesté suprême. A la présence de ces divines perfeclions , la créature , avec tout ce qu'on lui attribue d'agréments , de force, d'opulence, s'éclipse et disparaît. Oh I qu'il y a de vérité et de grandeur dans celte comparaison ! Celui qui veut profiter des OEuvres de saint Jean de la Croix, doit commencer par méditer le tout de Dieu et le rien des *^ créatures. Cette méditation doit l'occuper jusqu'à ce qu'il soit intime- *<<

Ëf ment pénétré de ce tout unique et de ce néant qui n'a aucune qualité, parce qu'il est le néant. Celte méditation n'est point sur un objet de pure spiritualité , c'est l'obligation de tout chrétien d'avoir une juste idée de Dieu et de soi-même ; et cette idée résulte de ces deux vérités : Dieu

j:f: est tout, et lu créature n'est rien. [.

Il faut bien concevoir que ce n'est pas le rien de la créature qui l'em-

Çv. pêche de s'unir à Dieu. Le rien ne résiste point ; et quand Dieu se com-

' ',■ munique à la créature , il en fait quelque chose , il en fait même une

belle chose, puisque la créature acquiert dès lors des traits de ressem- '£<;

? '.'.- blance avec le tout , qui est Dieu ; mais ce qui empêche l'union, c'est '&lf: que la créature aime quelque chose qui n'est pas Dieu ; c'est qu'elle transporte au rien d'une autre créature, l'hommage qui n'est dû qu'au ■££ tout de Dieu. Voilà dès ce moment un obstacle à l'union. Quand Dieu veut tirer une âme du néant, il ne trouve aucun obstacle , parce que le néant n'a aucune force pour résister ; mais quand il veut s'unir à l'âme qui est déjà livrée à l'amour d'un objet créé, il trouve de la résistance, * parce que cette âme est dans une opposition formelle à l'union. Je sais -f que Dieu a dans les trésors de sa grâce des moyens pour vaincre celte %$■ résistance ; mais il lui faut, en quelque sorte , employer plus d'effort que pour la création ; et c'esl ce qu'observe notre saint el judicieux au- ^ leur. Quand Dieu, dit-il (1), délivre une âme des contrariétés (de la passion) , il fait , si j'ose le dire , quelque chose de plus grand que lorsqu'il £*. tire l'âme du néant et qu'il lui donne l'être, parce que les passions de l'âme s'opposent plus à l'opération de Lieu que le néant, puisque le néant n'est pas capable de résister à la majesté divine. -\ *

Ce n'est donc pas parce que la créature n'est rien , qu'elle ne peut *^ aspirer à l'union intime avec Dieu ; il faut même qu'elle ne se croie rien, ou plutôt que , par ses réflexions, elle se réduise à rien pour s'élever à cette union. C'est la doctrine que saint Jean de la Croix déve- ^c| loppe dans tout son 'ivre. Mais ce qui empêche l'union, je ne puis trop ** le répéter, c'est que l'homme devienne moins que rien en se livrant à l'amour des objets créés ; c'est qu'il oppose l'affection déréglée qu'il a &%

U) Livre I, ch. 6 de la traduction du P. Maillard. :; 2

pour ces objets, aux sentiments d'amour que Dieu a pour lui, et à ceux qu'il devrait avoir pour Dieu. En cela consiste le désordre qui détruit en nous le règne du tout, et qui nous concentre dans l'extrême misère du péché. Il est vrai que par la puissance de son bras, Dieu rompt quelquefois tout d'un coup le charme qui attache une âme passionnée à l'objet de sa passion. Paul était animé d'un faux zèle pour la loi , et sur-le-champ Jésus-Christ en fit le prédicateur de son Evangile et le maître des Gentils. Augustin était plongé dans les désordres d'une jeunesse voluptueuse, et la simple lecture d'un saint livre remplit son cœur des plus pures ardeurs de la charité. Mais quelle serait notre présomption de comptersur ces prodiges de grâce? Et n'est-il pas plus sûr pour nous, d'entendre les leçons du saint homme dont j'analyse l'ouvrage ? Il nous dit d'envisager le tout de Dieu, de mortifier nos passions , de retirer notre cœur des objets créés qui le captivent et qui lui ôtent les moyens de s'élefer à l'union divine.

