‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 108 sur 448 · LETTRES DU P. BERTH1ER · texte numérisé non relu

LETTRES DU P. BERTH1ER

nétrables de la religion : votre trinito sainte, 6 mon Dieu, l'incarnation et les souffrances de votre Fils unique, sa présence réelle et toujours subsistante dans l'adorable eucharistie, vos décrets éternels sur la destinée des hommes 10 Seigneur! plus ces vérités s'élèvent au-dessus de mon intelligence, et plus je les trouve dignes de vous I Oh! que je déplore l'aveuglement de ces hommes téméraires qui \culent sonder votre majesté, qui osent juger de vos conseils, qui rappellent à leurs sens et à leurs peusées tout ce qu'il vous a plu d'envelopper de nuages I O don de la foi ! éteignez ces prétendues lumières qui conduisent tant d'àmcs aux ténèbres éternelles de l'enfer! apprenez à tous les hommes que la véritable science consiste à vous posséder en cette vie et à rentrer sous votre conduite dans les splendeurs de l'éternité!

En suivant l'ouvrage de saint Jean de la Croix, on remarque aisément , madame , qu'il a écrit pour tous les états où peuvent se trouver les personnes qui aspirent à l'union intime avec Dieu. Il ne faut donc pas être surpris qu'en traitant de la nuit de l'esprit par la foi, i! parle de bien des choses que nous regardons comme très-rares, et qui le sont en effet. La discussion où il entre à ce sujet, montre un esprit attentif à tout, et très-savant dans les voies de Dieu, même les plus extraordinaires; mais d'ailleurs il est aisé de voir qu'il a voulu obvier à toutes les illusions de l'esprit humain, et à toutes les suggestions de l'esprit de ténèbres : ainsi , madame, vous trouverez qu'il ne permet pas qu'on s'occupe des objets qui pourraient se présenter surnaturellement aux sens extérieurs des personnes spirituelles. Telles seraient les apparitions des anges bons ou mauvais , les paroles , les goûts , Jcs odeurs , en un mot tout ce qui affecterait les sens d'une manière surnaturelle. Rien de plus insidieux que ces opérations ; elles nourrissent l'amour-propre, elles diminuent l'activité de la foi , elles ouvrent la porte aux artifices du démon. Quand Dieu même serait l'auteur de ces représentations , on ne lui ferait aucune injure en les refusant, puisqu'on agirait avec prudence, et qu'on emploierait un moyen légitime de parer à tout danger de surprise et d'illusion. D'ailleurs, si Dieu opérait ces choses extraordinaires , il saurait bien produire sur-le-champ et sans l'acquiescement de notre volonté, les bons effets qu'il se serait proposés. C'est ainsi qu'il en a usé à l'égard de ses prophètes et de ses saints, dans l'une et l'autre alliance.

Il y a , madame , dans ces avis une sagesse que je ne puis rendre en abrégeautla doctrine du saint homme; et je dis la même chose des instructions qu'il donne sur les visions purement imaginaires, sur les révélations et les paroles intérieures , sur la manifestation des secrets et des mystères, etc. Je crois qu'on doit faire une attention particulière à ce qu'il dit des paroles qu'il est assez ordinaire aux personnes d'oraison d'entendre dans leur intérieur. 11 peut y en avoir de séduisantes , cl qui viendraient de l'esprit de ténèbres ; mais telles ne seront jamais celles qui opèrent dans l'âme ce qu'elles signifient, comme si, par exemple, Notre-Seigneur disait au fond du cœur : Aimez-moi, et qu'au même instant l'âme se sentît pénétrée du véritable amour de Dieu; ou bien s'il lui disait, ne cra'ujnez point , et qu'elle fût sur-le-champ remplie de courage, d'assurance et de paix. Saint Jean de la Croix appelle ces paroles substantielles, parce qu'elles produisent dans l'âme la substance, la force et la vertu qu'elles signifient. Il en fait avec raison beaucoup de cas , parce qu'elles ne sont point sujettes à l'illusion, et que leur effet, plein de richesses surnaturelles, demeure imprimé dans l'intérieur. Au reste, toute celte instruction qui occupe une grande partie -du second livre de 7a Montée du Carmel , est aussi utile aux directeurs qu'aux âmes qui sont sous leur conduite ; et c'est pour l'avoir

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ignorée ou négligée, que les uns et les autres sont tombés souvent dans £# des cxtrémilés également vicieuses.

