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éteindre dès que nous voulons entrer dans la voie de l'union Intime avec Dieu. C'est cette lumière qu'il faut réduire à la nuit; et le moyen que vous suggère saint Jean de la Croix , qui n'est en cela que l'interprète de l'Evangile, c'est d'employer la mortification des sens. Saint Paul avait la même pensée, quand il disait aux Colossiens (Coloss., III, 5) : Fuites mourir ce qui compose en vous l'homme terrestre; et les péchés que détaillait ensuite ce grand apôtre, sont précisément ceux dont les sens sont la source ou l'occasion la plus ordinaire, savoir : l'impureté, la passion du plaisir, la convoitise déréglée, l'avarice, etc.
Faire mourir l'homme terrestre, et mettre les sens dans la nuit, c'est absolument la même chose. Tout chrétien contracte cette obligation par les engagements de son baptême : quel avantage n'a donc point saint Jean de la Croix quand il insiste sur ce principe, en instruisant ceux qui tendent à l'union divine! Il fait voir admirablement que les passions, qui ne sont, pour le répéter encore, que l'empire des sens sur la raison, privent lame de l'Esprit de Dieu; qu'elles la fatiguent, l'affligent, l'obscurcissent, la souillent, l'affaiblissent. Tous ces articles sont prouvés par des raisonnements invincibles et par des autorités tirées des sainls livres. Il y a du plus ou du moins dans l'effort des passions sur nous; mais il n'en est aucune , quelque faible qu'on la suppose, qui ne produise à sa manière les faux effets dont notre saint fait l'énnmération.
La nuit des sens ou la mortification des passions est si nécessaire, que saint Jean de la Croix n'a pu omettre les moyens d'entrer dans celle voie. Il est fort court sur cet article, mais en deux pages il en dit plus que cent autres livres, même les plus spirituels. Voici quelquesuns de ces moyens : Avoir continuellement le désir et le soin d'imiter Jésus-Christ en toutes choses; méditer, pour cet effet, sa vie et ses actions; se comporter dans toutes les occasions comme il s'y fût comporté luimême, s'il les avait eues ; enfin, renoncer pour son amour à tous les plaisirs des sens (Montée du Ceirmel, liv, I, ch. 13).
Ce qui suit n'est que l'imitation de Noire-Seigneur réduite en exercice; mais je tremble et je me confonds moi-même en les transcrivant, parce que je me suis égaré toute ma vie dans une voie tout opposée : 5e porter toujours aux choses, non les plus faciles, mais les plus difficiles; non les plus savoureuses , mais les plus insipides; non les plus agréables, mais les plus désagréables; non à celles qui consolent , mais à celles qui affligent; non à celles qui donnent du repos, mais e'i celles qui donnent de la peine; non aux plus grandes, mais aux plus petites ; non aux plus sublimes et aux plus précieuses, mais aux plus basses et aux plus méprisables. Il faut enfin désirer et rechercher ce qu'il y a de pire, et non ce qu'il y a de meilleur, afin de, se mettre, pour l'amour de Jésus- Christ, dans la privation de toutes les choses du inonde, et d'entrer dans l'esprit d'une nudité parfaite.