Mais qu'est-ce que cette union ? Saint Jean de la Croix l'explique en ces termes : C'est la ressemblance que [la volonté de l'homme contracte avec celle de Dieu , en sorte que l'âme de l'homme veut tout ce que Dieu veut, et qu'elle ne veut pas tout ce qui n'est pas conforme à la volonté de Dieu (Livre II , chap. 5). On sent assez que c'est l'amour qui forme celte union, et qui l'entretient ; que celte union a des degrés différents, selon les différents degrés d'amour; que ces différents degrés d amour dépendent des dons de la grâce plus ou moins abondants , et aussi des efforts que l'homme fait plus ou moins constamment pour se détacher de tout ce qui n'est pas Dieu. Notre saint auteur donne des leçons pour parvenir au plus haut degré d'union, parce que ces leçons tendent au détachement , au dépouillement le plus parfait. Quand l'union est intime , il dit que l'âme est transformée en Dieu ; et cette expression qui revient souvent dans son livre , ne doit point paraître extraordinaire ou trop subtile. L'apôtro saint Paul, opposant la nouvelle alliance à l'ancienne, ne dit-il pas que nous sommes transformés dans l'image de Dieu (II Cor., III, 18), passant de clarté en clarté, comme étant conduits par l'Esprit de Dieu ? D'ailleurs tous les chrétiens ayant pour modèle Jésus-Christ, qui est l'image substantielle de son Père, n'est-il pas nécessaire qu'ils ressemblent à Jésus-Christ , et par conséquent que leur volonté soit conforme à celle de Dieu ? C'est la transformation dont parle si souvent saint Jean de la Croix : mais qu'on interroge tout homme passionné pour quelque objet créé que ce soit ; s'il est de bonne foi, n'avouera-l-il pas que son âme est transformée dans cet objet ? que toutes ses inclinations se portent vers la créature qu'il idolâtre ? qu'il se conforme en tout à ses volontés , quelque bizarres qu'elles soient? Faudra-t-il donc reprocher aux saints l'usage très-légitime qu'ils font d'un terme dont on abuse si évidemment dans les liaisons criminelles que forme la passion ?

Pour parvenir à l'union intime avec Dieu, il faut passer par la nuit des sens, de l'esprit, de la mémoire, de la volonté : c'est tout le plan de saint Jean de la Croix dans sa Montée du Carmel, et dans sa Nuit obscure de l'âme. Ces quatre nuits seront développées, madame, dans quatre de mes lettres ; mais je crois qu'il imparte d'expliquer d'abord ici, avec le plus de clarté qu'il me sera possible, ce qu'il faut entendre par le terme de nuit, et quelle idée s'en était faite notre saint auteur.

L'homme, sur la terre, est guidé par quatre puissances ou facultés dont chacune a sa lumière. Les sens la reçoivent des objets extérieurs; l'esprit, des idées sur lesquelles il opère; la mémoire, des notions anciennes qui ont été dans l'âme, et qu'elle reconnaît ; la volonté, des connaissances que lui présente l'esprit. Il ne s'agit pas, dans les ins-

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structions spirituelles do saint Jean de la Croix, d'éteindre ces lumières par rapport aux fonctions ordinaires de la vie ; l'âme parvenue à l'union divine, selon les principes de ce saint homme, opérera toujours tandis qu'elle anime le corps, et ses opérations seront même plus parfaites et mieux réglées que celles de quiconque ne sera pas dans le même état d'union : mais par rapport à cette union, ou plutôt pour y parvenir, saint Jean de la Croix enseigne qu'il faut réduire nos facultés aux ténèbres ; et c'est ce qu'il appelle la nuit des sens, de l'esprit, de la mémoire, de la volonté.