Je trouve, madame, dans ce livre, un article considérable (Montée %'jl du Car me l , liv. II, ch. 13, 14 et 15), sur lequel vous ne me pardonne- %% riez pas de passer légèrement ; c'est celui où notre saint auteur donne des leçons pour s'élever de l'oraison de discours , ou de la méditation , à l'oraison de pure foi, ou à la contemplation. Tous ceux qui commencent à marcher dans la voie spirituelle, doivent user du discours ou de

la méditation , employer même le secours de l'imagination , pour se représenter les divers objets ou mystères que la foi nous enseigne. Ceux même qui ont fait des progrès dans la route de l'union avec Dieu, sont jj

£jj souvent obligés de passer de la méditation à la contemplation , et de la %?£ contemplation à la méditation. Quelquefois ils sont plongés dans une £"| amoureuse attention à Dieu, et quelquefois ils ont besoin de retourner au discours pour rentrer dans cette connaissance générale de Dieu. Je dis connaissance générale , car c'est là, dans les principes de saint Jean de la Croix, le propre de la contemplation, ou de l'union par la foi avec l'Etre divin. Dans l'oraison de discours, on s'occupe de sujets particuliers ; on laisse agir l'imagination et l'entendement sur le détail des vé-

jj^jl rites évangéliques ; on les considère l'une après l'autre ; on en tire des conséquences; on tâche, sous la direction de la grâce, d'en profiter pour croître dans l'humilité , dans la patience et surtout dans l'amour de Dieu; mais quand Dieu élève l'âme à la contemplation, l'entende-

^ ment se détache de toute considération particulière , et la volonté n'est

g* occupée qu'à s'unir, par des affections pleines d'amour, au souverain

£o$ bien ; elle oublie tout le reste pour se plonger dans ce tout immense. C'est ce que notre saint explique très au long dans tout son ouvrage , et surtout quand il en vient à décrire la nuit où doit entrer la volonté ; mais comme ce passage de l'oraison de discours à l'oraison de pure

•pfj contemplation est d'une grande conséquence , il assigne trois marques auxquelles on pourra reconnaître en quel temps on doit quitter les opérations de l'imagination et les raisonnements de l'esprit. La première est quand on ne trouve plus de goût ni d'aliment dans la médi- -

CM talion; la seconde, quand on ne sent aucun désir de penser à des sujets particuliers ; la troisième, qui est la plus certaine et la plus nécessaire , quand l'âme se plaît à demeurer seule dans son fond, et à faire une I

attention amoureuse à Dieu, accompagnée d'une grande paix inté- &Jj rieure. Ohl madame, qu'il y a de science spirituelle et de sagesse dans |J* la manière dont notre saint contemplatif traite toute celte matière ! Je vous invite surtout à lire le quatorzième chapitre du second livre de la Montée du Carmel, où il apporte les raisons qui prouvent la nécessité d'avoir ces trois signes pour faire de plus grands progrès dans les voies de Dieu. Je suis, etc.

De la nuit de la mémoire. >

11 y a, madame , dans les OEuvres de saint Jean de la Croix (Montée j£,g du Carmel, liv. II, ch. 6), un principe très-lumineux sur les trois vertus '$*« théologales , la foi , l'espérance, la charité ; c'est qu'elles doivent perfectionner les trois puissances de l'âme. Nous avons vu ce qu'opère la »>* foi sur l'esprit ; il s'agit présentement des effets de l'espérance sur la jga mémoire (ld., liv. III, ch. 1 et suiv.). Il paraît assez que notre saint auteur, raisonnant sur celle matière, distingue la mémoire de l'imagination. L'une et l'autre de ces facultés s'exercent , à la vérité, sur des représentations et sur des images ; il y a même toujours de l'imagina-