Je conçois que par là les sens et les passions seronl dans la nuit la plus profonde, et que nulle étincelle de leur fausse lumière ne réfléchira sur l'âme; je comprends aussi quels doivent être les biens immenses qui résulteront de cette nuit. Notre saint auteur les explique fort au long dans son premier livre de la Nuit obscure de l'âme (chap. 12), et j'anticipe sur ce livre, afin de compléter la doctrine qui concerne la nuit des sens. Ces biens sont la connaissance de nous-mêmes et de notre misère, la connaissance de la grandeur et de l'excellence de Dieu, l'humilité d'esprit, l'estime et l'amour du prochain, l'obéissance pleine et entière en tout ce qui regarde la conduite de l'intérieur, le souvenir presque continuel de Dieu, l'exemption d'une multitude d'imperfections auxquelles les aspirants à l'union divine sont sujets. Encore une fois, je n'ai point de peine à découvrir ces avantages dans la nuit des sens,
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38^ LETTRES DU P. HURTIIIER
quand elle est parfaite; mais elle ne le sera jamais sans de grands combats, sans éprouver des tentations violentes, sans être exposé aux suggestions Irès-imporlunes de l'ennemi du salut. Ah! madame, saint Jean de la Croix dit sur ce point des choses qui me sont très-connues par ma propre expérience [Nuit obscure, liv. I, chap. 12), quoique je sois bien peu avancé dans la nuit des sens. Son instruction me console un peu, mais ce qu'il dit de la voie étroite et de l'abnégation me remplit de crainte el de confusion. Oh! s'écrie-l-il {Montée du Carme! , liv. II, chap. 7), qui pourrait exprimer dignement, qui pourrait fidèlement pratiquer ce qui est compris dans cette éminente science de l'abnégation de nous-me'me? Oh! si les personnes spirituelles pouvaient parfaitement connaître combien le moyen qu'il faudrait prendre pour entrer dans ce renoncement est différent de celui que plusieurs d'entre eux estiment trèsbon, s'imaginant que c'est assez pour eux de se réformer en quelque chose! H faudrait transcrire tout ce chapitre pour en faire sentir tout le mérite. Je vous laisse, madame, le soin de le méditer et de me faire part ensuite de vos saintes réflexions. Je suis, etc.
De la nuit de l'esprit ou de l'entendement.
Pour parvenir à l'union intime avec Dieu, il ne suffit pas, madame, de s'établir dans la nuit des sens, c'est-à-dire de mortifier les passions qui sont excitées par les sens extérieurs; il faut que les puissances de l'âme entrent aussi dans la nuit, chacune selon la méthode et par les moyens qui sont proportionnés à ces puissances. Saint Jean de la Croix considère ici l'esprit ou l'entendement (Montée du Carmcl, liv. II). Cette faculté, qui est le siège de la raison, est sujette aussi à bien des erreurs, parce qu'elle dépend des sens pour ses opérations : mais en la supposant même bien réglée, par elle-même elle n'a pour objet que les choses naturelles; conséquemment elle n'est point capable de s'élever à l'union divine. Il faut que la foi la retire de celle sphère, si j'ose ainsi parler des choses naturelles ; que ce don, qui vient de Dieu seul, éclipse tout ce qu'il y a d'humain dans les opérations de l'esprit; et c'est là précisément la nuit où cette faculté de l'âme doit entrer. Cette nuit est bien plus obscure que celle des sens, parce qu'elle investit ce qu'il y a de plus lumineux dans l'âme, et qu'elle éteint en quelque sorte la raison, qui est l'ordre intérieur de l'homme ; extinction qui ne consiste pas à détruire cette puissance, mais à l'éclairer des lumières surnaturelles de la foi.
Saint Paul fournit pour ce sujet un texte de grande importance et dont notre saint auteur fait usage, sans toutefois y insister beaucoup ; vous me permettrez de le développer et d'en tirer quelques conséquences. L'apôtre dit que celui qui veut s'approcher de Dieu doit croire c/ue Dieu existe IHébr., XI, 6). S'il y a dans la science de toute la religion un article ou la raison de l'homme ait des lumières très-vives et trèsétendues, c'est assurément celui de l'existence de Dieu. Cependant toutes ces lumières ne peuvent servir d'appui à l'acte surnaturel de la foi ; cet acte doit avoir pour fondement la révélation de Dieu déclarée dans les saintes Ecritures et enseignée par l'Eglise; il faut pour cet acte surnaturel et agréable à Dieu supprimer ou oublier toutes les démonstrations philosophiques de l'existence de Dieu ; il faut mettre à cet égard l'entendement dans la nuit, et il ne doit être éclairé que du flambeau de la foi. La raison de cela, c'est que l'acte surnaturel de la foi, quanta l'existence de Dieu, a pour objet, non précisément Dieu comme existant, mais Dieu comme existant pour notre bonheur, Dieu comme existant pour agréer nos hommages et pour nous en recom-