Comme il est question d'introduire l'âme dans une région toute autre que celle de la nature, il est visible que les lumières qui guident nos facultés naturelles, peuvent être plus préjudiciables qu'avantageuses pour entrer dans cette route toute spirituelle, et que d'autres écrivains ont appelée avec raison sur-humaine. Si Dieu seul doit nous éclairer tandis que nous parcourons cette route, il est visible encore que nous devons abandonner toute autre lumière, et qu'une des dispositions que Dieu exige de nous, est qu'il nous trouve dans la nuit des sens, de l'esprit, de la mémoire , de la volonté. Si nous voulions concilier la lumière naturelle de ces facultés avec la lumière divine, nous nous abuserions étrangement nous-mêmes, nous prendrions le change sur le terme auquel nous a-pirons, qui est l'union intime avec Dieu; bien loin d'avancer dans la voie qui y conduit, nous nous priverions de la lumière unique dont nous avons besoin, et nous serions dans un danger évident de nous égarer. Concevons donc que la nuit obscure dont nous parle saint Jean delà Croix, n'est que l'exclusion de nos lumières naturelles par rapport au chemin de la perfection. Il n'y a pas un fort grand mystère dans ce principe, quoique dans les conséquences et dans l'exécution, il soit très-sublime et très-difficile.

Il serait temps, madame, d'entrer dans les instructions qui concernent la nuit des sens : mais saint Jean de la Croix place à la fin de son premier livre de la Montée du Carmel, un morceau sur le tout de Dieu, dont l'importance vous a frappée, et que je n'ai point traité dans cette lettre. Vous agréerez donc que j'en fasse le sujet de la lettre suivante. Je suis, etc.

Excellente doctrine du Saint sur le tout de Dieu, opposé au néant des

créatures.

Saint Jean de la Croix, madame, a sanctifié l'usage où étaient les anciens de mettre en vers leurs lois et leur morale. Nul législateur, nul philosophe n'a rassemblé dans un ouvrage de poésie, des vérités comparables à celles que notre saint auteur présente dans l'étendue de douze vers (1).

(1) Voici ces vers : [Hantée du Carmel, liv. I, ch. 13.] t. Pour goûter tout, n'ayez du goût pour aucune chose. % Pour savoir tout, désirez de ne rien savoir. 3. Pour posséder loul, souhaitez de ne rien posséder. t. Pour être tout, ayez la volonté de n'être rien en toutes choses.

8. Pour parvenir à ce que vous ne goûtez pas, vous devez passer par ce qui ne frappe point votre goût.

6. Pour arriver a ce que vous ne savez pas, il faut passer par ce que vous ignorez.

7. Pour avoir ce que vous ne possédez pas, il est nécessaire que vous passiez par ce que vous n'avez pas. - ,

8. Pour devenir ce que vous n'êtes pas, vous devez passer par ce que vous n'êtes pas.

9. Lorsque vous vous arrêtez a quelque chose, vous cesse/, de vous jeter dans le tout.

10. Cm |*ur venir du tout au tout, voua devez vous renoncer de tout au tout.

11. Et quand vous serez arrivé a la possession du tout, vous devez le retenir en ne vou

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Je devrais, avant que d'en faire l'analyse, entrer dans une solitude profonde, et converser avec Dieu seul, puisqu'il sagit du tout de Dieu. O saints anges du Seigneur, qui connaissez mieux que tous les hommes ce tout unique, dites-nous si ce n'est pas de voire main qu'a été tracée celle admirable instruction? Et vous, grand Saint, puisque vous êtes à la source de ce tout éternel, cl que vous êtes inondé des délices qu'il verse dans votre âme bienheureuse, obtenez-moi la grâce de le connaître, et de ne rien dire qui ne soit conforme à vos sublimes pensées.