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LETTRES DU P. BEUTUIEH

tion dans la mémoire , mais il n'y a pas toujours do la mémoire dans l'imagination ; car celle-ci peut représenter, et représente môme souvent à l'âme, des objets présents, au lieu que celle-là ne lui présente que les choses passées, avec l'assurance ou le témoignage que ces choses ont été autrefois présentes à l'âme ; et c'est encore par là que la mémoire diffère de l'imagination. J'ajoute que la mémoire s'exerce quelquefois sur les choses futures, mais que ce n'est jamais qu'en vertu de promesses , d'espérances, de prédictions ou de conjectures antérieures et relatives à ces objets. Ainsi , quand notre mémoire nous représente la gloire dont nous jouirons dans le ciel, ce n'est qu'en s'appuyanl sur ce qui a été révélé dans les saints livres.

Selon saint Jean de la Croix, c'est proprement la foi qui dépouille l'imagination de sa lumière, qui l'établit dans la nuit, et c'est l'espérance qui opère cet effet sur la mémoire : preuve manifeste qui distinguait ces deux puissances. Mais comment l'espérance met-elle la mémoire dans les ténèbres , quand on tend à l'union divine? C'est que l'espérance, qui se porte uniquement au tout de Dieu , fait oublier à l'âme ses anciennes connaissances. 11 est connu que moins on possède, plus on a d'espérance, et que plus on a d'espérance , moins on s'occupe de ce qu'on possède. Une espérance forte , toujours accompagnée d'un désir véhément, fait disparaître le souvenir de ce qu'on a, ou de ce qu'on a eu : ainsi l'âme, dont toute l'espérance est fixée en Dieu , aime à ne plus se souvenir de ce qui l'avait occupée jusqu'alors. Ah 1 madame , pourquoi les partisans du monde se souviennent-ils avec tant de complaisance de ce qui a flatté leurs passions ? c'est qu'ils n'ont point d'espérance en Dieu. Et pourquoi à la mort regrettent-ils si vivement les biens qui les ont enchantés si longtemps, et qu'ils vont quitter? C'est qu'ils n'espèrent rien pour la vie future. Les disciples de saint Jean de la Croix sont dans une position bien différente : ce sont des hommes qui ont tout oublié , hors Dieu et Jésus-Christ , parce qu'ils n'ont mis leur espoir qu'en Dieu et en Jésus-Christ.

Ici notre saint directeur donne une leçon tout évangélique , et qui le distinguera éternellement de tous les faux mystiques. Après nous avoir dit qu'il faut oublier , dans la voie de l'union, les espèces et la connaissance des objets matériels, il ajoute : Je ne prétends nullement parler de Jésus-Christ et de son humanité sacrée.... Il ne faut jamais négliger exprès la représentation de relie adorable humanité , ni en effacer le souvenir ou l'idée, ni en affaiblir la connaissance, puisque la vue qu'on en a, et la considération amoureuse qu'on en fait, exciteront l'âme à toute sorte de bien, et l'aideront à acquérir la plus éminenle union de Dieu. Il est manifeste qu'encore qu'il soit expédient d'ensevelir dans l'oubli les autres choses corporelles et visibles, comme des obstacles à l'union daine , il n'y faut pas comprendre celui qui s'est fait homme pour opérer notre salut , et qui est la vérité , la porte, le chemin , le guide fl Ipyt bien (Montée du Carmel, liv. II, ch. 1, vers la fin).

Pour parvenir à l'union intime avec Dieu, il faut donc, selon les principes de saint Jean de la Croix, retirer la mémoire des espèces et de la connaissance des choses créées, afin de la présenter à Dieu libre, dégagée et comme perdue dans un saint oubli de ce qui n'est pas Dieu ou Jésus-Christ; sans cela on s'expose à être troublé par une multitude de distractions, de faux jugements, de suggestions du démon; on court risque d'éprouver le soulèvement des passions, de perdre la p.iix de l'âme, et de ne pouvoir écouter le Seigneur dans l'oraison. Notre saint étend cette même doctrine aux connaissances surnaturelles, aux visions, aux révélations, aux paroles intérieures , aux sentiments spirituels dont les images demeurent d'ordinaire profondément gravées dans la mémoire. Le souvenir réfléchi de ces choses fait que,