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penser. Or, c'est la foi seule qui nous fait connaître ces rapports et ces avantages (1). S'il est donc vrai qu'à l'égard île l'existence de Dieu considérée sous ce point de vue, les lumières seules de la raison ne suffisent pas ou sont même inutiles, combien plus cela doit-il se vérifier par rapport à toutes les vérités qui sont l'objet des attentions, de la recherche, des sentiments de l'homme attiré par la grâce à l'union intime avec Dieu ! Le projet que cette grâce lui inspire est de rendre son âme entièrement conforme à la volonté de Dieu, en sorte qu'il ne soit conduit et dirigé que par l'Esprit de Dieu.', comme le grand Apôtre le dit en écrivant aux Romains (Rom. VIII, 14). Que peuvent servir les raisonnements humains pour parvenir à ce terme? Ces raisonnements, quelque subtils ou quelque profonds qu'on les suppose, n'ont aucune proportion avec l'être de Dieu ; car il faut toujours en revenir à ce mot, qui seul peut donner quelque idée de notre Dieu. Pour entrer dans un saint commerce avec ce tout unique, il faut passer par d'autres voies que celle des raisonnements humains; et c'est, pour le répéter encore, la foi seule qui ouvre cette route; elle seule est un moyen propre et proportionné à l'union de l'âme Odèle avec Dieu. Plus la foi sera vive, plus l'union sera intime ; et par une conséquence nécessaire, plus aussi les lumières naturelles de l'esprit seront éclipsées; caria foi et la science humaine ne peuvent agir ensemble sur le même objet (2). Celle-ci prétend être claire à l'égard des vérités dont elle s'occupe; et la foi est loujours obscure à l'égard de celle qu'elle reçoit et qu'elle révère. Mais •iue cette obscurité de la foi répand de lumières dans un esprit bien disposé, c'est-à-dire parfaitement dépouillé de ses propres connaissances!
Tels sont, madame, les principes de saint Jean de la Croix par rapport à sa seconde nuit, qui est celle de l'esprit. Il les appuie de raisonnements très-solides, et pour les rendre plus sensibles, il observe une chose très-frappante dans les saintes Ecritures : c'est que, toutes les fois qu'il a plu à Dieu d'avoir quelque commerce avec les hommes, Il s'est toujours montré sous le voile des ténèbres. Quand Moïse reçut la loi sur le mont Sinaï, Dieu lui apparut environné d'un nuage ; quand Salomon eut achevé son temple, la majesté de Dieu remplit cet édifice, mais sous le symbole d'une nuée ; quand le terme des épreuves du saint homme Job lut arrivé, Dieu lui parla du milieu d'un tourbillon ténébreux ; et le Prophète ne dit-il pas dans [le style le plus sublime : // a abaissé les deux (Psal. XVII, 10 et seq.), il est descendu; un nuage épais était sous ses pieds, il était monté sur les chérubins ; il volait sur (es ailes des vents, et il était renfermé dans des ténèbres qui le couvraient de toutes parts comme un pavillon? Tout ceci nous fait entendre que (lans cette vie mortelle les hommes ne peuvent traiter avec Dieu que par la foi. Personne n'a jamais vu Dieu, dit saint Jean (Joan. I, 18), et tous les hommes cependant doivent s'approcher de Dieu et converser avec Dieu. Quel sera le nœud de ce saint commerce, sinon la foi ? Mais, encore une fois, l'esprit humain n'entre dans ce temple de la foi que quand il est investi de ténèbres, que quand il est dans la nuit, comme le répète si souvent notre saint auteur. O nuit de la foi, que vous m'êtes précieuse! Oh! que j'embrasse avec amour les mystères les plus impé-
(1) On voit assez que le P. Bertlner considère uniquement ces rapports et ces avantages en tant que surnaturels, c'esl-à-dire, entant qu'ils se rapportent a la vision intuitive de Dieu. Autrement les rapports et les avantages dont il parle ne nous sont pas connus par ta foi seute, mais aussi par la raison.
(2) Cette proposition paraît trop générale, car il est certain que la foi et la science humuine peuvent agir ensemble sur certains objets, tels que l'existence de Dieu et de la loi naturelle, l'immortalité de l'ànie, et plusieurs autres vérités que la raison et la foi nous découvrent également. Cependant la proposition du P. Berlliier ne laisse pas d'être vraie, dan» le seus où elle est restreinte par le contexte, c'est-à-dire, en ce sens que la raison seule ne peut ni découvrir ni pénétrer les vérités obscures que la foi nous enseigne.
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