Il y a comme trois parties dans les douze vers de saint Jean do la Croix. Dans la première, il dit ce que nous devons être par rapport au tout de Dieu ; dans la seconde, ce que nous devons faire pour entier dans le tout de Dieu; dans la troisième, ce que nous devons éviter dans la recherche du tout de Dieu.

Quand on dit, madame, que Dieu est tout, on ne tombe pas dans l'extravagance de ceux qui imaginèrent autrefois que Dieu est tout cet univers, et que tous les êtres visibles et invisibles sont des portions de la divinité. Celait faire de Dieu, non un élre très-parfait, mais un monstre qui serait l'auteur de tous les crimes, le centre de toutes les contradictions, et le sujet de toutes les misères. Dieu est un être singulier, très-distingué de tout ce qui existe, et existant indépendamment de toutes les autres substances corporelles ou spirituelles, de quelque nature et de quelque rang qu'elles soient. Dieu est tout, parce qu'il possède essentiellement toutes les perfections, et qu'il les possède dans un degré sublime, qui est l'infini. Dieu est tout, parce qu'il a donné l'existence à tout ce qui existe, et que quand tout ce qui existe, hors de lui, cesserait d'exister, il n'en existerait pas moins avec tous ses attributs. Dieu est tout, parce qu'il est présent partout, qu'il connaît tout, qu'il gouverne tout, et qu'il mérite seul toute gloire, tout honneur et tout amour.

Quand 1 âme Adèle veut s'élever, avec le secours de la grâce, à l'union divine, elle tend au tout de Dieu, non pour partager les hommages qui ne sont dus qu'à Dieu, mais pour entrer dans un saint commerce avec Dieu ; et ce commerce est fondé sur le rien de la créature, c'est-àdire sur le soin que prend la créature, aidée de la grâce, de reconnaître qu'elle n'est rien, et de se maintenir devant Dieu dans l'aveu continuel de son rien. C'est ce que nous enseigne saint Jean de la Croix. Il fait dans ses vers une sorte de gradation relative aux quatre principaux désirs de l'homme; désir du plaisir, désir du savoir, désir des richesses, désir des honneurs ou de la grandeur.

Il dit d'abord : Pour goûter tout, n'ayez du goût pour aucune chose ; et j'insiste sur ce premier vers, parce qu'il contient, ce me semble, tout ce qu'il y a d'essentiel dans les autres. Le goût est peut-être le plus fin, mais aussi le plus borné de nos cinq sens extérieurs; il ne s'exerce que sur les aliments nécessaires à notre conservation, et ses fonctions sont restreintes au temps où nous avons besoin de prendre de la nourriture pour réparer nos forces. Mais il y a dans notre âme un goût d'inclination ou d'affection qui peut s'étendre à tout; il ne ressemble au goût extérieur, qu'en ce qu'il juge, comme lui, d'après l'expérience. Nous ne décidons de la qualité des aliments qu'après l'épreuve que nous avons faite de ceux qu'on nous a présentés, et notre inclination ou notre affection ne se détermine aussi qu'en faveur des objets dont nous avons quelque connaissance. Ce n'est cependant pas toujours l'esprit et la raison qui guident les jugements de nos goûts intérieurs. Si nous sommes frappés d'un objet, et s'il nous parait aimable, eût-il

tant rien.

