‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 106 sur 448 · LETTRES DU P. BERTHIER · texte numérisé non relu

LETTRES DU P. BERTHIER

cer du tout au tout. Je vois ici un tout de la créature opposé au tout de Dieu : ce sont comme les deux extrémités d'une carrière immense. L'homme part de son tout , qui en soi est un véritable rien, mais auquel le monde et les passions donnent une sorte d'existence. 11 s'avance vers l'autre extrémité, où est le tout de Dieu, seul et unique tout, seul digne de ce nom, seul faisant le bonheur des anges et des saints. Pour aller du premier tout , si funeste dans la voie du salut , au véritable tout, qui est Dieu, il faut se renoncer du tout au tout , c'est-à-dire détruire le tout charnel et y substituer le tout de Dieu. On ne sert point deux maîtres : on n'est point le serviteur de Jésus-Christ et l'esclave du monde; on n'allie pas les ténèbres avec la lumière, on n'immole point au Dieu d'Israël et à Bélial. Qui dit se renoncer dû tout au tout, exclut toute réserve , toute restriction , toute composition. Ah ! Seigneur, ceci m'explique la parole de Jésus-Christ notre maître : Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède, ne peut être mon disciple [Luc, XIV, 33). Ceci me fait voir que les apôtres qui abandonnèrent leur père et leurs Glets, que les martyrs qui montèrent sur les échafauds et sur les bûchers, que les solitaires qui préférèrent l'obscurité des déserts à l'éclat des dignités de la terre , que les vierges qui s'enfermèrent dans des asiles impénétrables au monde , que tous vos saints qui combattirent tous les penchants de la nature, avaient une véritable idée de votre tout immense et infini. Donnez - moi , ô mon Dieu, un rayon de la lumière qui les éclaira, afin que je me concentre aussi, dès cette vie , dans ce tout dont j'aperçois la beauté, mais dont je crains de ne pas saisir encore toute l'importance.

Je vous ai fait, madame, une trop longue lettre; vous en excuserez la prolixité en considération du tout de Dieu dont elle traite, et dans lequel je suis, etc.

Des différentes nuits où il faut entrer pour s'unir intimement à Dieu, et premièrement de la nuit des sens.

Je compte , madame , embrasser dans cette lettre et dans les trois suivantes, toute la doctrine spirituelle des trois livres de la Montée du Carmel ; vous n'en avez vu encore que les premiers traits, en voici le tableau entier, c'est-à-dire le fond et les conséquences.

11 s'agit d'abord de la nuit des sens extérieurs , ou des passions qui s'y rapportent [Montée du Carmel, l. I, c. 3 et suiv.). Nos cinq sens nous ont été donnés par le Créateur pour remplir les fonctions ordinaires de la vie. Si l'homme n'eût point péché, ses facultés eussent toujours été soumises à la raison; mais, depuis la chute de nos premiers parents, les impressions qui nous viennent des sens font de terribles ravages dans nous. Avant que la raison décide, nous nous portons vers les objets que nous présentent ces cinq organes; et ce qu'il y a de déplorable, c'est que ce penchant qui est en nous tend toujours à l'excès : c'est ce qui fait les grandes passions, quand on n'a pas soin de recourir à l'empire de la raison ; ou plutôt, vu notre faiblesse et notre misère, quand nous négligeons d'implorer le secours de la grâce.

11 sort de nos sens une lumière qui est bonne en elle-même, puisque dans l'intention du Créateur elle n'est destinée qu'à nous diriger dans les fonctions de la vie ; mais nous abusons de celte lumière, eu nous livrant à elle sans consulter la raison et l'auteur de la raison, qui est le Seigneur Dieu , notre créateur et notre maître. Dans ce rapport de la lumière des simis ;ivec nos penchants déréglés, qui ne sont autre chose que nos passions , cotte lumière est mauvaise , et c'est elle qu'il faut

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