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l'homme se trompe souvent, qu'il est dans l'occasion prochaine de concevoir de la présomption et de la vanité , qu'il donne lieu au démon de le séduire, de l'engager dans mille folies, de le priver au moins de la nudité et de la pauvreté d'esprit , qui est si nécessaire dans la voie de l'union divine. Enfin nulle de ces choses, quelque belles, quelque surnaturelles qu'elles paraissent, n'est Dieu, et cela doit suffire à l'homme spirituel pour en dégager sa mémoire.

Non pas, ajoute notre Saint, qu'il doive rejeter la pensée des choses qu'il est obligé d'exécuter pour remplir les fonctions de son état ; mais ce souvenir doit être tel, qu'il ne s'y attache point, qu'il n'y prenne point de plaisir, qu'il ne s'y affectionne point comme à un bien qui lui soit propre. Encore arrive-t-ii que quand 1 àme est parvenue à l'union divine, elle oublie absolument tout, hors Dieu et Jésus-Christ ; mais sa mémoire en est d'autant plus parfaite et plus propre à remplir tous les devoirs de l'état, parce que c'est Dieu même qui lui inspire ce qu'elle doit faire. Le saint auteur explique ceci par des exemples, et je transcris le premier pour faire bien comprendre sa pensée. Une personne supplie quelqu'un de ceux qui sont élevés à cet état, d'offrir à Dieu ses prières pour elle. Il ne reste plus dans la mémoire de celui qui est prié aucune espèce, ni aucune connaissance de cette demande, tellement qu'il ne se souvient pas d'offrir des vœux pour cette personne. Mais s'il est expédient de présenter ses prières à Dieu pour cette personne, Dieu touchera la volonté de son serviteur et lui donnera le désir de prier; au contraire s'il ne les agrée pas, cet homme de bien, quelque effort qu'il fasse, n'aura ni le pouvoir, ni la volonté de recommander cette personne à son Créateur ; Dieu même lui tournera le cœur ailleurs, et lui inspirera de prier pour des gens qu'il ne connaît pas et dont il n'a jamais ouï parler. La raison est que Dieu excite d'une façon particulière les puissances de ces âmes (qui sont dans l'union) à faire leurs opérations conformément à la volonté divine ( Montée du Carmel , liv. III , ch. 1 vers le milieu . Il y a , madame, dans cette instruction et dans l'exemple qui l'explique , un esprit de foi que je ne puis assez admirer. Oh ! je conçois comment les saints ont fait tant de choses si à propos et si parfaitement ; comment ils en ont omis tant d'autres avec la même prudence et le même mérite : c'est que Dieu auquel ils étaient unis par les liens d'une oraison sublime, les éclairait dans toutes leurs démarches. Le monde les critiqua, les blâma, pareeque le monde n'a point l'Esprit de Dieu ; mais nous voyons le succès de leurs entreprises , et nous reconnaissons qu'ils ont été les vrais sages, pareeque s'étant unis au Seigneur, comme parle l'Apôtre, ils étaient devenus un même esprit avec lui (I Cor. VI, 17). Je suis, etc.

De la nuit de la volonté.

Ce serait en vain, madame, que l'homme s'établirait dans la nuit des sens, de l'esprit, de la mémoire, s'il abandonnait sa volonté à ellemême, c'est-à-dire à ses affections déréglées. Celte partie de nousmêmes est la plus précieuse, parce que c'est d'elle que dépend notre amour pour Dieu , et que l'union divine consiste dans cet amour porté au degré le plus sublime où puisse aspirer l'homme en cette vie. Saint Jean de la Croix a eu extrêmement à cœur de nous apprendre la manière (Montée du Carmel, liv. III, ch. lo et suiv.) d'entrer dans la nuit de la volonté, c'est-à-dire de mortifier les affections de cette puissance ; et il commence par nous les faire bien connaître : c'est la joie, l'espérance, la douleur et la crainte, toutes quatre liées si étroitement ens. th. m. 25

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