13. Car si -ïou! wilez avoir quelqne chose dans le tout, vous n'avez pas votre irésor tout pur en Dieu.

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LETTRES DU P. RERTHIER

d'ailleurs mille défauts, nous l'aimons sans peser les motifs de ne le point aimer. Il nous a plu, c'en est assez : le goût est formé à cet égard, et ce goût n'est rien autre chose que l'amour; sentiment si nécessaire et si universel, qu'il est dans tous les hommes, et qu'il se fait sentir dans tons les moments de la vie. Ainsi le goût de notre âme est de tous nos sens intérieurs le plus actif et le plus impérieux : il commande à toutes nos sensations, il décide de tout ce qui se passe dans nos sens extérieurs. On aime une belle musique, quoiqu'elle n'affecte que l'ouïe; on aime des parfums exquis, quoiqu'ils n'agissent que sur l'odorat. 11 en est de même de la vue et du toucher, dont les objets sont si variés, si multipliés et si répandus partout. On aime ce qui flatte ces sens, quoique leurs fonctions soient très-différentes. Encore une fois, le goût de lame est comme un sens universel, parce que c'est la même chose que l'amour. S'il arrive donc que dans la voie de l'union intime avec Dieu, on goûte uniquement le tout de Dieu, il ne restera plus rien à faire, et toutes les leçons de saint Jean de la Croix seront parfaitement observées. Mais je dois éclaircir de plus eu plus cette importante doctrine.

Le prophète a parlé avec la plus grande précision, quand il a dit ( Psal. XXXIII, 9 ) : Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux; paroles que l'apôtre saint Pierre a répétées en instruisant les nouveaux fidèles ( I Petr., II, 3 ). C'est par le goût ou l'amour qu'on connaît le Seigneur, et ce n'est même qu'à l'égard du Seigneur qu'il faut commencer par aimer avant que de bien connaître. Dans tous les autres objets, il faudrait bien connaître avant que d'aimer; mais les hommes pervertissent tous les jours cet ordre; ils prodiguent leur amour, sans examiner si ce qui les frappe mérite d'intéresser leur cœur : de là les égarements et le repentir. A l'égard de Dieu seul, on ne court point de risque, on ne peut jamais être trompé; si l'on goûte sa douceur, c'est que toute douceur est en lui; l'esprit confirme bientôt la décision du cœur : on voit, selon l'expression du prophète, que le Seigneur est doux et aimable. En un mot, Dieu sensible au cœur, c'est la foi de Dieu portée à la perfection.

Et voilà, madame, ce qui justifie la leçon de saint Jean de la Croix : Pour (jouter tout, n'ayez du goût pour aucune chose. Tout homme qui goûte quelque chose hors de Dieu, ne goûtera jamais Dieu, et sera toujours hors du tout de Dieu, tandis qu'il est dans le rien des créatures dont il fait néanmoins son tout. N'admirez-vous pas ces prétendus chrétiens du monde, qui veulent être dans le tout de Dieu, et dans le tout de leurs plaisirs, de leurs sociétés, de leurs projets, qui prétendent concilier le goût de Dieu avec le goût de ce qui est contraire à Dieu'.' Ce système est absurde; aussi l'apôtre saint Pierre exhortant les nouveaux fidèles à désirer le lait pur de l'Evangile, ajoutait qu'il leur donnait cette instruction, en supposant qu'ils eussent déjà goûté combien le Seigneur est doux. 11 ne croyait pas que sans ce goût du Seigneur, ils pussent être les vrais enfants de l'Evangile, ni qu'ils pussent goûter le Seigneur, et conserver en même temps le goût des choses qui avaient jusqu alors servi d'aliment à leurs passions. Aussi l'apotre saint Paul écrivant aux Colossiens, leur disait que s'ils étaient ressuscites avec Jésus-Christ, ils devaient goûter les choses du ciel, et non celles delà terre ( Coloss., 111, 1, 2, 3 ) : car vous êtes morts, ajoutait-il, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu. Voilà des hommes capables de goûter le tout de Dieu, des hommes morts, et qui ne vivent que de la vie cachée en Dieu.

C'est là toute la pensée de saint Jean de la Croix dans celte sentence: Pour goûter tout, n'ayez de goût pour aucune chose; et de ce premier vers dépendent tous les autres; car si on ne goûte que Dieu, on vou^

dra ne savoir que Dieu, ne posséder que Dieu, n'être qu'en Dieu; et par conséquent on ne saura rien, on ne possédera rien, on ne sera rien hors du tout de Dieu. Je puis vous citer, madame, un Irès-grand homme qui fut dans cette voie : c'est l'apôtre saint Paul dont je vous parlais il n'y a qu'un moment. Il ne savait que Jésus, et Jésus crucifié ( I Cor. II, 2); il regardait tous les biens du monde comme de la boue, pour être plus en état de posséder Jésus-Christ ( Philip., III, 8 ) ; il ne vivait plus lui-même, mais Jésus-Christ vivait en lui ( Galat. , II, 20 ). Je ne doute pas non plus que saint Jean de la Croix ne fût aussi dans la même route; et je pourrais lui associer tous les saints, car ils ne sont dans le ciel investis du grand tout de Dieu, qu'après s'en être approchés sur la terre autant qu'il leur était possible.

Je dois vous dire encore quelque chose de la pratique du tout, c'està-dire des règles de conduite nécessaires ponr y parvenir. Cette pratique est contenue dans les vers 5e, 6°, 7e et 8° de notre saint auteur, et je finirai par les obstacles qui se rencontrent dans la voie du tout . le L; saint les indique, avec les moyens de les éviter ou de les rompre , dans

ses quatre derniers vers.

Pour parvenir à ce que vous ne goûtez pas, vous devez passer par ce qui ne frappe pas votre goût ; c'est-à-dire, si vous voulez parvenir au tout de Dieu , vous devez passer par une voie tout autre que celle où l'on cherche à flatter son goût; et ceci comprend deux choses, d'abord le renoncement à tout ce qu'on goûle , ensuite la recherche de ce qu'on ne goûle pas, ou, ce qui est la même chose, la recherche de ce qui contredit les goûts de la nature, toujours opposée aux goûts de Dieu. Quand un voyageur a perdu le chemin qui conduit à son terme, on lui dit : Pour g . parvenir où vous voulez aller, vous devez passer par le chemin que vous ne tenez pas ; c'est-à-dire , qu'il doit abandonner la fausse route où il marche, et entrer dans une voie tout autre que celle qui l'a égaré. Ces deux conditions sont nécessaires ce voyageur n'arriverait jamais, s'il se contentait d'abandonner le chemin où il s'est engagé, sans vouloir en prendre un autre tout contraire. 11 en est de même dans la route de l'union divine. Celui qui désire goûter le tout de Dieu, en s'unissant à lui, doit croire que tous les goûts qu'il a eus jusqu'alors sont pernicieux, et qu'il doit s'attacher à d'autres tout opposés. Ceux-ci lui paraîtront d'abord insipides ou amers; mais qu'il ne perde pas courage, qu'il jette ses regards sur Jésus-Christ, qui a été abreuvé de fiel et de vinaigre; qu'il ouvre son âme au tout de Dieu, qui est le centre de toutes les délices, et bientôt il franchira ce passage , qui paraît si difficile aux hommes lâches et sensuels.

Il °n sera de même de ce que cette âme fidèle ne sait pas, de ce qu'elle ne possède pas, de ce qu'elle n'a pas. Qu'elle passe par ce qu'elle ignore, par ce qu'elle n'a pas, par ce qu'elle n'est pas, prenant toujours le contre-pied de ce qu'elle a su, de ce qu'elle a possédé, de ce qu'elle a été, et toute la route qui mène au tout sera bientôt parcourue; qu'elle s'arme surtout de résolution contre les obstacles ; qu'elle ne s'arrête à rien de créé, car elle cesserait de se jeter dans le tout ; qu'elle ne réserve rien de son tout charnel et terrestre; qu'elle demeure ferme dans la possession du tout de Dieu quand elle y sera arrivée ; qu'elle se garde de vouloir conserver la propriété de quelque chose que ce soit dans le tout de Dieu, qui est le trésor unique qu'elle doit rechercher. Voilà, selon le langage de saint Jean de la Croix , les moyens de ne pas empêcher le tout, ou, ce qui revient au même, de surmonter les obstacles qui y conduisent.

Je rassemble ainsi, madame, les quatre derniers vers du saint maître qui nous instruit ; mais je me reprocherais de ne pas reprendre celuici, qui est sublime : Pour venir du tout au tout, vous devez vous renon-

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